Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
L'Europe, nouvel allié privilégié d'Israël ?
Article de Frédéric Encel
Docteur en géographie géopolitique, maître de conférences HDR en questions internationales à Science
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For decades now, relations between Europe and Israel have been inexorably weakening. This disaffection no doubt reached an apogee in the decade 1970-1980 when a number of European governments pursued openly pro-Arab policies, starting with France, Greece and Italy. This trend has gradually reversed itself, however, before taking off in the opposite direction in the early 2000s, when the European Union was expanded, welcoming countries in Central and Eastern Europe. These nations, which have virtually no ties with the Arab-Muslim world, were desperate to forge closer relations with the United States. At the same time, they no doubt sought to put their anti-Semitic past behind them by multiplying gestures to reach out to the Jewish state. In the face of divisions and weaknesses in the Arab camp, other European powers - led by France, the United Kingdom and Germany - also began steering their relations in a different direction, so much so that one might ask whether Europe is now Israel's special ally? 


Notes :


(1) Thèse développée dans de nombreux travaux, dont : Sharon Pardo et Joel Peters, Uneasy Neighbor : Israel and the European Union, Plymouth, Lexington Books, 2010.



(2) En avril et mai 2018, à l'appel du mouvement islamiste palestinien Hamas, des milliers de manifestants s'étaient approchés de la barrière séparant Israël de la bande de Gaza, la plupart pacifiquement, parfois dans l'intention de la franchir. Les affrontements avec l'armée israélienne avaient fait une centaine de tués, dont cinquante activistes du Hamas.



(3) Commentant la situation au Proche-Orient, de Gaulle se laissera aller à affirmer que « (...) le peuple juif est resté ce qu'il avait été de tous temps : un peuple d'élite, sûr de lui et dominateur ».



(4) Interrogé par des journalistes sur le perron de l'Élysée à propos de l'offensive syro-égyptienne du 6 octobre 1973 contre Israël, Michel Jobert avait répondu sur un ton ironique : « Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression imprévue ? » Quant à la circulaire Barre de 1976, elle encourageait les entreprises françaises à se conformer au boycott arabe des entreprises israéliennes, l'État se portant garant du préjudice commercial éventuellement subi.



(5) L'accord de 1995 marque une étape importante, mais il convient d'ajouter qu'entre 2005 et 2010, en dépit d'un contexte Israël-Hamas et Israël-Hezbollah très tendu, plusieurs accords d'approfondissement économique sont conclus par l'UE, jusqu'à l'intégration d'Israël au sein de l'OCDE.



(6) Ce positionnement est particulièrement flagrant depuis le début des années 2010, autant au Conseil de sécurité qu'à l'Assemblée générale ou à l'Unesco.    



(7) La République tchèque constitue néanmoins une spécificité : jamais les élites comme le petit peuple n'exprimèrent d'antisémitisme fort. Lors de la guerre d'Indépendance d'Israël en 1948, puis immédiatement après la chute du bloc communiste en 1988-1990, Prague a été sans discontinuer la plus pro-israélienne des capitales d'Europe centrale et orientale.



(8) En avril 2003, à l'occasion du 60e anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie, la Pologne acceptait que des chasseurs-bombardiers de Tsahal survolent l'ancien camp d'extermination d'Auschwitz, dans le cadre d'une cérémonie spectaculaire qui a aussi vu des troupes israéliennes terrestres, une chorale et quantité de drapeaux être déployés face à l'entrée du camp.



(9) Ni la loi adoptée par le Sénat polonais pénalisant par de lourdes peines de prison les personnes « coupables d'attribuer à la nation ou à l'État polonais, de façon publique et en dépit des faits, la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis commis par le IIIe Reich allemand... » (2018), ni la présence d'un ministre de la Culture négationniste en Slovaquie (2016), ni même les saillies récurrentes et très ambiguës de membres du gouvernement hongrois contre le milliardaire juif américain George Soros (décennie 2010), n'ont à ce jour sérieusement remis en cause la proximité diplomatique entre les États concernés et Israël.



(10) « Roumanie : nouveau bras de fer politique autour de l'ambassade à Jérusalem », Le Courrier des Balkans, 27 avril 2018.



(11) Colloque organisé par l'École supérieure de gestion de Paris le 4 mars 2003.



(12) Du nom de ce navire affrété par une ONG islamo-humanitaire turque afin de « lever le blocus » de Gaza, arraisonné le 31 mai 2010 par Tsahal. Dix activistes turcs sont tués et plusieurs soldats israéliens blessés dans les combats à bord.



(13) Effondrement et balkanisation traités dans : Frédéric Encel, Géopolitique du printemps arabe, PUF, 2015, réédité en 2016, lauréat du Grand prix de la société de géographie.



(14) Jusqu'en 1981, la tristement fameuse circulaire Barre (du nom du premier ministre de Valéry Giscard d'Estaing) encourageait les entreprises françaises à se soumettre à l'embargo économique de la Ligue arabe à l'encontre des entreprises israéliennes. 



(15) Les États-Unis, pour leur part, n'avaient jamais accepté de vendre à Israël ce type d'engins stratégiques, comme d'ailleurs tout élément lié au nucléaire militaire. La triade nucléaire correspond aux trois vecteurs : bombardiers stratégiques, missiles porteurs d'ogives et sous-marins lanceurs d'engins (balistiques à tête nucléaire). Angela Merkel fut le premier chancelier allemand à se rendre en Israël, et elle entama et clôtura son discours en hébreu. Sur le fond, elle affirma que « l'Allemagne n'abandonnerait jamais Israël et demeurerait son partenaire et ami réel », Haaretz, 18 mars 2008.



(16) Comme la France, le Royaume-Uni ne reconnaît comme États que des entités politiques dotées des attributs de la souveraineté.



(17) Gilbert Achcar, « OpenDemocracy », Courrier international, no 31, mai 2018.



(18) Élie Barnavi, « Israël et la France : des relations en dents de scie », in Alain Dieckhoff (dir.), L'État d'Israël, Fayard, 2008. 



(19) Du nom du chef du cabinet français lors de l'intervention de Suez de 1956, le SFIO (socialiste) Guy Mollet, très favorable à Israël. Cette proximité s'accompagne d'un relèvement du volume d'échanges bilatéraux, celui-ci dépassant en 2017 les 3 milliards de dollars.  



(20) Le Monde.fr, 18 juillet 2017.



(21) Pour prendre toute la mesure de la proximité de la France d'Emmanuel Macron avec Israël, il convient de rappeler la statistique des occurrences liées à cette conférence de presse conjointe, outre les formules de politesse protocolaires. En moins de 15 minutes d'intervention, le président français aura prononcé deux fois « coordination » (anti-terroriste, avec remerciements à Israël), deux fois « amitié », une fois « relation historique et stratégique », une fois « liens humains (...) relations denses », quatre fois « sécurité d'Israël », se prononçant par ailleurs quatre fois sur sa « préoccupation » liée à l'Iran (en Syrie, sur le plan nucléaire, etc.) et enfin condamnant « toute forme d'incitation à la violence » en nommant distinctement le Hamas...



Tout cela lors d'une troisième rencontre au sommet en moins d'un an, dans un contexte post-violences meurtrières à la frontière Israël-Gaza, en l'absence de processus de paix, et face à un axe Trump-Netanyahou illustré par le transfert par le premier de l'ambassade américaine à Jérusalem ! Jadis, en onze ans de présidences Pompidou-Giscard d'Estaing, on n'avait pas enregistré une seule visite croisée (avec des premiers ministres israéliens pourtant travaillistes de 1969 à 1977), et les échanges diplomatiques (glaciaux), culturels et commerciaux étaient indigents...