Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
Italie : le triomphe du populisme
Article de Richard HEUZÉ
Chef du Bureau de Politique Internationale en Italie.
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Le vendredi 1er juin 2018 restera dans l'Histoire comme le jour où le premier gouvernement populiste d'Europe occidentale a prêté serment devant le président de la République italienne. Cette cérémonie était le point d'aboutissement de 88 jours de combats d'une violence rarement égalée entre les deux forces arrivées en tête aux élections du 4 mars : la Ligue de Matteo Salvini (extrême droite) et le « Mouvement Cinq Étoiles » (M5S) de Luigi Di Maio (antisystème).



Grâce à son sang-froid et à sa détermination, le président Sergio Mattarella a évité au dernier moment un retour aux urnes qui n'aurait fait qu'accentuer les déséquilibres apparus lors du scrutin précédent et plongé le pays dans une crise de confiance durable.



Peu avant 22 heures, le chef de l'État prenait congé des journalistes présents dans la salle de presse en lâchant : « Ainsi se conclut un itinéraire complexe. » Un euphémisme tout à fait dans le style sobre du président, rigoureux gardien du « Temple » qu'est la Constitution de 1947. Plus tard, Sergio Mattarella soulignera qu'il a, pendant cette période de trois mois, « défendu les pouvoirs conférés par la Constitution au chef de l'État, protégé l'épargne des Italiens et respecté le vote des électeurs du 4 mars ». Au palais du Quirinal, la jubilation des deux dirigeants populistes, Matteo Salvini (45 ans) de la Ligue et Luigi Di Maio (32 ans) du M5S, lors de leur prestation de serment, était visible. Leurs mines réjouies en disaient long sur le soulagement qu'ils éprouvaient à l'idée d'avoir créé une rupture aussi radicale avec le passé.



Il appartient désormais au gouvernement présidé par un juriste de 54 ans originaire des Pouilles (sud de l'Italie), Giuseppe Conte, totalement novice en politique, professeur de droit privé à l'université de Florence, de mettre en application le « pacte » conclu le 17 mai entre les deux leaders, nommés vice-présidents du Conseil. Passé les affrontements entre les deux formations, chacun des dix-neuf ministres - huit du Mouvement Cinq Étoiles, six de la Ligue et cinq techniciens - devra mettre en oeuvre sans tarder ce qui n'était jusqu'ici qu'un catalogue de promesses électorales. On se demande comment ils parviendront à engager des réformes aussi difficilement conciliables sur le plan financier que l'allégement des impôts (« flat tax ») promis par la Ligue, le « revenu de citoyenneté » cher au M5S et l'abolition particulièrement onéreuse des lois sur le travail et sur les retraites sans mettre en danger les finances publiques, déjà lourdement grevées par le deuxième déficit public de la zone euro (131,5 % du PIB). Sans parler de la brutale politique anti-immigration que Matteo Salvini, à la fois vice-président du Conseil et ministre de l'Intérieur, a immédiatement mise en oeuvre. Ce qui a arraché ce cri du coeur au directeur du quotidien La Repubblica Mario Calabresi : « Attachez vos ceintures ! » Son éditorial du 2 juin témoigne de son indignation : « On ne peut pas parler de jour normal quand le plus réactionnaire et incendiaire de nos hommes politiques entre au ministère de l'Intérieur sous les applaudissements de Marine Le Pen et de Viktor Orban », le premier ministre hongrois.



Matteo Salvini n'a pas tardé à dévoiler sa stratégie. Dès le dimanche 3 juin, le nouveau ministre de l'Intérieur s'est rendu à Pozzallo (près de Catane), premier port de débarquement des migrants en Sicile. Après une visite au centre d'accueil hébergeant plusieurs centaines d'immigrés en attente d'une réponse à leur demande de permis de séjour, il a annoncé que l'Italie allait s'opposer au projet de révision du traité de Dublin (Dublin III) proposé par la Commission européenne (1) et défendu par la présidence bulgare de l'Union. Elle l'a fait quelques jours plus tard à Bruxelles avec neuf autres pays européens : « La Sicile ne peut pas devenir le plus grand camp de réfugiés d'Europe », a-t-il proclamé, amorçant ainsi un rapprochement marqué avec les pays du pacte de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie), qui s'opposent aux accords de répartition des migrants en Europe (2).



Le dimanche 10 juin, Matteo Salvini a ordonné la fermeture de tous les ports italiens à l'Aquarius. Ce bâtiment à la coque orange, affrété par les ONG SOS Méditerranée et Médecins Sans Frontières (MSF), avait à son bord 629 migrants recueillis au large de la Libye, dont 400 l'avaient été par des garde-côtes italiens qui les avaient ensuite transbordés en pleine mer. Malte a refusé de le recevoir, affirmant que cette affaire ne relevait pas de sa compétence. Le navire est resté trois jours à l'arrêt au large de la Sicile avant que le nouveau premier ministre espagnol Pedro Sanchez ne l'invite à se dérouter vers le port de Valence, où il est arrivé une semaine plus tard.



Le sort de l'Aquarius est emblématique de la nouvelle fermeté de l'Italie, laquelle se plaint d'avoir été « abandonnée » par l'Europe alors qu'elle a accueilli 600 000 migrants en l'espace de trois ans (3). Matteo Salvini joue sur l'exaspération de son opinion publique : selon un sondage Ipsos publié le 16 juin, 59 % des Italiens (et un électeur du parti Démocrate sur trois) estiment que le gouvernement a raison de fermer les ports italiens aux migrants. C'est pour eux le signal le plus efficace pour « ralentir les débarquements ». 



Le leader de la Ligue accuse sans nuance les ONG humanitaires d'être des « adjoints des trafiquants » qui prospèrent sur la misère humaine. Accusation reprise au vol par le président du Conseil Giuseppe Conte. Le 5 juin, lors du débat d'investiture au Sénat, il a exprimé la détermination de son gouvernement à « combattre les trafics d'êtres humains qui prospèrent sous le couvert d'une fausse solidarité ». Il l'a réitérée au lendemain de l'entretien du 15 juin à l'Élysée, où il avait affiché sa « profonde entente » avec Emmanuel Macron et défini des objectifs communs pour venir en aide à l'Italie (4).



L'action brutale de Matteo Salvini a deux effets. Au sein de la coalition, il impose désormais ses thèmes et ses modalités d'intervention au gouvernement « jaune-vert », ce qui est annonciateur de conflits internes qui ne vont pas tarder à se manifester. En Europe, il a fait voler en éclats le principe de solidarité et amorce un rapprochement lourd de conséquences avec les pays du pacte de Visegrad et avec l'Autriche du chancelier Sebastian Kurz, du parti d'extrême droite ÖVP, qui a lui-même annoncé une réduction des allocations consacrées aux migrants et s'oppose à tout redéploiement de réfugiés sur son territoire. Un glissement très marqué vers l'extrême droite prend ainsi forme en Europe.



 



La surprise des élections du 4 mars 2018



 



L'aventure populiste a commencé en 2009 avec la création du Mouvement Cinq Étoiles par le comique Beppe Grillo. À l'extrême droite, Matteo Salvini a transformé à partir de 2014 un parti séparatiste du nord de l'Italie en un mouvement nationaliste et souverainiste : la Ligue. La conjonction des deux forces s'est cristallisée dans les urnes le 4 mars 2018. La participation au scrutin a été relativement forte : 72,9 % des 32 millions d'électeurs ont rempli leur devoir civique - à peine 2,32 % de moins que lors des précédentes législatives, en mars 2013. La campagne électorale avait été courte - tout juste un mois - mais polluée dès le début par un attentat raciste dans la petite ville de Macerata (région des Marches, Italie centrale) : un néofasciste de 28 ans, Luca Traini, avait tiré en pleine rue sur un groupe d'Africains, en représailles au meurtre d'une jeune fille de 18 ans par quatre clandestins nigérians. Les forces de gauche s'étaient massivement mobilisées contre cette résurgence de l'extrême droite, ce qui n'a pas empêché les électeurs de retenir avant tout l'horreur de l'assassinat de la jeune Pamela. Ils donnaient raison au leader de la Ligue Matteo Salvini qui en avait largement profité pour développer une campagne sécuritaire d'une rare violence, allant jusqu'à faire l'apologie de l'auto-défense. Campagne très efficace comme en attestent les 35 % de suffrages recueillis par la Ligue à Macerata alors qu'elle n'en avait pas obtenu plus de 3,5 % cinq ans auparavant !



Tribun populaire débordant d'énergie, le Milanais Matteo Salvini (45 ans) a fait main basse en décembre 2013 sur une Ligue du Nord en perte de vitesse après la disgrâce qui avait frappé son fondateur et leader historique, Umberto Bossi, empêtré dans une affaire de corruption. Deux ans plus tard, il l'avait transformée en un parti souverainiste et nationaliste sur le modèle du Front national de Marine Le Pen, élargissant son audience bien au-delà de la « Padanie » (Italie du Nord) et ouvrant des sections sur l'ensemble du territoire, y compris en Sicile et dans le Sud.



Le résultat des urnes a créé la surprise. Au sein du centre droit, la coalition était conduite par Silvio Berlusconi avec, en tête, Forza Italia. La Ligue de Matteo Salvini faisait figure d'allié turbulent, mais fidèle. Une petite formation néo-fasciste, les « Fratelli d'Italia » (Frères d'Italie), emmenée par la combative Giorgia Meloni (41 ans), faisait l'appoint. À l'approche du vote, Silvio Berlusconi, qui avait conduit une campagne médiatique sans pareille malgré son âge avancé, se montrait confiant. Il raillait son pupille avec suffisance, affirmant que ses sondages le donnaient « à quatre points derrière [lui] ».



Le dépit de l'ex-Cavaliere fut immense, le 5 mars, lorsqu'il a constaté que la Ligue, avec 17,4 % des voix (5,6 millions de votants), devançait largement Forza Italia (14,3 %). Dans son ensemble, la coalition de droite a rassemblé 12,1 millions d'Italiens, soit 37,08 % des suffrages. Avec 267 députés et 135 sénateurs, elle arrivait en tête mais son score était trop faible pour espérer former à elle seule un gouvernement.



L'autre énorme surprise est venue du Mouvement Cinq Étoiles. Cette formation antisystème a été fondée, on l'a dit, en 2009 par le comique Beppe Grillo qui, deux ans auparavant, s'était attiré une énorme popularité en organisant des journées nationales de protestation contre la corruption politique et le gaspillage des deniers publics. Le M5S s'est affirmé dans ces élections comme la première force politique du pays, recueillant 10,6 millions de voix (32,64 %).



Le M5S occupe une place tout à fait originale sur l'échiquier politique italien. Il se présente comme un mouvement ni de droite ni de gauche, opposé à toute alliance avec les partis politiques classiques, mais suffisamment pragmatique pour adopter n'importe quelle idée pouvant faire avancer son programme. « Nous cherchons à dépasser les idéologies en nous fixant des objectifs. Nous sommes issus d'une tradition de référendums et de lois d'initiative populaire », expliquait Luigi Di Maio, élu à 27 ans vice-président de la Chambre des députés en 2013. Le M5S pratique la « démocratie directe » via les réseaux sociaux et Internet. Lors de la conclusion du pacte de gouvernement avec Matteo Salvini, il a organisé un « référendum informatique » auprès de sa base qui a recueilli 44 000 voix en faveur de l'accord avec la Ligue. À la grande perplexité du chef de l'État qui a trouvé la procédure singulière...



À l'issue de ces élections, ni la coalition de droite ni le M5S ne disposaient d'une majorité suffisante pour former un gouvernement. Pour passer sans encombre le cap d'un vote de confiance à la Chambre des députés, il manquait 55 sièges à la droite et 94 au M5S, qui se présentait seul. Ce qui fait dire à l'ancien juge à la Cour constitutionnelle Sabino Cassese que les élections du 4 mars n'ont fait apparaître aucun vainqueur : « Elles ont seulement fait émerger les deux meilleurs perdants qui se sont arrogé la prétention de parler au nom du peuple italien sans avoir obtenu une majorité dans le pays. »



Commence alors une frénétique recherche d'alliances qui va plomber le débat politique pendant 88 jours.



 



L'introuvable gouvernement de coalition



 



Pendant deux mois, Matteo Salvini et Luigi Di Maio se sont affrontés sur un seul thème : la prise du pouvoir. Chacun répétait à l'envi : « Le résultat du vote est incontestable. Il m'a donné le droit et le devoir de gouverner. » L'un et l'autre sont des populistes et, comme tels, se considèrent comme les dépositaires de la volonté du peuple (5).



Selon des sondages internes, chaque électorat était favorable à une alliance avec l'autre formation arrivée en tête plutôt qu'avec le parti Démocrate, un parti que la Ligue déteste cordialement - « ils n'ont jamais rien fait de bon » - et dont le M5S se méfie, même si Luigi Di Maio a entamé avec lui des discussions qui ont vite tourné court.



« Un homme politique doit savoir faire, dans sa vie, un pas en arrière », affirme l'ancien leader démocrate Pierluigi Bersani qui avait eu l'imprudence, en 2013, de chercher à conclure une entente pour former un gouvernement avec les Cinq Étoiles, avant de se faire éconduire brutalement.



Le pas en arrière, c'est Matteo Salvini qui le fera le premier dans ses négociations avec Luigi Di Maio en renonçant à la présidence du Conseil. En échange, il obtient du M5S des concessions majeures : politique sécuritaire renforcée ; remise en cause de la position italienne en Europe ; choix d'un ministre europhobe, le professeur Paolo Savona (81 ans), au poste stratégique de ministre de l'Économie (avant qu'il ne soit relégué aux Affaires européennes).



Le 17 mai, lorsque les états-majors des deux formations, réunis en conclave à huis clos pendant plusieurs jours au Parlement, finissent par accoucher d'un « pacte » de gouvernement, Luigi Di Maio lancera : « Notre véritable président du Conseil, c'est notre pacte. »



Le programme commun du gouvernement « jaune-vert » relève de l'inventaire à la Prévert. C'est un fourre-tout qui mêle recettes classiques ; déclarations incantatoires contre le crime organisé et la corruption, contre la bureaucratie et pour la simplification des procédures ; et, surtout, promesses dangereuses pour les équilibres budgétaires du pays. Selon l'économiste Carlo Cottarelli, ancien haut fonctionnaire du FMI, la mise en oeuvre intégrale de ce programme se chiffrerait entre 108 et 125 milliards d'euros. Plus de cinq points de PIB : une folie pour un pays endetté à hauteur de 131,5 % de son revenu national !



Ce sont pourtant ces mesures-là que le « gouvernement du changement » présidé par Giuseppe Conte devra appliquer. Les deux propositions phares reflètent les différences sociologiques de la coalition au pouvoir.



Le Mouvement Cinq Étoiles veut instaurer un « revenu de citoyenneté » de 780 euros par mois permettant d'insérer tout individu dans la « vie sociale et professionnelle » (6). Pour le Mouvement, dont la clientèle politique se recrute principalement dans le sud déshérité du pays et vit d'assistanat et de travail au noir, il s'agit avant tout d'une mesure de justice sociale. Dans le programme, elle est assortie d'un certain nombre de garde-fous : le revenu sera distribué à tout chômeur (ou à toute personne à la recherche d'un emploi) à la condition qu'il accepte au moins l'une des trois propositions que lui feraient les agences de l'emploi (au demeurant très peu efficaces) en l'espace de deux ans. Le revenu sera étendu aux retraités les plus modestes afin de leur garantir un revenu de base (7). Dans un pays où n'existe ni salaire minimum ni véritables allocations familiales, la promesse ne pouvait manquer de susciter l'enthousiasme. Le programme l'évalue à 17 milliards d'euros par an au départ - un coût qui, à plein régime, devrait être bien supérieur.



Pour sa part, la Ligue veut servir une clientèle électorale constituée des classes moyennes du nord de l'Italie ainsi que des petites et moyennes entreprises qui souffrent d'une pression fiscale parmi les plus élevées d'Europe. Elle propose de ramener immédiatement l'assiette de l'impôt sur le revenu à deux tranches : l'une de 15 % pour les revenus inférieurs à 80 000 euros par an ; l'autre de 20 % pour les revenus supérieurs. Pour les entreprises, un taux unique de 15 % serait appliqué ; et cela, dès l'an prochain. C'est le principe de la « flat tax ». Elle concernera les particuliers à partir de 2020 (8). La Conférence épiscopale s'est insurgée contre une proposition qui ne respecte pas le sacro-saint principe de la progressivité de l'impôt. Le calcul montre qu'elle avantagerait les revenus compris entre 40 000 et 60 000 euros par an, autrement dit la classe moyenne. Le « contrat » ne le dit pas, mais cette réforme, dont Matteo Salvini souhaite qu'elle entre en vigueur rapidement, aurait pour conséquence, du moins les premières années, une diminution des recettes fiscales de l'ordre de 40 milliards d'euros par an. Les économistes de la Ligue misent sur l'effet d'entraînement sur la croissance qu'elle ne manquerait pas de provoquer.



D'autres réformes contenues dans le pacte auront de lourdes répercussions sur les finances publiques. Tel l'abandon de la réforme des retraites adoptée en décembre 2011 à l'initiative de la ministre du Travail du gouvernement Monti, la loi « Elsa Fornero ». Le « contrat » propose son remplacement par un système de retraite basé sur le chiffre magique de 100 : la somme de l'âge du postulant à la retraite et de son nombre d'années de cotisations. De cette façon, indique le « contrat », il deviendra possible de prendre sa retraite après 41 années de cotisations. Pas très encourageant pour l'équilibre de l'INPS (le système public des retraites) dans un pays où, selon les projections, il y aura six retraités pour dix actifs en 2040. Coût estimé : 16 milliards d'euros par an.



Au chapitre de la lutte contre l'immigration clandestine, le gouvernement n'a pas tardé à annoncer des initiatives en rupture avec le passé. Le jour même de sa prestation de serment au Quirinal, le ministre de l'Intérieur laissait entendre qu'il réduirait drastiquement le budget alloué à l'accueil des migrants (6 milliards d'euros) et qu'il négocierait des accords de réadmission avec tous les pays de départ afin de réexpédier chez eux, en dix-huit mois, plusieurs centaines de milliers de clandestins.



D'autres mesures disparates sont inscrites dans le pacte : création d'une banque publique d'investissements, qui n'est pas sans rappeler la « Cassa del Mezzogiorno » créée sous le fascisme ; abandon des grands projets phares d'infrastructures comme la TAV (la ligne ferroviaire Turin-Lyon, qui a fait l'objet d'un traité entre la France et l'Italie) ; abolition étonnante de l'obligation de vaccination des enfants pour entrer à l'école. La liste n'en finit pas. En matière de réformes sociétales, il sera sans doute difficile d'harmoniser les points de vue entre les partisans des droits des « nouvelles familles homoparentales » et les tenants d'une conception classique de la famille. 



Pour l'économiste Carlo Cottarelli, sollicité un temps par le chef de l'État pour prendre la tête d'un gouvernement « neutre » avant d'y renoncer le 30 mai, l'ensemble de ces promesses est « impossible à réaliser » : « Mettez d'abord en sécurité les comptes de l'État et ne portez pas atteinte à la croissance », a-t-il lancé à l'intention des deux vice-présidents du Conseil.



Le président de la République aura la lourde tâche d'empêcher toute dérive en ne promulguant pas les décrets et les lois de nature à porter atteinte à l'intégrité, à la sécurité et aux finances de la République ainsi qu'à sa place en Europe. Un droit que lui confère l'article 81 de la Constitution.



 



L'Europe au centre des tensions



 



De fait, les relations avec l'Europe constitueront certainement le principal point d'achoppement entre les deux forces - celui sur lequel leur alliance pourrait se briser dans les prochains mois.



Toutes deux sont d'accord pour lever les sanctions économiques imposées par l'Europe à la Russie - qui pénalisent fortement l'immense masse des petits exportateurs italiens. Matteo Salvini et Luigi Di Maio voient l'un et l'autre en Vladimir Poutine un interlocuteur respectable. Lequel, dit-on, le leur rend bien en finançant en sous-main aussi bien le M5S que la Ligue - comme l'a affirmé l'homme d'affaires George Soros, invité à participer à un Forum sur l'économie, à Trente, début juin : « La Russie influence ce gouvernement », a-t-il lâché devant un parterre d'experts. En mars 2017, un an avant les élections législatives, la Ligue a signé à Milan un accord de coopération avec Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, établissant un « partenariat paritaire et confidentiel » et prévoyant « un échange d'informations sur les relations bilatérales et internationales » entre les deux formations. Une anecdote révèle les liens souterrains qui existent entre Moscou et le nouveau gouvernement : Elisabetta Trenta, la ministre de la Défense, a participé à la création d'un master commun entre l'université publique Lomonossov de Moscou et la Link Campus University (privée) de Rome (9), branche italienne de l'Université de Malte. Sur les relations avec l'Union européenne, les positions sont en revanche divergentes. Luigi Di Maio a ouvertement critiqué le soutien apporté par Matteo Salvini au professeur d'économie Paolo Savona, un universitaire de 81 ans qui s'est opposé au traité de Maastricht dès sa signature en 1992 et qui est toujours favorable à une sortie de l'euro. Le leader des Cinq Étoiles a menacé de faire voler en éclats le pacte de coalition si son partenaire persistait dans cette voie. La thèse principale de Savona, complaisamment reprise par Matteo Salvini, est que « Merkel respecterait davantage les Italiens s'ils n'avaient pas adopté l'euro en 1999 ». Les économistes de la Ligue ont élaboré divers plans plus abracadabrants les uns que les autres pour abandonner la monnaie unique au profit d'un retour de la lire.



On peut toutefois se demander si l'anti-européisme affiché par Matteo Salvini résulte d'une profonde conviction ou s'il n'est pas plutôt un artifice pour attirer une opinion publique devenue, à force d'imprécations contre Bruxelles, réfractaire sinon hostile à l'Europe. Un sondage Ipsos publié le 4 juin illustre la dégradation de l'image de Bruxelles dans l'opinion publique italienne : 55 % des Italiens veulent rester dans l'Union européenne, mais 25 % (soit un sur quatre) préféreraient en sortir. Ils sont 56 % à « ne pas lui faire confiance » contre seulement 34 % d'un avis contraire. Un constat paradoxal... quatre ans après le score « magique » de 40,8 % (le meilleur résultat de l'Europe tout entière) réalisé par le parti Démocrate de Matteo Renzi aux élections européennes de mai 2014. 



Les Cinq Étoiles ont une vision différente. Luigi Di Maio a bien effectué, en 2017, une tournée des grandes places financières pour défendre l'idée d'une double monnaie en circulation, avec un « euro junior » qui servirait de monnaie de réserve à l'Europe du Sud. Mais cet exercice hautement fantaisiste n'a suscité que des sourires et n'a pas été repris dans le « contrat » de gouvernement, assez succinct au demeurant sur ce chapitre.



Le président Sergio Mattarella, farouche gardien de l'orthodoxie bruxelloise, a obtenu de Giuseppe Conte qu'il s'engage à respecter et à défendre la construction européenne. Sur ce point, les Cinq Étoiles n'ont pas désavoué leur candidat à la présidence du Conseil. Les projets de référendum sur l'euro, régulièrement avancés par Beppe Grillo, ont été mis de côté. Il semble que Luigi Di Maio n'ait nulle envie de suivre Matteo Salvini dans sa croisade contre « les eurocrates qui mangent sur le dos des Italiens », même s'il ne se prive pas de fustiger les décisions de Bruxelles et de dénoncer les propos déplacés de certains commissaires sur l'Italie.



Reste que la cohabitation au sein du gouvernement « jaune-vert » s'annonce difficile. Dans son discours d'investiture au Sénat le 5 juin, Guiseppe Conte, encadré de ses deux vice-présidents, a réaffirmé avec conviction « l'appartenance de l'Italie à l'Alliance atlantique » tout en confirmant l'intention de son gouvernement de favoriser une « ouverture en direction de la Russie » et d'oeuvrer pour un allégement des sanctions adoptées contre Moscou. Nul doute que ce grand écart a dû surprendre plus d'une chancellerie...



Dès le lendemain, à la Chambre des députés, Conte a déclaré que « l'Italie ne se posait pas la question d'une sortie de l'euro » mais estimait « légitime de revendiquer le droit de renégocier la politique économique de l'Europe ».



D'après le pacte, un « Comité de concertation » sera chargé des arbitrages qui ne manqueront pas de surgir. Il sera composé du président du Conseil, des deux leaders et vice-présidents du Conseil, des présidents des groupes parlementaires et du ministre compétent. Il sera intéressant de voir dans quelles conditions et surtout à quel moment ce comité sera saisi.



 



La déroute du parti Démocrate



 



Le grand perdant de ces élections est le parti Démocrate (PD) qui a dirigé les trois derniers gouvernements du pays - ceux d'Enrico Letta (avril 2013-février 2014), de Matteo Renzi (février 2014-décembre 2016) et de Paolo Gentiloni (décembre 2016-avril 2018) - et administre quantité de mairies, provinces et régions. La défaite est particulièrement cinglante pour Matteo Renzi, qui s'était démis de la présidence du Conseil le 5 décembre 2016, au soir de l'échec de son référendum sur la réforme constitutionnelle, après 1 547 jours au pouvoir. Aux législatives du 4 mars, le parti Démocrate a obtenu le plus mauvais score de son histoire : 18,71 % des suffrages, soit 6,1 millions de voix et à peine 165 sièges dans les deux Chambres. Une véritable débâcle pour une formation habituée à recueillir entre 25 et 30 % des voix à chaque élection. À 43 ans, l'enfant terrible de la gauche italienne, le coupeur de têtes surnommé « il Rottamatore » (le démolisseur), l'auteur des grandes réformes qui avaient fait espérer l'amorce d'un changement en profondeur d'une Italie encalminée dans le corporatisme et le conservatisme, le flamboyant maire de Florence élu sénateur le 4 mars dernier, décidait, à peine les résultats définitifs connus, de démissionner de son poste de secrétaire du parti - un poste que 71 % des militants lui avaient confié le 30 avril 2017. Dans la foulée, il a annoncé que son parti se retirait dans une opposition « dure », non seulement face à la droite et à l'extrême droite, mais aussi vis-à-vis du M5S. Il ne voit, en effet, aucune possibilité de dialogue, dit-il, avec « une formation qui nous a toujours combattus, insultés et méprisés ». Au PD, on se souvient encore avec quel mépris les populistes du M5S avaient repoussé la main que leur tendaient les Démocrates pour constituer un gouvernement en commun au lendemain des élections législatives de mars 2013. Le secrétaire démocrate de l'époque, Pierluigi Bersani, avait dénoncé le « solipsisme » d'une formation qui n'envisage d'autre alliance possible que celle conduite par son propre leader Luigi Di Maio.



Face à certains dirigeants démocrates prêts à transiger avec les Cinq Étoiles - en particulier, les anciens ministres de la Justice, Andrea Orlando, et de la Culture, Dario Franceschini -, Matteo Renzi s'est montré inflexible : « Notre base ne veut pas d'accord avec eux. » Pour Paolo Gentiloni, à l'époque président du Conseil sortant, Matteo Renzi a « donné un exemple de style et de cohérence politique ». La direction a ratifié sa décision de faire cavalier seul à une large majorité : 60 % de ses 214 membres l'ont approuvée. « Une longue traversée du désert nous attend. Mais repartir de zéro peut être une grande chance », a commenté Matteo Renzi, en insistant sur le fait que les « grillini » (les partisans de Beppe Grillo) « conduisent une expérience politique radicalement différente » de la sienne. 



Dans les sections, la perspective d'un accord avec les Cinq Étoiles avait semé le trouble et était largement rejetée par les militants. Au cercle du PD d'Ostiense, quartier populaire de Rome, le grand metteur en scène Paolo Virzi a pris la parole pour accuser les Cinq Étoiles d'avoir gagné les élections grâce à « des promesses fallacieuses et des mensonges », reprochant au passage au parti Démocrate d'avoir « oublié les besoins des gens humbles ». Il a aussi dénoncé « le spectacle peu édifiant qu'offre l'incroyable quantité d'ordures jonchant les rues d'une capitale administrée par une maire Cinq Étoiles, Virginia Raggi ».



La défaite des Démocrates a été particulièrement dure dans la ville d'art de Ferrare, de tout temps une citadelle de la gauche, où le ministre de la Culture Dario Franceschini, qui partait grand favori, a été battu à la surprise générale par la représentante des Cinq Étoiles, une quasi-inconnue qui a fait campagne sur les thèmes sécuritaires et contre l'immigration.



Que l'heure du changement et de la reconstruction de la gauche soit venue, Maurizio Martina en est convaincu. Nommé « régent » du parti après la démission de Matteo Renzi, cet ancien ministre de l'Agriculture de 40 ans, auteur de lois importantes contre l'exploitation de la main-d'oeuvre agricole, a gagné le respect des dirigeants démocrates par sa lucidité, sa détermination et sa fidélité au parti. Il estime que « le PD ne peut conclure aucun accord, mais [qu'il doit] changer de lignes directrices » : « Il faudra humilité et audace, mais le temps est maintenant venu de retrouver notre fierté. » La direction nationale l'a chargé de conduire le parti jusqu'à l'élection d'un nouveau secrétaire, lors du prochain congrès, à l'automne 2018. 



 



Silvio Berlusconi, l'autre grand perdant des élections



 



Les résultats du 4 mars ont été une douche froide pour Silvio Berlusconi, qui fêtera ses 82 ans le 29 septembre prochain. Le leader de Forza Italia avait conduit une campagne électorale à sa manière, fringante et médiatique. Saturant les ondes d'interviews radio et télévisées comme il sait le faire, ne négligeant aucun média, jusqu'aux plus petits, ne refusant aucun débat, aucun plateau, aucune confrontation audiovisuelle avec les prescripteurs d'opinion, de Bruno Vespa (Porta a Porta) à Lilli Gruber (Otto e Mezzo, la chaîne 7) en passant par Fabio Fazio (Che tempo che fa, RAI) ou Lucia Annunziata (Mezz'ora, RAI). Bref, on a retrouvé le Berlusconi de toujours mais, cette fois-ci, sans idées nouvelles et sans programme attrayant. Il égrène désormais des recettes éculées qui ne convainquent plus personne.



On l'a dit, quatre jours avant le vote, ses propres sondages indiquaient que Forza Italia arriverait en tête de la coalition de droite. Se voir supplanté par la Ligue et Matteo Salvini lui a porté un coup très rude. Il n'a d'ailleurs pas caché sa mauvaise humeur à l'égard de son allié, qui lui a rendu la pareille en boudant ses invitations à déjeuner à Arcore, sa résidence milanaise, après les élections.



Durant cette période, du moins a-t-il eu la grande satisfaction d'obtenir un verdict attendu depuis de longs mois, le 11 mai 2018. Ce jour-là, le juge d'application des peines du tribunal de Milan, à la surprise générale, a indiqué à ses avocats que ses droits civiques lui étaient restitués dans leur plénitude. Silvio Berlusconi est désormais libre de se présenter devant le suffrage universel. Motif invoqué : il a donné « une preuve effective et constante de bonne conduite ».



Le leader de Forza Italia s'était vu infliger en 2013, par ce même tribunal, six ans de privation des droits civiques après avoir été condamné en appel le 1er août 2013 à quatre ans de prison pour fraude fiscale dans une affaire relative à des droits télévisés. Il s'agissait de la première condamnation définitive de l'homme politique qui en a cumulé plus d'une trentaine d'autres, jamais confirmées en appel. Au final, le Cavaliere n'a purgé aucune peine de prison : trois ans ont été amnistiés d'office et il a passé la quatrième année à travailler dans un centre pour malades d'Alzheimer, à raison de quatre heures par semaine.



Silvio Berlusconi s'est toujours insurgé contre la suspension de ses droits civiques, les faits qui lui étaient reprochés étant, selon lui, antérieurs à la loi Severino (adoptée en décembre 2012) qui a durci les peines prévues en cas de fraude fiscale. Estimant que la loi ne pouvait pas s'appliquer de manière rétroactive, il a introduit un recours en annulation devant la Cour européenne de justice. Le tribunal de Luxembourg rendra sa sentence en octobre prochain. 



Pour la député Maria Stella Gelmini, ancienne chef du groupe Forza Italia à la Chambre des députés, c'est la « fin d'un calvaire » pour ses 5 millions d'électeurs : « S'il avait pu se présenter librement aux élections des cinq dernières années, beaucoup de choses se seraient passées différemment », affirme-t-elle.



Certains ont calculé qu'en vingt ans de carrière politique Silvio Berlusconi a recueilli plus de 200 millions de voix. Il a présidé quatre gouvernements pendant un total de neuf ans et a été parlementaire pendant plus de vingt ans, jusqu'à sa radiation du Sénat, le 27 novembre 2013, après sa condamnation pour fraude fiscale.



Vingt-quatre ans auparavant, le 27 janvier 1994, dans une allocution télévisée restée célèbre, il annonçait son « entrée en politique », justifiant sa décision par son refus de « vivre dans un pays non libéral, gouverné par des forces immatures et des hommes liés à un passé politiquement et économiquement voué à l'échec ». Un an après l'opération « mains propres » (10) qui avait décapité la Démocratie chrétienne et le parti socialiste, Silvio Berlusconi s'en prenait directement au parti communiste, qui aurait certainement pris le pouvoir en mars 1994 s'il ne s'y était pas opposé.



Aujourd'hui, il emploie la même expression de « forces immatures » pour qualifier le Mouvement Cinq Étoiles : « Il est pire que les communistes de 1994 », affirme-t-il, l'accusant de préparer une « expropriation prolétaire » de ses trois chaînes de télévision. En retour, le mouvement de Luigi Di Maio le qualifie de « mal absolu ».



Du jour où Matteo Salvini a conclu un programme de gouvernement avec Luigi Di Maio, la rupture avec Silvio Berlusconi a été consommée. Forza Italia ne votera pas la confiance à un gouvernement « qui fait dans le paupérisme », a-t-il prévenu. « Nous le soutiendrons s'il fait des choses utiles au pays. Dans le cas contraire, il faudra immédiatement retourner aux urnes. Nous mènerons une opposition constructive et nous serons la sentinelle des électeurs italiens. »



Depuis le 4 mars, Forza Italia traverse des difficultés. Avec un discours simpliste et des thèmes sécuritaires, la Ligue est en train de siphonner son électorat. La formation de Matteo Salvini a progressé de plus de dix points en trois mois, atteignant début juin 27 à 28 % des intentions de vote, contre 17 % lors des élections du 4 mars. Le magnat de la télévision a par ailleurs quelque raison de craindre des représailles des Cinq Étoiles contre son empire médiatique. 



Au total, Silvio Berlusconi aura durablement marqué de son empreinte le « Ventennio ». Cette période de près de vingt ans s'est ouverte avec les enquêtes judiciaires de « mani pulite » contre la corruption politique en 1993 et s'est refermée avec la tempête monétaire qui a provoqué la chute de son quatrième gouvernement en septembre 2011. Par son style, sa vivacité et son ambition, il a contribué à décrisper la politique italienne. Mais il n'a pas su institutionnaliser son pouvoir. En refusant de faire monter en première ligne un dauphin et de préparer sa succession, il a réduit son offre politique à sa propre personne. Une stratégie dont on voit aujourd'hui les limites, comme l'explique le professeur de sciences politiques Giovanni Orsina (11).



 



Un pays en pleine reprise



 



La coalition trouve en arrivant au pouvoir une situation économique en nette amélioration : la croissance (1,5 % du PIB) reste insuffisante, mais elle a regagné la moitié des neuf points perdus en cinq ans au cours de la crise. En 2017, les investissements ont augmenté de 20 % et les exportations ont atteint 7 % du PIB, un résultat fort honorable. Le déficit public n'est plus que de 1,9 % du PIB et la pression fiscale a diminué de un point, à 42,4 % du PIB. Deux points noirs subsistent : le chômage des jeunes (31,7 % en mars 2018) et surtout la dette publique (2 268 milliards d'euros), qui a néanmoins amorcé depuis l'an dernier une lente mais vertueuse décrue.



Durant la crise économique dont l'Italie sort à grand-peine (la plus grave de son histoire) (12), la paupérisation a gagné du terrain. Le pays compte aujourd'hui 4,7 % de pauvres dans un état proche de l'indigence. Quelque 600 000 Italiens ont plus de 65 ans, 1,1 million sont des mineurs et plus de 3 millions de personnes en âge de travailler ne trouvent pas d'emploi ou sont sans revenu fixe. En outre, 10 millions d'individus sont classés comme étant « à risque de pauvreté », autrement dit vivant dans une grande précarité. Ces chiffres expliquent en partie l'érosion démographique qui menace l'équilibre entre générations. Les naissances ont atteint un plancher historique en 2017 : 464 000. Compte tenu des décès, la population a diminué de 183 000 habitants en 2017 tandis que la pyramide des âges s'est allongée : un Italien sur quatre a plus de 65 ans. Autant de données que la coalition devra avoir présentes à l'esprit lorsqu'il s'agira de formuler une politique familiale et de réformer les retraites...



La Ligue et le M5S ne se considèrent pas comme des alliés, mais comme des concurrents. Aux élections municipales partielles du 10 juin, les deux formations sont allées à la bataille séparément, sans nouer d'alliances locales. Elles ne sont unies au plan national que par la seule perspective d'exercer ensemble le pouvoir. Une fusion entre états-majors n'est pas à l'ordre du jour et leurs bases respectives reprochent déjà à leurs directions de faire trop de concessions à l'autre camp. 



Combien de temps durera cette coalition hétéroclite ? « Dix ans », ont proclamé Luigi Di Maio et Matteo Salvini en choeur à la sortie du Quirinal le 30 mai. Certes, le courant passe bien entre les deux dirigeants : « Pas besoin de longues explications. On se comprend au vol », disent-ils. Mais les signes avant-coureurs de futures tensions sont déjà perceptibles. Au sein du Mouvement Cinq Étoiles, et même si le gouvernement se déclare solidaire du ministre de l'Intérieur, nombre de parlementaires et d'électeurs critiquent ouvertement la politique de Matteo Salvini contre les immigrés qui ne correspond pas à leur ADN. Du côté de la Ligue, on s'inquiète des atermoiements du M5S sur la réforme fiscale qui ne devrait pas intervenir avant 2020 ou même 2021 pour les particuliers - bien que Salvini continue de la promettre dès l'an prochain - et de la priorité donnée au revenu de citoyenneté. D'une manière générale, le forcing médiatique du leader de la Ligue et ses progrès spectaculaires dans les sondages ne sont guère du goût des électeurs Cinq Étoiles.

Notes :


(1) Le 15 juin 1990, la Commission de Bruxelles avait adopté une Convention (Dublin I) réglementant l'accueil des migrants sur le territoire de l'Union. Le texte en avait été modifié une première fois le 3 décembre 2008 (Dublin II), puis à nouveau le 26 juin 2013. Il avait alors été adopté par le Parlement sous le nom de Dublin III. Comme les deux textes précédents, le règlement stipule que, sauf critères familiaux, le pays responsable de la demande d'asile d'un migrant est le premier État membre où sont conservées ses empreintes digitales. Il prévoit une procédure d'expulsion ou de refoulement vers ce pays si le migrant est interpellé dans un autre pays de l'Union avant que la procédure d'octroi de l'asile politique ait abouti dans le pays d'arrivée en Europe.



(2) Dès sa prise de fonctions le 2 juin 2018, Matteo Salvini, devenu vice-président du Conseil et ministre de l'Intérieur, n'a eu de cesse de s'en prendre aux migrants. Il a annoncé ce revirement brutal dans la traditionnelle politique d'accueil de l'Italie en lançant au lendemain de sa prestation de serment, lors d'une visite au camp de réfugiés de Pozzallo (Sicile), le plus grand d'Italie : « La planque, c'est fini. Les clandestins doivent faire leurs valises. Partir dans le calme, mais ils doivent partir. » Joignant l'acte à la parole, il a interdit le 10 juin à l'Aquarius, navire battant pavillon de Gibraltar, mais affrété par les ONG humanitaires SOS Méditerranée et Médecins Sans Frontières (MSF), d'entrer dans un port italien pour débarquer 629 migrants recueillis en mer au large de la Libye.



(3) Au Conseil européen des 15 et 16 décembre 2015, les pays membres, sur proposition de la Commission de Bruxelles, étaient convenus de se répartir quelque 160 000 migrants ayant débarqué en Grèce, en Italie et à Chypre. Cet accord n'a pu être appliqué en raison de l'opposition des pays du pacte de Visegrad et des réticences d'autres pays. Seuls 30 000 migrants ont été transférés vers d'autres pays de l'Union.



(4) Le 15 juin 2018 à l'Élysée, Emmanuel Macron et Giuseppe Conte sont convenus de trois objectifs communs : a) modifier les règles de l'accord de Dublin III ; b) renforcer la frontière extérieure de l'Union européenne en intensifiant le rôle de Frontex, l'agence européenne de surveillance de cette frontière ; c) augmenter la coopération avec les pays de provenance de manière à bloquer les migrants avant qu'ils n'entreprennent leur voyage.



(5) Voir l'excellente analyse de Jérémy Dousson, Un populisme à l'italienne ? Comprendre le Mouvement 5 Étoiles, Les Petits Matins, 2018. À signaler un autre ouvrage intéressant publié en Italie et prochainement en France sur la populocratie. Deux universitaires, Ilvo Diamanti et Marc Lazar, analysent l'affrontement entre forces se réclamant de la légitimité populaire : Popolocrazia. La metamorfosi delle nostre democrazie, Tempi Nuovi, 2018.



(6) Luigi Di Maio annonçait déjà cette mesure dans son interview parue dans le numéro 151 de Politique Internationale au printemps 2016. Le revenu de citoyenneté consiste à fournir un complément de revenu ou de retraite à toute personne se trouvant dans le besoin et ayant des difficultés à boucler ses fins de mois. Au début, ce revenu d'appoint devait être « universel » et être indistinctement versé à toute personne se trouvant sous le seuil de pauvreté. Quelque dix millions d'Italiens seraient concernés. Devant l'énormité des coûts, le gouvernement a décidé d'en différer la généralisation et de le restreindre, au moins pour les deux premières années, aux chômeurs et aux très pauvres. Ce qui représente quand même une ponction de 14 milliards d'euros sur le Trésor public. D'ici à 2020, 2 milliards d'euros seront débloqués pour relancer les agences pour l'emploi, d'une inefficacité proverbiale.



(7) Ce revenu de citoyenneté ne remplacera pas les retraites, mais fournira un complément quand elles s'avèrent insuffisantes. Une grande partie des retraités touche à peine 400 euros par mois. Quant aux allocations familiales, elles sont très limitées et ne correspondent pas aux besoins d'une démographie en déclin.



(8) La flat tax est la grande idée de Matteo Salvini. Il s'agit de remplacer l'impôt progressif sur le revenu des ménages (Irpef) par un barème unique prévoyant un prélèvement de 15 % pour les revenus inférieurs à 80 000 euros par an et de 20 % au-delà. Des dégrèvements fiscaux supplémentaires de 3 000 euros seront consentis en fonction de la taille de la famille et du niveau de revenu. Pour les sociétés, un système analogue serait appliqué avec deux tranches d'impôts (15 et 20 %) pour les entreprises individuelles et familiales, ainsi que pour les travailleurs indépendants. Si elle était appliquée intégralement, la mesure se traduirait par une perte de recettes fiscales de 40 à 50 milliards d'euros la première année. Mais elle devrait entraîner une forte reprise de l'économie et réduire substantiellement la fraude fiscale. Le gouvernement « jaune-vert » a tout de même hésité à engager frontalement la réforme et décidé de ne l'entreprendre que pour les sociétés à partir de 2019, renvoyant à 2020 voire à 2021 son application aux particuliers.



(9) C'est dans cette université que Luigi Di Maio avait prononcé trois semaines avant les élections sa première grande conférence sur la politique étrangère du Mouvement. Un « examen de passage » réussi devant un parterre d'universitaires et d'experts. 



(10) L'opération « mani pulite » (« mains propres ») est le surnom donné au pool du parquet de Milan qui a enquêté, à partir de 1993, sur les grands scandales de corruption, déférant des dizaines d'hommes politiques et de chefs d'entreprise devant les tribunaux. Ces enquêtes ont entraîné la disparition de deux grands partis : la Démocratie chrétienne et le parti socialiste de l'ex-président du Conseil Bettino Craxi. Silvio Berlusconi n'est entré que tardivement dans la ligne de mire des juges de « mains propres ». Cela ne l'a pas empêché de subir plus d'une trentaine de procès pour les motifs les plus variés : faux en écriture, détournement de fonds, ententes illicites, fraude fiscale, corruption de magistrat, achat des votes d'un sénateur. Il a aussi collectionné les non-lieux et les acquittements pour prescription. Dans une seule affaire, celle de fraude fiscale sur les droits télévisés de son groupe de médias Fininvest, il a écopé d'une condamnation définitive, le 3 août 2013. Dans l'affaire Ruby - une call-girl mineure d'origine marocaine avec laquelle il aurait eu des relations sexuelles tarifées -, il a été acquitté.



(11) Voir la note de lecture sur son ouvrage Le Berlusconisme dans l'histoire de l'Italie dans ce numéro de Politique Internationale.



(12) La crise économique qui a touché l'Italie à partir de 2007 « a été la plus dure de toute l'histoire italienne depuis l'Unité de l'Italie en 1861 », affirme le gouverneur de la Banque d'Italie Ignazio Visco. En six ans, jusqu'en 2013, le PIB a diminué de 9 %, la production industrielle a reculé d'un quart, les investissements de 30 %, la consommation de 8 %. Le pays a connu une crise bancaire sans précédent, avec une explosion des créances douteuses et une douzaine d'établissements de crédit au bord du dépôt de bilan. Il a fallu un nettoyage de bilan vigoureux des banques et de l'institut d'émission, avec le soutien du gouvernement, pour apurer les comptes. En cette mi-2018, la situation parait rétablie : la croissance atteint 1,5 %, un taux inférieur à la moyenne européenne, mais en augmentation progressive. Malgré une dette publique qui reste élevée, les finances du pays n'inspirent plus autant d'inquiétude.