Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
La France et l'Orient compliqué
Entretien avec Jean-Yves LE DRIAN
Ancien Ministre de la Défense sous François Hollande, Ministre de l'Europe et des Affaires étrangère
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro
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Isabelle Lasserre - Monsieur le Ministre, quels enseignements faut-il tirer des frappes contre la Syrie effectuées conjointement par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France le 14 avril 2018 ?



 



Jean-Yves Le Drian - Quand le président de la République prend des engagements, il s'y tient. Quand il fixe des lignes rouges, il les fait respecter. C'est une question de crédibilité et de sécurité. De crédibilité, parce qu'il a tenu parole dans les conditions qu'il avait lui-même fixées, après que la ligne rouge sur l'utilisation des armes chimiques fut franchie ; et cela, en dépit des engagements pris par Damas et des résolutions adoptées par le Conseil de sécurité à ce sujet. De sécurité, parce que la récurrence des attaques chimiques affaiblit le régime international de non-prolifération. Le pouvoir syrien s'est affranchi des règles universelles prohibant l'usage de telles armes depuis des dizaines d'années. Il était nécessaire de restaurer la dissuasion et la crédibilité de la communauté internationale dans ce domaine. Nous l'avons fait.



 



I. L. - Le conflit syrien dure depuis maintenant sept ans. Le fait qu'il ne soit toujours pas réglé ne signifie-t-il pas que la Coalition internationale a commis des erreurs dans son appréhension de ce dossier ?



 



J.-Y. L. D. - Personne n'aurait pu imaginer en 2011 que nous en serions là aujourd'hui. La France a tôt pris la mesure de ce qui se jouait en Syrie et a prévenu que nous irions vers le pire si une solution politique n'était pas trouvée. Le régime d'Assad n'en a pas voulu et sans doute n'en avait-il ni la volonté ni les moyens. Il porte la responsabilité essentielle du massacre de sa population mais aussi des conséquences de son action, notamment la crise des réfugiés et la montée en puissance des groupes terroristes et leur expansion dans la région. La Coalition ne s'est pas trompée. Elle est intervenue de manière décisive pour combattre Daech et l'éradiquer. Elle est en passe de remporter ce combat. C'est un succès qui ne doit rien au régime d'Assad mais tout à la mobilisation des alliés et des forces arabo-kurdes (les Forces démocratiques syriennes, FDS). Avec le président Macron, nous disons qu'il est maintenant nécessaire de relancer un processus politique crédible, de renforcer le consensus international sur ce dossier, de faire pression sur le régime pour qu'il accepte de négocier. C'est le seul moyen d'assurer un retour durable à la paix en Syrie, d'éviter l'escalade dans la région et de prévenir la résurgence du terrorisme au Levant. Nous prenons donc toutes les initiatives pour rapprocher ceux qui ont une influence en Syrie et pour nous entendre sur les conditions d'une solution politique. C'est le sens du mécanisme de coordination que le président de la République et le président Poutine ont décidé de mettre en place. C'est important car, comme vous le savez, le régime d'Assad n'aurait pas survécu sans l'appui massif de son allié russe. Or les Russes voient bien aujourd'hui qu'il faut négocier pour sortir de la crise. 



 



I. L. - Vous dites que l'objectif premier de Paris, en s'impliquant sur le théâtre syrien, était d'éliminer les groupes terroristes. Peut-on dire que cette mission a été accomplie ?



 



J.-Y. L. D. - Effectivement, nous voulions avant tout éliminer Daech et frapper Al-Qaïda. Cet objectif est en passe d'être atteint. Certes, l'État islamique survit encore dans quelques poches de résistance. Mais le système d'emprise territoriale transfrontière qu'il avait bâti de Mossoul à Raqqa et même jusqu'à Palmyre n'existe plus. L'EI s'était implanté sur un territoire où il disposait à la fois de ressources en énergie, de ressources fiscales, puisqu'il levait l'impôt, de ressources humaines, puisqu'il recrutait parmi les populations, et de moyens militaires récupérés dans les stocks irakiens ou syriens. Cette situation appartient au passé. Nous avons mis fin au danger létal que Daech faisait peser sur l'Europe et sur la région. Nous avons mis fin au prétendu califat érigé en État. En revanche, la capacité clandestine de commettre ou de susciter des attentats demeure. Il faut donc rester mobilisés.



 



I. L. - Selon vous, pourquoi la Russie et l'Iran sont-ils aussi déterminés à maintenir Bachar au pouvoir ?



 



J.-Y. L. D. - La Russie est de longue date présente en Syrie. Elle y a une présence militaire et des intérêts forts que la France respecte et n'a d'ailleurs jamais remis en cause. Elle a d'emblée choisi de protéger un régime qui paraissait servir ses intérêts. Lorsque celui-ci a semblé au bord de la rupture, en 2015, elle est entrée en guerre à ses côtés et a soutenu ou couvert l'ensemble de ses opérations militaires et sécuritaires, quel qu'en fût le prix humain ou politique. Le résultat de cette politique est que la Syrie est actuellement un pays détruit, affaibli, traumatisé, vidé d'une grande partie de sa population. Mais, une fois encore, je crois que les Russes comprennent à présent l'urgence et l'intérêt d'avancer enfin dans la négociation politique car c'est le seul moyen, pour eux comme pour tous, de sortir de la crise. C'est là où nous nous rejoignons aujourd'hui malgré nos différences. La France et la Russie peuvent non seulement se parler mais agir ensemble car nous avons un intérêt commun à la sécurité et à la stabilité au Moyen-Orient, à partir du moment où cette stabilité ne fige pas une situation contraire aux intérêts à long terme du peuple syrien. J'estime, par ailleurs, qu'en Syrie Vladimir Poutine a voulu démontrer l'efficacité des capacités militaires russes. Certains types d'armements, comme les missiles de croisière, ont été employés avant tout dans ce but. En effet, ils n'étaient pas toujours indispensables à l'action militaire. Mais c'est une manière pour Moscou d'afficher sa puissance et de restaurer sa présence sur la scène internationale.



Quant à l'Iran, le chaos régional a servi ses intérêts et a permis au régime d'étendre son influence militaire, en Syrie notamment car il est depuis longtemps l'allié de Damas. L'Iran apporte aussi un soutien vital au Hezbollah depuis qu'il a émergé au Liban en 1982. Mais ce qui est plus contestable - et je l'ai dit aux dirigeants iraniens quand je me suis rendu à Téhéran au mois de mars -, c'est la volonté d'établir un corridor militaire iranien, à travers l'Irak et la Syrie, jusqu'au Liban et aux territoires palestiniens. Des responsables iraniens de premier plan, par exemple Ali Akbar Velayati et Ghassem Soleimani (1), ont évoqué un axe de présence et de « résistance » s'étendant du golfe Persique à la Méditerranée orientale, via la Syrie. Ce n'est pas forcément la vision du président Hassan Rohani. Mais c'est celle des durs du régime qui ont la haute main sur la politique régionale. Soyons clairs : à nos yeux, cette ambition, d'ailleurs revendiquée, n'est pas acceptable. À tout le moins, elle suscite chez nous des interrogations critiques et justifie une demande d'explications. L'Iran mène une politique régionale militarisée qui est en elle-même un facteur de risques et de complications multiples.



 



I. L. - Un règlement de la crise peut-il se passer d'Assad, contrairement à ce qu'affirment Russes et Iraniens ?



 



J.-Y. L. D. - Je l'ai souvent déclaré : le départ de Bachar el-Assad n'est pas un préalable, mais il est évident que cet homme n'est pas la solution. Comment pourrait-il l'être après tant de massacres et de destructions ? Le président de la République l'a dit : il devra répondre de ses crimes. Ce qu'il fait aujourd'hui en prenant des dispositions légales pour interdire le retour des réfugiés dans leur pays montre bien qu'il n'a pas une volonté de paix mais cherche seulement à restaurer son emprise sur toute la Syrie et à perpétuer son pouvoir en accélérant le déplacement des populations. Les Russes et les Iraniens disent que le peuple syrien doit pouvoir décider pour lui-même. C'est un principe sur lequel nous sommes d'accord. Encore faut-il lui permettre de le faire dans des conditions acceptables du point de vue de l'impartialité des institutions et de la représentation équitable de tous les Syriens, y compris les déplacés internes et les réfugiés. C'est ce qu'on appelle une démarche inclusive. C'est tout l'objet des échanges que nous avons aujourd'hui sur la scène internationale.



 



I. L. - Lorsque vous voyez les Russes, au Conseil de sécurité, opposer systématiquement leur veto à toute mesure susceptible de gêner Assad et affirmer que le régime de Damas n'a jamais utilisé d'armes chimiques, quelle est votre réaction ?



 



J.-Y. L. D. - Depuis le début de la crise syrienne, la Russie a utilisé douze fois son droit de veto, dont six fois sur la seule question chimique. Ce n'est certainement pas la meilleure façon de régler la crise syrienne et de consolider l'autorité du Conseil de sécurité à laquelle la France comme la Russie sont toutes deux attachées ! Cela ne nous dissuade pourtant pas d'agir dans le respect et dans l'esprit de nos engagements internationaux. C'est ce que nous avons fait en suscitant un partenariat international de lutte contre l'impunité chimique. Les États qui ont rejoint ce partenariat (2)s'engagent à sanctionner à titre national tous ceux qui contribuent d'une manière ou d'une autre à la production et à l'utilisation d'armes chimiques, en Syrie bien sûr mais ailleurs aussi. Une liste publique de vigilance a été établie. Elle sera complétée en tant que de besoin et nous prendrons de nouvelles initiatives pour permettre à l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) d'avoir tous les moyens d'exercer son mandat dans un contexte où le régime de non-prolifération paraît plus fragile. Notre volonté, je le répète, est que les crimes chimiques ne restent jamais impunis.



 



I. L. - La forte présence militaire de l'Iran en Syrie ne risque-t-elle pas d'engendrer un affrontement avec Israël dans la mesure où l'État hébreu a clairement fait savoir qu'il n'accepterait jamais une implantation militaire iranienne à ses frontières ? 



 



J.-Y. L. D. - J'ai mis en garde très tôt contre le risque de mutation des conflits en Syrie à partir du moment où le processus politique était bloqué. Nous y sommes. Aujourd'hui, nous glissons vers une extension régionale de la guerre avec un conflit potentiel opposant Israël à l'Iran ; mais aussi avec celui qui met aux prises la Turquie et les Kurdes, et celui qui dresse les pays arabes du Golfe contre l'Iran. Le risque de régionalisation du dossier syrien n'a jamais été aussi élevé. Et vous avez raison de le souligner : le fait qu'Israël ait décidé de faire respecter des lignes rouges en Syrie est un fait nouveau qui constitue un tournant majeur et un facteur supplémentaire d'extension du conflit. Israël considère que sa sécurité est menacée si l'Iran s'installe durablement en Syrie. Benjamin Netanyahou a prévenu : toute initiative destinée à conforter les capacités militaires du Hezbollah ou à faire parvenir en Syrie des armes capables de frapper le territoire israélien suscitera une réponse de la part d'Israël. Résultat : nous sommes dans une situation inédite de quasi-fusion entre le théâtre syrien et la crise iranienne ! Cette situation, extrêmement dangereuse, peut faire basculer la région dans un conflit ouvert du jour au lendemain. Elle nécessite que nous parlions à tous les acteurs pour éviter l'escalade. C'est ce que nous faisons avec détermination. 



 



I. L. - Que peut-on faire, concrètement ?



 



J.-Y. L. D. - Ce que propose le président Macron depuis son élection : il faut rassembler tous ceux qui exercent une influence en Syrie afin qu'ils s'entendent sur les conditions d'une sortie de crise. Pour cela, il faudra des mesures de confiance : cessez-le-feu, libération des prisonniers politiques, retour des réfugiés, accès humanitaire, dévolution des pouvoirs locaux, réforme de la Constitution, organisation d'élections crédibles, etc. La France propose que le groupe d'Astana (Turquie, Russie, Iran) et le Groupe restreint, ou « small group » (France, États-Unis, Royaume-Uni, Arabie saoudite, Jordanie, Allemagne) y travaillent ensemble. C'est une condition nécessaire pour obtenir des avancées concrètes. Cela suppose que chacun soit prêt à faire des concessions. 



 



I. L. - Au-delà de son implication en Syrie, l'Iran inquiète beaucoup la communauté internationale... Quelle attitude convient-il d'adopter sur ce dossier ?



 



J.-Y. L. D. - La décision de sortir du JCPoA (3) prise par Donald Trump change la donne. Nous partageons les préoccupations américaines sur la finalité du programme nucléaire, sur le programme balistique et sur la politique régionale de l'Iran. Mais nous ne sommes pas d'accord sur la méthode. Nous restons dans le JCPoA car nous considérons qu'il demeure le meilleur instrument de contrôle du programme nucléaire. Nous disons à l'Iran qu'il doit respecter strictement toutes ses obligations nucléaires. Nous voulons aussi qu'il s'engage pour l'avenir, sur le nucléaire comme sur les missiles et la résolution des crises régionales, afin d'éviter une escalade dangereuse pour tous. C'est le sens de la proposition qu'a faite le chef de l'État : établir un cadre global de négociation avec l'Iran.



 



I. L. - Une intervention israélienne contre les installations nucléaires iraniennes est-elle imaginable ?



 



J.-Y. L. D. - Nous ne pouvons pas préjuger la réaction israélienne si jamais l'Iran sort de l'accord et ne respecte plus ses engagements. C'est notamment pour cette raison qu'il est absolument nécessaire que l'Iran se conforme à toutes ses obligations nucléaires, quelle que soit par ailleurs son appréciation des décisions américaines. La France est très ferme sur ce point. Jusqu'ici, l'Iran reste dans le respect de l'accord. L'AIEA le confirme.



 



I. L. - Comment expliquez-vous le retrait américain du traité nucléaire avec l'Iran ? Donald Trump veut-il provoquer un changement de régime à Téhéran ?



 



J.-Y. L. D. - Le président Trump n'a jamais caché son hostilité à l'accord. Il en a même fait un argument de sa campagne électorale. En annonçant que les États-Unis sortaient de l'accord, il a dit que son objectif était que l'Iran change de comportement. Nous ne croyons pas que sa stratégie de pression et de confrontation soit la meilleure pour y parvenir. Nous pensons qu'il faut maintenir la pression mais qu'il faut aussi laisser une place à la négociation. 



 



I. L. - Certains des jugements de l'administration Trump sur cet accord ne vous semblent-ils pas néanmoins fondés ?



 



J.-Y. L. D. - Les Américains admettent que l'Iran n'a pas violé ses engagements et les a même respectés jusqu'à présent. Ils affirment toutefois qu'il n'en respecte pas l'esprit. Ils rappellent que Téhéran a souvent menti à la communauté internationale avant la signature de l'accord, ce qui est vrai. Et ils insistent sur la nécessité d'obtenir d'autres engagements de l'Iran sur des sujets importants, en particulier les missiles et les crises régionales. Nous partageons cet objectif mais ne sommes pas d'accord sur la méthode. Et nous pensons que la parole donnée doit être respectée.



 



I. L. - D'une façon plus générale, quel jugement portez-vous sur la politique moyen-orientale de Donald Trump ? 



 



J.-Y. L. D. - Dans les circonstances actuelles, nous doutons que certaines de ses décisions nous permettent d'atteindre nos objectifs communs de sécurité et de stabilité dans la région. Nous voulons cependant croire que les Américains sauront exercer leur responsabilité particulière au Moyen-Orient et apporter des solutions, y compris sur le conflit israélo-palestinien puisqu'ils ont annoncé qu'ils proposeraient un plan ambitieux pour y mettre fin. Surtout, nous n'oublions pas que nous sommes alliés et voulons maintenir avec eux une étroite concertation sur tous les dossiers régionaux, en particulier en Syrie et en Irak où notre collaboration est très étroite.



 



I. L. - Il y a un autre acteur majeur au Moyen-Orient dont n'avons pas encore parlé : le président turc Recep Tayyip Erdogan...



 



J.-Y. L. D. - Le président de la République a un dialogue fréquent avec M. Erdogan et je m'entretiens moi-même souvent avec mon homologue turc. Nous avons besoin de travailler ensemble pour de nombreuses raisons, en particulier la nécessité de trouver une issue à la crise syrienne mais aussi de lutter contre le terrorisme, de maîtriser la question des migrations, d'apporter des solutions au problème des réfugiés. La Turquie a un rôle important à jouer. Nous avons des différences sur des points importants - par exemple, le rôle des forces kurdes dans le nord-est de la Syrie -, mais nous sommes attachés à maintenir un dialogue étroit avec les autorités d'Ankara. 



 



I. L. - Peut-on dire qu'une alliance de fait États-Unis/Arabie saoudite/Égypte/Israël existe désormais contre l'Iran ?



 



J.-Y. L. D. - Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une alliance à proprement parler mais il est vrai qu'il existe entre eux une convergence d'intérêts qui se manifeste d'autant plus clairement aujourd'hui qu'ils ont une perception commune de la menace iranienne. 



 



I. L. - Considérez-vous que Mohammed ben Salmane est une chance pour l'Arabie et pour la région ?



 



J.-Y. L. D. - J'ai développé une relation amicale et étroite avec le prince héritier il y a plusieurs années dans mes fonctions de ministre de la Défense. Je l'ai retrouvé avec plaisir dans ma nouvelle mission au service de la politique étrangère de la France. J'observe qu'il a mis son pays en mouvement pour préparer l'ère de l'après-pétrole avec une vision forte et qu'il a pris plusieurs initiatives visant à libéraliser la vie sociale et économique de son pays. Comment ne pas s'en réjouir ? Et, lorsque nous avons des désaccords, ce qui peut arriver - on le voit avec l'appréciation sur l'accord de Vienne concernant le programme nucléaire iranien -, cette relation autorise la franchise et la transparence.

Notes :


(1) Ali Akbar Velayati, ancien ministre des Affaires étrangères, est haut conseiller du guide suprême Ali Khamenei. Le général Ghassem Soleimani est le chef de l'unité d'élite des Gardiens de la révolution, la force Al-Qods.



(2) Lancé en janvier 2018 à Paris, le Partenariat international contre l'impunité d'utilisation d'armes chimiques réunit 34 pays.



(3) JCPoA : Joint comprehensive plan of action. C'est l'accord nucléaire signé en juillet 2015 avec l'Iran.