Politique Internationale - La Revue n°159 - PRINTEMPS - 2018

sommaire du n° 159
Poutine et ses services secrets
Article de Andrei Kozovoï
Historien. auteur de: Russie, réformes et dictatures de Khrouchtchev à Poutine, Perrin, 2017
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Vladimir Poutine avait-il vraiment besoin de cela, à deux semaines de l'élection présidentielle ? Début mars 2018, l'empoisonnement de l'ancien agent du renseignement militaire Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia à Salisbury, dans le sud de l'Angleterre, provoque un émoi considérable et met, une fois de plus, Moscou au ban de la communauté internationale. Plus de 150 « diplomates » russes se retrouvent expulsés de quelque vingt pays occidentaux : du jamais vu depuis la guerre froide. Aux États-Unis comme en Europe, la tentative d'assassinat est ouvertement imputée aux « services » russes.

Mais que sont exactement ces fameux services secrets russes ? Quel est leur fonctionnement, quel est leur degré d'autonomie vis-à-vis de l'exécutif, quelles sont leurs méthodes ? Pour répondre à ces interrogations, il convient d'examiner leur filiation institutionnelle et mémorielle avec les organisations soviétiques qui les ont précédées, leur relation symbiotique avec le pouvoir... et, bien sûr, leurs actions concrètes, souvent létales pour leurs cibles.

Des institutions héritées

Par « services secrets russes », on entend principalement trois organisations, deux civiles et une militaire : le Service fédéral de sécurité (FSB) ; le Service des renseignements extérieurs (SVR) ; et la Direction principale de l'état-major des forces armées (GU). Dans leur ouvrage qui a fait date, Les Nouveaux Boyards, Andreï Soldatov et Irina Borogan ont défendu la thèse selon laquelle le FSB ne serait pas une simple réincarnation du KGB - qui devait rendre compte au Parti communiste -, mais une organisation qui bénéficie d'une indépendance sans précédent (1). C'est sans doute vrai mais il n'en demeure pas moins que, pour appréhender l'esprit du FSB - et, par extension, celui des services secrets russes dans leur globalité -, on ne peut faire abstraction de leur filiation, institutionnelle et mémorielle, avec le passé soviétique.

La filiation institutionnelle

En août 1991, un groupe de conservateurs tente le coup de force en Russie : parmi eux, le directeur du Comité de la sécurité de l'État (KGB), Vladimir Krioutchkov. Boris Eltsine, président de la République soviétique de Russie - future Fédération de Russie -, prend la tête de la résistance. À ses yeux, le « Comité » est non seulement une institution de sinistre mémoire, un symbole du régime totalitaire à abattre, mais aussi un frein aux réformes qu'il va bientôt entreprendre. Le 6 novembre 1991, le KGB est dissous ; de son démembrement vont émerger plusieurs organisations, dont les plus importantes seront le SVR et le FSB.

Le SVR voit le jour le 18 décembre 1991. Il reprend, pour l'essentiel, les fonctions de la Première direction principale (PGU) du KGB, à savoir l'espionnage à l'étranger. La création du FSB, qui se substituera à la Deuxième direction principale (VGU) du KGB, en charge du contre-espionnage, sera moins immédiate : en 1992 voit le jour le ministère de la Sécurité (MB) qui laisse la place, l'année suivante, au Service fédéral de contre-espionnage (FSK) et, enfin, le 10 avril 1995, au FSB.

Ces réorganisations s'expliquent d'abord par le contexte trouble des premières années de la présidence eltsinienne. La transition de la Russie vers l'économie de marché et la démocratie libérale, véritable « thérapie de choc », est pour le moins chaotique, du point de vue non seulement économique mais aussi politique. En cherchant à doter son pays d'une nouvelle Constitution, Boris Eltsine s'oppose à un Parlement rebelle hostile aux réformes ultra-libérales. En octobre 1993, la crise se dénoue - en apparence - après que le président eut fait appel aux chars pour tirer sur le Parlement. L'autre raison de ces réorganisations est la difficile quête, pour les services, d'une identité dans le monde de l'après-guerre froide - un monde où, en principe, l'« ennemi principal » d'hier, les États-Unis, est désormais un allié (2).

Aux yeux de Boris Eltsine, le morcellement du KGB a pour objectif de favoriser une « saine concurrence » entre les nouveaux services, ce qui permettrait de mieux les contrôler - comme c'est le cas en Occident. Pour autant, il serait exagéré de parler de rupture claire et nette avec la période soviétique. Symbole lourd de signification, le FSB prend ses quartiers dans un bâtiment de sinistre réputation qui abritait auparavant le KGB, sur la place Loubianka, à Moscou. Surtout, on retrouve dans les nouvelles structures de très nombreux anciens du KGB, y compris aux postes les plus élevés. Viktor Barannikov, ministre de la Sécurité durant l'éphémère existence de cette instance (1992-1993), avait fait carrière au sein du ministère de l'Intérieur soviétique ; Nikolaï Golouchko, le premier dirigeant du FSK (qui existe de 1993 à 1995), est l'ancien patron du KGB d'Ukraine ; Sergueï Stepachine, premier dirigeant du FSB (en 1995), n'a pas d'affiliation avec le KGB mais son successeur, Mikhaïl Barsoukov (1995-1996), a travaillé dans l'organisation depuis 1964, en charge de la sécurité du Kremlin.

La continuité est encore plus visible en ce qui concerne le renseignement militaire. La Direction générale du renseignement, plus connue sous le nom de GRU, voit le jour en tant qu'institution de la Fédération de Russie en mai 1992, au moment du démantèlement des forces armées soviétiques. Elle conserve le nom qui fut le sien tout au long de l'époque soviétique ainsi que, pour l'essentiel, sa structure. La réforme est en réalité reportée, faute de moyens principalement, mais aussi en raison de l'opposition de la Direction du renseignement militaire. Il faut attendre 2006 pour que la GRU déménage dans de nouveaux quartiers ultra-modernes ayant coûté la bagatelle de 9,5 milliards de roubles, et 2010 pour que l'organisation soit touchée par l'inévitable cure d'amaigrissement dont il sera question plus loin.

La filiation mémorielle

La continuité entre services secrets soviétiques et actuels se lit aussi au niveau symbolique, au travers du culte voué à la mémoire des anciennes générations d'agents secrets. L'État russe rend hommage à des agents qui ont travaillé sous le régime soviétique. Le titre de Héros de la Fédération de Russie (la plus haute distinction honorifique du pays) est ainsi décerné, à titre posthume, à Ian Tcherniak, Arthur Adams et George Koval, des espions de la GRU qui ont permis à l'URSS d'obtenir les secrets de la bombe atomique dans les années 1940.

Plus frappant encore, les agents du FSB (et du SVR) continuent de revendiquer le qualificatif de « tchékistes », en référence à la première police politique soviétique, la Tchéka (acronyme de « Commission extraordinaire »), créée le 20 décembre 1917, moins de deux mois après la prise du pouvoir par les bolcheviks. Dans une interview parue en 2017, Alexandre Bortnikov, l'actuel directeur du FSB, clame que « rejeter le terme de "tchékiste" revient à effacer la trace des générations précédentes » (3).

Depuis 1995, un « Jour du tchékiste » est célébré chaque année, précisément le 20 décembre. De nombreuses conférences et expositions chantent les louanges des « services ». Le centenaire de la fondation de la Tchéka, en décembre 2017, a battu le record en matière de publications - généralement tout à fait hagiographiques - consacrées aux exploits des espions russes, mais aussi d'Occidentaux ayant travaillé pour eux comme les célèbres « Cinq de Cambridge ».

Ce « culte des tchékistes » est lui-même un héritage de l'époque soviétique. Si les premières traces en apparaissent à la mort du premier dirigeant de la Tchéka, Felix Dzerjinski (1877-1926), surnommé « le Felix de fer », il se développe surtout sous Khrouchtchev, qui réorganise les services secrets russes après l'arrestation de leur maître Beria en juin 1953. Avec le premier directeur du KGB, Ivan Serov (en poste de 1954 à 1958), on multiplie les références à la « pureté » des premiers agents de la Tchéka. En 1958, une statue monumentale de Dzerjinski, d'une hauteur de six mètres et pesant onze tonnes de bronze, est érigée face à l'immeuble du KGB sur la place Loubianka - d'ailleurs rebaptisée place Dzerjinski de 1926 à 1991.

Sous Iouri Andropov, l'homme qui a passé le plus de temps à la tête du KGB, de 1967 à 1982, la propagande s'appuie sur un autre « culte », celui de la Grande Guerre patriotique (1941-1945). Des écrivains et des réalisateurs sont invités à s'inspirer des prouesses accomplies par les « héros de l'ombre » durant le conflit. Les jeunes découvrent parfois leur vocation dans ces films et livres de propagande, à l'instar d'un certain Vladimir Poutine. Le KGB andropovien, en sa qualité d'héritier direct de la « glorieuse » Tchéka, est déjà dépeint comme une nouvelle aristocratie (4).

La nostalgie de l'époque soviétique est également perceptible à la GU dont les agents pleurent la disparition de la lettre « r » dans le nom de leur institution à la suite de la réforme de 2010 : « La GRU, c'était une marque déposée, crainte et respectée dans le monde entier... Partout, on continue de nous qualifier de guéréouchniki [agents de la GRU], et nous en sommes fiers », déclarait dans une interview de 2016 l'un de leurs officiers (5). Notons à cet égard que la réforme n'a pas supprimé le surnom donné au QG de la GRU, « l'Aquarium » (6). Comme le FSB, la GU cultive la mémoire de ses héros, dont le plus connu est Richard Sorge (1895-1944), un célèbre « illégal » qui avait informé Staline de l'imminence de l'invasion allemande - en vain, comme on le sait.

La mémoire : une affaire d'État

Avec Vladimir Poutine, la mémoire des tchékistes peut puiser dans le culte de trois générations d'agents : celle des « pionniers » de Dzerjinski ; celle des héros de la période de la Grande Guerre patriotique ; et celle des « incorruptibles » d'Andropov. Il ne faut donc pas s'étonner que l'instrumentalisation de l'histoire des « services » retrouve peu à peu une ampleur qu'on n'avait plus vue depuis l'époque soviétique.

La réhabilitation des services secrets soviétiques commence discrètement, fin 2000, lorsqu'une plaque à la mémoire d'Andropov est apposée sur la façade de la Loubianka. Il faut cependant attendre trois ans pour que le maire de Moscou, Iouri Loujkov, évoque pour la première fois publiquement la question du retour sur la place Loubianka de la statue de Dzerjinski, déboulonnée en août 1991. À la même période, Poutine instaure également une « journée de l'agent du renseignement militaire », le 5 novembre. La mémoire des tchékistes et des hommes de la GRU devient une « affaire d'État » avec le mandat présidentiel de Medvedev (2008-2012) quand s'ouvre une période de tensions avec l'Occident que les observateurs ne tardent pas à qualifier de « nouvelle guerre froide ».

Le cas de Sergueï Narychkine (né en 1954), l'actuel dirigeant du SVR, est révélateur de la symbiose croissante entre services secrets et pouvoir politique, avec l'instrumentalisation de l'histoire comme moteur. Entre 2009 et 2012, celui qui connaît Poutine depuis l'école du KGB a présidé la « Commission pour la lutte contre les tentatives visant à falsifier l'histoire de la Russie pour nuire à ses intérêts » (sic), un organe qui a marqué une étape dans le processus de réhabilitation des périodes les plus sombres de l'histoire russe. Après la dissolution de la Commission, Narychkine devient directeur de la Société d'histoire de Russie, réincarnation d'une institution ayant existé à l'époque impériale et qui se fixe pour objectif d'étudier l'histoire russe « de manière objective et honnête » (7).

Dans ce contexte, il ne faut pas s'étonner que toute contestation de l'héroïsme des tchékistes soit criminalisée : une membre des « Pussy Riot », Maria Alekhina, l'apprend à ses dépens lorsqu'elle est arrêtée en décembre 2017 devant la Loubianka pour avoir brandi une pancarte proclamant « Bon anniversaire, bouchers ! »

Des institutions symbiotiques

« Il existe dans le monde de nombreux régimes autoritaires ; mais nulle part les services secrets, hérités du totalitarisme, ne jouent un rôle aussi important que dans la Russie actuelle » (8). L'auteur de cette sentence est Andreï Illarionov, un économiste qui a conseillé Boris Eltsine puis Vladimir Poutine avant de démissionner avec fracas en 2005 pour dénoncer la montée de l'autoritarisme. Si les données sur les services secrets russes actuels demeurent très lacunaires, bien des arguments peuvent servir d'illustration à la sombre conclusion d'Illarionov.

Le FSB, un projet pour la Russie

Le FSB, qui compterait quelque 120 000 hommes (plus de 200 000 si l'on y ajoute les agents chargés de la surveillance des frontières), a connu sept directeurs depuis sa création en 1995. Après la frénésie des années 1990, les années Poutine sont marquées par une très grande stabilité des cadres. Nikolaï Patrouchev est demeuré à la tête du FSB de 1999 à 2008. Son successeur, Alexandre Bortnikov, est en poste depuis près d'une décennie. L'assise institutionnelle de l'organisation tend à s'accroître : depuis 2006, Bortnikov dirige également le Comité national antiterroriste (NAK), une structure transversale où le FSB a le beau rôle. Patrouchev comme Bortnikov sont évidemment des membres permanents du Conseil de sécurité (organe consultatif qui travaille sous la direction du président russe sur les questions de sécurité) dont Patrouchev est d'ailleurs devenu le secrétaire en 2008.

La stabilité des cadres du FSB s'explique par le fait que Patrouchev et Bortnikov sont l'incarnation même des siloviki, le clan des « hommes forts ». À l'instar de l'ancien ministre de la Défense Sergueï Ivanov (né en 1953), ami de Vladimir Poutine depuis l'époque où celui-ci travaillait en RDA et qui a lui-même officié au sein du SVR, ils sont les représentants de la nouvelle élite, ou de la « nouvelle noblesse », appellation que Patrouchev assume pleinement. De la même génération que le président russe (ils sont nés tous deux en 1951), ingénieurs de formation, ils ont commencé leur carrière au KGB au milieu des années 1970 et travaillé, un temps, dans la branche du service chargée de Leningrad et de sa région - exactement comme l'actuel chef de l'État.

On s'accorde à voir dans Patrouchev, un natif de Leningrad, ancien ingénieur de la marine, le principal artisan du culte d'Andropov. Pour Patrouchev, ériger Andropov en modèle, c'est d'abord se poser en héritier : Andropov n'avait-il pas entamé sa carrière dans la république de Carélie, et Patrouchev n'a-t-il pas dirigé le FSB dans la république du même nom ? Cet héritage assumé et amplifié est également destiné à souligner que la transition d'Andropov du poste de directeur du KGB à celui de secrétaire général, à la mort de Brejnev, était non seulement naturelle, mais aussi bonne pour le pays, et que ce précédent doit inspirer la direction actuelle. Le culte d'Andropov cimente les positions de Patrouchev qui gagne en influence avec les années, au point de devenir, depuis l'annexion de la Crimée, l'un des principaux idéologues du Kremlin (9).

Bortnikov est quant à lui originaire de la ville de Perm, dans l'Oural. Il a travaillé comme ingénieur des réseaux ferrés de la région de Leningrad avant de faire carrière dans le renseignement. Dans son interview fin 2017 citée précédemment, il défend l'argument selon lequel les services secrets ont tenu un rôle de tout premier plan dans la naissance puis dans le développement de la grande puissance soviétique puis russe, déjouant les projets machiavéliques des services occidentaux, contribuant grandement à repousser l'invasion hitlérienne et, plus récemment, réduisant à néant l'influence néfaste des oligarques - des « ennemis de l'intérieur » qui auraient cherché à piller la Russie. Cette interview s'apparente presque à un manifeste : on peut y lire le projet d'un régime dans lequel les services secrets seraient les seuls maîtres du pays.

Le poids du FSB ne cesse de croître au sein du système de gouvernance poutinien, y compris en matière économique. Les chefs des services secrets et plusieurs cadres sont fortement soupçonnés de corruption, à l'instar de Patrouchev qui a fait en 2014 l'objet d'une enquête méticuleuse de la part du Fonds de lutte contre la corruption (FBK) d'Alexeï Navalny (10). C'est sans doute pour prévenir tout scandale lié à leur fortune mal acquise que les patrons des services secrets ont poussé leur descendance à se lancer dans la finance - et à y effectuer, probablement avec l'aide paternelle, des carrières fulgurantes qui permettent de justifier des revenus extravagants. Le fils aîné de Patrouchev, Dimitri (né en 1977), a travaillé au sein de la Banque de Commerce extérieur (Vnechtorgbank ou VTB), la deuxième plus grande banque du pays, avant de prendre la tête, en 2010, de la Banque agricole de Russie (Rosselkhozbank). Le fils de Bortnikov, Denis (né en 1974), occupe depuis 2017 une position élevée au sein de la VTB. Une liste nullement exhaustive.

Le SVR, devenu simple filiale du FSB

Le SVR, successeur de la PGU, la plus prestigieuse des branches de l'ex-KGB (celle, on l'a dit, consacrée au renseignement à l'étranger), aurait logiquement dû prendre l'ascendant sur le FSB (héritier de la VGU, dédiée au contre-espionnage intérieur), d'autant que le SVR a vu le jour avant le FSB. Vladimir Poutine lui-même a été, pendant quatre ans, de 1985 à 1989, un agent de la PGU en Allemagne de l'Est, à Dresde, où il a travaillé main dans la main avec la Stasi. Ce serait oublier que les différentes structures du KGB, et donc la PGU, obéissaient au Parti communiste. Le SVR n'était donc pas destiné à dominer.

La subordination du SVR se lit dans le nombre de ses agents. Forte d'environ 20 000 personnes, l'organisation ne pèse pas lourd face aux effectifs autrement plus importants du FSB. D'autre part, le poids des anciens cadres du KGB n'a cessé de croître au sein du SVR, plus encore qu'au sein du FSB. Evguéni Primakov, le premier directeur du SVR (1991-1996), était certes un civil. Mais ce conservateur pur et dur a entretenu des relations très chaleureuses avec Vladimir Poutine et a sans doute pesé dans son accession au Kremlin. D'autre part, la carrière de Primakov illustre bien la symbiose entre services secrets et pouvoir politique : après le SVR, il devient ministre des Affaires étrangères (1996-1998), puis premier ministre (1998-1999). Cette tendance est confirmée et renforcée avec ses deux successeurs, Viatcheslav Troubnikov (1996-2000) et Sergueï Lebedev (2000-2007), tous deux des militaires ayant fait carrière à la PGU du KGB avant de connaître une carrière diplomatique. Il est vrai que le directeur suivant, Mikhaïl Fradkov (2007-2016), fait un peu figure d'exception : ce civil qui n'a jamais été membre du KGB avait occupé le fauteuil de premier ministre (2004-2007) avant de prendre la tête du SVR. Mais son successeur, Sergueï Narychkine, certes un civil, est lui aussi un ami personnel de Vladimir Poutine. La subordination du SVR au politique se traduit par exemple dans le soutien de Narychkine à Sergueï Ivanov, qui occupe alors le poste de chef de l'administration présidentielle, quand ce dernier a l'idée de lancer une opération visant à influencer l'issue des élections américaines de 2016.

La GU joue des coudes

Comme ne manquent pas de le souligner les agents de la GU, le renseignement militaire est indépendant du Kremlin et ne doit rendre des comptes qu'au ministère de la Défense. Autrement dit, à la différence du renseignement civil, le militaire obéirait, lui, à des impératifs purement pragmatiques, nullement politiques. Les dirigeants de la GU seraient choisis pour leur expérience et leur professionnalisme, non pour leur proximité avec le Kremlin. La réalité est tout autre, autant qu'on puisse en juger au vu de sources encore plus lacunaires que celles qui concernent le FSB et le SVR.

Six généraux ont dirigé la GRU / GU depuis la disparition de l'URSS, d'Evguéni Timokhine en 1991-1992 à Igor Korobov depuis 2016. On sait très peu de choses de ces hommes, sinon que ce sont tous des militaires de carrière issus de la GRU soviétique. Korobov, diplômé de l'école d'aviation de Stavropol, entre à l'académie militaire en 1981, avant de devenir premier adjoint, puis responsable des résidences de la GRU à l'étranger.

Dans les années 1990, la GRU aurait moins souffert que les autres services de la cure d'amaigrissement qui suit la disparition de l'Union soviétique. Aux yeux de Boris Eltsine, l'institution apparaît plus légitime que le KGB, moins marquée par l'idéologie et les mains moins salies par les violations des droits de l'homme. Les postes laissés vacants par le KGB à l'étranger sont occupés par les militaires. D'autre part, l'armée et, avec elle, le renseignement militaire voient leurs positions se renforcer lors de la première guerre de Tchétchénie, en 1994-1996. Tout cela expliquerait que, jusqu'à la fin des années 1990, l'institution ait eu à sa disposition six fois plus d'agents à l'étranger que le SVR, et que ce soit un officier des forces spéciales, responsable de la mort du leader indépendantiste tchétchène Djokhar Doudaev, Valentin Korabelnikov, qui se retrouve à sa tête en 1997.

Korabelnikov dirige la GRU pendant douze ans. Il est l'un des cadres eltsiniens qui restent le plus longtemps en place au cours de la période poutinienne ; une marque de confiance, mais aussi de prudence d'un Poutine qui ne fait pas des réformes militaires une priorité au cours de ses deux premiers mandats. Ces réformes sont pourtant nécessaires : l'armée russe du début du XXIe siècle est en piteux état, comme l'illustre le drame du sous-marin Koursk qui sombre dans la mer de Barents en août 2000. Il faut attendre le début de la « nouvelle guerre froide » et, surtout, la guerre contre la Géorgie, en août 2008, qui finit de révéler de nombreuses carences dans l'armée et le renseignement militaire, pour qu'on s'achemine vers une mainmise du politique sur le militaire. Entré en conflit avec son ministre de tutelle sur la nature des réformes, qui risquent de faire perdre à la GRU son indépendance, Korabelnikov est poussé vers la porte de sortie. En 2009, il est remplacé par Alexandre Chliakhtourov, un homme beaucoup plus docile qui rend possible la réforme tant attendue de la GRU.

Commence alors pour la GRU une période de doute et d'incertitudes. Outre la blessure d'ego que constitue le changement de nom, vécu comme une punition, les hommes de cette Direction qui s'appelle désormais GU craignent que la réforme entraîne une fusion avec le SVR et, donc, la subordination de leur organisation au politique. Ces rumeurs sont démenties, mais les craintes ne sont pas pour autant dissipées. Elles se nourrissent, en particulier, de la nomination à la tête de la Défense, en 2012, de Sergueï Choïgou, un ami de Poutine avec lequel il partage une certaine nostalgie de la grande puissance soviétique.

Les années Choïgou correspondent à un nouvel âge d'or des forces armées russes. Depuis la pluie de sanctions occidentales décidées à la suite de l'annexion de la Crimée, Vladimir Poutine tend de plus en plus à voir son pays comme une « forteresse assiégée » ; il consulte régulièrement ses services secrets et, spécialement, les militaires, qui sont systématiquement conviés aux réunions du Conseil de sécurité (11). La GU est mise à contribution dans des opérations plus ou moins secrètes : outre l'annexion de la Crimée et le soutien aux rebelles est-ukrainiens, elle s'implique en Syrie dans les opérations visant à sauver le régime de Bachar el-Assad. Elle est également pointée du doigt par les États-Unis en raison de son ingérence supposée dans les élections américaines de 2016. Par ces activités tous azimuts, la Défense empiète considérablement sur le terrain du ministère des Affaires étrangères. Si bien que Choïgou est de plus en plus perçu comme un successeur potentiel de Poutine.

La multiplication de disparitions jugées suspectes de généraux de la GU - dans lesquelles certains observateurs croient deviner une stratégie consistant à « nettoyer » ses rangs après chaque opération militaire d'envergure (12) - entretient, parmi les agents de la Direction, la crainte d'une reprise en main totale de leur organisation par le pouvoir politique. On a beaucoup glosé sur le décès prématuré d'Igor Sergoun (né en 1957) le 3 janvier 2016, à l'âge de 58 ans. Il va sans dire que, d'après la version officielle, celui qui était le directeur de la GU depuis 2011 avait succombé à une crise cardiaque, épuisé après avoir porté à bout de bras l'annexion de la Crimée et l'intervention en Syrie.

Les craintes s'alimentent enfin de la naissance, en avril 2016, d'un nouvel « acteur », le Service fédéral des troupes de la garde nationale de la Fédération de Russie (Rosgvardia), un organe aux missions floues, essentiellement antiterroristes. Succédant aux Forces armées du ministère de l'Intérieur, la Rosgvardia suscite les inquiétudes de la GU, mais aussi du FSB. Il n'en reste pas moins que, au niveau international, le FSB et le SVR continuent de jouir d'un avantage sur la Rosgvardia, mais aussi sur la GU en matière antiterroriste. En témoigne la visite aux États-Unis, début février 2018, des trois têtes du renseignement russe, Bortnikov (FSB), Narychkine (SVR) et Korobov (GU) : seuls les deux premiers ont eu le privilège d'être reçus par celui qui était alors le directeur de la CIA, Mike Pompeo (devenu depuis secrétaire d'État).

Des institutions létales

Le domaine traditionnel du renseignement, à savoir la collecte et l'analyse d'informations fournies par les « agents recrutés » (les espions au sens propre du mot), ne représente qu'une infime partie des activités des services secrets russes. Le FSB, le SVR et la G(R)U, parce qu'ils bénéficient d'une assise incomparablement plus forte dans le système de gouvernance poutinien, parce qu'ils revendiquent une culture du renseignement dans laquelle pour ainsi dire tous les coups sont permis, mais aussi en raison de leurs relations troubles avec les réseaux mafieux, agissent en dehors des contraintes qui pèsent sur leurs homologues occidentaux. Faut-il s'étonner, dès lors, qu'ils aient recours à l'assassinat pour arriver à leurs fins ?

L'héritage : désinformation et assassinats

La culture de violence des services secrets russes puise dans un passé lointain, aussi bien celui de l'Opritchnina d'Ivan IV dit le Terrible, au XVIe siècle, que de l'Okhrana d'Alexandre III, à la fin du XIXe. Si l'Opritchnina a certainement inspiré Staline dans la mise en place de la Grande Terreur, la Tchéka emprunte à l'Okhrana la pratique des « agents provocateurs », des hommes infiltrés dans les organisations révolutionnaires qui cherchent à manipuler les opinions publiques. Ce n'est pas un hasard si, dans la langue russe, l'usage du mot « provocation » (provokatsia) est bien plus fréquent qu'ailleurs, et si dans l'affaire Skripal, les officiels russes ont aussitôt crié à la « provocation », une stratégie permettant de propager le doute dans les esprits et de gagner rapidement des sympathisants (13).

Baignant dans un climat de violence endémique, amplifié par les brutalités de la Première Guerre mondiale et surtout de la guerre civile, les tchékistes, « bouclier et épée » du Parti bolchevik, usent et abusent de l'élimination ciblée d'opposants, à grand renfort de dénonciation de complots et d'autres « provocations » en provenance de l'étranger. Les tchékistes infiltrent les organisations russes blanches en Europe, kidnappent et tuent certains de leurs dirigeants. Plus tard, ce sera le tour des anciens bolcheviks et, spécialement, des trotskistes. Dans la seconde moitié des années 1930, les bourreaux deviendront victimes et les tchékistes responsables de la Grande Terreur seront à leur tour purgés par leurs successeurs - une page de leur histoire que les défenseurs de Staline ont bien du mal à expliquer aux nouvelles générations aujourd'hui.

Léon Trotski est assassiné en 1940 au Mexique par un agent de Staline, d'un coup de piolet. Les armes blanches n'ont cependant pas la faveur des agents soviétiques car leur emploi permet de découvrir trop facilement les coupables. Pour rendre les opérations plus rapides et brouiller les pistes, Lénine autorise la création en 1921 d'un « laboratoire des poisons » (14). Pendant la guerre froide, cette appellation vient à désigner, par extension, une véritable nébuleuse de laboratoires et d'instituts de recherche travaillant tantôt pour la KGB, tantôt pour la GRU. Les assassinats « célèbres » - du nationaliste ukrainien Stepan Bandera en 1959, au cyanure, au dissident bulgare Georgi Markov, en 1978, à la ricine (dissimulée dans le fameux « parapluie bulgare ») - sont le fruit de ce travail de longue haleine. Ils ne doivent cependant pas faire oublier les nombreuses tentatives qui n'aboutissent pas : la survie des Skripal a de nombreux précédents.

Si le cyanure et la ricine sont des poisons « classiques », connus de longue date, il en va différemment des agents de nouvelle génération, des isotopes radioactifs comme le polonium qui a servi à tuer Alexandre Litvinenko, ou des agents neurotoxiques à usage militaire dérivés des pesticides, comme le A-234 qui appartient au groupe dit « Novitchok » (« petit nouveau » en russe). Développé à partir des années 1970, très probablement dans la « ville fermée » (interdite aux non-résidents) de Chikhany, dans la région de Saratov, le Novitchok n'a pas été déclaré à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques, ce qui a poussé un scientifique pris de remords, Vil Mirzaïanov, à tirer la sonnette d'alarme dès le début des années 1990. L'homme s'est attiré les foudres de la justice russe pour avoir révélé un secret d'État, mais il a fini par obtenir un non-lieu - après tout, le Novitchok n'est pas censé exister (15).

Le premier exemple connu de l'utilisation du Novitchok date d'août 1995, avec l'assassinat du banquier et homme d'affaires Ivan Kivelidi - apparemment, il s'agissait d'un règlement de comptes mafieux. Dans des conditions encore mal élucidées, un chimiste, Leonid Rink, aurait vendu une ampoule de Novitchok à un ancien policier des forces spéciales. Cette affaire illustre bien la porosité croissante entre services secrets et crime organisé dans la Russie des années 1990, une porosité qui s'amplifiera à l'ère poutinienne. Vladimir Poutine, à son poste d'adjoint au maire de Saint-Pétersbourg, dans la première partie des années 1990, n'a-t-il pas entretenu de nombreux contacts avec des barons mafieux avant d'appliquer les recettes apprises au niveau national (16) ?

Une guerre antiterroriste brutale

La lutte antiterroriste devient une priorité pour Boris Eltsine en 1993-1994, avec la plongée du Caucase du Nord dans la sécession et la lutte des clans sur fond de radicalisation islamiste. Une guerre plus tard, la région demeure instable et le problème s'étend. En août 1999, les indépendantistes / terroristes tchétchènes envahissent le Daghestan voisin ; en septembre, plusieurs villes russes sont touchées par des attentats meurtriers, dont Moscou. Un premier ministre nommé Vladimir Poutine, jusqu'alors inconnu du grand public, tient un discours musclé et relance les opérations militaires, s'imposant comme un homme providentiel pratiquement du jour au lendemain. La découverte d'une bombe déposée par des agents du FSB dans la ville de Riazan, prétendument destinée à un « exercice », donne naissance à une persistante théorie complotiste accusant le FSB d'avoir orchestré les attentats pour faire élire Poutine à la présidence (17).

Quoi qu'il en soit, la promesse de campagne consistant à mettre fin au terrorisme en Russie n'est pas tenue : le 23 octobre 2002, 850 personnes sont prises en otage à Moscou par des islamistes tchétchènes lors d'un spectacle, Nord-Ost. Après l'assaut donné par les forces spéciales du FSB, qui utilisent un gaz dont la nature ne sera pas révélée, plus d'une centaine d'entre elles périront. En dépit de la controverse, le patron du FSB Nikolaï Patrouchev, maître d'oeuvre de l'opération, est promu au statut de héros national. Deux ans plus tard, en septembre 2004, les forces spéciales russes provoqueront de nouveau la controverse avec le drame de la prise d'otages à Beslan : l'assaut de l'école fera 334 tués, dont un grand nombre d'enfants. Preuve que pour les services secrets russes, comme pour leurs prédécesseurs du KGB, la vie humaine ne représente pas grand-chose.

Autre manifestation de la violence des services secrets : les assassinats ciblés de responsables, y compris modérés, de l'insurrection tchétchène. Contrairement aux années 1990, les services secrets russes n'hésitent pas à s'en prendre à des opposants réfugiés à l'étranger. En 2004, c'est Zelimkhan Iandarbiev, ancien vice-président de Tchétchénie, qui perd la vie dans un attentat au Qatar - même si, évidemment, la Russie, pointée du doigt, dément toute implication. En 2006-2007, plusieurs leaders tchétchènes sont assassinés dans des conditions mystérieuses en Azerbaïdjan et en Abkhazie. En 2009, deux rivaux de Ramzan Kadyrov, lui-même souvent soupçonné d'avoir été le « porte-flingue » de Poutine dans plusieurs affaires d'assassinats, trouvent la mort à Vienne et à Dubaï.

Mort aux traîtres

Le 16 décembre 2010, au cours de sa traditionnelle émission télévisée de « rencontre avec la population », et alors que la Russie vient d'échanger plusieurs espions occidentaux, dont Sergueï Skripal, contre des « illégaux » russes arrêtés aux États-Unis, Vladimir Poutine est interrogé sur son attitude envers les « traîtres ». Celui qui est alors premier ministre se montre rassurant : « À l'époque soviétique et sous Staline, et ce n'est un secret pour personne, existaient des institutions dédiées à leur élimination. Mais nos services secrets n'utilisent plus ces méthodes. Je reste cependant persuadé que les traîtres finiront mal d'eux-mêmes. Les trente deniers qu'ils ont gagnés leur resteront en travers de la gorge. »

Poutine ne ment pas ouvertement : la peine de mort, y compris pour haute trahison, est interdite en Russie. Le dirigeant se drape donc, une fois de plus, dans ses plus beaux habits d'humaniste respectueux de l'État de droit et de représentant d'une démocratie digne de ce nom. En réalité, il joue sur les mots : si l'exécution d'un « traître » est théoriquement impossible en Russie, il n'en va plus de même sur le sol étranger. La loi de 2006 qui élargit le champ de compétences du FSB aux pays tiers - officiellement afin de lutter contre le terrorisme, le trafic de drogue et l'évasion fiscale - donne aux services les pleins pouvoirs pour éliminer toute personne jugée nuisible. Cette « vendetta légale » est certainement chère au coeur de Poutine, lui dont le père a travaillé pendant la guerre au sein du SMERCH, organisation dont le nom signifiait précisément « mort aux espions » (18).

Cette vendetta vise autant les agents secrets qui ont « trahi » que d'anciens officiels qui ont révélé aux Occidentaux ce qu'ils savaient sur les pratiques occultes du Kremlin. Le 10 novembre 2012, Alexandre Perepilitchny, 44 ans, homme d'affaires réfugié en Angleterre, meurt d'une crise cardiaque lors d'un jogging. Deux années (!) seront nécessaires pour qu'on découvre dans son corps les traces d'un poison. Perepilitchny avait collaboré avec un célèbre investisseur américain en Russie, Bill Browder, pour mettre en évidence une opération de blanchiment d'argent de plus de 150 millions de dollars impliquant des personnalités haut placées (19). Deux ans plus tard, le 5 novembre 2015, on découvre dans un hôtel de Washington le corps de Mikhaïl Lessine, 57 ans, ancien ministre de la Communication et fondateur de la chaîne de propagande poutinienne RT (Russia Today). D'après la version officielle, Lessine serait mort d'une chute accidentelle en état d'ébriété ; plus récemment, des doutes ont surgi, d'autant que l'on a appris que Lessine devait collaborer avec le FBI (20).

La « chasse aux traîtres » prend une ampleur sans précédent après la publication, d'abord sous la forme d'extraits puis dans sa version intégrale, du rapport de Christopher Steele, un ancien du MI6, sur les relations troubles de Donald Trump avec la Russie et sur l'ingérence russe dans l'élection présidentielle américaine de 2016 (21). Les mémos compilés par Steele fourmillent de détails provenant manifestement de sources russes bien informées. Alerté, le FSB se lance à corps perdu dans la quête des « taupes ». La première victime des révélations de Steele pourrait avoir été le général Oleg Erovinkine, 61 ans, dont le corps est découvert fin décembre dans sa voiture - officiellement, il est mort d'une crise cardiaque. Cet ancien officier du KGB - devenu le bras droit d'Igor Setchine, patron de Rosneft, l'homme que l'on dit le plus puissant après Poutine - était très bien informé des contacts russes avec les Américains. Et ce n'est que le début. En février 2017, on apprend l'arrestation de plusieurs agents du FSB spécialisés dans le cyber espionnage, accusés d'avoir collaboré avec la CIA.

L'empoisonnement de Sergueï Skripal, 66 ans, qui aurait été organisé par un agent du FSB surnommé « Gordon », s'inscrit sans aucun doute dans cette nouvelle purge, un peu désespérée, conduite par le FSB et la GU, dont le calcul - contribuer à faire élire à la Maison-Blanche l'« ami » Donald Trump pour que celui-ci, une fois en poste, lève les sanctions occidentales - a manifestement fait chou blanc. Le président américain s'est montré solidaire de son allié britannique et annoncé l'expulsion d'un nombre record de diplomates russes, ainsi que la fermeture du consulat de San Francisco.

L'affaire Skripal n'est pas sans rappeler le précédent d'Alexandre Litvinenko, ex-officier du FSB décédé le 23 novembre 2006 après avoir ingéré du polonium dissous dans du thé par un agent du FSB, Andreï Lougovoï. Litvinenko était sur le point de témoigner dans le cadre d'une enquête sur les ramifications en Espagne de la criminalité d'État russe. De son côté, Skripal a sans doute été l'une des plus importantes sources du rapport Steele.

Avec Litvinenko, la Russie s'en était tirée à bon compte ; mais, avec Skripal, l'effet boomerang s'avère terrible : son empoisonnement confirme, aux yeux des experts, le rapport Steele et, donc, la collusion Russie-États-Unis. Quatorze morts « naturelles » de Russes en Grande-Bretagne sont désormais considérées comme suspectes, en particulier celle de Boris Berezovski, l'un des oligarques les plus connus de l'ère Eltsine, qui se serait suicidé en 2013 (22). Les Européens, divisés par le Brexit, se serrent les coudes comme jamais face à l'épouvantail russe, retrouvant même l'appui des États-Unis de Donald Trump. Le bombardement conjoint des sites de production d'armes chimiques syriennes, le 14 avril 2018, en est la conséquence directe. Au final, la « nouvelle guerre froide » a certainement de beaux jours devant elle...

 


Notes :


(1) Andreï Soldatov et Irina Borogan, Les Héritiers du KGB : enquête sur les nouveaux boyards, François Bourin, 2011.

(2) Un allié que l'on continue pourtant d'espionner : des « taupes russes » aux États-Unis (Aldrich Ames à la CIA et Robert Hanssen au FBI) seront arrêtées respectivement en 1994 et en 2001.

(3) « Le FSB met les points sur les i », interview avec Alexandre Bortnikov, Rossiiskaïa gazeta, 19 décembre 2017 (en russe).

(4) Julie Fedor, Russia and the cult of State security : the Chekist tradition, from Lenin to Putin, Routledge, Londres, 2013.

(5) Alexandre Kondrachov, « Un Aquarium complètement secret », Argoumenty nedeli, 23 novembre 2016 (en russe).

(6) L'ouvrage le plus détaillé sur la GRU demeure toujours celui du transfuge Vladimir Rezoun, qui publie son livre Aquarium sous le pseudonyme de Viktor Souvorov en 1985.

(7) Voir le site de la société : https://historyrussia.org/sergey-naryshkin.html

(8) « Poutine en Brejnev », interview du 6 octobre 2017 à Radio Liberté : https://www.svoboda.org/a/28777556.html (en russe).

(9) Mikhaïl Zygar, Les Hommes du Kremlin, Le Cherche Midi, 2018.

(10) L'enquête de Navalny peut être consultée ici : https://navalny.com/p/3954/ (en russe).

(11) Andrew Osborn et Jack Stubbs, « Russia's defense minister has been showing up in unexpected places as the military increases its influence under Putin », The Business Insider, 13 décembre 2017.

(12) « The Russian generals die pretty often and it is not always a death by natural causes », Censor.net, 15 janvier 2016.

(13) Lynn Ellen Patyk, « The real reason Russia blames Britain for the Skripal poisoning », Washington Post, 2 avril 2018.

(14) Arkadi Vaksberg, Le Laboratoire des poisons, de Lénine à Poutine, Gallimard, 2008.

(15) Mirzaïanov en a d'abord parlé dans un article des Nouvelles de Moscou de 1993 ; puis plus en détail dans State secrets : an insider's chronicle of the Russian chemical program Outskirts Press, Denver, 2008.

(16) Masha Gessen, Poutine : l'homme sans visage, Fayard, 2012. Voir aussi, en russe, le site https://putinism.wordpress.com/2018/03/20/dresden/#more-2346

(17) Le premier à pointer du doigt le FSB a été Alexandre Litvinenko dans Le Temps des assassins, Calmann-Lévy, 2007.

(18) Amy Knight, Orders to Kill : The Putin Regime and Political Murder, St. Martin's Press, New York, 2017. Voir aussi ses articles récents sur le site The Daily Beast dont : « Was this Russian general murdered over the Steele dossier ? », 23 janvier 2018 ; et « Vladimir Putin re-election strategy : nukes and assassins », 8 mars 2018.

(19) Bill Browder, Notice rouge, Éditions 10/18, 2016.

(20) Jennifer Smith, « REVEALED : British spy who wrote Trump dirty dossier also gave the FBI a report claiming Putin media tsar who US claimed died accidentally was actually bludgeoned to death in a Washington DC hotel room », The Daily Mail, 27 mars 2018.

(21) Luke Harding, Collusion. Comment la Russie a fait élire Trump à la Maison-Blanche, Flammarion, 2017.

(22) Joel Gunter, « Sergei Skripal and the 14 deaths under scrutiny », BBC.com, 7 mars 2018.