Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
La Gauche américaine face à Donald Trump
Article de Amy GREENE
Politologue américaine, enseignante-chercheur au CERI (Centre de recherches internationales) de Scie
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Alors qu'elle apparaissait virtuellement élue, l'échec de Mme Clinton face à Donald Trump à la présidentielle américaine de novembre 2016 a plongé l'ensemble de l'électorat démocrate dans la consternation. Très vite, cependant, les sympathisants de la gauche ont repris du poil de la bête. De nombreuses initiatives sont nées au sein de la société civile pour dénoncer les mesures et le discours du 45e président des États-Unis. Le « parti de l'âne », encore groggy après la défaite de sa candidate, cherche à profiter de cet élan : dans un premier temps, pour remonter la pente et remporter les « midterms » qui auront lieu fin 2018 ; puis, s'il y parvient, pour tenter d'installer l'un de ses représentants dans le Bureau ovale en 2020.



 



L'Amérique dans le tourbillon : naissance de la Résistance: les douleurs de croissance du système américain



 



La victoire de Donald Trump a ravi une partie de l'Amérique et scandalisé l'autre partie. En réveillant une opposition citoyenne diffuse et multiple, chapeautée particulièrement mais pas exclusivement par les minorités, les femmes et les jeunes, cette victoire a également mis en évidence les principales failles du modèle politique et de l'équilibre démographique du pays. La génération dite « Millennial » née entre 1980 et 2000 (1), diverse, libérale, ouverte sur le monde, de même que celle qui la suit immédiatement, la « Generation Z », qui a beaucoup de similarités avec elle, sont de plus en plus éloignées des politiques et des idéologies de la classe dirigeante actuelle. Aujourd'hui, le pouvoir est essentiellement détenu par les Baby Boomers (2), un pôle générationnel plus homogène dans sa composition et plus conservateur dans ses idées. Ces leaders incarnent souvent, par leur démographie et leurs valeurs, une Amérique - plus âgée, masculine, majoritairement chrétienne et blanche - dont la position préférentielle dans la hiérarchie sociale est désormais remise en cause. Ils peinent à comprendre une société rajeunie et multiculturelle qui ne leur ressemble plus (par exemple, pour la première fois dans l'histoire des États-Unis, les Blancs sont en minorité dans la génération des Millennials).



L'Amérique semble vivre une phase de transition entre deux grandes époques. Un basculement progressif vers un rapport de force favorable aux Millennials est en cours. Cette génération arrive peu à peu à l'âge d'occuper des postes de responsabilité et de voter régulièrement tandis que les Boomers, eux, quittent le monde du travail. La société est fracturée par cette tension et par les clivages sociaux et économiques qui en sont le fruit. Par surcroît, elle est tiraillée entre deux partis politiques qui cherchent encore leur positionnement exact vis-à-vis de ces divisions - et cela, même si le parti républicain semble avoir choisi le camp des Boomers et encourage leur hostilité à l'égard des mutations sociales et culturelles en cours... lesquelles n'en demeurent pas moins irréversibles (3).



 



La Résistance : des visages multiples mais des aspirations communes 



 



Depuis l'élection de Donald Trump, l'opposition populaire s'est elle-même baptisée « Résistance ». Ce réveil civique est né de l'indignation croissante ressentie envers le président et du sentiment qu'il était nécessaire de contester son action sur tous les fronts possibles. La Résistance défend à la fois des valeurs politiques (multiculturalisme, inclusion, égalité), des mesures concrètes (protection de l'environnement, contrôle des armes) et des populations marginalisées (femmes, immigrés, minorités). Des liens se forgent entre ses diverses composantes : ces liens sont dits « intersectionnels » (4) quand des citoyens conscients de leur situation privilégiée mettent leur espace de parole à la disposition de populations défavorisées dans les luttes que celles-ci menaient jusqu'alors loin de l'attention médiatique (5).



La Résistance est un mouvement fluide, sans leadership central. Bien sûr, de nombreux élus démocrates s'affilient aux causes qu'elle défend et participent à ses manifestations publiques. Qui peut oublier, par exemple, l'image de John Lewis, 78 ans, membre du Congrès originaire de Géorgie et leader du mouvement des droits civiques dans les années 1960 avec Martin Luther King, défilant en mars 2018 aux côtés de lycéens survivants d'une fusillade pour réclamer le contrôle des armes ? Il reste que cette Résistance n'est en aucun cas pilotée par le parti démocrate. Il est fréquent que des appels à manifester soient lancés par des personnes jusqu'alors dénuées de la moindre culture militante. La Résistance, répétons-le, est un ensemble d'actions isolées dont la somme finit par avoir une réelle importance politique : les manifestations contre l'interdiction de voyager édictée à l'encontre des ressortissants de sept pays majoritairement musulmans dans des aéroports américains en janvier 2017 (6) ou la grève des chauffeurs de taxi new-yorkais pour soutenir les immigrés (7) sont deux exemples de ce mouvement dont il est toujours difficile de mesurer à la fois l'ampleur et l'évolution.



Dans ce cadre mouvant, il arrive régulièrement que des actions spontanées soient suivies d'un appel à un ralliement plus vaste qui aboutit, au bout du compte, à la structuration politique de la cause défendue. Un exemple majeur est celui de la « Women's March » organisée pour protester contre la personne et l'idéologie de Donald Trump. Le 20 janvier 2017, entre 300 000 et 600 000 soutiens du nouveau chef de l'État (8) s'étaient massés au Mall à Washington (9) pour assister à son investiture. Le lendemain, une contre-manifestation pacifique mondiale - qui a commencé par un appel d'une grand-mère hawaïenne lancé sur Facebook - a eu lieu en réaction au rassemblement trumpiste. Cette Women's March, appelée ainsi pour « envoyer au nouveau gouvernement, lors de son premier jour au pouvoir, le message que les droits des femmes sont des droits de l'homme » (10), a donné une première indication de l'étendue et du sérieux de l'opposition : on a recensé pas moins de 2,6 millions de participants à 673 défilés organisés dans 32 pays, y compris dans chacun des 50 États fédéraux américains (11). Aux États-Unis, cette mobilisation aurait concerné entre 3 et 5 millions de personnes, soit 1 à 1,6 % de la population américaine (12). En janvier 2018, la deuxième édition de la manifestation a réuni 1,5 million de personnes (13). Après la réussite fulgurante de 2017, la « Women's March » a donné naissance à une structure formelle, « March On ». Cet organisme, dirigé uniquement par des femmes, oeuvre pour augmenter la place des femmes en politique. Résumons : un mouvement de colère a pris une ampleur mondiale pendant une journée avant d'engendrer un véritable cadre officiel destiné à promouvoir la présence des femmes dans les coulisses du pouvoir.



La « March for Our Lives » fournit une autre illustration de la capacité des citoyens à exprimer leur insatisfaction à travers plusieurs canaux et avec un impact considérable. Ici, c'est l'impuissance du pouvoir exécutif à juguler la violence par armes à feu qui a suscité l'ire des contestataires. Le mouvement a été piloté par des lycéens, des mineurs donc, scolarisés pour la plupart au lycée Marjory Stoneman Douglas à Parkland, Floride, qui a été le théâtre, en février 2018, d'une fusillade de six minutes pendant laquelle 17 élèves ont été assassinés. Au lieu de s'enfermer dans le silence du deuil et de se contenter des condoléances des élus, les survivants ont rapidement fait entendre leur voix de militants anti-armes d'un nouveau genre - des enfants ayant subi un drame dû à la défaillance des adultes. Ils ont utilisé leur maîtrise des outils numériques, leur éloquence et leur émotion pour maintenir une pression constante sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels. Le point focal de leur colère : l'absence de lois sur le contrôle des armes. 



Ce groupe - dont le visage public le plus reconnaissable est devenu celui de l'Américaine d'origine cubaine Emma Gonzalez - a méthodiquement appelé au changement, refusant de se taire, enjoignant l'Amérique et ses leaders à mettre leurs actes en conformité avec leur conscience et leur morale. Ce faisant, les étudiants de Parkland ont activé un sentiment d'exaspération nationale largement partagé dans le pays sur le sujet des armes. En l'espace d'un mois environ, ces adolescents ont organisé une « March for Our Lives » dont ils étaient les seuls « speakers », qui a su rassembler un million de personnes à Washington et des centaines de milliers ailleurs dans le pays et dans le monde. Ces jeunes qui se sont emparés de la tribune se sont fait remarquer par leur conviction, leur diversité et leur clarté d'esprit malgré la grande souffrance qu'ils venaient de vivre. Mieux : ces lycéens de Floride ont certes saisi la parole mais ils ont également su la partager avec de jeunes Noirs, des hispaniques et d'autres enfants issus des minorités qui subissent quotidiennement la violence endémique des quartiers pauvres et vers lesquels le regard public ne se tourne que très rarement. Les adolescents à la tête de cette mobilisation de masse n'ont cessé de déployer leur énergie pour faire passer le message que les jeunes se rendraient aux urnes dès les élections de mi-mandat, en novembre 2018, et voteraient contre tous ceux qui s'opposent à une réforme des lois en matière de contrôle des armes. Ils ont été très clairs sur un autre point : l'avenir leur appartient désormais et ils ont conscience du pouvoir qu'ils détiennent (14).



Un certain nombre d'organisations plus anciennes, actives bien avant l'arrivée de Donald Trump à la présidence, récoltent aujourd'hui les fruits du réveil protestataire en cours. Emily's List, créée en 1985, vise à inciter les femmes à s'engager dans le combat politique. Cette organisation propose des accompagnements spécifiques et logistiques, des conseils d'experts en matière de campagne électorale, des équipes pour mener ces campagnes, des formations, des financements... Dans les dix mois précédant l'élection de 2016, environ 1 000 femmes avaient contacté Emily's List pour explorer la possibilité de se porter candidates à une élection ; dans les douze mois suivant l'élection, ce chiffre est brusquement passé à 22 000 (15), comme si l'engagement populaire et polymorphe à l'oeuvre avait ranimé la volonté de mener une action politique plus structurée.



Au-delà des révoltes qui se lèvent, il est frappant de constater à quel point la victoire de M. Trump a ouvert un désir de protester, de s'exprimer au moins, au sein même de l'Amérique ordinaire. La Résistance, massive et pacifique, a su inclure et affilier. On retrouve désormais en son sein des organisations déjà bien installées dans le paysage, des débutants dans l'engagement militant et politique, des coalitions ad hoc et, de plus en plus, le soutien public des élus. Le débat ouvert sur le « privilège de la peau blanche », sur le racisme institutionnel ou sur les inégalités hommes-femmes semble indiquer que, malgré les divisions profondes qui marquent encore le tissu américain, la Résistance et la génération Millennial ainsi que leurs alliés ont imposé un véritable dialogue socio-politique et le changement concret qui l'accompagne sur des sujets souvent tabous et relégués jusque-là dans l'ombre propice du discours public. 



 



L'horizon des élections de mi-mandat de 2018.



Un parti à réinventer : nouvelle donne, nouvelle stratégie



 



On l'a dit : la Résistance est officiellement déconnectée d'un parti démocrate qui cherche tout de même à faire valoir les valeurs et les idées qu'il a en commun avec ce mouvement protéiforme. Mais il ne suffit pas que les Démocrates cherchent artificiellement à « s'agrafer » à la puissante volonté citoyenne de la société civile. Il faudrait qu'ils parviennent à se positionner comme l'unique acteur capable d'incarner sa colère et ses espoirs, et de les porter jusqu'au pouvoir. Le parti démocrate vit un moment décisif de son histoire. Se pose tout d'abord à son leadership cette question centrale : quel message faut-il élaborer à l'attention de l'électorat populaire blanc qui a offert la présidentielle à Donald Trump ? La réponse n'est pas unanime au sein du parti. Certains, comme l'ancien vice-président Joe Biden, ont reproché, parfois vivement, aux Démocrates d'avoir abandonné l'électeur « col-bleu » en promouvant un programme trop déconnecté de l'Amérique profonde. Et M. Biden d'appeler à une stratégie visant à reconquérir cette partie de la population. 



D'autres Démocrates, n'appartenant pas à la direction du parti, ne partagent pas cette analyse. À leurs yeux, le parti a beaucoup fait pour les classes populaires en général, y compris pour les Blancs pauvres. Pour démentir l'idée que la gauche aurait tourné le dos aux populations défavorisées, ils rappellent ce qu'a été la prospérité du pays sous les présidences démocrates (un surplus budgétaire et une situation économique robuste sous Bill Clinton, un plan de sauvetage ambitieux au moment de la crise de 2008 et une relance de l'économie sous Barack Obama) et soulignent que la politique économique proposée par Hillary Clinton était la plus progressiste depuis plus d'une génération. Sans oublier que son plan destiné à réduire la pauvreté allait plus loin que ceux de ses prédécesseurs démocrates dans la course à la Maison-Blanche. Dès lors, expliquent les supporters de Mme Clinton, si le candidat républicain a réussi à attirer les Blancs démunis, c'est uniquement parce qu'il a su les convaincre que des minorités non méritantes avaient pris ce qui devrait appartenir aux « vrais » Américains. Consciente que les minorités sont de toute façon très largement acquises à la gauche, la droite a pu se permettre de les négliger, voire d'adopter une posture hostile à leur égard, et de concentrer son discours sur ces fameux travailleurs blancs. Selon les Démocrates, Donald Trump a vendu à ces derniers un discours faux et réducteur qui instrumentalisait leurs crispations, notamment autour de la question raciale. Le parti démocrate n'a donc pas à se reprocher d'avoir insuffisamment agi en leur faveur ; il ne doit ni nier ses valeurs d'inclusion et de respect, ni changer son approche à leur égard, seulement rendre son message plus audible.



Les Démocrates se retrouvent face à un choix stratégique. S'ils décident de chercher en priorité à regagner le vote blanc populaire, ils n'ont pas le droit à l'erreur - il ne faudrait pas qu'en « draguant » les Blancs ils perdent les minorités qui leur offrent régulièrement des victoires, parfois très improbables. À titre d'exemple, en décembre 2017, dans la course au poste de sénateur fédéral de l'État de l'Alabama, le candidat démocrate Doug Jones était opposé au Républicain Roy Moore. Ce dernier - alors même qu'il était accusé d'agressions sexuelles contre plusieurs femmes mineures à l'époque des faits - était favori, soutenu publiquement par le président des États-Unis et le parti républicain. La victoire démocrate était loin d'être assurée dans cet État qui n'avait pas envoyé un candidat de gauche au Sénat depuis plus d'une génération. Pourtant, Doug Jones l'a emporté, en grande partie grâce à la mobilisation des femmes - une mobilisation qui s'explique sans doute en bonne partie par les accusations visant M. Moore (16). Un épisode qui rappelle aux Démocrates que, quand ils cherchent à attirer le vote des Blancs « oubliés », ils doivent également ne pas trahir la confiance de ces femmes. Elles ont répondu à l'appel, comment répondre au leur ? Une tentative de séduction du vote blanc populaire est-elle compatible avec les attentes des minorités si souvent prises pour cible dans le discours du président élu par la classe ouvrière blanche ?



Qui, demain, pour porter l'espoir démocrate ?



En dépit de ses atermoiements, le parti démocrate est aujourd'hui la seule vraie force politique d'opposition crédible. Il reste que les Républicains contrôlent à l'heure actuelle les deux chambres du Congrès ainsi que la Maison-Blanche, ce qui réduit le nombre de mécanismes à la disposition des Démocrates pour résister aux propositions de loi du président. La gauche peut certes perturber l'agenda de M. Trump et utiliser les outils législatifs pour bloquer, au moins en partie, l'action présidentielle ; mais, pour changer véritablement la donne, il lui faudra gagner des sièges, à l'échelle nationale (à la Chambre des représentants ou au Sénat) mais, aussi, dans les circonscriptions locales. Ce qui suppose à la fois l'élaboration d'une stratégie globale et un ajustement aux réalités spécifiques de chaque circonscription.



Les résultats des élections locales de novembre 2017 ont proposé aux Démocrates une première lecture positive du paysage post-présidentiel. Il semblait émerger à travers tout le pays un refus de la vision trumpienne. Les électeurs ont fait confiance à des candidats de profils nouveaux pour incarner et défendre leurs valeurs et leurs espoirs. En Virginie - État « swing » en raison de sa diversité démographique et idéologique -, pour la première fois une femme transgenre a été élue à la Chambre des représentants de l'État ; et cela, face à un candidat républicain auteur d'une loi contre les personnes transgenres. Autre première : deux femmes d'origine hispanique ont été élues à l'Assemblée générale de l'État. Kathy Tran, d'origine vietnamienne, est devenue non seulement la première femme d'origine asiatique à accéder à la Chambre des représentants de Virginie, mais aussi la première réfugiée élue dans tout le pays. D'autres « premières fois » sont venues bouleverser la scène politique. Le premier maire noir de l'histoire de l'État du Montana, lui aussi un réfugié (du Liberia), a été désigné par les urnes dans la ville d'Helena. Dans la course pour la mairie de Charlotte, en Caroline du Nord, les électeurs ont élu une femme noire. Les habitants de Hoboken, dans le New Jersey, ont quant à eux choisi pour la première fois un maire d'origine sikh. Des femmes transgenres ont également remporté leurs combats électoraux en Californie, en Pennsylvanie et dans le Minnesota (17).



Plus récemment, en mai 2018, lors des élections primaires en vue des midterms de novembre 2018, d'autres surprises se sont produites chez les Démocrates où de nouveaux visages ont gagné face aux candidats de l'establishment. En Géorgie, État connu pour son conservatisme, Stacey Abrams a remporté l'investiture démocrate dans sa course au poste de gouverneur : elle est la première femme noire à gagner cette nomination. En cas de victoire en novembre prochain, elle deviendrait la première femme noire gouverneure dans l'histoire du pays. Ailleurs, à Dallas (Texas), l'ancienne shérif Lupe Valdez est devenue la première candidate à la fois hispanique et homosexuelle à remporter l'investiture pour le poste de gouverneur dans cet État. Enfin, dans le Kentucky, milieu conservateur, Amy McGrath, ancienne pilote de chasse dans les Marines, est devenue la candidate démocrate à la Chambre des représentants, battant largement un adversaire soutenu par l'establishment du parti. Cette vague de changements se ressent partout : jamais autant de femmes ne se sont présentées simultanément au Sénat et à la Chambre des représentants. Environ 40 % des nominés démocrates à la Chambre des représentants sont des femmes (contre 10 % chez les Républicains) (18).



Ces résultats illustrent à la fois le rejet de Donald Trump, nous l'avons dit, et une ouverture sociale inattendue, y compris dans des territoires conservateurs. La présence de M. Trump à la Maison-Blanche offre au parti démocrate l'occasion inespérée de fédérer une opposition large et déterminée. À condition, bien sûr, de convaincre ses électeurs qu'il est à même de satisfaire leurs demandes sur un grand nombre de sujets : les armes, l'immigration, la brutalité policière raciale, les interventions militaires et, bien sûr, la stagnation socio-économique (19).



La reconquête de l'Amérique et la « Fifty-State Strategy » (20)



Quels leaders démocrates pourraient incarner l'avenir ? Qui saura entendre et, surtout, répondre aux aspirations s'exprimant partout ? La génération des septuagénaires - Joe Biden (21), Nancy Pelosi (22), Bernie Sanders (23), sans oublier Elizabeth Warren (24) - tient encore les rênes du pouvoir au sein du parti (25). Ils sont les acteurs phares de la gauche mais, quelles que soient leurs qualités, ils cristallisent des aigreurs liées à leur longévité et à leur participation à des décennies de batailles partisanes. Sauront-ils trouver leur juste place pour mener le combat tout en laissant émerger de nouveaux visages ? Sauront-ils s'effacer derrière une nouvelle génération qui a besoin d'affirmer ses ambitions ?



Les élections de mi-mandat de novembre 2018 seront une première occasion de vérifier l'existence d'une force politique démocrate susceptible de regagner le contrôle d'une partie de la branche législative tout en convainquant le peuple américain de rejeter le président et sa formation. Les victoires inattendues évoquées précédemment (Alabama, Virginie) incitent un grand nombre de Démocrates à l'optimisme.



À l'échelle nationale, pour reprendre le contrôle de la Chambre des représentants (435 sièges), les Démocrates devront conserver les 194 sièges dont ils disposent à ce jour et faire basculer au moins 24 sièges détenus par les Républicains, qui en détiennent 235 (6 sièges sont actuellement vacants). Ils ont décidé de se montrer agressifs et de tenter de s'imposer sur tous les terrains, y compris dans des zones traditionnellement hostiles à la gauche. C'est ainsi, par exemple, qu'il y aura un candidat démocrate dans toutes les circonscriptions de l'Alabama (26). Les Démocrates espèrent être compétitifs même dans ce bastion républicain qu'est le Texas, particulièrement dans quelques grandes villes dont certaines ont été remportées par Hillary Clinton en 2016 (27). Quant au Sénat, seuls 35 sièges sur 100 y seront renouvelés cette année, dont 26 sont déjà sous contrôle démocrate, et le parti républicain devrait y maintenir la légère majorité dont il dispose (51 sièges contre 47 pour les Démocrates et deux indépendants).



Les leaders démocrates ont compris que critiquer Donald Trump ne suffira pas pour reconquérir le pays au mois de novembre. Charles Schumer, sénateur de l'État de New York, exhorte ainsi son parti à réfléchir à une politique économique crédible, aux solutions à proposer aux étudiants surendettés, à la façon de permettre à davantage de parents de bénéficier d'options bon marché de garde d'enfants ou encore à l'amélioration de l'accès à Internet dans les zones rurales (28).



Face à un parti démocrate qui se relève, les premières indications font apparaître une stratégie républicaine consistante : attiser les tensions culturelles et sociétales, notamment autour de la place des minorités dans la société, tout en proposant une lecture optimiste de l'évolution qu'a connue l'économie sous Donald Trump. La droite insistera surtout sur les bénéfices attendus de la réforme fiscale en termes de croissance et d'emploi ; signe de l'importance du scrutin, les frères Koch (29) viennent de dégager un fonds de 400 millions de dollars destiné à financer les candidats républicains à ces midterms, dont 20 millions de dollars rien que pour une campagne visant à chanter les louanges de la loi sur les impôts votée en décembre 2017 (30).



 



En guise de conclusion : sur la route de 2020



 



La bataille pour les midterms est en cours et les étoiles montantes du parti démocrate se positionnent de plus en plus nettement sur la scène nationale. Une jeune génération - parfois directement issue de la Résistance - s'affirme au fil des mois et se démarque par ses prises de position sur les sujets d'actualité les plus pressants pour les Américains - en particulier, pour les Millennials.



Bien que de nombreux nouveaux visages se soient fait connaître par l'Amérique, il convient de s'intéresser tout particulièrement à quatre sénateurs qui brillent sous les projecteurs et dont l'avenir en politique paraît très prometteur.



Cory Booker (sénateur du New Jersey, 49 ans) utilise sa visibilité pour exiger régulièrement une réforme du système de justice criminelle qui défavorise la communauté afro-américaine, en particulier les hommes noirs. Il milite également pour les droits des LGBT, pour la discrimination positive et pour une augmentation des revenus minimaux (« minimum wage »).



Kirsten Gillibrand (sénatrice de New York, 51 ans) a succédé à ce poste à Hillary Clinton qui fut son mentor. Elle travaille depuis des années sur la lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes ; un volet important de son travail est d'attirer l'attention sur le cas des femmes militaires victimes d'agression. Elle a pris une posture de leader à l'occasion du mouvement #MeToo en ralliant des sénatrices démocrates pour appeler à la démission d'Al Franken, sénateur démocrate du Minnesota, accusé de harcèlement sexuel. Ce qui l'a d'ailleurs conduite à affirmer que Bill Clinton aurait dû démissionner de la présidence pendant l'affaire Lewinsky.



Kamala Harris (sénatrice de Californie, 53 ans) connaît une popularité et une visibilité élevées malgré son arrivée récente sur la scène politique nationale. Ancienne procureure générale de l'État de Californie, elle est la deuxième femme noire élue au Sénat (la première, Carol Moseley Braun, de l'Illinois, a effectué un mandat de 1993 à 1999). Elle incarne un grand nombre des valeurs progressistes des électeurs démocrates concernant le changement climatique, les droits des femmes, la représentation des minorités et la restriction du port d'armes. Elle s'est récemment démarquée sur la question de l'immigration en votant contre son propre parti sur une proposition de loi qu'elle estimait insuffisamment protectrice des enfants des immigrés clandestins. Par ailleurs, K. Harris a fait parler d'elle lors des auditions de confirmation des nominés de Donald Trump au gouvernement, notamment par ses séquences d'interrogation très exigeantes, en écho à sa carrière précédente.



Enfin, Chris Murphy (sénateur du Connecticut, 44 ans) mène campagne contre les armes depuis son élection au Sénat en 2012. Il a été élu quelques semaines avant la fusillade qui a endeuillé l'école élémentaire Sandy Hook à Newtown (Connecticut) : 26 morts, dont 20 enfants. Cet événement l'a poussé à devenir l'une des voix les plus pugnaces des adversaires du port d'armes. Il se consacre aussi aux questions d'assurance-maladie et de santé mentale. Murphy cherche également, depuis quelques mois, à proposer une « autre vision » de la politique étrangère afin de conforter, pour l'avenir, sa stature nationale.



Le parti démocrate a un ensemble d'atouts à sa disposition pour trouver la recette du succès électoral dans les années à venir. Le premier de ces atouts, nous l'avons vu, est la Résistance. Celle-ci défend des valeurs et des idéaux liés à l'histoire des luttes du parti et, lorsqu'elle se mobilise, vote démocrate. Deuxième atout majeur : un président particulièrement polarisant et contesté. Enfin, le parti peut compter sur un soutien fidèle des minorités. Ses étoiles montantes incarnent les préférences politiques d'un grand nombre d'Américains et reflètent de plus en plus la diversité du pays. En bref, ce parti que l'on a cru en voie d'implosion en novembre 2016 a de bonnes chances d'ouvrir, dans les mois et les années à venir, une nouvelle ère démocrate... La balle est dans son camp.



ltra-conservatrices.

Notes :


(1) La génération numériquement la plus importante dans l'histoire du pays. Elle est composée majoritairement de représentants de minorités ethniques. 11 % des Millennials ont au moins un parent né en dehors des États-Unis (contre 5 % pour les Baby Boomers).



(2) Nés entre 1946 et 1964.



(3) Le parti républicain semble avoir clairement choisi son camp, celui de l'Amérique de la classe ouvrière blanche. Il développe une vision révolue de la puissance et de la grandeur américaines qui est incompatible avec les préférences de la génération des Millennials et des jeunes nés après eux. 



(4) Un concept forgé par Kimberlé Crenshaw pour évoquer les multiples discriminations que peut vivre une seule personne. Par exemple, une femme noire est l'objet de discrimination à la fois pour son sexe et pour la couleur de sa peau. 



(5) Lors de la March for Our Lives, le 24 mars 2018, les organisateurs - des lycéens d'un milieu aisé ayant survécu à une fusillade - ont mis l'accent sur les jeunes Noirs des communautés urbaines défavorisées qui sont plus régulièrement victimes de violences par armes à feu et qui font rarement la une des journaux.



(6) Lauren Gambino et al., « Thousands protest against Trump travel ban in cities and airports nationwide », The Guardian, 30 janvier 2017.



(7) Siobhan Fenton, « New York taxi drivers strike in protest at Donald Trump's Muslim travel ban », The Independent, 29 janvier 2017.



(8) À comparer aux 1,8 million de personnes venues assister à l'investiture de B. Obama en 2009. Sarah Frostenson, « A crowd scientist says Trump's inaugural attendance was pretty average », Vox.com, 24 janvier 2017.



(9) Le « Mall » est un large espace vert devant le Washington Monument qui est un lieu de grands rassemblements populaires.



(10) Sophie Tatum, « Women's march on Washington : what you need to know », CNN.com, 17 janvier 2017. Cette phrase fait référence au discours de H. Clinton à Pékin en 1995 lors de la Quatrième conférence mondiale sur les femmes de l'ONU, lorsqu'elle a dit : « Les droits de l'homme sont les droits des femmes et les droits des femmes sont des droits de l'homme, une fois pour toutes. »



(11) Heidi M. Przybyla et Fredreka Schouten, « At 2.6 million strong, Women's Marches crush expectations », USA Today, 21 janvier 2017.



(12) Erica Chenoweth et Jeremy Pressman, « This is what we learned by counting the women's marches », The Washington Post, 7 février 2017.



(13) Hannah Golden, « How Big Were the 2018 Women's Marches? », EliteDaily, janvier 2018. 



(14) La petite-fille de Martin Luther King, Jr., 9 ans, a pris la parole, ainsi qu'une autre jeune fille de 11 ans.



(15) Michael Tackett, « Women Line Up to Run for Office, Harnessing Their Outrage », The New York Times, 4 décembre 2017.



(16) Chandelis Duster, « Why black women voters showed up for Doug Jones », NBC News, 14 décembre 2017.



(17) Ella Nillsen, « 2017 election : the women, people of color, and LGBTQ candidates who made history », Vox.com, 8 novembre 2017 ; Brian Naylor, « Election Day Results Brought Many Firsts for Diverse Candidates Nationwide », National Public Radio, 8 novembre 2017.



(18) Ella Nilsen, « Democratic women running for office are overperforming in 2018, in one chart », Vox, 5 juin 2018.



(19) La stagnation et la chute des salaires ont un impact majeur sur les classes ouvrières et moyennes. À titre d'exemple, un homme de 27 ans gagne, en 2013, 30 % de moins que ce que gagnait un homme de 27 ans en 1969. La progression salariale sur le temps d'une carrière ne s'applique qu'à l'échelon le plus haut de la distribution des revenus (Max Ehrenfreund, « Wages have stagnated in the US. Here's why », World Economic Forum, 12 mai 2017). Par ailleurs, à l'heure actuelle, la moitié des emplois aux États-Unis sont rémunérés moins de 37 000 dollars par an, et un quart moins de 23 000 (Tracie McMillan, « What do we think poverty looks like ? », The New York Times, 8 juillet 2017).



(20) Stratégie qui consiste à concourir dans l'ensemble des cinquante États, et pas seulement dans les endroits propices à une victoire démocrate.



(21) Joseph Biden fut vice-président sous B. Obama et sénateur fédéral du Delaware.



(22) Nancy Pelosi, 78 ans, est députée de Californie depuis 1987. Elle a été élue première présidente de la Chambre des représentants en 2007 et, à la suite de la défaite des Démocrates lors des élections de mi-mandat de 2010, est devenue chef du groupe, poste qu'elle occupe toujours.



(23) Bernie Sanders, 75 ans, candidat à l'investiture démocrate pour l'élection présidentielle de 2016, est sénateur du Vermont depuis 2007.



(24) Elizabeth Warren, 69 ans, siège depuis 2013 au Sénat des États-Unis pour le Massachusetts. Elle est l'une des principales représentantes de l'aile la plus à gauche du parti démocrate.



(25) Pour l'instant, Barack Obama maintient un profil bas et ne cherche pas à jouer un rôle de premier plan dans son parti. Le couple Clinton s'est également retiré de la vie politique. Mme Clinton semble privilégier des activités privées, même si elle s'exprime, à l'occasion, sur la politique de l'administration Trump. Son mari a publié en 2018 un roman coécrit avec l'écrivain James Patterson. Dans le contexte du mouvement #MeToo, il lui est régulièrement demandé de s'expliquer de nouveau sur son comportement dans l'affaire Lewinsky.



(26) Alex Seitz-Wald, « Democrats expand battleground, target 101 seats », NBC News, 8 février 2018.



(27) Abby Livingston, « Democrats make Texas central to 2018 midterms strategy », The Texas Tribune, 30 janvier 2018.



(28) Jacob Pramuk, « Schumer : Democrats can't just run against Trump », CNBC, 12 février 2018.



(29) Les frères Koch sont issus d'une famille d'industriels américains dont l'entreprise, Koch Industries, est la deuxième plus grande société non cotée des États-Unis. Leur fortune provient de leurs activités dans le secteur pétrolier. Les frères sont en particulier connus pour financer plusieurs organisations libertariennes et u



(30) Pramuk, op.cit.