Politique Internationale - La Revue n°159 - PRINTEMPS - 2018

sommaire du n° 159
La diplomatie turque à l'épreuve d'Erdogan
Article de Guillaume PERRIER
Journaliste. Ancien correspondant de presse à Istanbul. Auteur, entre autres publications, de : Dan
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À force de revirements et de changements de cap, les subtilités byzantines de la politique étrangère turque sous le règne de Recep Tayyip Erdogan, premier ministre (2003-2014) puis président de la République (depuis 2014), sont souvent difficiles à décrypter. Pragmatiques, ses choix successifs et parfois radicaux sur la scène internationale ont été dictés par des impératifs de politique intérieure en fonction de l'agenda électoral et de l'évolution des équilibres institutionnels et partisans à Ankara. En interne comme dans ses rapports avec les pays étrangers, Erdogan rompt les alliances aussi vite qu'il les noue. Chaque fois, il recompose le paysage politique à son avantage, en prenant soin de rester toujours du côté de la majorité et de verrouiller le pouvoir.

Pour l'heure, le président turc est concentré sur la prochaine échéance électorale. Le 18 avril, il a en effet annoncé la tenue d'élections présidentielle et législatives anticipées. Initialement prévues pour novembre 2019, celles-ci sont avancées au 24 juin 2018. À partir de cette date, il en sera fini du système parlementaire turc. Il s'agit, pour Erdogan, d'entériner les réformes constitutionnelles approuvées en avril 2017 par référendum (51 % de oui) et de mettre enfin en place le régime hyper-présidentiel qu'il appelle de ses voeux depuis 2011. Pour lui, ces scrutins sont cruciaux et il compte se reposer sur son alliance avec les nationalistes pour les remporter.

Après la bataille d'Afrin

C'est dans ce contexte que doit être compris le dernier coup d'éclat du chef de l'État turc : le déclenchement, fin janvier, de l'opération « Rameau d'Olivier ». Menée avec l'appui de bataillons de combattants islamistes, cette attaque contre la poche kurde d'Afrin, enclavée au nord-ouest de la Syrie, a été présentée par Ankara comme une tentative de sécurisation de sa frontière visant le groupe « terroriste » du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) (une guérilla autonomiste kurde fondée en 1978 par Abdullah Öcalan) ou, plutôt, sa branche syrienne, le PYD (parti de l'union démocratique) et sa milice armée (YPG). Pourtant, l'invasion d'Afrin ne saurait se réduire à une simple opération de sécurité intérieure. On notera que, pour empêcher les éventuelles infiltrations, la Turquie a déjà construit, depuis 2014, une large muraille de béton tout le long de sa frontière avec le « Rojava », le « Kurdistan occidental », nom donné par les Kurdes au territoire autonome qu'ils se sont taillé depuis 2012 dans la Syrie en guerre. La présence de la guérilla kurde aux portes de la Turquie n'est pas nouvelle, et Afrin ne constituait nullement une menace terroriste particulière. Si Ankara avait vraiment voulu détruire les structures du PKK installées à ses frontières, il eût été plus avisé de lancer une offensive dans les monts Qandil (nord de l'Irak) où se trouvent, depuis vingt ans, le commandement et les principaux camps d'entraînement de la guérilla. Ou encore dans la région syrienne de Qamishli où sont concentrés les dirigeants politiques et militaires kurdes syriens, les camps d'entraînement, les ressources pétrolières et les voies d'approvisionnement par l'Irak. Le but, sur le terrain, semble plutôt de mettre en place cette fameuse « zone tampon » du côté syrien de la frontière, que la Turquie d'Erdogan réclame à ses alliés occidentaux depuis 2011 afin de pouvoir y réinstaller des réfugiés arabes syriens. Ankara cherche à remodeler les équilibres ethniques et à dessiner une ceinture arabe afin de rompre la continuité kurde entre la Turquie et la Syrie. Un projet d'ingénierie démographique qui renvoie inévitablement au siècle dernier lorsque, en 1915, au nom des mêmes arguments sécuritaires, le gouvernement unioniste déporta les populations arméniennes et syro-chaldéennes vers la Syrie.

La conquête d'Afrin, qui s'est achevée le 18 mars après une cinquantaine de jours de combats, a surtout permis à Recep Tayyip Erdogan de remobiliser son électorat en attisant le sentiment nationaliste. Les soldats turcs et leurs alliés syriens ont hissé le drapeau rouge frappé du croissant et de l'étoile sur la ville kurde, les combattants joignant les doigts en forme de tête de loup. Le pouvoir s'est approprié ce salut fasciste à la mode turque, signe de ralliement des fameux « Loups Gris », milice d'extrême droite liée au parti MHP (parti de l'action nationaliste). De ce point de vue, la position du président turc n'a rien de très original. Elle revêt même une forme de consensus nationaliste dans sa manière de présenter la lutte contre le PKK, l'ennemi éternel. Le MHP et, dans une moindre mesure, le CHP (parti républicain du peuple, kémaliste) soutiennent le « commandant en chef ». L'assaut contre Afrin a monopolisé l'espace médiatique, occultant d'autres sujets tels que les difficultés actuelles de l'économie turque. L'agenda de guerre sert donc avant tout les objectifs politiques de Recep Tayyip Erdogan qui a tout intérêt à prolonger le plus possible cette campagne militaro-électorale en vue des échéances de novembre 2019.

Les ambitions turques en Syrie ne se limitent pas à la capture d'Afrin. Les villes voisines d'Azaz, d'Al-Bab et de Jarablus sont déjà occupées par les brigades islamistes syriennes et administrées par la Turquie sur un territoire qui longe sa frontière. Cette présence est prévue pour durer. Dans ces villes sous influence, Ankara a ouvert des écoles et des bureaux de poste, forme une police et une armée, étend le réseau électrique turc... La Turquie entend mettre fin au projet d'autonomie kurde dans la région. Le 26 janvier, Erdogan a clairement réaffirmé ses intentions. Le pouvoir turc a déclaré à maintes reprises, depuis 2016, que la présence kurde à l'ouest de l'Euphrate constituait pour lui une « ligne rouge ». Or une administration arabo-kurde soutenue par la coalition internationale s'est installée dans la ville de Manbij, libérée de Daech en août 2016 au prix d'importantes destructions. Un an et demi plus tard, Manbij pourrait être la prochaine cible des foudres d'Erdogan. « Après Afrin, nous nettoierons Manbij, puis Ayn-Al-Arab (le nom arabe de Kobane), Tal-Abyad et Qamishli, jusqu'à la frontière irakienne », a-t-il répété ces dernières semaines. Le 19 mars, il a étendu ses menaces à l'Irak. Dans le viseur, le massif montagneux de Qandil, aux confins des territoires turc, irakien et iranien, qui abrite, on l'a dit, le commandement militaire du PKK et qui est régulièrement la cible de frappes aériennes turques. Mais aussi la ville de Sinjar, plus au Sud, qui est le fief de la minorité yézidie, martyrisée par les djihadistes en 2014 et où le PKK est solidement implanté. La guérilla, pour éviter de nouveaux bombardements, a accepté un retrait fin mars. Si l'Irak n'en chasse pas définitivement le PKK, « une nuit, nous entrerons aussi à Sinjar », a promis Recep Tayyip Erdogan le 19 mars.

Turquie/États-Unis : une alliance chahutée

Une extension du champ de bataille renforcerait les frictions entre Ankara et Washington, faisant planer le risque d'une confrontation directe. Les États-Unis, alliés de la Turquie au sein de l'Otan, sont aussi le parrain des Kurdes de Syrie qu'ils ont armés et soutenus pour faire tomber les bastions des djihadistes de l'État islamique depuis 2015. En s'en prenant à l'administration kurde du « Rojava », la Turquie vise en même temps - et avant tout ? - son « partenaire » américain. Depuis plusieurs mois, Erdogan tire à boulets rouges sur les choix stratégiques des États-Unis, accusés de « soutenir une organisation terroriste contre une autre », vilipendés pour avoir « livré des milliers de camions d'armes et de matériel » susceptibles de se retourner contre les forces armées turques. La Turquie n'a pas digéré ce qu'elle considère comme une « trahison » américaine. En confiant aux Kurdes un rôle militaire en Syrie, les États-Unis ont conforté son pire ennemi. Pour chasser les djihadistes de Raqqa, la coalition internationale s'est appuyée, au sol, sur les forces arabo-kurdes (Forces démocratiques syriennes) dont les YPG et le PKK constituent l'ossature. La ville, située sur l'Euphrate, a été reprise en quatre mois.

Dès le départ, la Turquie s'est insurgée contre ce choix et a tenté de promouvoir une solution alternative. Elle a été contrainte de mettre ses désaccords en sourdine le temps de la bataille, mais sitôt celle-ci achevée, en octobre 2017, Ankara a réitéré ses critiques contre l'alliance entre les États-Unis et le PKK. Le 15 janvier, le leader turc a tancé Washington, qui serait « en train de former une armée terroriste » à ses portes. L'attaque d'Afrin a été lancée quatre jours plus tard. Début février, son vice-premier ministre, Bekir Bozdag, a accusé les troupes américaines présentes en Syrie de « porter des uniformes terroristes », menaçant de les frapper sans faire la distinction. Les forces spéciales US sont présentes à Manbij et possèdent au moins six bases sur le territoire sous le contrôle de l'administration arabo-kurde de Syrie du Nord. La liste de ces installations avait d'ailleurs été divulguée, infographie et carte à l'appui, par l'agence de presse officielle turque, Anadolu, en juillet 2017, alors que l'offensive pour la libération de Raqqa battait son plein, provoquant un énième incident diplomatique.

Ankara accuse les « terroristes » kurdes de n'être qu'un « proxy » des États-Unis à la solde d'« intérêts impérialistes ». Un argument qui porte d'autant plus que la Turquie connaît, depuis deux ans, une forte poussée d'antiaméricanisme. Au centre des tensions bilatérales, la présence sur le sol américain du prédicateur turc Fethullah Gülen, exilé en Pennsylvanie depuis 1999. Autrefois allié d'Erdogan au point de mettre à son service sa puissante confrérie, Gülen est devenu son pire ennemi. Les affaires de corruption au sommet de l'État révélées en décembre 2013 et la tentative de coup d'État de juillet 2016 ont été imputées par le pouvoir à « l'État parallèle dirigé depuis la Pennsylvanie », désormais dénommé l'« organisation terroriste Fethullaçi FETÖ ». Ankara a multiplié les actions de lobbying auprès de l'administration américaine pour obtenir la tête de Gülen. L'ancien conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn, est soupçonné par la justice de son pays d'avoir reçu 15 millions de dollars de la Turquie pour lui livrer le prédicateur âgé de 80 ans, en dehors de toute procédure légale. L'ancien maire de New York Rudy Giuliani aurait, lui aussi, monnayé avec Ankara ses contacts à la Maison-Blanche. La Turquie a également tenté de faire obstacle au procès de Reza Zarrab qui s'est tenu à New York en janvier. Cet homme d'affaires irano-azéri, arrêté aux États-Unis, était le personnage central des affaires de corruption qui ont éclaboussé Erdogan en 2013. Il agissait à l'époque comme intermédiaire entre l'Iran, sous embargo international, et la Turquie. Grâce à la complicité de plusieurs ministres turcs et d'une banque publique, Halkbank, il avait mis en place un système de blanchiment des recettes d'hydrocarbures vendues en sous-main par l'Iran. Devant une cour de New York, Zarrab a plaidé coupable pour sept chefs d'accusation et a comparu comme témoin. Un directeur adjoint de la banque Halkbank, Hakan Atilla, a été jugé coupable de fraude bancaire, blanchiment et infraction aux sanctions contre l'Iran. Il risque 30 ans de prison. Dans cette affaire aussi, Ankara a tout fait pour influencer la justice américaine.

Régulièrement accusés dans le discours politique et médiatique d'être les véritables instigateurs du complot du 15 juillet 2016, les États-Unis ont vu leurs intérêts et leurs ressortissants visés par une série de représailles sur le sol turc. La base militaire d'Incirlik, près d'Adana (Sud), utilisée par les troupes américaines de l'Otan, fait l'objet de menaces de fermeture récurrentes. Deux fonctionnaires de l'ambassade américaine ont également été arrêtés depuis la tentative de putsch et accusés d'y avoir pris part. Le pasteur américain Andrew Brunson, qui vivait à Izmir avec sa femme depuis 25 ans, est quant à lui détenu depuis l'automne 2016 et privé de ses droits en raison de ses liens supposés avec Gülen.

La Turquie entretient des relations houleuses avec un certain nombre de ses alliés occidentaux, États-Unis, Allemagne, Pays-Bas, Danemark en tête. Au point que la question de sa place dans l'Otan se pose sérieusement. Les relations avec l'Alliance atlantique se sont, en effet, considérablement détériorées depuis 2016. La répression anti-güléniste, menée dans tous les secteurs de l'administration, a supprimé des courroies de transmission en frappant particulièrement les postes stratégiques, y compris au sein de l'armée. Ainsi, les deux tiers des officiers turcs en poste en Belgique et en Allemagne auprès des centres de commandement de l'Otan ont été purgés, le plus souvent remplacés par des militaires moins compétents mais jugés plus proches du pouvoir.

Russie : la grande réconciliation

Cet éloignement de la Turquie par rapport à l'Otan et par rapport à l'Occident est allé de pair avec un rapprochement spectaculaire avec la Russie. « L'Otan, c'est fini. Aujourd'hui, la Russie est un partenaire plus stratégique. C'est la Russie qui contrôle l'équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient », affirmait le 20 mars Yigit Bulut, un conseiller du président Erdogan. C'est d'ailleurs Moscou qui a donné son feu vert à l'offensive sur Afrin et qui a ouvert l'espace aérien syrien aux jets de l'aviation turque. Depuis la fin de l'année 2016, les deux anciens empires, souvent en concurrence dans la région, ont fait alliance pour renverser à leur avantage les équilibres en Syrie. Avec les négociations d'Astana et de Sotchi (1), les deux puissances associées à l'Iran sont parvenues à écarter les Occidentaux de tout processus politique. Là encore, le revirement d'Erdogan a pris tout le monde de court. Quelques mois avant sa grande réconciliation avec Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg, Erdogan et son homologue russe n'avaient pas de mots assez durs l'un pour l'autre. Il est vrai qu'à l'automne 2015 un avion russe avait été abattu par l'armée turque alors qu'il effectuait une brève incursion au-dessus de la province de Hatay (Sud). C'était le premier incident impliquant un avion russe et une armée de l'Otan depuis la guerre de Corée. Mais la Turquie acceptera finalement de dédommager la Russie pour la mort de ses pilotes et l'affaire fut vite oubliée. Même l'assassinat de l'ambassadeur russe à Ankara, tué en décembre 2016 par un policier turc aux sympathies islamistes, n'empêchera pas le rapprochement. La Russie, qui y voit l'occasion d'affaiblir l'alliance turco-américaine, se montre très prévenante envers la Turquie depuis la tentative de coup d'État contre Erdogan. Au-delà du cas syrien, Moscou a noué avec Ankara un certain nombre de partenariats stratégiques pour prendre pied durablement dans la région. Vladimir Poutine est venu inaugurer en avril 2018 le chantier de la première centrale nucléaire turque, à Akkuyu, sur la côte méditerranéenne. Et les deux pays ont conclu un accord pour la livraison, dès 2020, de missiles russes S-400. La Turquie disposera alors d'un système de défense antiaérien concurrent de celui de l'Otan. La Russie, principal fournisseur de gaz, est aussi un débouché important pour l'agriculture et l'industrie turques.

Dans ses relations avec les États-Unis et avec la Russie, Erdogan souffle le chaud et le froid, use du rapport de force, comme il l'a toujours fait sur la scène internationale. C'est aussi le cas, pour ne citer que quelques exemples, avec l'Union européenne (les négociations d'adhésion sont au point mort depuis dix ans), avec Israël, un ex-allié stratégique, ou avec le régime de Bachar el-Assad que le dirigeant turc appelait son « frère » avant de réclamer son départ à partir de 2012.

Davutoglu, artisan d'une diplomatie ambitieuse

Une fois de plus, le pragmatisme de Recep Tayyip Erdogan prend tout son sens au regard des évolutions récentes du paysage politique turc. Depuis 2015, on l'a vu, le président a conclu un pacte avec les ultranationalistes du MHP, les anciens Loups Gris et les réseaux néonationalistes « eurasistes » favorables à une alliance anti-impérialiste avec Moscou et l'Iran. Le virage s'est accompagné d'une reprise de la guerre contre le PKK, à l'été 2015, alors que le parti au pouvoir venait d'être mis en ballottage aux élections législatives, et d'une répression contre le parti kurde HDP, troisième force politique du pays dont les dirigeants sont emprisonnés. L'accord avec les partis nationalistes, en temps de guerre, garantit à Erdogan une victoire certaine aux élections du 24 juin prochain. Au-delà, il pourrait devenir moins nécessaire.

Ce virage pro-russe et nationaliste imprimé à la politique étrangère coïncide avec la chute d'Ahmet Davutoglu, tombé en disgrâce après avoir été l'un des hommes les plus influents auprès du leader turc. Cet universitaire islamiste ambitieux, spécialiste des relations internationales, était considéré comme la tête pensante de la diplomatie turque. Dès l'arrivée au pouvoir de l'AKP en 2002, il officiait comme conseiller diplomatique d'Abdullah Gül et de Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier l'appelait « hodja » (maître). En 2009, Davutoglu est nommé ministre des Affaires étrangères puis, en 2014, premier ministre. Avant d'être sacrifié par le « reis » en mai 2016. Mais Ahmet Davutoglu aura théorisé une « nouvelle diplomatie turque » ambitieuse « rayonnant à 360° et sur les cinq continents ». L'objectif est d'étendre la zone d'influence turque, pour le commerce, la culture, la politique... et d'installer une Turquie conquérante au coeur d'un « espace naturel » débarrassé de tout conflit et de toute entrave. Une vision souvent qualifiée de « néo-ottomane », ce qui est un peu réducteur.

Certes, de la Macédoine au Soudan, les vestiges du passé ottoman sont ressuscités afin de redonner au pays une stature de puissance mondiale ancrée dans un passé glorieux. Mais ce n'est pas tout : de par sa position géographique, la Turquie est liée à l'Europe orientale et balkanique, au Proche-Orient, à l'Iran et à la Russie. Elle se projette également sur d'autres continents : en 2003, un « pont commercial Turquie-Afrique » est établi, qui inaugure une véritable politique africaine de la Turquie sans cesse approfondie depuis (2). À cette époque, des ambassades ouvrent en nombre, les liaisons aériennes de la compagnie Turkish Airlines se multiplient.

Habile et convaincant, Ahmet Davutoglu se démène sur tous les fronts. Entre 2005 et 2010, la Turquie joue les entremetteurs dans une vingtaine de conflits, des Balkans aux Philippines en passant par le Yémen. Les efforts les plus significatifs se concentrent, en 2007, sur les négociations entre Israël et la Syrie, deux pays alliés d'Ankara. Une formule résumait souvent la politique étrangère de Davutoglu : « Zéro problème avec les voisins. » La stratégie consistait alors à apaiser les litiges frontaliers et à étendre le soft power turc tout autour de son territoire. Les négociations d'adhésion avec l'Union européenne ont renforcé les relations avec la Grèce, même si elles se sont heurtées dès 2004 à l'épineuse question de la réunification de Chypre. La Turquie a également brièvement tenté de se réconcilier avec l'Arménie.

Mais c'est surtout vis-vis de la Syrie et de l'Irak que les efforts ont été le plus spectaculaires. En 2009, Damas est la capitale la plus visitée par Ahmet Davutoglu, qui s'y rend « plus de cinquante fois ». Quelques années à peine après avoir frôlé la guerre avec son père Hafez el-Assad, qui protégeait Abdullah Öcalan et le PKK, la Turquie se lie avec Bachar. Les 800 kilomètres de frontières, minés et bouclés par l'armée, se rouvrent progressivement ; la Turquie retrouve de son influence à Alep et à Lattaquié. Les deux pays suppriment les visas, lèvent les barrières douanières, organisent, toujours en 2009, deux conseils des ministres communs. Un Haut conseil syro-turc instaure une coopération dans plus de cinquante domaines. Recep Tayyip Erdogan se rend en famille à Alep, en terrain conquis. Aux yeux d'Ankara, la Syrie est un axe stratégique pour exporter ses biens vers le Moyen-Orient. En Irak, la mission est plus difficile mais la Turquie y déploie, en 2010, trois consulats : à Bassora dans le Sud à majorité chiite ; à Erbil, dans le Kurdistan, au Nord ; et à Mossoul, en terre sunnite.

Espoirs déçus

Cette diplomatie ambitieuse, qui passait pour un « modèle » aux yeux des pays musulmans de la région, a fait long feu. Aujourd'hui, les relations entre Ankara et la plupart de ses voisins sont tendues, voire conflictuelles. Comme le souligne Olivier Roy, « la Turquie passe alors d'une "politique de voisinage" à une grande stratégie moyen-orientale et surtout arabe. Erdogan s'est fait le champion de la cause arabe sunnite, de Gaza jusqu'à Alep ». « Ce positionnement de la Turquie comme championne du sunnisme, poursuit Olivier Roy, était parfaitement en phase avec la politique intérieure turque qui, sous l'AKP, a remis l'islam sunnite au coeur de l'identité nationale, au détriment de l'appartenance ethnique » (3). Davutoglu doit réviser sa doctrine au tournant du « Printemps arabe » et soutient dès lors une grande alliance panislamiste au Proche-Orient en parrainant les mouvements proches des Frères musulmans. La guerre en Syrie et la répression du régime d'Assad a fait voler en éclats la récente amitié turco-syrienne et a réduit à néant le projet de zone de libre-échange régionale (4). L'Irak n'est guère plus stable. Le Kurdistan irakien dirigé par Massoud Barzani, qui s'était émancipé de Bagdad en se rapprochant de la Turquie, s'est tiré une balle dans le pied lorsqu'il a revendiqué son indépendance après le référendum de l'automne 2017, entraînant une reprise en main du gouvernement central. Avec Israël, l'alliance stratégique s'est fissurée dès 2010 après le coup de sang d'Erdogan contre le président israélien Shimon Peres au forum de Davos (5), puis l'incident de la « flottille pour Gaza », au cours duquel dix militants islamistes turcs furent abattus par Tsahal dans les eaux internationales (6).

À Chypre, depuis l'échec du plan Annan en 2004 et l'adhésion à l'UE de la partie grecque, les tentatives de réunification du pays, dont le tiers nord est occupé par l'armée turque depuis 1974, ont capoté. La tension est même remontée d'un cran autour de l'île en raison des enjeux énergétiques. D'importants gisements d'hydrocarbures offshore ont, en effet, été découverts dans la zone. Le 20 mars dernier, Recep Tayyip Erdogan a affirmé que « des forages débuteraient bientôt au large des côtes de Chypre », ce qui sera inévitablement perçu par Nicosie comme une provocation. En février, déjà, la marine turque a empêché un navire de la compagnie italienne ENI de mener des travaux d'exploration dans l'espace maritime chypriote. Même avec la Grèce, les incidents se sont multipliés, Athènes accusant les navires et les avions turcs de violer ses frontières de manière répétée. Le gouvernement d'Erdogan est allé jusqu'à menacer son voisin d'une nouvelle invasion de Kardak (Imia en grec), un îlot de la mer Égée, inhabité et disputé, qui avait fait l'objet d'une passe d'armes tendue entre les marines grecque et turque en 1996. Fin janvier 2018, le ministre grec de la Défense, qui souhaitait y débarquer, a été refoulé par les garde-côtes turcs.

Mais la principale victime des évolutions de la politique étrangère turque est le projet européen. Si l'Europe était le maître mot du premier mandat d'Erdogan (2003-2007) en tant que premier ministre, la perspective d'une adhésion à l'UE s'est rapidement dissipée. Elle s'est d'abord heurtée à la question chypriote et à la montée en Europe des mouvements populistes qui en ont fait un épouvantail, avec pour conséquence directe l'érosion de l'élan pro-européen chez les Turcs. L'ouverture des négociations d'adhésion, en 2005, avait suscité un certain enthousiasme au sein de la population, l'Eurobaromètre grimpant jusqu'à plus de 70 % d'opinions favorables. Mais, dès le début de la deuxième législature de l'AKP, le malaise s'installe. Le couple franco-allemand constitué de Nicolas Sarkozy et d'Angela Merkel se prononce désormais contre l'intégration de la Turquie. Le premier tente d'impliquer Recep Tayyip Erdogan dans son projet d'Union pour la Méditerranée, sans succès. La seconde propose un « partenariat privilégié » plutôt qu'une adhésion. En 2007, Chypre bloque les dossiers culture, éducation et énergie. Et quelques mois plus tard, la France annonce son intention de verrouiller cinq chapitres décisifs, ceux qui débouchent directement sur l'adhésion. Le processus n'avance plus qu'au ralenti sur quelques sujets annexes. Les relations se crispent. Les opinions publiques, en 2008, basculent du côté du non, aussi bien au sein de l'Union européenne qu'en Turquie. Une grande partie des Turcs se sentent trahis par les promesses non tenues des Européens. « Finalement, nous avons incité Erdogan à choisir une autre voie que celle du rapprochement avec l'UE. Nous l'avons poussé à se retrancher dans le nationalisme, l'islamisme et l'autoritarisme », résume le député allemand et leader des Verts, Cem Özdemir, qui fut à l'époque un fervent partisan de l'adhésion turque.

Paradoxalement, alors que les discussions s'enlisent, les liens entre la Turquie et certains États membres de l'Union se resserrent. Le rapprochement n'est plus lié à la démocratisation et aux réformes. Le mode de coopération a changé. Recep Tayyip Erdogan l'Européen bénéficie de nouveaux leviers. « C'est l'Europe qui a besoin de la Turquie, et non pas l'inverse », se plaît-il à répéter. Avec la guerre en Syrie à ses marges, la Turquie s'est rendue incontournable, notamment en matière de renseignement et dans la lutte contre les réseaux djihadistes. Et lorsque, à l'hiver 2015, les frontières européennes craquent et que des centaines de milliers de réfugiés entrent en masse, Erdogan comprend rapidement qu'il détient un atout majeur dans son marchandage avec l'Europe. S'il verrouille sa frontière et qu'il accepte de retenir en amont les réfugiés, ce ne sera pas sans contrepartie. La signature, le 18 mars 2016, au sommet de Bruxelles, d'un accord migratoire entre l'UE et la Turquie qui prévoit le versement de 6 milliards d'euros pour la prise en charge des réfugiés, confirme le nouveau type de dialogue qui s'instaure, plus pragmatique, fondé sur le rapport de force. Les questions politiques, les critiques sur l'État de droit, la démocratie et les droits de l'homme sont mises en sourdine. Constatant le recul démocratique de la Turquie, fin 2016, le Parlement européen vote une résolution en faveur du gel des pourparlers. Erdogan menace : « Lorsque 50 000 migrants se sont agglutinés aux postes-frontières vous avez crié à l'aide. Vous avez commencé à vous demander : "Que ferons-nous si la Turquie ouvre ses frontières ?" Écoutez-moi bien. Si vous continuez comme ça, ces frontières s'ouvriront en grand. Mettez-vous bien ça dans la tête ! » (7).

La Commission ne suivra pas la recommandation du Parlement : il est clair que les institutions européennes n'ont pas intérêt à provoquer la rupture. La Turquie et ses 80 millions d'habitants représentent un marché stratégique et un allié de poids pour régler les questions régionales. L'abandon définitif du processus d'adhésion fermerait des canaux de discussion, éloignerait un peu plus Ankara de l'Occident, l'inciterait à accélérer son rapprochement avec la Russie et l'Organisation de coopération de Shanghai (8). La position ne serait plus tenable si la Turquie venait, par exemple, à voter le rétablissement de la peine de mort, comme l'a laissé entendre Erdogan en 2017. Le président turc peut-il décider lui-même de mettre fin aux négociations d'adhésion à l'Union européenne ? S'il brandit souvent la menace d'un abandon du processus, il placerait néanmoins son pays face à des difficultés supplémentaires. La Turquie reste liée à l'Europe par l'Union douanière, très avantageuse pour son industrie, et réalise plus de 40 % de ses échanges commerciaux avec les pays du Vieux Continent. Les investissements étrangers ont déjà subi une baisse drastique qui fragilise la stabilité économique. Or l'économie reste l'un des principaux motifs de préoccupation pour les électeurs turcs.

Par pragmatisme, Erdogan a souvent été tenté de mettre en concurrence des projets et des alliances antagoniques, n'hésitant pas par le passé à jouer l'Europe contre l'armée, en tirant argument des principes communautaires pour affaiblir la toute-puissance de cette dernière, ou à sortir la carte de la Russie pour obtenir un soutien plus net de l'allié américain et de l'Otan. Certes, il n'est pas le premier dans l'histoire de la république turque à procéder de cette manière. Mais la virulence des thèmes anti-occidentaux et ultranationalistes que véhicule son discours politique, d'une part, et l'enlisement des négociations avec l'Europe, d'autre part, laissent craindre aujourd'hui une crise de grande ampleur.

 


Notes :


(1) La conférence d'Astana en janvier 2017, puis celle de Sotchi en janvier 2018, concurrentes de l'initiative des Occidentaux à Genève, consacrent le trio Russie-Iran-Turquie comme le nouveau maître du jeu en Syrie.

(2) Ce pont commercial fixe des objectifs élevés de croissance commerciale avec les pays africains. Entre 2003 et 2009, le volume des échanges est multiplié par 3,5. En 2005, Erdogan proclame une année de l'Afrique.

(3) Olivier Roy, Le Monde, 27 décembre 2016.

(4) En juin 2010, Ahmet Davutoglu inaugure un projet de zone de libre-échange incluant la Syrie, le Liban et la Jordanie. L'ambition turque est de constituer une zone franche sur toute la région.

(5) En pleine opération israélienne contre Gaza, en janvier 2009, au cours d'un débat au Forum économique mondial de Davos (Suisse), Erdogan s'emporte contre le président israélien Shimon Peres et quitte la réunion avec fracas.

(6) Le 31 mai 2010, un groupe de navires pilotés par l'IHH, sulfureuse organisation islamiste turque proche du Hamas et liée au gouvernement turc, s'élance à l'assaut du blocus contre Gaza, avec plusieurs centaines d'activistes pro-palestiniens. L'armée israélienne part à l'abordage du Mavi Marmara et abat 10 islamistes turcs sur le navire.

(7) Recep Tayyip Erdogan, discours du 25 novembre 2016 à Istanbul.

(8) Créée en 2001, cette organisation regroupe la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l'Ouzbékistan, rejoints en 2017 par l'Inde et le Pakistan.