Politique Internationale - La Revue n°159 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 159
Russie : vers une nouvelle glaciation
Article de Galia Ackerman
Journaliste
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Les résultats de la dernière élection présidentielle en Russie étaient globalement prévisibles, mais certains détails se sont révélés plutôt étonnants. On s'attendait à ce que Vladimir Poutine obtienne entre 65 et 70 % des suffrages ; son score fut plus élevé : 76,69 % exactement. Plus de 56 millions de personnes se sont exprimées en faveur du président sortant. On s'attendait, également, à des résultats « honorables » pour les deux représentants du camp des démocrates, Ksenia Sobtchak et Grigori Iavlinski, ce vieux routier de la politique russe, jadis bien plus populaire (1). Or ils n'ont récolté, à eux deux, que 2,73 % des voix, soit à peine plus de 2 millions d'électeurs. On peut ajouter à leur maigre total celui glané par Boris Titov, un homme d'affaires qui se targue de représenter les PME écrasées par le régime Poutine et dont le programme ne proposait pratiquement que des mesures économiques, d'ailleurs tout à fait louables comme le passage au tout-numérique accéléré, un soutien affirmé aux petites entreprises, la baisse des impôts, etc. Mais cette offre, elle non plus, n'a pas attiré beaucoup d'électeurs : 0,76 %.

L'image s'assombrit encore si l'on ajoute aux voix de Poutine celles des autres candidats « patriotes » : le représentant officiel du Parti communiste Pavel Groudinine, l'ultra-nationaliste Vladimir Jirinovski, le communiste indépendant Maxime Souraïkine et le nostalgique de l'Union soviétique Sergueï Babourine. Au total, ce camp a séduit 70 millions de citoyens, contre moins de 3 millions pour le camp adverse.

Le poids écrasant des nationalistes et des patriotes est tel que ce scrutin - qui a été marqué par plusieurs irrégularités (2) - n'a pas provoqué de vague d'indignation, ce qui avait été le cas après les législatives de 2011 et la présidentielle de 2012. Comme si la lassitude et le fatalisme s'étaient emparés de la partie de l'électorat, peu significative statistiquement, qui soutient les valeurs démocratiques...

Comment la Russie en est-elle arrivée là ? Pour le comprendre, il faut revenir en arrière et analyser le cheminement de la société russe de la perestroïka à nos jours.

Les doutes existentiels de l'époque Gorbatchev-Eltsine

Mikhaïl Gorbatchev était le dernier communiste-idéaliste au sein de l'élite gouvernante soviétique. Il espérait qu'en ouvrant les vannes de la glasnost il permettrait aux citoyens de critiquer librement les défauts, les abus et les lacunes de l'industrie, de l'agriculture, de l'administration, et qu'un tel processus assainirait l'atmosphère et inciterait les gens à travailler mieux. Lui, il voulait que l'économie se modernise et devienne rentable ! Or la libération de la parole produisit surtout un flot de documents et de Mémoires portant sur les crimes du système communiste, ainsi que des pamphlets, des essais et des textes historiques qui nourrirent les revendications nationales des divers peuples de l'empire soviétique. La boîte de Pandore s'ouvrit en un clin d'oeil et il ne fut plus possible de la refermer.

L'effet de la glasnost fut dévastateur pour le moral des citoyens. Il leur est apparu, en l'espace de deux ou trois ans, que leur vie et celle de leurs ancêtres ou de leurs descendants avaient été vaines : il s'avérait que les quatre générations de Soviétiques s'étaient sacrifiées, au nom de la chimère communiste, sur l'autel d'un régime sanguinaire instauré depuis la révolution d'Octobre et la création de la Tchéka. Même la victoire obtenue dans la Grande guerre patriotique (appellation soviétique officielle de la Seconde Guerre mondiale depuis l'entrée de l'URSS en guerre en juin 1941, après l'invasion nazie), qui avait coûté près de 27 millions de vies aux Soviétiques, fut en quelque sorte souillée par la révélation au grand jour des protocoles secrets du pacte Molotov-Ribbentrop : on découvrit soudain que Staline et Hitler avaient été alliés pendant les deux années qui avaient précédé l'attaque de l'URSS par les troupes allemandes.

La révélation de l'amère vérité sur le pays qui avait été le leur et dont ils étaient fiers, malgré ses défauts, malgré la pénurie permanente, malgré la censure et les diktats du parti, fut vécue par les citoyens comme une profonde humiliation existentielle. Elle provoqua une vague de suicides dans toutes les couches sociales et toutes les tranches d'âge, comme l'a si bien montré le prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch à travers une série de poignants témoignages (3).

Pendant des siècles, la mentalité russe s'était construite autour d'une idée messianique : depuis la chute de Constantinople en 1453, la Russie se considérait comme la « Troisième Rome », c'est-à-dire le pays qui portait sur ses épaules la lourde responsabilité devant Dieu pour l'ensemble du monde orthodoxe. De là provient une autre idée, celle de la « Sainte Russie », une nation dévouée au Christ et au Tsar et, donc, « sainte » par définition (4), en opposition à cet Occident rationnel et corrompu qui, avec le catholicisme, avait dévié de la vraie foi.

Après la révolution d'Octobre, une nouvelle idée messianique, celle du communisme, s'est emparée de la Russie. Désormais, les Russes se considéraient à l'avant-garde de l'humanité, armés d'une théorie marxiste infaillible et persuadés que les autres peuples de la Terre allaient les suivre. À l'époque de Lénine, des tentatives de révolution communiste survenues dans différents pays, comme l'Allemagne ou la Hongrie, furent écrasées dans le sang par les pouvoirs en place ; mais après la Seconde Guerre mondiale, les conquêtes de Staline et la lutte anti-impérialiste et anticoloniale aux quatre coins du globe contribuèrent à la formation d'un « camp socialiste » mené à la baguette par l'URSS et soutenu par de nombreux pays non alignés.

Surprise : en 1989-1990, le « camp socialiste » en Europe de l'Est s'effondra comme un château de cartes, tandis que la plupart des pays en voie de développement qui avaient soutenu le Kremlin à l'ONU et flirté avec les idées socialistes optèrent finalement pour le modèle capitaliste. Ce démantèlement du « bloc » formé autour de Moscou fut également vécu comme une profonde humiliation. Les Russes furent particulièrement affligés par la « trahison » des peuples de l'ex-URSS au moment de l'éclatement de celle-ci en décembre 1991 : aucune république soviétique ne voulut unir son destin à celui de la Russie.

À cette détresse psychologique, à cette perte de repères, à cette disparition de l'idée nationale messianique s'ajouta une détresse purement matérielle : la fin de l'époque communiste et la première décennie post-communiste apportèrent aux Russes ordinaires des bouleversements énormes dans leur statut social, leurs revenus, leur mode de vie. D'un État policé où la possession d'un simple stylet pouvait valoir la prison à son propriétaire, on est brusquement passé à une sorte de Chicago des années 1920 où les règlements de comptes entre bandes et les meurtres crapuleux étaient monnaie courante, où des officiers de l'ex-KGB louaient leurs services et leurs compétences à des bandits et leur vendaient des armes et des poisons, où d'anciens pontes du parti ou du Komsomol bradaient des pans entiers de l'économie nationale, où d'énormes fortunes se faisaient et se défaisaient en un clin d'oeil...

Certes, les citoyens jouissaient d'une liberté inouïe ; certes, les médias de l'époque Eltsine étaient libres comme ils ne l'avaient jamais été dans l'histoire russe et soviétique. Mais liberté n'est pas synonyme de démocratie. Et force est de constater que Boris Eltsine et son administration n'ont pas réussi à construire un État démocratique, à savoir un État de droit caractérisé par une ferme séparation des pouvoirs et doté d'institutions efficaces. Dans ces conditions, le virage vers un régime autoritaire était probablement inévitable.

L'entourage de Boris Eltsine tenta d'élaborer une nouvelle idée nationale pour le peuple russe. Mais, malgré de nombreuses discussions publiques, cette idée n'était pas facile à formuler. En effet, comment croire que l'on est capable d'apporter la lumière à l'humanité entière alors que l'on vient de devenir, en un clin d'oeil, une puissance régionale ordinaire mal aimée de ses voisins ?

Poutine et le nouveau roman national

Humiliation réelle ou fantasmée ?

Il a fallu l'ingéniosité de Vladimir Poutine et de ses « technologues politiques » pour « relever la Russie qui était à genoux ». Il faut s'arrêter un instant sur cette formule chère au Kremlin. En quoi la Russie était-elle « à genoux » ? Pourquoi se jugeait-elle « humiliée » ? Depuis des années, les partisans occidentaux de la « Realpolitik » reprennent à leur compte ces éléments de langage de Poutine et de son élite gouvernante. À savoir que l'« humiliation russe » provient de l'élargissement de l'Otan et d'autres actions hostiles conduites par l'Occident : bombardement de Belgrade en 1999 ; guerres d'Irak et de Libye ; installation d'éléments du système de défense anti-missile en Europe de l'Est ; soutien à la Révolution des roses en Géorgie, à la Révolution orange puis au Maïdan en Ukraine... Or il faut analyser tous ces événements plus en profondeur : en réalité, les dirigeants russes, relayés par une machine propagandiste d'une rare efficacité, regrettent l'impuissance et l'impopularité de Moscou auprès de ses anciens vassaux et alliés. Si l'Otan a pu s'élargir à une grande partie de l'Europe de l'Est, c'est parce qu'il y avait une forte demande d'adhésion de la part de ces pays. Camouflet blessant pour le Kremlin ! Sans oublier que les anciennes républiques soviétiques que sont la Géorgie et l'Ukraine ont choisi la voie européenne et rêvent d'intégrer l'UE et l'Otan - autre camouflet, d'autant plus douloureux que Kiev est perçue comme la « mère des villes russes » : c'est là, dans cette capitale du grand royaume appelé Rus (qui s'étendait de l'actuelle Galicie et Volhynie jusqu'au nord-ouest de la Russie actuelle) que le prince Vladimir a baptisé son peuple, en 988, initiant ainsi la conversion des Slaves orientaux au christianisme. Pour Moscou, perdre le contrôle de Kiev constitue un traumatisme et une humiliation comparables à ce qu'avait ressenti le monde chrétien, il y a mille ans, lorsqu'il dut abandonner Jérusalem aux « infidèles » - un choc qui avait entraîné les Croisades...

Avant de parler de la nouvelle idée messianique russe qui a aidé Poutine à rendre leur fierté à des Russes abattus par l'effondrement de leurs idées messianiques antérieures - celle de la Sainte Russie (la Troisième Rome) et celle du communisme -, relatons une anecdote significative. Le 20 décembre 1999, à l'occasion de la « Journée du Tchékiste » célébrée à la Loubianka (QG historique des services secrets soviétiques puis russes), Poutine, alors premier ministre, s'est adressé à ses anciens collègues du FSB en ces termes : « Permettez-moi de vous rapporter que le groupe de collaborateurs du FSB envoyé agir sous couverture au sein du gouvernement remplit sa mission avec succès. »

À l'époque, ces propos furent perçus comme une blague, de même que le toast prononcé par Poutine quelques jours plus tard, à la mémoire de Staline - cette fois, au Kremlin, devant les chefs de tous les groupes parlementaires (5). Le chef de l'État a également levé son verre à Staline le 23 février 2003, toujours au Kremlin, à l'occasion de la « Journée des défenseurs de la Patrie » (anciennement « Journée de l'Armée soviétique »).

En fait, il ne s'agissait nullement d'une plaisanterie, ni dans le premier ni dans le deuxième cas de figure. En quelques années, Poutine, issu lui-même des rangs du KGB et ancien directeur du FSB, s'est entouré de responsables formés au sein des « services », parmi lesquels un certain nombre de ses amis de jeunesse. Selon certaines estimations, le pourcentage des personnes appartenant toujours ou ayant appartenu au KGB-FSB a vite atteint 70 à 80 % parmi les mille dignitaires les plus haut placés et les plus influents du pays (6). Il ne s'agit pas seulement de membres du gouvernement et de hauts fonctionnaires de divers ministères, mais également de PDG de grandes sociétés d'État, de journalistes, de recteurs d'université, etc.

Quant aux toasts portés par Poutine en l'honneur de Staline, ce geste réitéré reflète l'une des convictions profondes du président russe : malgré ses crimes, le « petit père des peuples » était un grand chef qui a industrialisé le pays des Soviets et a gagné la Seconde Guerre mondiale ou, plus exactement, la Grande guerre patriotique.

Nous touchons là à un point vital de notre analyse. Phénomène impensable il y a un quart de siècle, la propagande visant à présenter Staline comme une figure grandiose se renforce graduellement depuis l'arrivée de Poutine au pouvoir. Pourquoi le pouvoir s'emploie-t-il à dresser ce portrait flatteur du dictateur le plus sanguinaire de l'histoire russe ? De toute évidence, la figure de Staline est devenue un élément de première importance dans la construction d'un nouveau récit national destiné - répétons-le - à rassurer une population perturbée dans un premier temps par les révélations de Nikita Khrouchtchev au XXe puis au XXIIe congrès du Parti communiste (1956 et 1962), puis par la diffusion, durant la perestroïka, d'innombrables témoignages et récits historiques mettant en évidence la nature criminelle du régime soviétique et, en particulier, l'horreur de la période stalinienne.

Révisionnisme historique

En quoi ce nouveau récit national consiste-t-il ? Quelle est cette nouvelle « idée russe » que Poutine et ses « technologues politiques » ont réussi à inoculer à la nation ? Le pivot en est l'héroïsme du peuple soviétique et, en premier lieu, l'héroïsme du peuple russe dans le combat contre le mal absolu du XXe siècle, le « fascisme allemand » (7). Bien entendu, pour rendre « immaculée » cette période qui comporte d'immenses zones d'ombre, on passe sous silence ou, pis encore, on justifie le pacte Molotov-Ribbentrop (1939) avec ses protocoles secrets en vertu desquels les Allemands et les Soviétiques ont dépecé la Pologne et se sont partagé une partie de l'Europe de l'Est (ce qui a permis à Staline d'obtenir l'adhésion « volontaire » de l'Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie à l'URSS en 1940). Qui plus est, cette occupation d'une partie de la Pologne, de la Roumanie et de la Tchécoslovaquie, ainsi que celle des pays baltes, au début de la Seconde Guerre mondiale, a servi de justification à la réoccupation de ces mêmes terres à la fin de la guerre par l'URSS victorieuse (8). On passe également sous silence l'existence de divisions SS russes et celle de l'armée du général Vlassov, tout en exagérant l'importance de la collaboration dans les pays baltes et en Ukraine - où la population avait initialement accueilli les Allemands en libérateurs du bolchevisme. Et si l'on consent à mentionner les unités russes ralliées aux nazis, on souligne dans le même souffle qu'une grande partie des « traîtres » n'étaient pas des Russes ethniques.

L'idée, comme il se doit pour ce genre de constructions mentales, est simple. Puisque le peuple russe, au prix du sacrifice de 42 millions de personnes (9) (on ne mentionne pas que 8 à 10 millions d'entre elles étaient des Ukrainiens (10), sans parler des autres peuples soviétiques), a vaincu le mal absolu, c'est qu'il représente le bien absolu et est en quelque sorte absous de tout péché, à tout jamais. Cette nouvelle idée messianique qui vient remplacer la notion de « Troisième Rome » et l'utopie communiste remet la population russe dans une position confortable. C'est cela, « se relever alors qu'on était à genoux » : se sentir en communion avec un passé que l'on peut à bon droit considérer comme glorieux. C'est pour cette raison que, depuis quelques années, on a introduit en Russie une nouvelle cérémonie qui se déroule le 9 mai, jour de la capitulation du Reich : le défilé du « Régiment immortel » auquel participe systématiquement le président Poutine. Des millions de gens, partout dans le pays, descendent dans la rue en brandissant un portrait de leur ancêtre (père, grand-père ou autre parent) qui périt, fut blessé ou simplement participa à la Seconde Guerre mondiale. Même de tout petits enfants participent à ces défilés, souvent affublés d'uniformes militaires ou de treillis qu'on achète facilement dans le commerce. À l'extérieur des frontières de la Russie, la cérémonie a lieu partout où vivent des Russes - dans les pays de l'ex-URSS, aux États-Unis, en Israël et dans de nombreux États européens. L'idée sous-jacente est assez transparente : nous, le monde russe, sommes ce « régiment immortel » et donc invincible qui défile fièrement et défie symboliquement le monde occidental. Avant, nos ennemis étaient les fascistes allemands ; aujourd'hui, ce sont les « fascistes » ukrainiens et l'Occident avec sa moralité pourrie et sa haine de la Russie. Cette manifestation n'est pas un simple rappel du passé : elle inaugure un avenir.

Un passé qui ne passe pas...

Glorification de Staline et haine de l'Occident

La figure de Staline est centrale dans le récit poutinien. Staline est non seulement le vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, mais il est également celui qui a réussi à élargir le territoire soviétique au-delà des frontières de l'Empire russe d'avant la révolution d'Octobre. En cela, il est un digne héritier des monarques russes dont le règne a été marqué par une expansion du pays comme Ivan le Terrible et Pierre le Grand qui, eux aussi, sont glorifiés malgré leurs nombreux crimes et leur cruauté légendaire. Staline est également celui qui en a fini avec la génération des révolutionnaires en les éliminant physiquement et en remplaçant l'avant-garde dans l'art et les moeurs libres des années 1920 par le réalisme socialiste, imposant le retour aux classiques et un tournant général vers le conservatisme (11). Enfin, il est celui qui a créé un régime de facto féodal où les ouvriers et, plus encore, les paysans étaient rattachés à leur lieu de production et où la moindre « faute » était punie de façon extrêmement sévère (ce qui est justifié aujourd'hui au nom de la « nécessité historique » de l'époque).

C'est la figure de Staline qui crée un « pont » entre le régime tsariste et la Russie actuelle : un monarque absolu, éclairé et cruel à la fois, qui restaure les moeurs conservatrices et rétablit (partiellement) l'Église orthodoxe russe dans ses droits. Ce n'est pas un hasard si ce bourreau de son propre peuple est si populaire parmi les Russes d'aujourd'hui : en 2017, selon une enquête du Centre Levada, 38 % des sondés estiment qu'il est la « personnalité la plus illustre » de l'histoire du pays, devant Poutine et Pouchkine qui recueillent 34 % d'opinions favorables chacun (les personnes interrogées pouvaient cocher plusieurs personnalités présélectionnées).

N'oublions pas que Staline fut également le promoteur de la « guerre froide ». Cette animosité permanente entre l'Occident et le bloc communiste mené par Moscou, qui a engendré une multitude de conflits et de guerres dans différents coins de la planète et qui avait des fondements à la fois idéologiques et géopolitiques, prend ses origines dans le refus de l'URSS d'octroyer aux citoyens de différents pays d'Europe de l'Est la possibilité de choisir librement leurs dirigeants et leur système politique. Cette confrontation, à l'époque encore balbutiante, avait été parfaitement pressentie par Winston Churchill dans son fameux discours de Fulton, en 1946.

Après un bref intermède sous Gorbatchev et, dans une moindre mesure, sous Eltsine, la haine de l'Occident est de nouveau cultivée sous Poutine. Depuis quelques années, la Russie se pose en victime à cause de l'élargissement de l'Otan, bien que celui-ci ne menace en rien ni ses frontières ni sa sécurité. Elle rejette les explications du Pentagone concernant le système de défense anti-missile américain qui, pour être efficace sur le continent eurasiatique - où il y a plusieurs pays notoirement dangereux comme l'Iran ou la Corée du Nord -, doit disposer d'installations partout où c'est possible et, notamment, en Europe de l'Est. Alors que les pays comme la Pologne ou les États baltes craignent une nouvelle invasion de la part de leur grand voisin et saluent les initiatives de l'Otan destinées à renforcer leur sécurité, la propagande russe, elle, continue de marteler que l'Occident ne cherche qu'à encercler la Russie.

Mais ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Au nom d'une idéologie « conservatrice » (12) qu'il serait plus juste de qualifier de carrément réactionnaire, ce sont toutes les valeurs constitutives de la démocratie occidentale qui sont désormais rejetées par la propagande de Moscou et par la quasi-totalité de l'opinion publique russe. D'où le refus d'une alternance du pouvoir qui pourrait mettre en péril la stabilité sociale ; la collusion appuyée avec les partis d'extrême droite occidentaux (13) ; les entraves à la liberté de parole, de la presse et de réunion quand celles-ci apparaissent susceptibles de menacer l'« ordre constitutionnel » ; l'interdiction de plusieurs spectacles et expositions, souvent sous pression de l'Église ou de députés ultra-nationalistes et obscurantistes ; la dénonciation des moeurs « dissolues » occidentales, y compris la haine des homosexuels ; la défense des rôles traditionnels de l'homme et de la femme (14) ; etc.

Cette détestation de l'Occident a pris des proportions inquiétantes ces dernières années, en particulier après l'annexion de la Crimée et la guerre dans le Donbass où la Russie est bel et bien impliquée même si elle prétend le contraire. Ces agissements russes en Ukraine qui provoquèrent une explosion de joie et de patriotisme en Russie et dans la Crimée annexée (phénomène en tous points comparable à l'Anschluss de l'Autriche célébré à l'époque en Allemagne et en Autriche même) marquèrent également le début d'un nouveau refroidissement des relations entre l'Occident et la Russie.

Une nouvelle glaciation

Depuis le printemps 2014, ce refroidissement se transforme graduellement en une nouvelle glaciation, formule plus appropriée que celle de « nouvelle guerre froide » car le contexte géopolitique n'est plus le même. Comme le souligne dans son nouveau livre (15) l'ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev Andreï Gratchev, nous ne sommes plus dans ce monde bipolaire où un Occident capitaliste uni s'opposait au bloc des pays communistes renforcé par plusieurs pays non alignés. La Russie, avec son système capitaliste (bien qu'il s'agisse, en grande partie, d'un capitalisme d'État), fait désormais cavalier seul en nouant des alliances ad hoc avec d'autres pays souvent peu soucieux du respect des droits de l'homme, y compris des États parias comme le Venezuela ou la Corée du Nord.

En quelques années, les relations entre la plupart des pays occidentaux et Moscou sont devenues tendues, voire exécrables. L'une des raisons profondes de cet état de choses tient au fait que la Russie refuse absolument de reconnaître ses torts. Ce faisant, elle s'appuie sur cette nouvelle idée messianique, devenue doctrine d'État, qui stipule que la Russie a toujours raison parce qu'elle porte la lumière, parce qu'elle possède une supériorité morale intrinsèque sur l'Occident... et parce que, de toute façon, il lui est permis de mentir au nom de la défense de ses intérêts suprêmes ! Ainsi, la Russie n'a pas reconnu avoir violé le droit international et l'intégrité territoriale de l'Ukraine en annexant la Crimée ; elle n'a pas reconnu avoir fomenté l'éclatement de l'Ukraine via son soutien à des séparatistes pro-russes dans l'est du pays, alors qu'elle avait noyé dans le sang la Tchétchénie à l'époque où celle-ci souhaitait proclamer son indépendance ; elle n'a pas reconnu avoir livré des missiles Buk aux séparatistes du Donbass, y compris le missile qui a abattu l'avion civil MH-17 de la Malaysia Airlines ; elle n'a pas reconnu que les révolutions de rue en Géorgie et en Ukraine reflétaient le désir des peuples géorgien et ukrainien d'adopter les valeurs européennes et de sortir pour de bon du carcan du passé soviétique (elle accuse les États-Unis de les avoir fomentées) ; elle n'a pas reconnu avoir de facto annexé 20 % du territoire géorgien ; elle n'a pas reconnu avoir empoisonné au polonium le transfuge Alexandre Litvinenko en 2006, pas plus qu'elle n'a reconnu avoir empoisonné, en 2018, Sergueï Skripal, ancien officier russe du renseignement militaire et agent secret britannique, ainsi que sa fille ; elle n'a pas reconnu avoir essayé d'influencer l'issue de l'élection présidentielle aux États-Unis et celle des législatives en Allemagne, ni avoir cherché à interférer dans les référendums sur le Brexit et sur l'indépendance de la Catalogne.

Ces exemples auraient pu être multipliés. Ce qui est évident, c'est que le régime de Poutine, s'appuyant sur un matraquage médiatique constant et sur les inventions de spin doctors que l'on appelle en Russie, on l'a dit, des « technologues politiques », arrive à imposer à la population une réalité parallèle, une vie « de l'autre côté du miroir ». Dans cette réalité parallèle, la Russie est toujours représentée comme une victime qui se bat héroïquement pour ne pas céder devant l'assaut des ennemis. C'est ainsi que sont interprétées les sanctions imposées à Moscou pour son annexion de la Crimée et son intrusion dans le Donbass, pour l'empoisonnement de Skripal ou encore pour son ingérence dans la présidentielle américaine. Au lieu de reconnaître ses torts et de rechercher une issue honorable, la Russie, forte de sa « vérité suprême », met en oeuvre des contre-sanctions et provoque, ce faisant, une rapide montée des tensions internationales.

En guise de conclusion...

Vladimir Poutine applique à la lettre la maxime de son illustre prédécesseur Alexandre III : « La Russie n'a que deux alliés : son armée et sa flotte. » Dans ce monde de l'autre côté du miroir, l'élite gouvernante russe se sent entourée d'ennemis et la seule réponse possible est une militarisation à outrance. La modernisation de l'armée entreprise depuis plusieurs années (16) a porté ses fruits, comme l'a démontré l'intervention en Syrie. La machine propagandiste prépare la population à une guerre imminente qui détruira le monde occidental et, en tout cas, le principal adversaire de la Russie, les États-Unis d'Amérique. Sinon, comment interpréter, par exemple, ces propos de Dmitri Kisselev, l'un des dirigeants les plus influents des médias russes : « La Russie est l'unique puissance capable de transformer les États-Unis en tas de cendres radioactif » (17) ?

Cette séquence télévisée aurait pu être perçue comme une boutade, mais le récent discours de Vladimir Poutine adressé aux deux chambres du Parlement russe montre clairement que les menaces émanant de Moscou sont à prendre très au sérieux (18). Le chef de l'État a consacré près de la moitié de son allocution aux problèmes de sécurité et dévoilé, pour la première fois, de nouveaux armements qui, selon lui, n'ont pas d'équivalents dans les armées occidentales. Il a notamment parlé d'un missile de croisière à propulsion nucléaire et à « portée illimitée » qui se déplace selon une trajectoire non balistique et ne peut donc être intercepté par les systèmes de défense antimissile existants. Il a également présenté un véhicule submersible plus rapide qu'un sous-marin, deux types de missiles « hypersoniques » et une mystérieuse arme laser. Même si certains experts russes et étrangers sont sceptiques quant au niveau réel de développement de ces armements (19), la rhétorique militariste de Poutine destinée à choquer le monde est indéniable.

Cette rhétorique n'est pas sans rappeler le comportement du leader nord-coréen Kim Jong-un qui provoque régulièrement le monde occidental par ses tirs de missiles nucléaires car, selon sa logique paranoïaque, c'est le seul moyen de « se faire respecter » et d'assurer la sécurité de son régime totalitaire. Tactique, après tout, payante, puisque Donald Trump, après avoir proféré des menaces insensées - effacer la Corée du Nord de la surface de la Terre -, a maintenant l'intention de rencontrer prochainement le dirigeant nord-coréen. Soit dit en passant, au vu du caractère fantasque des deux chefs d'État, cette rencontre pourrait même déboucher sur une entente cordiale...

Si Kim Jong-un représente une menace régionale, la Russie de Poutine, elle, incarne une menace globale. Ayant trouvé des cordes sensibles au sein de sa population - ce « régiment immortel » qui croit dans la vocation messianique de sa patrie -, ne rencontrant plus d'opposition dans le camp démocratique réduit à néant, le président russe peut se permettre d'employer un ton agressif vis-à-vis de l'Occident. Comme la Russie ne reconnaît jamais ses torts et que l'Occident ne peut laisser ses agissements impunis, nous allons probablement assister, dans les mois qui viennent, à une spectaculaire montée des tensions internationales. À moins qu'un malheureux accident, comme l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand qui a déclenché la Première Guerre mondiale, ne mette le feu aux poudres, nous nous dirigeons certainement vers une nouvelle glaciation durable. C'est un tournant dramatique, contraire aux intérêts russes mais, aussi, aux nôtres. Hélas, on n'y peut rien : les démocraties occidentales sont fondées sur des valeurs que nous ne pouvons brader, même si certains pays européens sont des « maillons faibles » sensibles aux sirènes du Kremlin. Pour un nouveau dégel, il faut maintenant que ce peuple russe qui vit « de l'autre côté du miroir », en proie à des illusions dangereuses, voie ce miroir éclater en mille morceaux, voire le brise lui-même. La balle est dans son camp.

 


Notes :


(1) Iavlinski avait déjà été candidat à l'élection présidentielle en 1996 (il avait obtenu 7,34 % des suffrages) et en 2000 (5,8 %).

(2) Voir, par exemple : « Des irrégularités signalées lors de la présidentielle en Russie », Le Monde, 18 mars 2018.

(3) Lire, notamment : Ensorcelés par la mort, Plon, 1995 ; La Fin de l'homme rouge, Actes Sud, 2013.

(4) Lire à ce sujet l'excellent ouvrage d'Alain Besançon, Sainte Russie, De Fallois, 2012.

(5) Détail significatif : seul Grigori Iavlinski, le leader du parti démocratique Iabloko, a refusé de trinquer.

(6) Voir le travail pionnier d'Olga Krychtanovska, Anatomie de l'élite russe, Moscou, 2005, accessible en ligne (en langue russe) : http://loveread.me/read_book.php?id=44370&p=1. Voir également Andreï Soldatov et Irina Borogan, Les Héritiers du KGB. Enquête sur les nouveaux boyards, François Bourin, 2011.

(7) Les Soviétiques parlaient bien plus volontiers, concernant l'idéologie hitlérienne, de « fascisme » que de « nazisme » car ce dernier terme est une abréviation de « national-socialisme ». Or le mot « socialisme » provoquait des parallèles indésirables avec le régime soviétique.

(8) Pour le détail, voir notre contribution « La perception du Pacte Molotov-Ribbentrop dans l'historiographie russe : de Gorbatchev à Poutine », dans le recueil La Seconde Guerre mondiale dans le discours politique russe, sous la direction de Stéphane Courtois et Galia Ackerman, L'Harmattan, 2016, pp. 69-77.

(9) Selon les données les plus récentes, 19 millions de militaires et 23 millions de civils sont morts sur le champ de bataille ou à la suite des atrocités nazies, de la famine, etc. Ces chiffres, fournis par la Douma d'État, sont considérablement supérieurs à ceux avancés précédemment (27 millions de morts pour l'ensemble de l'URSS). Cf. https://polkrf.ru/news/1275/parlamentskie_slushaniya_patrioticheskoe_vospitanie_bessmertnyiy_polk (en russe) et Leonid Bershidsky, « A Message to Putin From 42 Million Dead », Bloomberg.com, 10 mai 2017. Cependant, étant donné que beaucoup de données ne sont pas accessibles ou sont carrément falsifiées, il est difficile de se faire une opinion sur la véracité de ces nouveaux chiffres.

(10) Y compris la population civile, dont près de 1,5 million de Juifs.

(11) Staline fait notamment réintroduire l'uniforme à l'école et ordonne de mettre en avant les écrivains russes progressistes du XIXe siècle aux dépens de tout modernisme.

(12) Elle a été clairement exposée par le réalisateur Nikita Mikhalkov, l'un des piliers intellectuels du régime. Voir son « manifeste » intitulé « Le droit et la vérité » (en russe) : http://polit.ru/article/2010/10/26/manifest/

(13) Lire à ce sujet l'excellent ouvrage d'Anton Shekhovtsov, Russia and the Western far right, Routledge, Londres et New York, 2018.

(14) Un exemple récent parmi tant d'autres : le porte-parole de Poutine, Dmitri Peskov, a comparé les femmes ayant porté plainte contre le producteur américain Harvey Weinstein pour harcèlement sexuel à des prostituées.

(15) Cf. Andreï Gratchev, Un nouvel avant-guerre ? Des hyperpuissances à l'hyperpoker, Alma, 2017.

(16) Voir notre entretien avec Pavel Felgengauer, « Armée russe : le temps de la réforme », Politique Internationale, n°126, hiver 2009-2010.

(17) Cette séquence du journal télévisé du 16 mars 2014 est disponible sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=TA9mVLomYo8

(18) Le texte intégral de ce discours est disponible en anglais sur le site du Kremlin : http://en.kremlin.ru/events/president/news/56957

(19) Voir par exemple William J. Perry, « Putin's phony arms race », https://www.politico.eu/article/russia-nuclear-weapons-putin-phony-arms-race/