Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
États-Unis : les inconnues de la mi-mandat
Article de Jean-Eric Branaa
Maître de conférences à l'université Paris II Panthéon-Assas. Chercheur au centre Thucydide. Auteur
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Depuis plusieurs mois, les augures semblent formels : la Chambre des représentants va changer de majorité en novembre et il n'est pas impossible que le score du Parti démocrate lui permette aussi de s'emparer du Sénat. Au sein du parti, d'ailleurs, on n'hésitait plus jusqu'au début de l'été à prédire un tsunami et une vaste opération de reconquête du centre des États-Unis - ces États qui ont sombré dans le « trumpisme » en 2016.



 



Pourquoi les démocrates devraient-ils gagner ?



 



Symbole de cette bérézina annoncée, début juin, 44 élus républicains de premier plan, dont Paul Ryan, le président de la Chambre des représentants en personne, avaient préféré renoncer à leur poste plutôt que de subir une défaite humiliante dans un combat perdu d'avance. Ces hommes et ces femmes seraient donc dans l'incapacité de retrouver leur siège alors que, généralement, le simple fait d'être le sortant assure une réélection quasi certaine et que les États dans lesquels ils se présentent ont tous été remportés par Donald Trump il y a moins de deux ans - avec, dans la plupart des cas, 20 voire 25 points d'avance sur Hillary Clinton ?



Les défections de ces personnalités ont été présentées comme une nouvelle victoire des conservateurs populistes face aux républicains modérés ou aux néoconservateurs. L'élection de 2016 n'a pas été plus simple à droite qu'elle ne l'a été à gauche : la campagne de Trump s'est d'abord heurtée au scepticisme du Parti républicain, et de nombreux courants au sein du parti ont refusé de soutenir sa candidature. Le mouvement « Never Trump » a réuni une douzaine de sénateurs et 25 députés républicains qui ont affirmé publiquement qu'ils ne voteraient pas pour lui. Mais il est important de se rappeler que Trump a conquis la Maison-Blanche parce qu'il a séduit une catégorie de la population qui a toujours été le coeur de cible du Parti républicain et du mouvement conservateur depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quel que soit le nom qu'on lui donne - la majorité oubliée, la majorité silencieuse, la majorité morale, le Tea Party -, c'est bien d'un seul et même groupe qu'il s'agit. Depuis les supporters du sénateur Taft en 1952 jusqu'à ceux de Trump en 2016, les Américains des classes populaires, à tendance populiste, ont souvent voté plus volontiers pour les républicains, et ils l'ont fait parce que ces républicains s'opposaient avec force à ceux qui sont éloignés de leurs préoccupations tout en se montrant très actifs dans la défense des intérêts des petites gens. Robert Taft, Barry Goldwater, Ronald Reagan et Newt Gingrich ont su freiner les velléités des élites de la nation qui voulaient être seules à gouverner. Comme eux, Trump a capté le vote conservateur, ce que ni George W. Bush ni Mitt Romney n'avaient réussi à faire.



La tradition veut que le parti au pouvoir perde les élections intermédiaires : en corrigeant leur vote présidentiel, les électeurs envoient un signal à l'hôte de la Maison-Blanche. Ils se servent aussi de ce scrutin pour renforcer l'équilibre entre les pouvoirs exécutif et législatif. Depuis plus d'un siècle, le parti présidentiel a toujours essuyé une défaite à mi-mandat, à trois exceptions notables en 1934, 1988 et 2002. Dans le premier cas, la crise était trop grave pour laisser la place à des considérations politiciennes : les Américains ont accordé leur confiance à Franklin Roosevelt suffisamment longtemps pour lui permettre de consolider son avance dans les deux chambres. En 1988, l'opinion a fait payer aux républicains ce qui a été vécu comme un acharnement contre Bill Clinton dans l'affaire Lewinsky et, quatre ans plus tard, c'est le contexte international qui a permis à George W. Bush de réunir un consensus sur fond de patriotisme.



Dans tous les autres cas, la Chambre des représentants a basculé, avec des majorités très marquées dans le camp opposé. En général, le Sénat résiste mieux dans la mesure où il n'est renouvelé que par tiers, ce qui atténue d'autant les résultats. Mais les contre-performances y sont, là aussi, plus nombreuses lors de ce scrutin très particulier, entre deux campagnes présidentielles. Barack Obama a perdu respectivement 6, puis 9 sièges au cours des deux midterms. Le premier de ces revers ne l'a pas empêché de rempiler pour un second mandat de quatre ans, mais la dynamique générale était clairement du côté des républicains. La tendance s'est confirmée à travers des élections plus locales, dans les États, celles des gouverneurs ou des chambres nationales, avant de se concrétiser logiquement avec la victoire de Donald Trump.



 



Un pays divisé et plongé dans le chaos



 



Le jeu n'est pourtant plus le même depuis 2016. Celui qui est sorti vainqueur des urnes est assurément le président le plus atypique que les États-Unis aient connu depuis la naissance de la république. Lors de ce scrutin, les électeurs les plus fragiles ont étonnamment rejeté tous les candidats de l'establishment pour porter leurs suffrages sur un outsider : un milliardaire ex-démocrate qui s'est présenté à eux comme « un col bleu en costume d'homme riche » tout en promettant avec force de changer la façon dont était dirigé le pays et de lui rendre sa grandeur. C'était terriblement simpliste, mais c'était ce que des millions d'Américains angoissés voulaient entendre. À la suite de cette victoire inattendue et après avoir récupéré la majorité dans les deux chambres, le Parti républicain s'est retrouvé face à une énigme : comment cet homme allait-il gouverner ? Le parti a toujours été composé de factions distinctes et parfois opposées, poursuivant leurs propres intérêts. Les conservateurs de la première heure ont estimé que l'élection de Trump établissait l'acte de décès du conservatisme post-Reagan. Ils ont alors milité pour revenir à un isolationnisme d'avant la Seconde Guerre mondiale. Quant aux républicains de l'establishment, ils n'avaient qu'une idée en tête : comment se débarrasser des « trumpistes » ? La situation s'est compliquée en raison du positionnement politique de ce président, qui n'est pas très clair aux yeux de la plupart des Américains, pas plus aujourd'hui qu'il y a deux ans. Après une campagne qui a conduit à l'implosion du Parti républicain, Trump a cherché à imposer une image de conservateur « pur sucre », alors que de nombreuses personnalités, elles-mêmes clairement identifiées comme conservatrices, lui menaient en parallèle un combat frontal. Cette situation a créé un brouillage et engendré une incompréhension profonde. 



Abandonnant ces leaders à leurs plaintes, ceux qui forment le gros des troupes parmi les conservateurs se sont pourtant mis à travailler avec le président Trump pour la raison la plus simple et la plus évidente à leurs yeux : plus de 61 millions d'Américains avaient voté pour lui. Le Parti républicain a donc dû plier, les conservateurs de l'establishment ont été poussés vers la sortie et Donald Trump a pris le contrôle de l'ensemble de la machine.



Du côté démocrate aussi, la stratégie adoptée par le parti a laissé les électeurs très dubitatifs : elle a consisté à combattre ce président sur tous les dossiers, sans jamais baisser la garde. Un climat de « résistance » s'est instauré dans plusieurs États, largement relayé dans la rue par des mouvements d'inspiration morale, identitaire ou politique : la Marche des femmes, la Marche pour la Science, des manifestations contre le « Muslim Ban » (1), contre l'extrême droite à Charlottesville, en faveur du droit des homosexuels, des transgenres, ou contre le 2e amendement (qui autorise les citoyens à porter des armes). Ces secousses sociales ont été violentes et ont occulté d'autres événements plus profonds encore : la crise sociale qui n'en finit pas, et notamment le malaise des enseignants ; l'islamophobie et l'antisémitisme qui se sont développés un peu partout aux États-Unis ; ou la peur qui a gagné les groupes minoritaires, notamment hispaniques et afro-américains. 



Trump a immédiatement lancé une contre-stratégie qui s'est révélée très efficace, en s'appuyant sur l'enquête de Robert Mueller (2) pour dénoncer une chasse aux sorcières et affirmer sur tous les tons que les démocrates sont de mauvais perdants qui veulent priver les Américains de leur vote. En jouant sur le registre de la victimisation, il cherche à faire patienter sa base électorale qui, plutôt que de se détourner de lui, reste mobilisée dans une confrontation avec l'autre camp et ne cesse de resserrer les rangs autour de son champion. De fait, après 18 mois de présidence, Trump n'a quasiment pas perdu un seul électeur et sa cote de confiance auprès de sa base reste toujours aussi forte : plus de 80 % des républicains et 96 % de ses électeurs (3) directs se disent prêts à réitérer le même vote que lors de la présidentielle. C'est d'autant plus remarquable que le travail de sape des démocrates a parfaitement fonctionné avec l'enquête russe : près de 75 % des Américains se disent persuadés qu'il y a quelque chose à reprocher à Donald Trump dans cette affaire (4).



 



Toujours regarder la dynamique



 



Un an et demi après son arrivée au pouvoir, on peut s'interroger sur les choix stratégiques de Donald Trump. Seront-ils payants ? C'est bien la question que se posent tous les analystes. Car, entre victimisation et contre-attaques puissantes, les sondages indiquent que les démocrates ont su convaincre le plus grand nombre : toutes les études affirment qu'une majorité d'Américains désapprouvent l'action de Donald Trump, même si l'on enregistre une très nette remontée de sa cote personnelle, dopée par la perspective de la rencontre avec Kim Jong-un. Mais ces sondages n'indiquent pas si ces mécontents vont aller voter, ce qui pourrait faire une vraie différence. En revanche, il est probable que les forces fidèles à Trump se rendront en masse vers les urnes pour manifester une fois de plus leur soutien et concrétiser leur opposition permanente à la gauche.



La science politique se heurte aussi à une donnée bien trop subjective pour être traduite en équation : la dynamique. Alors que le vent soufflait très clairement dans le dos des républicains jusqu'en 2016, il est évident qu'il a tourné depuis le jour de l'élection et que le parti de Lincoln doit désormais affronter un vent de face. Car il faut bien tenir compte des faits : 40 sièges dans les assemblées des États ont changé de couleur politique depuis la victoire de Donald Trump, toujours au bénéfice des démocrates, dans des comtés largement gagnés par les républicains en 2016. Les républicains ont également dû se battre bec et ongles pour conserver certains sièges à la Chambre des représentants ou au Sénat lors d'élections partielles. Au milieu de ces batailles, ils ont eu à déplorer des revers dans des circonscriptions parmi les plus solides du pays, comme l'emblématique 6e district de Géorgie (5). Personne n'imaginait un tel scénario lorsque Tom Price, le titulaire du poste, a rendu son mandat pour devenir ministre. 



Le phénomène ne serait pas si inquiétant s'il s'agissait d'un cas isolé, qu'on pourrait expliquer parfois par la présence d'un candidat particulièrement médiocre, comme l'a été Roy Moore en Alabama. Le problème, c'est que la dynamique actuelle repose sur une série de consultations couvrant l'ensemble du territoire. En Pennsylvanie, un démocrate a remporté un district totalement « trumpiste » où le président s'était imposé un an plus tôt avec 20 points d'avance ! Les démocrates ont également remporté le siège de sénateur en Alabama ; un siège du Sénat de l'État et le siège vacant de la Cour suprême dans le Wisconsin ; et ils ont sensiblement réduit l'écart dans le Montana, en Caroline du Sud, en Géorgie, au Kansas et en Oklahoma. 



Après leur défaite en Pennsylvanie, les républicains ont cherché des justifications qui n'en étaient pas. Certains ont expliqué que le 18e district était plutôt démocrate - ce qui n'était absolument pas le cas ; d'autres, que le candidat démocrate s'était appuyé sur des positions conservatrices proches de celles du Parti républicain. Cet argument-là n'est pas faux. Mais il ne marche pas dans le cas de l'Arizona, une élection qui a eu lieu fin avril. Ici, Hiral Tipirneni, qui était le candidat démocrate, a fait campagne sur une ligne très libérale - au sens américain du terme (très à gauche) -, insistant principalement sur les questions de santé. Pourtant, Debbie Lesko (républicaine) ne l'a emporté que d'une courte tête. Malgré cela, les républicains se rassurent en essayant de se persuader que les élections partielles obéissent à des mécanismes particuliers et ne sauraient être comparées à une présidentielle. 



 



Le retour du conservatisme et du populisme



 



Car une autre donnée vient percuter les schémas classiques : le Parti démocrate est lui-même divisé et n'arrive pas à se fixer sur une ligne claire. La plupart des leaders penchent aujourd'hui excessivement à gauche, ce qui entraîne un fort mécontentement du côté de l'aile la plus modérée. Or c'est bien ce qui pourrait causer la perte du parti lors des prochaines échéances, alors que conservateurs démocrates et Never Trumpers devront faire un choix entre deux options très opposées.



Bon nombre de conservateurs se sont sentis lésés en novembre 2016 : ils ne voyaient pas dans Trump un homme capable de défendre leurs principes et de porter leur projet. Certains observateurs commettent encore l'erreur d'assimiler mouvement conservateur et Parti républicain. Or il s'agit de deux groupes différents, aussi bien dans leurs structures que dans leurs objectifs. Le mouvement conservateur est un courant intellectuel né après la Seconde Guerre mondiale sur des idées tirées de l'histoire américaine et articulées autour de la déclaration d'Indépendance et de la Constitution. Parmi ses fondateurs, on trouve des penseurs comme Friedrich Hayek, Russell Kirk et William F. Buckley Jr. Le Parti républicain, lui, est une formation politique vieille de 160 ans, dont le but est de gagner des élections ; il est basé sur l'idéal d'un gouvernement réduit à sa plus simple expression et sur la libre entreprise. Ses héros sont Abraham Lincoln, Calvin Coolidge et Ronald Reagan. Les destins du mouvement intellectuel et du parti politique ne sont pas nécessairement liés bien que, depuis 1964, le second ait été le principal instrument politique du premier. L'un peut prospérer sans l'autre, comme l'a fait le GOP dans les années 1950. Les deux se sont retrouvés dans les années 1980 sous Reagan. L'establishment républicain s'est à nouveau éloigné des conservateurs pendant les années Bush, puis sous Obama, tandis que le mouvement conservateur a étendu son influence à travers le Tea Party, dans des combats tant nationaux (au niveau des États) que locaux (dans les comtés et les villes). Il s'est alors concentré sur des questions comme le droit du travail ou la liberté de choix des écoles pour les enfants. 



Il s'est aussi appuyé sur le populisme - un domaine dont Donald Trump s'est fait une spécialité. Son caractère intuitif, sa capacité à écouter le message envoyé par les électeurs - et surtout ceux qui ne l'étaient plus -, son talent de tribun ont été largement mis à contribution lors de sa campagne. Certes, il ne disposait pas, sur le terrain, des équipes qui lui auraient permis d'adapter son discours en fonction des attentes locales, comme le font généralement les candidats qui veulent l'emporter, mais il a su développer des thématiques suffisamment fortes pour se faire entendre. En 2018, il compte combiner les deux : il a donc recruté un nouveau directeur politique chargé de coordonner ces élections de mi-mandat. Il s'agit de Chris Carr, qui tenait déjà ce rôle au sein du Parti républicain lors de la dernière présidentielle. C'est un homme aguerri qui possède tous les réseaux nécessaires, en plus du savoir-faire. Quant au contenu politique, Donald Trump y pourvoit lui-même : il se place au centre du jeu, se présentant comme un recours indispensable sur lequel les candidats de son camp peuvent se reposer. Il a notamment répondu aux craintes des électeurs ruraux en calmant pour un temps la guerre commerciale avec la Chine : l'accord, arraché après de difficiles négociations, va doubler les ventes de produits agricoles américains dans l'empire du Milieu. Les ouvriers ne sont pas oubliés : après sa défense de l'acier et de l'aluminium, il multiplie les annonces agressives envers les partenaires de l'Amérique, menaçant notamment d'imposer des droits de douane faramineux sur les importations d'automobiles. Les employés du secteur, qui votent traditionnellement pour le Parti démocrate, finiront-ils par reconnaître qu'il ne ménage pas sa peine pour défendre leurs intérêts ? Trump compte en tout cas sur eux pour rafler la mise dans le Wisconsin et dans le Michigan, comme il l'a fait en 2016 à la surprise générale.



 



Un travail de terrain



 



Le populisme de Trump fera-t-il la différence ? La question mérite d'être posée tant il est vrai que, sans cette donnée, la situation semble bien compliquée : alors que les conservateurs n'ont jamais été aussi puissants dans le pays, les républicains - y compris ceux qui tiennent des circonscriptions « sûres » - se retrouvent aujourd'hui sur la défensive, ce qui n'est pas la meilleure position pour aborder les élections. La fébrilité est perceptible depuis plusieurs mois. On l'a vu avec le 8e district de l'Arizona, qui n'a jamais figuré sur la liste des possibles pour les élus du Parti démocrate. Pourquoi les républicains ont-ils ressenti le besoin d'y injecter autant d'argent ? Les plus tacticiens estiment que le Parti démocrate a été très bon dans sa stratégie d'affaiblissement des républicains, en les obligeant à ne plus concentrer leurs forces uniquement sur les cibles les plus sensibles, mais à disperser leurs moyens sur la totalité des scrutins. D'autres considèrent l'Arizona comme un État en mutation, dont la population latino, en pleine croissance, pourrait faire basculer la majorité - un risque également présent au Nevada et au Texas. Ceux-là estiment qu'il faut anticiper et que les moyens déployés n'ont pas été inutiles. Contrairement à la croyance générale, le scrutin ne sera pas forcément un référendum anti-Trump, même si une telle hypothèse arrangerait bien les affaires de la gauche qui y travaille activement.



Dans la plupart des cas, les enjeux locaux l'emportent sur toute autre considération. C'est donc en parlant à leurs électeurs, en démontrant qu'ils sont à leur service, que les républicains conserveront leurs fiefs ou, du moins, limiteront les dégâts. 



Côté démocrate, les candidats les mieux placés sont généralement les plus conservateurs car ce sont eux qui sont les mieux implantés dans leurs circonscriptions. Dan Lipinsky en offre un exemple frappant. Ce démocrate conservateur, représentant de l'Illinois, est contre l'avortement, contre les allocations diverses et s'oppose au pouvoir des syndicats. Ce n'est pas le Parti républicain qui lui fait peur : il battra certainement n'importe lequel de ses représentants grâce à son ancrage local et à ses idées. Mais il doit affronter une primaire difficile au sein du Parti démocrate face à Marie Newman, une candidate très à gauche qui voit en lui un adversaire du camp opposé.



Les sièges au Sénat se gagneront dans les territoires où Donald Trump l'a emporté largement - des États auparavant tenus par les démocrates dont il a su séduire les électeurs les plus conservateurs. La Rust Belt (6) est le centre névralgique du « trumpisme ». Dans l'État voisin de l'Illinois, le Wisconsin, la démocrate Tammy Baldwin, très à gauche, n'est pas non plus véritablement en difficulté. Toutefois, elle affrontera Kevin Nicholson ou Leah Vukmir dans un scrutin qui s'annonce serré. Le nom de son adversaire sera connu après la primaire du 14 août 2018. Le CV de Nicholson est intéressant : en 1999, il était l'un des leaders des jeunes démocrates au niveau national, une future étoile montante du parti. Il se retrouve aujourd'hui, côté républicain, à défendre les idées les plus conservatrices. Un tel parcours pourrait être un avantage dans un État qui a voté Barack Obama avec 14 points d'avance, avant de se repositionner à droite à toutes les élections suivantes. En Virginie-Occidentale, le sénateur démocrate Joe Manchin multiplie les gestes en direction de Donald Trump, dans un État qui a véritablement basculé dans la « trumpmania ». Mais ses choix personnels, lors des deux moments phares de la saison législative - contre la réforme de l'Obamacare fin juillet 2017 et contre la réforme fiscale fin décembre -, passent mal aux yeux de la plupart des électeurs. Son siège devrait logiquement devenir une prise de guerre pour le « trumpisme ».



On retrouve la même configuration dans les zones les plus reculées du pays. Dans le Dakota, Heidi Heitkamp aura bien du mal à gommer son étiquette de démocrate. Elle n'a pas été virulente avec Donald Trump, mais Kevin Cramer, qui s'oppose à elle, est un député très populaire. Par ailleurs, le président a gagné ici - rappelons-le - avec 36 points d'écart ! Histoire de montrer que ses compétences sont reconnues au plus haut niveau, et surtout jouant le tout pour le tout, Heitkamp a révélé le 10 avril qu'elle avait été contactée en 2016 par Trump pour entrer dans son gouvernement et qu'il lui avait demandé de changer de parti. La partie sera tout aussi rude dans le Missouri, où la sortante, la démocrate Claire McCaskill, devra faire preuve d'une bonne dose de persuasion pour l'emporter face à Josh Hawley. Surnommé « monsieur Parfait », ce chef de famille idéal coche toutes les cases pour satisfaire les attentes des conservateurs. Dans le Montana, le « trumpisme » se déploie dans toute sa splendeur et fera certainement pencher la balance : ici, Donald Trump a sorti les bazookas, comme il sait si bien le faire lorsqu'il veut détruire un adversaire (7). Jon Tester a quelques raisons de s'inquiéter pour son avenir.



Les prochaines élections doivent être comprises comme autant de cas particuliers sans grand rapport avec ce qui se passe à Washington ou ce que les Américains pensent de Donald Trump. On s'attend à des duels très disputés en Arizona, au Texas et dans le Tennessee - trois États « ouverts » où les sortants ne se représentent pas. La lutte ne sera pas plus facile en Floride où le gouverneur actuel, Rick Scott, affrontera le sénateur sortant, Bill Nelson, avec de vraies chances de lui ravir son siège. Le Nevada, le Minnesota, l'Ohio ou le New Jersey offriront également des face-à-face qui peuvent tourner à l'avantage des républicains. D'autant que le GOP ne défendra que 8 sortants, contre 25 pour le Parti démocrate. 



Ce que l'histoire de la dynamique démocrate ne dit pas, c'est qu'elle ne s'appliquera pas réellement aux élections sénatoriales : au final, Trump devrait égaler, voire surpasser, l'exploit réalisé en 1914 par Woodrow Wilson, qui avait gagné 4 sièges au Sénat et en avait perdu 61 à la Chambre.



 



Un travail de longue haleine



 



Les conservateurs visent à combattre le progressisme né dans les années 1960 et à réinstaller leurs valeurs au coeur du pays. Ils ont déjà en ligne de mire les présidentielles de 2020, 2024 et 2028, ainsi que les scrutins intermédiaires des prochaines années. Dans cette optique, ils entendent préparer un changement de personnel politique, resserrer l'action autour du président et tourner la page des factions qui ont tant divisé le Parti républicain dans le passé. Il leur faudra aussi ramener à eux les plus modérés qui sont restés au sein du Parti démocrate.



Ils devront s'entendre sur des objectifs et oeuvrer énergiquement pour les atteindre. Les élus ont démontré qu'ils en sont capables, comme lorsqu'ils ont adopté la réforme fiscale, alors que personne n'aurait parié sur un tel résultat dès la première année. Ce succès incroyable n'est toutefois pas suffisant pour assurer la victoire. Pour populaires qu'ils soient, les bonus distribués par les entreprises et les réductions d'impôt faisaient partie des promesses du candidat Trump et beaucoup les ont considérés comme un dû. La reconnaissance n'est donc pas au rendez-vous. Le travail de sape du Parti démocrate, qui a présenté cette réforme comme un recul et un cadeau réservé aux plus riches, a également semé le trouble. Sur ce sujet-là, Donald Trump ressortira très certainement sa carte populiste, prenant par exemple l'initiative de rajouter in extremis de nouvelles réductions d'impôts. 



La prise de contrôle du Parti républicain par Donald Trump peut contribuer à cette stratégie de conquête. Tous les analystes reconnaissent que le succès de Trump provient principalement de son extraordinaire capacité à parler au nom des Américains mécontents, ceux-là mêmes qui ont longtemps fourni une caisse de résonance aux idées conservatrices. Durant les deux mandats du président Obama, les républicains avaient accumulé un vaste stock de projets d'inspiration conservatrice qu'ils n'avaient pas pu mettre en oeuvre et qui se trouvaient disponibles pour un nouveau président en mal de programme. « On verra quand on y sera » ou « les élus agissent différemment une fois au pouvoir », répétait Donald Trump pendant sa campagne. Mais il a été assez malin pour s'appuyer sur la montagne de réformes qui avaient été préparées depuis une décennie : l'abrogation de l'Obamacare et la création d'un programme de soins de santé ; un laisser-faire économique agressif sur le plan intérieur ; l'augmentation de la production de pétrole et de gaz naturel ; la mise en place d'une limitation dans le temps pour toutes les principales dispositions réglementaires ; l'abrogation de la loi Dodd-Frank (8) ; un seul taux d'imposition sur le revenu pour les particuliers ; un budget fédéral équilibré ; la défense du mariage traditionnel ; des solutions innovantes pour les étudiants (9) ; un choix marqué en faveur des charters schools (10) ; l'indexation de la durée de vie dans le calcul des prestations d'assurance-maladie ; le renforcement de l'armée, etc. (11). Toujours prompt à donner des gages à sa base, Donald Trump a enfoncé le clou en donnant virtuellement le coup d'envoi de la campagne des midterms au mois de mai : il a affirmé que la question de l'avortement serait la clé de voûte de cette élection à venir.



Les républicains doivent encore démontrer qu'ils sont capables de créer un groupe uni dans l'effort et de travailler dans l'intérêt du pays. Pour convaincre les gens de voter pour eux, il leur faut mettre en place de toute urgence un ensemble de mesures législatives fortes et populaires, fondées sur des principes faciles à comprendre et que le peuple américain voudra défendre. Tout aussi important : ces objectifs législatifs doivent être suffisamment fédérateurs pour que les démocrates ne puissent pas s'y opposer sans se discréditer. La loi sur la réforme, l'amélioration et la transformation de l'emploi moderne (MERIT), présentée par le député de Géorgie Barry Loudermilk (12), en fournissent un bon exemple. À court terme, les républicains pourraient aussi chercher à faire adopter la loi sur les droits des employés - une loi qui, entre autres, garantirait le vote à bulletin secret lors des élections professionnelles (13). Cette dernière disposition aurait des conséquences très importantes dans certains États clés, comme le Michigan, le Wisconsin, la Pennsylvanie et l'Ohio, en affaiblissant les syndicats et, par ricochet, le Parti démocrate qui vit, en partie, de leurs subsides (14). 



 



Un pari à plus long terme



 



Les conservateurs ne seront pourtant pas trop déçus si les choses ne tournent pas à leur avantage en novembre : leur but est de changer le pays en profondeur, et ils savent que cela prendra nécessairement du temps. Pendant que le Parti démocrate se déchirait entre aile libérale et aile plus modérée, les conservateurs ont semé des graines qu'ils espèrent voir germer au plus vite : leur action la plus fondamentale concerne la branche judiciaire, la troisième composante de la démocratie américaine. On le sait, c'est le président qui nomme tous les juges fédéraux, que ce soit dans les Cours de district, dans les Cours d'appel ou à la Cour suprême. Bien qu'ils soient réputés indépendants, ces hommes et ces femmes prolongent donc son action dans le temps bien au-delà des quatre ans de son mandat (ou huit ans s'il se fait réélire). Donald Trump a déjà eu l'occasion de procéder à une première nomination à la Cour suprême : celle de Neil Gorsuch, en avril 2017, après que les républicains se furent opposés à la désignation du juge Merrick Garland, que Barack Obama avait essayé d'imposer suite au décès d'Anthony Scalia. D'autres suivront probablement, qui lui permettront de « colorer » cette Cour pour la rendre plus conservatrice.



Ce que peu d'observateurs soulignent, en revanche, c'est que la stratégie de blocage des nominations adoptée par les républicains au Congrès depuis des années profite au nouveau président : en prenant ses fonctions, Donald Trump a, en effet, découvert qu'il devait nommer plus d'une centaine de juges au niveau fédéral afin de rattraper le retard accumulé. C'est l'occasion, pour les républicains, de rééquilibrer la représentation politique à tous les niveaux de la hiérarchie judicaire, d'autant que les juges fédéraux sont nommés à vie. Lors de la prise de fonctions de Donald Trump, la situation leur était extrêmement défavorable : quatre juges pour chaque camp à la Cour suprême ; 89 juges nommés par un président démocrates dans les Cours d'appel contre 73 pour les républicains ; et 351 juges à tendance démocrate dans les Cours de district contre 243 qui penchaient plutôt vers les républicains. Au total, les Cours fédérales comptaient 445 juges nommés par des présidents démocrates (15) et 320 par des présidents républicains (16). 



On peut supposer que Donald Trump s'empressera de rétablir l'équilibre. Ce n'est pas faux, même si c'est faire peu de cas d'une règle appelée la « courtoisie sénatoriale » (17), qui veut qu'un sénateur dispose quasiment d'un droit de veto sur toutes les nominations intervenant dans son État. En Californie, par exemple, qui compte deux sénateurs, l'un et l'autre démocrates, aucun juge proche des républicains n'a la moindre chance d'être nommé. Autrement dit, les démocrates, qui sont majoritaires dans les treize Cours d'appel fédérales, devraient le rester, même avec un président républicain.



Les premières nominations de juges fédéraux sont intervenues le 29 juin 2017 : 22 juges authentiquement républicains ont été affectés à des secteurs géographiques qui le sont tout autant, dont 9 juges de Cours d'appel, traditionnellement considérés comme des candidats potentiels à la Cour suprême. Parmi eux, l'avocat Michael B. Brennan (18), nommé à la Cour d'appel du 7e Circuit - un siège vacant depuis 2010. Pendant l'été, les nominations ont continué : des juges - mais aussi des procureurs -, toujours en terre républicaine et toujours des personnalités très conservatrices. 



L'emprise des conservateurs sur la justice est de plus en plus ouvertement critiquée par les démocrates - lesquels se sont tournés massivement vers les Cours pour faire obstruction au président en contestant chacune de ses décisions. La Cour suprême s'apprête à limiter ce jeu politicien, avec une décision qui fera date dans l'affaire du « Muslim Ban ». Les juges ont laissé entendre qu'ils désapprouvaient les décisions de leurs collègues des Cours de district et des Cours d'appel dans des juridictions tenues par des juges libéraux : selon toute vraisemblance, ils devraient rappeler qu'il appartient au président, et à lui seul, de fixer la ligne politique en matière de politique étrangère et d'immigration. Dans ce contexte, la démission annoncée du juge Anthony Kennedy prend un relief particulier : ce départ donnera à Donald Trump l'occasion d'accentuer encore le conservatisme de la Cour.



Les dossiers les plus chers aux républicains devraient, dès lors, bénéficier d'un traitement plus favorable. Le droit de porter une arme ; la restriction de l'avortement ; l'extension des droits des Églises ; la limitation des droits des homosexuels ou des transgenres ; le climat : autant de questions qui finissent traditionnellement devant les Cours de justice et dont l'interprétation entraîne des conflits parfois violents entre les deux camps (19).



N'en déplaise à certains observateurs, l'élection de 2016 a moins marqué le triomphe du Parti républicain que celui du conservatisme. Aux yeux de très nombreux Américains, le programme des conservateurs apporte des solutions aux problèmes qui les ont conduits à voter en masse pour le changement radical promis par Donald Trump. Il appartient désormais à ces mêmes conservateurs de convaincre leurs collègues républicains d'enterrer leurs querelles et de soutenir leurs propositions. Moyennant quoi ils pourraient bien créer la surprise en novembre lors des élections de mi-mandat. Le tsunami démocrate ne sera peut-être pas aussi puissant qu'annoncé, ce qui placerait Donald Trump en bonne posture pour briguer un second mandat.


Notes :


(1) Dès son accession au pouvoir, Donald Trump a signé un décret pour interdire aux réfugiés, mais aussi aux ressortissants de sept pays à majorité musulmane, d'entrer sur le sol américain.



(2) Procureur indépendant chargé d'une enquête sur l'éventuelle collusion entre la campagne de Donald Trump et la Russie en 2016.



(3) Les sondages se succèdent tous très régulièrement avec des chiffres très proches.



(4) Sondages Washington Post / ABC News du 11 avril 2018.



(5) En avril 2018, une élection partielle a eu lieu dans ce district, à la suite de la vacance créée par la nomination de Tom Price au poste de ministre de la Santé. Aucun démocrate n'a jamais été élu dans ce district depuis 1978 et Karen Handel a manqué de très peu d'être battue, à la surprise générale.



(6) C'est le surnom qui est donné à l'ancienne région industrielle du pays, qui s'étend au sud des Grands Lacs, au nord-est des États-Unis.



(7) Le sénateur Jon Tester a eu la malencontreuse idée de s'en prendre à Ronny Jackson, que le président avait nommé début avril ministre des Anciens combattants. En prétendant que Jackson avait prescrit illégalement des opioïdes à des officiels en dehors d'un besoin thérapeutique, il a obligé le médecin de la Maison-Blanche à renoncer à son prestigieux poste. Le président des États-Unis s'est aussitôt retourné contre le délateur, assurant qu'il « savait des choses sur Tester », prenant ainsi les électeurs à témoin. Le message était clair : il venait de demander aux électeurs de l'État de choisir entre lui et Tester, dans un État qu'il a remporté avec plus de vingt points d'avance.



(8) La loi vise à encadrer les produits financiers dérivés, ces instruments qui furent au coeur de la crise financière de 2008, et à mieux protéger les consommateurs contre les ventes abusives de crédits.



(9) Cela reste largement à venir...



(10) L'administration Trump veut donner la possibilité de choisir librement l'école de ses enfants. Il s'agit de permettre aux parents d'élèves non seulement de déroger à la carte scolaire, mais aussi de reverser la quote-part payée sous forme d'impôts à l'établissement de leur choix.



(11) La plupart de ces réformes sont en chantier.



(12) Ce projet de loi s'appuie sur une réforme menée avec succès par le gouvernement Trump : les employés du ministère des Anciens combattants qui ne donnaient pas satisfaction dans leur travail ont été renvoyés, et cela au grand soulagement des vétérans eux-mêmes qui se plaignaient de l'incompétence de certains agents. La nouvelle loi se propose d'agir de la même façon dans tous les ministères. En l'état actuel des choses, une telle purge est impossible, en raison des protections dont bénéficient les fonctionnaires, qui ne peuvent qu'être mutés à un autre poste. Le licenciement de fonctionnaires, qui est la mesure ultime, prend de très nombreuses années et suit des procédures très complexes. C'est un vrai décalage avec ce que vivent les Américains qui ne travaillent pas pour le gouvernement. Un alignement des régimes est réclamé depuis très longtemps.



(13) Cette loi empêcherait les syndicats de faire pression sur les employeurs pour qu'ils n'organisent pas de telles élections. Des référendums, également à bulletin secret, devraient avoir lieu pour laisser les employés décider s'ils veulent rester syndiqués ou pas. À l'échelle nationale, un sondage a révélé que l'organisation des élections à bulletin secret est soutenue par 79 % des syndiqués et 81 % des non-syndiqués. Même 81 % des démocrates interrogés sont convenus que les employés devraient avoir le droit de voter à bulletin secret. 



(14) Selon le Centre for Union Facts, les syndicats ont versé plus de 1,1 milliard de dollars de cotisations aux groupes politiques libéraux entre 2010 et 2016. La Democratic Governors Association et Planned Parenthood figuraient parmi les dix premiers bénéficiaires.



(15) Soit 58,1 %.



(16) Soit 41,9 %.



(17) Au nom de cette tradition, les noms des personnes sélectionnées par le président sont communiqués aux deux sénateurs de l'État, qui les auditionnent avant de donner leur avis.



(18) L'expérience de juge de Michael B. Brennan se limite à un mandat de 9 ans comme juge de la Cour de comté du Milwaukee. C'est assez inhabituel pour une nomination à un tel niveau.



(19) La plupart des décisions du gouvernement aboutissent devant les Cours. La plupart du temps, les actions en justice sont menées par des associations militantes. Parfois, par les États ou par une coalition d'États comme celle qui fut organisée par la Californie et 18 autres États pour poursuivre l'Agence fédérale de protection de l'environnement afin de préserver les normes automobiles nationales d'émissions polluantes dans l'air. Citons également l'action engagée par le Texas, avec 6 autres États, pour obtenir la fin du programme DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals, qui permet aux jeunes entrés illégalement aux États-Unis d'être régularisés), que le président n'avait pas réussi à abroger comme il s'y était engagé.