Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
Après les Castro, la liberté ?
Article de Miguel Sales Figueroa
Ancien prisonnier politique cubain pendant huit ans. Vit en exil en Espagne. Ancien haut fonctionnai
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Le 19 avril 2018, un obscur bureaucrate de 57 ans, Miguel Díaz-Canel, a été nommé « président du Conseil d'État et du Conseil des ministres » de Cuba (c'est-à-dire chef de l'exécutif) par le général Raúl Castro. Dans son discours d'investiture devant l'Assemblée du pouvoir populaire (le Parlement monocaméral), il s'est empressé d'annoncer qu'il assurerait la continuité du régime de parti unique et d'économie d'État en vigueur sur l'île depuis soixante ans, avant d'insister sur le fait que Castro, 86 ans, continuerait de diriger le pays en tant que secrétaire général du Parti communiste (PCC), poste qu'il a décidé de conserver jusqu'en 2021.



« J'assume la responsabilité pour laquelle j'ai été élu, déclara Díaz-Canel, avec la conviction que nous, Cubains, serons fidèles à l'héritage du commandant en chef Fidel Castro Ruiz, leader historique de la Révolution cubaine, et à l'exemple du général de l'armée Raúl Castro Ruiz, actuel leader du processus révolutionnaire. » Et d'ajouter, en faisant tacitement référence aux espoirs de pluralisme politique que certains avaient pu caresser : « Il est pour nous très clair que seul le Parti communiste garantit l'unité de la nation et de son peuple. » Enfin, il réitéra l'évidence que toute l'assistance espérait entendre : « J'affirme que le général de l'armée [Raúl Castro] pilotera les décisions les plus importantes pour le présent et le futur de la nation » (1).



Cette triple profession de foi - envers les idées de feu Fidel Castro, le leadership « dans l'ombre » de son frère cadet et l'hégémonie du Parti communiste - mettait momentanément fin à toutes les spéculations sur l'autonomie future du nouveau président. Díaz-Canel n'assumait pas la magistrature suprême avec l'intention de prendre des décisions fondamentales, ce qui correspondrait au poste qu'il occupe, mais avec celle d'exécuter les ordres émis par le premier secrétaire du PCC, entité à laquelle l'article 5 de la Constitution cubaine attribue le rôle exclusif de « force dirigeante supérieure de la société et de l'État, qui organise et oriente les efforts communs vers les hautes finalités que sont la construction du socialisme et la marche vers une société communiste » (2). 



La langue de bois enkystée dans la Constitution cubaine donne un ton encore plus surréaliste à la cérémonie. Car, en réalité, le gouvernement cubain a abandonné depuis de longues années la construction du socialisme et la marche vers la société communiste au profit d'une restructuration économique régie par les normes du marché international, sous le contrôle d'ex-généraux et de fonctionnaires reconvertis en capitaines d'industrie. Tous les secteurs rentables du pays - du tourisme au nickel en passant par la vente de tabac, les biotechnologies et les revenus générés par les Cubains travaillant à l'étranger - sont aux mains de cette nouvelle classe patronale, comparable à la « bolibourgeoisie » qui s'est développée au Venezuela sous le régime d'Hugo Chávez.



Il semblerait que la nouvelle Constitution que le gouvernement est en train d'élaborer reconnaîtra ces changements et laissera la porte ouverte à d'autres évolutions dans le domaine économique. Mais le dessein de ses rédacteurs, au moins pour l'instant, est de maintenir le système politique afin de préserver sine die le monopole du PCC. Voici comment Díaz-Canel l'explique quelques jours plus tard, lors de la présentation de la commission chargée de rédiger le document : « Le texte de la nouvelle Constitution prendra en compte les principes humanistes et de justice sociale qui configurent notre système politique et considérera l'irrévocabilité du système socialiste, adopté par notre peuple souverain, comme un pilier inamovible ; il ratifiera, aujourd'hui plus que jamais, l'unité nationale et le rôle du Parti communiste de Cuba comme avant-garde organisée et force dirigeante supérieure de la société et de l'État » (3).



 



Mais qui est Miguel Díaz-Canel Bermúdez ?



 



D'après les informations fournies par la presse cubaine, Díaz-Canel a été à 22 ans, en 1982, diplômé en ingénierie électronique d'une université de province. En réalité, il s'agit d'un diplôme à la valeur douteuse, délivré par une université de bas niveau (4).



Après un passage fugace par l'enseignement, il s'est entièrement consacré à la politique, d'abord à l'Union des jeunes communistes puis au sein du Parti.



Le nouveau chef de l'État a été ministre de l'Éducation supérieure (2009-2010) et vice-président (2013-2018). Il avait auparavant occupé le poste de premier secrétaire du PCC des provinces de Villa Clara (1994-2003) et de Holguín (2003-2009). Ce qui est clair, c'est que sa formation intellectuelle est plutôt faible, comme on le ressent à l'écoute de ses discours. En un mot, Díaz-Canel est un apparatchik classique issu de ce que l'on pourrait appeler la frange civile du régime - si la distinction entre civil et militaire avait le moindre sens au sein du socialisme cubain.



Dans les mois qui ont précédé sa désignation, les organes de propagande du gouvernement ont publié des articles et des entretiens où le candidat présumé apparaissait comme un fonctionnaire compétent et « proche du peuple », un bureaucrate jeune qui, pendant la « période spéciale » (5), se déplaçait à vélo dans la ville de Santa Clara, notait les doléances des habitants et écoutait de la musique étrangère - activités, semble-t-il, assez insolites pour un haut dignitaire du PCC. Qui plus est, signe inédit d'iconoclasme, il n'hésitait pas à se montrer en public en compagnie de son épouse.



Mais cette image d'homme libéral et rénovateur contraste avec ses déclarations récentes, dignes de l'orthodoxie léniniste la plus stricte. En 2017, alors qu'il occupait déjà la vice-présidence et que son nom commençait à circuler en tant que futur président, Díaz-Canel a connu une certaine notoriété en raison d'une vidéo divulguée depuis Cuba dans laquelle il discréditait les opposants, prônait la fermeture de leurs blogs et des autres médias indépendants, et qualifiait les ambassades européennes de têtes de pont de la subversion contre-révolutionnaire (6).



Raúl Castro révèle, lors de la cérémonie d'investiture, l'explication de l'ascension de Díaz-Canel au sein de l'équipe d'octogénaires qui détient toujours le pouvoir à Cuba : « Le camarade Díaz-Canel n'est pas un choix fait sur un coup de tête. Il a démontré, au fil des ans, sa capacité de travail, sa solidité idéologique et son engagement envers la Révolution. Sa progression n'est pas le fruit de la précipitation. Son cas est différent d'autres cas pour lesquels nous avons fait l'erreur d'accélérer le processus » (7).



Les « autres » en question sont les jeunes dirigeants promus ces dernières décennies au sein de l'appareil gouvernemental mais qui se sont montrés trop impatients ou trop indépendants et ont fini destitués par Fidel ou par Raúl Castro, avec l'aval de son frère. Les cas les plus célèbres sont ceux de Carlos Lage, de Roberto Robaina et de Felipe Pérez Roque. Les deux derniers, ministres des Affaires étrangères et hauts fonctionnaires du PCC, ont été limogés respectivement en 1999 et 2009. C'est également en 2009 qu'est tombé le médecin Lage, vice-président du Conseil d'État et l'un des favoris des pronostics sur la succession. Fidel Castro l'a expliqué ainsi dans un article de presse : « Le miel du pouvoir, obtenu sans qu'ils aient réalisé le moindre sacrifice, a réveillé chez eux des ambitions qui les ont menés à une attitude indigne. L'ennemi extérieur s'est bercé d'illusions avec eux » (8). Les vraies raisons des destitutions semblent être les critiques que ces « défenestrés » exprimaient, en privé, vis-à-vis des « dirigeants historiques » du gouvernement, dans des conversations que la police politique avait enregistrées et transmises aux plus hautes instances.



Comme l'a souligné Raúl Castro, Díaz-Canel est pratiquement le seul survivant de cette douzaine de jeunes espoirs que les dirigeants cubains avaient préparés pour incarner la relève générationnelle. Le nouveau président est donc doté des vertus qui lui ont permis de gagner la confiance de ses chefs : il fait preuve d'une obéissance sans faille, il répète avec ponctualité les consignes et les lieux communs de la vulgate castriste et il ne montre jamais la moindre indépendance d'esprit qui puisse mettre en danger ses perspectives politiques. Surtout, il a su rester à l'écart des « miels du pouvoir » dont l'usurpation irrite tant la famille Castro, qui considère qu'elle est la seule apicultrice légitime de l'île.



L'ascension de Díaz-Canel jusqu'au sommet du pouvoir politique à Cuba pourrait atteindre son point culminant en 2021, après la retraite définitive de Raúl Castro, à 90 ans, et son abandon des postes de premier secrétaire du PCC et de chef de facto des Forces armées (même si cette fonction revient, d'après la Constitution, au président du Conseil d'État, donc aujourd'hui à Díaz-Canel). En clôturant la séance d'investiture du nouveau mandataire, Castro affirma que tout était prêt pour que « quand je viendrai à manquer, [Díaz-Canel] puisse aussi assumer la responsabilité de premier secrétaire du Parti ».



Pour que la nature subalterne de la nomination soit bien claire, Castro n'a pas seulement annoncé la désignation future de Díaz-Canel à la tête du Parti ; il a aussi présenté en détail l'action que celui-ci devra mener au cours des dix prochaines années avant d'abandonner le pouvoir. « Il doit effectuer ses deux mandats, de cinq ans chacun (...) ; quand il aura accompli ses mandats, s'il travaille bien et si les organes du PCC et du gouvernement l'approuvent, il devra se maintenir, comme nous le faisons aujourd'hui à ses côtés, et rester premier secrétaire durant les trois années qui mèneront au prochain congrès du PCC pour préparer sa succession. » D'ici à 2021, Díaz-Canel exercera donc sa fonction sous la stricte vigilance du PCC et il est peu probable qu'il puisse conduire des politiques libérales, à supposer qu'il en ait l'intention (9).



L'allocution décousue de Castro et le lamentable spectacle de l'investiture de son protégé, avec le vote unanime d'un Parlement aux ordres, qui n'est en session que quatre jours par an, semblent illustrer une réflexion célèbre de Guy Sorman dans Sortir du socialisme : « Lorsque le chef n'est pas charismatique, les régimes socialistes théâtralisent n'importe quel sous-chef, comme ce fut souvent le cas en Europe centrale. Et lorsqu'il n'y a plus de chef du tout, le système socialiste se défait. Sans culte de la personnalité, le socialisme n'a plus qu'une durée de vie limitée » (10).



Une stratégie « guépardienne »



Pour Raúl Castro, la stratégie que devra appliquer Díaz-Canel « nous permettra de poursuivre la mise à jour de notre modèle économique et social ou, ce qui revient au même, de "changer tout ce qui doit être changé" ; et nous le ferons à la vitesse permise par le consensus que nous forgerons au sein de notre société et par notre capacité à bien faire les choses, à éviter les graves erreurs qui pourraient compromettre la réalisation de cette gigantesque et honorable tâche » (11).



Traduction : les changements se feront à dose homéopathique et seront appliqués avec parcimonie. Et l'influence du nouveau président sur ces réformes sera très réduite. Cette stratégie « guépardienne » consistant à tout changer pour que rien ne change apparaît avec évidence si l'on observe les deux mandats exercés par Raúl Castro. En une décennie d'exercice du pouvoir absolu, après avoir été le numéro deux du régime pendant un demi-siècle, le bilan de son règne est bien maigre et peut se résumer en cinq points : a) rétablissement des relations diplomatiques avec les États-Unis ; b) implantation de réformes économiques de faible envergure ; c) changements mineurs dans les dispositifs de contrôle social (communications, sorties du pays, etc.) ; d) intensification de la répression contre les groupes d'opposition ; et e) augmentation substantielle de l'émigration.



De toutes ces mesures, le rétablissement des relations officielles avec les États-Unis est la plus importante et celle qui conditionnera la présidence de Díaz-Canel. La réconciliation avec les États-Unis en tant que telle, mais aussi les termes de cette réconciliation constituent une grande victoire diplomatique du castrisme. La confrontation permanente avec Washington, maintenue par Fidel Castro comme principal signe d'identité du régime, lui a valu la sympathie de millions de personnes qui, de manière réelle ou fantasmée, se sentaient lésées par la politique américaine. Même certains secteurs conservateurs ou d'extrême droite en Europe voyaient d'un bon oeil que Cuba soit un caillou dans la chaussure de l'Oncle Sam. Barack Obama et Raúl Castro décidèrent de mettre fin à l'affrontement en décembre 2014. Le raisonnement d'Obama était qu'un changement de politique envers Cuba induirait des transformations de toute sorte et placerait l'île sur le chemin de la démocratie et de la prospérité.



Mais l'extrême lenteur et la superficialité des changements économiques autorisés par Castro, de même que la résurgence de la répression contre les dissidents, mettent en évidence la faiblesse des arguments avancés par l'équipe démocrate et donnent raison à ses détracteurs. Obama a unilatéralement renoncé à presque tous les moyens de pression sur La Havane en contrepartie de vagues promesses de libéralisation économique et de clémence politique. Jusqu'à l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, ces mesures de normalisation ont contribué à légitimer et à renforcer le castrisme, sans améliorer significativement le niveau de vie de la population. Sans abroger toutes les décisions de son prédécesseur, Trump a de nouveau durci la politique bilatérale, ce qui s'est traduit par une réduction du tourisme et des fonds envoyés à Cuba par ses citoyens travaillant à l'étranger.



L'autre aspect du problème est que, malgré la rhétorique belliqueuse envers les États-Unis qu'on continue de lire dans la presse officielle, la population sait que l'« ennemi impérialiste » a disparu. Il est difficile de convaincre les Cubains que Washington agresse l'île alors qu'il lui vend pour des centaines de millions de dollars d'aliments et de médicaments et autorise l'envoi de mandats qui sont devenus l'une des composantes essentielles du PIB national.



 



Trois crises qui se chevauchent



 



Quelle situation réelle, à l'intérieur et hors de Cuba, Díaz-Canel doit-il affronter ?



La situation interne est principalement marquée par l'inefficacité économique, la désaffection croissante de la population et le lent rétablissement de la société civile. Au niveau international, Cuba a dernièrement perdu plusieurs soutiens en Amérique latine après la défaite du kirchnérisme en Argentine, le retour au pouvoir de Sebastián Piñera au Chili et l'incarcération de Lula da Silva au Brésil. Mais l'aspect le plus inquiétant pour les épigones du castrisme est le durcissement de la politique américaine vis-à-vis de Cuba et la crise profonde du « socialisme du XXIe siècle » au Nicaragua et au Venezuela.



Comme expliqué précédemment, les nouveaux articles qui figureront probablement dans la future Constitution ne devraient pas modifier substantiellement le système, qui demeurera une dictature à parti unique avec une structure politique « à la chinoise », alors qu'ils pourraient ouvrir la voie à une lente évolution vers des concessions symboliques en matière de droits et de libertés. Mais ces changements parcimonieux ne suffiront guère à endiguer les profondes tendances actuelles qui paraissent destinées à faire empirer la situation à moyen et long terme. Ces tendances s'articulent autour de trois vecteurs étroitement reliés : l'économie, la démographie et l'émigration.



 



La crise économique



 



La première tendance de fond est la crise économique qui, dans le système communiste cubain, est un problème chronique et structurel, et non conjoncturel. Après avoir changé de cap à de nombreuses reprises - industrialisation accélérée/abandon de l'industrie ; mépris du tourisme/réhabilitation du tourisme ; concentration de la production de sucre/abandon du secteur sucrier ; pénalisation de la possession de dollars/dollarisation ; diabolisation de l'exil/exploitation des mandats, etc. -, le gouvernement se retrouve à gérer un appareil économique beaucoup moins productif que celui de la République qu'il a confisquée il y a presque soixante ans.



Une économie tributaire des subsides soviétiques jusqu'en 1991, puis des aides vénézuéliennes aujourd'hui mises en danger ; une supposée éradication du chômage obtenue, en réalité, par la multiplication de postes improductifs au sein de l'appareil d'État ; un abandon du secteur sucrier qui a représenté la perte pure et simple des trois quarts de la base agroalimentaire du pays ; une exploitation de la main-d'oeuvre qualifiée travaillant à l'étranger qui se fait en violation du droit international et des normes éthiques de l'Organisation internationale du travail (OIT) (12)... En fin de compte, il ne reste que le nickel, le tabac, les produits des biotechnologies, le tourisme et les mandats des émigrés ! Et cela, dans un contexte où les prix du nickel et du pétrole baissent et où la consommation de sucre et de tabac va à contresens des tendances sanitaires mondiales.



L'inefficacité chronique de l'économie nationale est liée à de multiples facteurs qui procèdent tous de la même cause : le monopole de l'État sur les moyens de production. Aussi longtemps que la priorité fondamentale du régime sera de maintenir l'hégémonie du PCC et non d'améliorer les conditions de vie de la population, toute mesure de libéralisation ou d'ouverture économique sera appliquée au compte-gouttes et aura des effets très modestes sur la réalité quotidienne des Cubains.



 



La crise démographique



 



En deuxième lieu vient la crise démographique, corollaire de la précédente. La société cubaine vieillit aujourd'hui à un rythme rarement vu en temps de paix. Chaque année, moins d'enfants naissent et la survie des personnes âgées se prolonge un peu plus. Chaque jour, les jeunes cherchant à partir pour l'étranger sont plus nombreux et moins d'adultes entrent dans le monde du travail. Et, à la différence de l'Europe, il n'y a pas d'immigration qui puisse compenser cette perte de population active. D'après les statistiques - peu fiables - que le gouvernement publie pour maquiller cette situation, la population de l'île stagne depuis une décennie autour de 11 300 000 habitants. Si l'on décompte les manipulations - par exemple, le nouveau classement qui désigne comme « résidents temporaires à l'étranger » des milliers d'émigrés définitifs qui, pendant les deux premières années de leur vie à l'étranger, ne sont pas déduits du nombre total d'habitants recensés -, la réalité est que la population diminue au moins depuis 2010 et qu'elle continuera de le faire de manière exponentielle dans un futur proche, avec une pyramide des âges chaque jour plus défavorable.



Si l'on ajoute à tout cela l'évidente baisse graduelle de la productivité du travail dans l'île due à la mauvaise gestion, au manque de transports, à l'obsolescence des outils, au manque d'incitations, à la corruption et aux autres maux classiques du socialisme, le panorama n'invite guère à l'optimisme.



Dans les prochaines années, une population active décroissante à la fois en nombre et en rendement devra financer les dépenses de sécurité sociale - principalement les retraites et la prise en charge médicale - d'une cohorte de retraités toujours plus nombreux, qui vivront plus longtemps - grâce aux nouvelles technologies et aux médicaments envoyés par leurs parents émigrés - et qui, par conséquent, accumuleront plus de besoins de tous ordres. De fait, les retraités cubains affrontent déjà cette situation avec une pension d'une dizaine de dollars par mois et tous ne peuvent pas compter sur des parents résidant à l'étranger et prêts à les aider. La détérioration des infrastructures existantes et l'incapacité démontrée du système à résoudre le manque de logements ne contribueront pas à améliorer les conditions de vie de cette catégorie de la population qui, en 2030, représentera un tiers du nombre total d'habitants.



 



La crise migratoire



 



Le troisième élément, fortement lié aux deux précédents, est le tournant que prend la dynamique migratoire. Ces 22 dernières années, depuis les accords signés avec les États-Unis en 1995 (13), un peu plus d'un million de Cubains ont quitté l'île. Soit une moyenne annuelle de 50 000 fugitifs.



Mais la situation a changé du tout au tout avec l'abrogation de la politique américaine des « pieds secs/pieds mouillés » (14). Pour la première fois en une génération, l'espoir de sortie s'est réduit aux 20 000 visas du « bombo » - le tirage au sort annuel réalisé par le département d'immigration américain - et même ceux-ci pourraient être en danger si le nouveau gouvernement républicain décide de les utiliser comme levier pour peser sur la conduite des dirigeants castristes.



L'impossibilité d'entrer massivement aux États-Unis n'annulera pas la tendance toujours plus grande à l'émigration qui prévaut au sein de la jeunesse cubaine mais elle rendra cette émigration très difficile. Personne ne peut prévoir les répercussions qu'aura ce goulot d'étranglement dans cinq ou dix ans.



Ces trois facteurs composent un cercle vicieux : la crise démographique aggrave la situation économique et cette détérioration génère de nouveaux émigrants, ce qui à son tour accentue le déficit de population. Une telle combinaison est nocive pour le pays, quand bien même l'émigrant devient rapidement une source de mandats et revient périodiquement au pays en qualité de touriste.



Il est difficile de trouver dans la politique actuelle du gouvernement cubain ou dans les orientations de la future Constitution une solution à ces trois problèmes connexes. Une chose paraît cependant évidente : avec le temps, les dirigeants cubains comprendront que demander aux États-Unis la fin de la politique des pieds secs/pieds mouillés a été une erreur. Il faut faire très attention lorsqu'on formule un souhait car il se peut qu'il se réalise... même à Cuba.



 



Un sultanat de 200 familles



 



Dans cette situation, les nouvelles générations cubaines grandissent en s'éloignant toujours davantage de la rhétorique surannée de la révolution rédemptrice et des « hautes finalités de la construction du socialisme ». Même si le gouvernement ne le reconnaît pas, l'objectif national est désormais le perfectionnement du capitalisme et l'obtention de bénéfices personnels. Pour que le plus grand nombre en profite, les droits et libertés doivent être développés. Si le régime actuel freine cette transformation, la société et l'économie continueront de se dégrader dans une spirale d'appauvrissement et de dépeuplement qui convertiront rapidement l'île en un sultanat où 200 familles opulentes (celles des membres du Comité central du PCC et des généraux de l'armée) régneront sur des millions de vieillards misérables et de jeunes candidats à l'exil. Cette perspective n'est pas un cauchemar de science-fiction mais une configuration très plausible qui commence à se dessiner.



La réorganisation de la structure sociale et politique imposée par la révolution de 1959 a laissé les individus isolés et désarmés face à l'immense pouvoir de l'État en supprimant ou en vidant de leur contenu toutes les instances intermédiaires. Voilà en quoi consiste le totalitarisme : un système qui pendant six décennies a permis de réunir en une seule équipe - et presque toujours en un seul homme - les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. À partir de 2021, quand Raúl Castro se retirera définitivement de la vie politique ou de la vie tout court, ces 200 familles essaieront de trouver un accord pour se partager harmonieusement les compétences qui ont été jusqu'à présent le monopole du líder máximo. Ces familles accepteront alors peut-être la feuille de route tracée dès aujourd'hui par l'ancien sous-caudillo. Elles pourraient toutefois penser, comme Thomas Paine, que « la vanité et la présomption de vouloir gouverner au-delà du tombeau est la plus ridicule et la plus insupportable de toutes les tyrannies » (15)...



C'est le moment que pourraient choisir des personnages importants de la hiérarchie militaire ou des hautes sphères du PCC pour défier le regroupement annoncé des pouvoirs entre les mains du président. Des officiers comme le colonel Alejandro Castro Espín, fils de Raúl Castro et coordinateur du Conseil de défense et de sécurité nationale ; le général de division Luis Alberto Rodríguez López-Callejas, gendre de Castro, qui contrôle actuellement le groupe GAESA, le plus grand oligopole d'affaires de l'île ; ou des politiciens comme Bruno Rodríguez Parrilla, actuel ministre des Affaires étrangères, pourraient aspirer à élargir leurs prérogatives avec la même « légitimité révolutionnaire » que Díaz-Canel.



Le nouveau président part avec une avance certaine pour devenir l'arbitre de cette distribution, bien que la rigidité idéologique dont il a fait preuve jusqu'à présent ne soit pas l'outil idéal pour cette tâche. Raúl Castro a beau avoir tracé son destin pour les dix prochaines années, le futur n'est pas écrit. Comme le dit le proverbe attribué au physicien Niels Bohr : « La prédiction est un exercice très compliqué, spécialement quand elle concerne le futur. » Ce qui semble évident, c'est que, pour le moment, Miguel Díaz-Canel ne sera pas le Gorbatchev in pectore dont rêvent certains sur l'île comme en exil.



Les vicissitudes de l'époque post-communiste ont rendu Cuba toujours plus vulnérable aux perturbations de l'économie vénézuélienne et aux tergiversations de la politique extérieure américaine. L'évolution de la réalité cubaine sera donc principalement conditionnée par la santé du gouvernement de Nicolás Maduro et par la stratégie caribéenne des États-Unis. La stabilité (ou non) de la rente pétrolière et des autres liens commerciaux établis avec le gouvernement chaviste sera d'une importance cruciale pour l'économie de l'île, tout comme les mesures que Washington pourrait (ou non) adopter en matière de visas et d'envois de fonds.



Sans une reconstruction rapide et vigoureuse de la société civile qui permettrait à la population d'influer sur les destinées du pays - un scénario guère probable à court terme -, les changements qui pourraient se dérouler à Cuba d'ici à 2021 dépendront plus des dynamiques externes que d'une hypothétique volonté de modernisation des épigones du castrisme. Ensuite, l'île pourrait bien suivre le chemin d'autres foyers du socialisme tiers-mondiste - un système qui a très mal vieilli dans des pays tels que l'Éthiopie, la Grenade, le Zimbabwe ou le Nicaragua...






Notes :


1) Granma, édition digitale, 19 avril 2018.



(2) Constitution de la république de Cuba. www.cuba.cu/gobierno/cuba.htm



(3) Granma, édition digitale, 2 juin 2018.



(4) L'Universidad Central Martha Abreu de las Villas, alma mater de Díaz-Canel, ne figure pas dans les 2 000 premières institutions de cette catégorie ; et cela, dans aucun classement international.



(5) « Periodo Especial » est l'euphémisme sous lequel a été dénommée à Cuba la période de grande pauvreté qui a frappé l'île en 1991, après la disparition du bloc communiste et des subsides soviétiques. Sa fin n'a pas encore été officiellement décrétée.



(6) Martí Noticias, 30 août 2017.



(7) Granma, édition digitale, 19 avril 2018.



(8) Granma, édition digitale, 3 mars 2009.



(9) La vidéo intégrale du discours est disponible sur Cubainformación, 19 avril 1978.



(10) Guy Sorman, Sortir du socialisme, Fayard, 1990, p. 367.



(11) Granma, édition digitale, 1er juin 2018.



(12) Le gouvernement cubain contrôle tous les contrats de ses travailleurs à l'étranger, décide de qui peut travailler, perçoit les salaires en dollars et en verse une fraction (entre 10 et 25 %) à l'intéressé, en monnaie nationale. Cette politique contrevient de façon systématique à de nombreuses conventions de l'OIT - entre autres celles relatives à la liberté syndicale (convention 87), au droit de négociation collective (convention 98), à l'égalité de rémunération (convention 100) et au travail forcé (convention 105). Pour le cas particulier des médecins sous contrat à l'étranger, voir « Cuban Doctors Revolt : "You Get Tired of Being a Slave" », The New York Times, 29 septembre 2017. Voir aussi « Sindicalistas cubanos denuncian violación de derechos ante la OIT », Martí Noticias, 6 juin 2018.



(13) Cuba et les États-Unis ont révisé en 1995 les accords migratoires souscrits en 1984. Les États-Unis se sont alors engagés à délivrer 20 000 visas par an pour contrôler les flux migratoires. 



(14) Peu après la révision effectuée en 1995 des accords de 1984 (voir note précédente), l'administration Clinton décréta que tout migrant cubain arrivant sur le territoire américain (« pieds secs ») bénéficierait du droit d'asile et de prestations sociales. Ceux qui seraient interceptés en pleine mer (« pieds mouillés ») seraient, en revanche, renvoyés sur l'île ou dans un pays tiers. 



(15) Thomas Paine, Rights of Man, 1791.