Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
Italie : le triomphe du populisme
Article de Richard HEUZÉ
Correspondant de Politique Internationale en Italie. Auteur, entre autres publications, de : Matteo
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1st June 2018 will go down in history as the day when Italy saw the first populist government in Western Europe sworn in by the country's president. The margin of manoeuvre of the new prime minister Giuseppe Conte, a professor of private law with no political experience, may well prove very limited. He must deal with two vice-premiers, the leaders of the two parties swept into power by the legislative elections on 4 March: Luigi Di Maio of the anti-establishment Five Star movement, and Matteo Salvini of the far right League. Their programme is the fruit of an impossible blend of policies from two parties whose positions and electoral bases are radically different, resulting in an incongruous catch-all whose application could seriously strain government finances. Europe, however, is where the tensions could prove most acute, even to the point of bringing this improbable alliance to an early end. 


Notes :


(1) Le 15 juin 1990, la Commission de Bruxelles avait adopté une Convention (Dublin I) réglementant l'accueil des migrants sur le territoire de l'Union. Le texte en avait été modifié une première fois le 3 décembre 2008 (Dublin II), puis à nouveau le 26 juin 2013. Il avait alors été adopté par le Parlement sous le nom de Dublin III. Comme les deux textes précédents, le règlement stipule que, sauf critères familiaux, le pays responsable de la demande d'asile d'un migrant est le premier État membre où sont conservées ses empreintes digitales. Il prévoit une procédure d'expulsion ou de refoulement vers ce pays si le migrant est interpellé dans un autre pays de l'Union avant que la procédure d'octroi de l'asile politique ait abouti dans le pays d'arrivée en Europe.



(2) Dès sa prise de fonctions le 2 juin 2018, Matteo Salvini, devenu vice-président du Conseil et ministre de l'Intérieur, n'a eu de cesse de s'en prendre aux migrants. Il a annoncé ce revirement brutal dans la traditionnelle politique d'accueil de l'Italie en lançant au lendemain de sa prestation de serment, lors d'une visite au camp de réfugiés de Pozzallo (Sicile), le plus grand d'Italie : « La planque, c'est fini. Les clandestins doivent faire leurs valises. Partir dans le calme, mais ils doivent partir. » Joignant l'acte à la parole, il a interdit le 10 juin à l'Aquarius, navire battant pavillon de Gibraltar, mais affrété par les ONG humanitaires SOS Méditerranée et Médecins Sans Frontières (MSF), d'entrer dans un port italien pour débarquer 629 migrants recueillis en mer au large de la Libye.



(3) Au Conseil européen des 15 et 16 décembre 2015, les pays membres, sur proposition de la Commission de Bruxelles, étaient convenus de se répartir quelque 160 000 migrants ayant débarqué en Grèce, en Italie et à Chypre. Cet accord n'a pu être appliqué en raison de l'opposition des pays du pacte de Visegrad et des réticences d'autres pays. Seuls 30 000 migrants ont été transférés vers d'autres pays de l'Union.



(4) Le 15 juin 2018 à l'Élysée, Emmanuel Macron et Giuseppe Conte sont convenus de trois objectifs communs : a) modifier les règles de l'accord de Dublin III ; b) renforcer la frontière extérieure de l'Union européenne en intensifiant le rôle de Frontex, l'agence européenne de surveillance de cette frontière ; c) augmenter la coopération avec les pays de provenance de manière à bloquer les migrants avant qu'ils n'entreprennent leur voyage.



(5) Voir l'excellente analyse de Jérémy Dousson, Un populisme à l'italienne ? Comprendre le Mouvement 5 Étoiles, Les Petits Matins, 2018. À signaler un autre ouvrage intéressant publié en Italie et prochainement en France sur la populocratie. Deux universitaires, Ilvo Diamanti et Marc Lazar, analysent l'affrontement entre forces se réclamant de la légitimité populaire : Popolocrazia. La metamorfosi delle nostre democrazie, Tempi Nuovi, 2018.



(6) Luigi Di Maio annonçait déjà cette mesure dans son interview parue dans le numéro 151 de Politique Internationale au printemps 2016. Le revenu de citoyenneté consiste à fournir un complément de revenu ou de retraite à toute personne se trouvant dans le besoin et ayant des difficultés à boucler ses fins de mois. Au début, ce revenu d'appoint devait être « universel » et être indistinctement versé à toute personne se trouvant sous le seuil de pauvreté. Quelque dix millions d'Italiens seraient concernés. Devant l'énormité des coûts, le gouvernement a décidé d'en différer la généralisation et de le restreindre, au moins pour les deux premières années, aux chômeurs et aux très pauvres. Ce qui représente quand même une ponction de 14 milliards d'euros sur le Trésor public. D'ici à 2020, 2 milliards d'euros seront débloqués pour relancer les agences pour l'emploi, d'une inefficacité proverbiale.



(7) Ce revenu de citoyenneté ne remplacera pas les retraites, mais fournira un complément quand elles s'avèrent insuffisantes. Une grande partie des retraités touche à peine 400 euros par mois. Quant aux allocations familiales, elles sont très limitées et ne correspondent pas aux besoins d'une démographie en déclin.



(8) La flat tax est la grande idée de Matteo Salvini. Il s'agit de remplacer l'impôt progressif sur le revenu des ménages (Irpef) par un barème unique prévoyant un prélèvement de 15 % pour les revenus inférieurs à 80 000 euros par an et de 20 % au-delà. Des dégrèvements fiscaux supplémentaires de 3 000 euros seront consentis en fonction de la taille de la famille et du niveau de revenu. Pour les sociétés, un système analogue serait appliqué avec deux tranches d'impôts (15 et 20 %) pour les entreprises individuelles et familiales, ainsi que pour les travailleurs indépendants. Si elle était appliquée intégralement, la mesure se traduirait par une perte de recettes fiscales de 40 à 50 milliards d'euros la première année. Mais elle devrait entraîner une forte reprise de l'économie et réduire substantiellement la fraude fiscale. Le gouvernement « jaune-vert » a tout de même hésité à engager frontalement la réforme et décidé de ne l'entreprendre que pour les sociétés à partir de 2019, renvoyant à 2020 voire à 2021 son application aux particuliers.



(9) C'est dans cette université que Luigi Di Maio avait prononcé trois semaines avant les élections sa première grande conférence sur la politique étrangère du Mouvement. Un « examen de passage » réussi devant un parterre d'universitaires et d'experts. 



(10) L'opération « mani pulite » (« mains propres ») est le surnom donné au pool du parquet de Milan qui a enquêté, à partir de 1993, sur les grands scandales de corruption, déférant des dizaines d'hommes politiques et de chefs d'entreprise devant les tribunaux. Ces enquêtes ont entraîné la disparition de deux grands partis : la Démocratie chrétienne et le parti socialiste de l'ex-président du Conseil Bettino Craxi. Silvio Berlusconi n'est entré que tardivement dans la ligne de mire des juges de « mains propres ». Cela ne l'a pas empêché de subir plus d'une trentaine de procès pour les motifs les plus variés : faux en écriture, détournement de fonds, ententes illicites, fraude fiscale, corruption de magistrat, achat des votes d'un sénateur. Il a aussi collectionné les non-lieux et les acquittements pour prescription. Dans une seule affaire, celle de fraude fiscale sur les droits télévisés de son groupe de médias Fininvest, il a écopé d'une condamnation définitive, le 3 août 2013. Dans l'affaire Ruby - une call-girl mineure d'origine marocaine avec laquelle il aurait eu des relations sexuelles tarifées -, il a été acquitté.



(11) Voir la note de lecture sur son ouvrage Le Berlusconisme dans l'histoire de l'Italie dans ce numéro de Politique Internationale.



(12) La crise économique qui a touché l'Italie à partir de 2007 « a été la plus dure de toute l'histoire italienne depuis l'Unité de l'Italie en 1861 », affirme le gouverneur de la Banque d'Italie Ignazio Visco. En six ans, jusqu'en 2013, le PIB a diminué de 9 %, la production industrielle a reculé d'un quart, les investissements de 30 %, la consommation de 8 %. Le pays a connu une crise bancaire sans précédent, avec une explosion des créances douteuses et une douzaine d'établissements de crédit au bord du dépôt de bilan. Il a fallu un nettoyage de bilan vigoureux des banques et de l'institut d'émission, avec le soutien du gouvernement, pour apurer les comptes. En cette mi-2018, la situation parait rétablie : la croissance atteint 1,5 %, un taux inférieur à la moyenne européenne, mais en augmentation progressive. Malgré une dette publique qui reste élevée, les finances du pays n'inspirent plus autant d'inquiétude.