Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
Allemagne : l'après Merkel a-t-il commencé ?
Article de Thomas WIEDER
Correspondant du Monde à Berlin.
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À l'heure où nous mettons sous presse, on ne connaît pas encore l'issue des pressions que certains de ses alliés exercent sur la chancelière. En toute hypothèse, cet article éclairera nos lecteurs sur les enjeux de la politique allemande et leurs conséquences pour l'Europe (NDLR).



Angela Merkel l'a dit clairement lors d'une interview à la chaîne ZDF le 11 février 2018 : non seulement elle compte rester chancelière jusqu'en 2021, date à laquelle sont prévues les prochaines élections législatives en Allemagne, mais elle entend également demeurer jusque-là présidente de l'Union chrétienne-démocrate (CDU), qu'elle dirige depuis 2000 (1). Ceux qui souhaitent la voir prendre une retraite anticipée sont donc prévenus : ils vont devoir patienter.



Chez ses concitoyens, les avis sont pourtant partagés. Certes, Mme Merkel demeure étonnamment populaire pour une dirigeante au pouvoir depuis si longtemps : selon le baromètre politique ARD-Deutschlandtrend réalisé par l'institut Infratest Dimap et publié le 9 mai 2018, 51 % des personnes interrogées se déclarent satisfaites de son travail. Mais après dix-huit ans à la présidence de la CDU et treize à la tête de l'exécutif, l'usure du pouvoir la guette inévitablement. En février 2018, un mois avant que le Bundestag ne la reconduise à la tête du gouvernement pour la quatrième fois, l'institut INSA avait demandé aux Allemands s'ils souhaitaient qu'elle reste chancelière jusqu'en 2021. Seuls 38 % des sondés avaient alors répondu positivement, 47 % préférant qu'elle passe la main en cours de mandat.



Même si la principale intéressée aimerait qu'il en soit autrement, la question de sa succession est donc posée. Personne ou presque n'imagine aujourd'hui que Mme Merkel puisse être candidate à un cinquième mandat. Les relations très difficiles qu'elle entretient avec l'aile droite de sa majorité, à commencer par son ministre de l'Intérieur, le conservateur bavarois Horst Seehofer (CSU), font même dire à certains que la « grande coalition » qu'elle a laborieusement mise en place, en mars 2018, pourrait éclater avant 2021. D'un autre côté, elle a si souvent donné tort à ceux qui annonçaient son départ à court ou à moyen terme que toute prédiction en la matière est nécessairement aventureuse. 



Tel est, au fond, le grand paradoxe en cette année 2018 en Allemagne : si tout le monde est à peu près d'accord pour estimer que la fin de l'ère Merkel approche, nul n'est capable d'en deviner le scénario ni d'en pronostiquer l'échéance. Quant aux prétendants à sa succession, aucun ne s'est encore imposé avec une totale évidence. Cela ne veut pas dire que la chancelière n'est pas fragilisée politiquement. Elle l'est, de toute évidence. Mais l'absence d'héritier naturel chez les conservateurs, ajoutée à l'affaiblissement historique du Parti social-démocrate (SPD) et à l'éclatement inédit du paysage politique allemand, joue indiscutablement en sa faveur.



 



Autorité écornée et majorité fragile 



 



La scène a eu lieu le 14 mars 2018, un peu avant 10 heures. Ce matin-là, Mme Merkel, pantalon noir et veste blanche, a été réélue chancelière fédérale par le Bundestag, sur proposition du président de la République, Frank-Walter Steinmeier, en vertu de l'article 63 de la Constitution. Ce vote aurait pu être une formalité ; il fut, au contraire, une épreuve. Un mois après la signature d'un accord de coalition entre les sociaux-démocrates et les conservateurs, Mme Merkel pouvait, en théorie, compter sur les voix des 146 députés SPD et des 253 députés CDU/CSU, soit 399 députés (sur 730 au total). Or, au final, seuls 364 élus du Bundestag ont voté pour elle. À neuf voix près, Mme Merkel n'atteignait pas la majorité absolue nécessaire pour être reconduite à la tête du gouvernement. Depuis 2005, année de son accession à la chancellerie, elle n'avait jamais été aussi mal élue (2).



Sur le moment, ce résultat a surpris, et les observateurs se sont demandé qui étaient les 25 députés de la majorité ayant refusé de voter pour Mme Merkel. Quelques minutes après le scrutin, Andrea Nahles, la chef de file des députés sociaux-démocrates, a assuré que les « frondeurs » ne se trouvaient pas dans son groupe (3). Difficile à croire : au cours des semaines précédentes, trop de voix s'étaient prononcées contre la reconduction d'une nouvelle « grande coalition » avec les conservateurs pour que, le jour venu, tous les députés sociaux-démocrates votent sans exception en faveur de Mme Merkel. Il est toutefois possible que Mme Nahles ait eu partiellement raison. Compte tenu des réserves suscitées par la politique de la chancelière au sein de son propre camp, il est probable que quelques députés conservateurs aient également refusé de lui accorder leur suffrage. 



Quoi qu'il en soit, ce vote du 14 mars 2018 est venu confirmer que le quatrième mandat de Mme Merkel à la chancellerie serait bien différent des précédents. À vrai dire, on le pressentait depuis les élections législatives du 24 septembre 2017, qui avaient annoncé la couleur. Certes, les derniers sondages réalisés avant le scrutin avaient un peu préparé les esprits, aucun ne prévoyant que les conservateurs dépasseraient les 40 % comme ils l'avaient fait en 2013. Pour autant, aucun n'avait pronostiqué qu'ils atteindraient tout juste les 33 %, soit leur plus mauvais score depuis 1949.



Malgré ce score en baisse de 8 points par rapport à la fois précédente, la CDU-CSU restait la première force politique du pays au soir du 24 septembre 2017, ce qui faisait une nouvelle fois de Mme Merkel la candidate naturelle à la chancellerie. Encore fallait-il qu'elle constituât une majorité... Après avoir échoué à former une coalition avec les libéraux et les écologistes, elle y parvint finalement avec les sociaux-démocrates aux côtés desquels elle avait déjà gouverné de 2005 à 2009 puis de 2013 à 2017. À l'issue de laborieuses tractations, la CDU-CSU et le SPD ont donc scellé un « contrat de coalition » de 177 pages le 9 février 2018. Mais il a fallu attendre encore un peu plus d'un mois avant que Mme Merkel soit réélue chancelière, le temps que les 463 723 adhérents du SPD se prononcent sur la participation de leur parti à une nouvelle « grande coalition ». 



Or, pendant cette période, l'image de Mme Merkel s'est fortement dégradée. En Allemagne comme à l'étranger, on a surtout retenu qu'elle aura mis six mois à former un gouvernement, ce qui ne s'était jamais vu auparavant (4). Il est vrai que la chancelière n'est pas seule en cause : le 19 novembre 2017, c'est Christian Lindner, le président du Parti libéral-démocrate (FDP), et non pas elle, qui a rompu les pourparlers avec les conservateurs et les écologistes. Par ailleurs, les négociations qui se sont engagées dans les semaines suivantes avec le SPD auraient été plus faciles si Martin Schulz, alors président du parti, n'avait pas exclu auparavant toute nouvelle alliance avec les conservateurs. Il n'empêche : si Mme Merkel a eu tant de mal, cette fois, à former un gouvernement, c'est d'abord à cause du fort recul électoral de son propre parti. Ce dont elle est, par définition, la première responsable. 



Douloureux, ces six mois l'auront également été en ce qui concerne les relations entre la CDU et sa présidente. Au lendemain des législatives, celle-ci a reconnu que le résultat était « décevant » pour les conservateurs. Mais elle a refusé toute autocritique concernant la façon dont elle avait conduit sa campagne : « Je ne vois pas ce que nous aurions dû faire différemment », a-t-elle ainsi déclaré devant la presse, le 25 septembre 2017. En interne, cette petite phrase a beaucoup agacé, à commencer par ceux qui, avant les élections, avaient joué les Cassandres. Non seulement Mme Merkel ne les avait pas écoutés pendant la campagne mais, une fois celle-ci achevée, elle ne semblait pas davantage disposée à reconnaître leur clairvoyance.



Un second épisode a contribué à nourrir cette image d'une chancelière trop sûre d'elle et pas assez attentive aux siens. Il date du 9 février 2018. Ce jour-là, on l'a dit, conservateurs et sociaux-démocrates mettent un point final à leur « contrat de coalition ». Sur le fond, la CDU-CSU ne trouve pas grand-chose à redire au compromis qui a été trouvé avec le SPD. C'est notamment le cas pour ce qui concerne la politique migratoire. Dans ce domaine, l'accord marque bien la revanche de l'aile droite de la CDU-CSU sur la ligne d'ouverture qu'avait adoptée la chancelière pendant la crise des réfugiés de 2015. Mais un point de l'accord ne passe pas : la récupération, par le SPD, du ministère des Finances. Comment Mme Merkel a-t-elle pu céder ce portefeuille clé aux sociaux-démocrates ? Une large partie de la CDU crie à la trahison. Au sein de la formation, la grogne se répand bien au-delà des frondeurs habituels. L'idée s'installe que, pour sauver son poste de chancelière, Mme Merkel est prête à tout, y compris à sacrifier les intérêts de son propre parti.



C'est dans ce contexte marqué par un mélange de défiance, d'incompréhension et d'amertume de la part de son propre camp que Mme Merkel a inauguré, un mois plus tard, son quatrième mandat. De ce point de vue, la courte majorité avec laquelle elle a été réélue par le Bundestag, le 14 mars 2018, est bel et bien un symptôme. Celui d'un affaiblissement politique et d'un discrédit personnel que les élections législatives du 24 septembre 2017 ont sanctionnés et que les six mois suivants ont contribué à creuser encore davantage. 



 



Le bal des prétendants 



 



« Il y aura un après-Merkel. » Voilà ce que déclaraient Jens Spahn, alors secrétaire d'État aux Finances, et Daniel Günther, ministre-président du Schleswig-Holstein, dans une interview à la Rheinische Post, le 14 août 2017. En soi, la phrase peut sembler relever du simple bon sens. Mais le fait qu'elle ait été prononcée par deux jeunes responsables de la CDU un mois avant les élections législatives et au moment même où la chancelière entrait en campagne pour sa réélection est tout sauf anodin. Ce jour-là, un tabou fut brisé. Chacun comprit que les conservateurs allemands ne s'interdisaient plus de réfléchir à haute voix à la succession de Mme Merkel. 



Pour l'heure, une personnalité semble, plus que d'autres, en mesure d'endosser ce rôle : Annegret Kramp-Karrenbauer (5). Élue le 26 février 2018 secrétaire générale de la CDU à la quasi-unanimité, celle que les journaux allemands ont baptisée « AKK » a déjà une longue carrière derrière elle. Née le 9 août 1962, ce qui en fait de douze ans la cadette de Mme Merkel, elle a été membre du gouvernement régional de la Sarre pendant onze ans avant de le diriger elle-même de 2011 à 2018. Elle n'a en revanche jamais été ministre au sein du gouvernement fédéral. Pour ses détracteurs, c'est une faiblesse : comment prétendre diriger l'Allemagne en n'ayant exercé le pouvoir qu'à l'échelle d'un Land, l'un des plus petits par surcroît ? Aux yeux de ses partisans, c'est au contraire un atout : si Mme Kramp-Karrenbauer se déclare un jour officiellement candidate à la succession de Mme Merkel, le fait qu'elle n'a pas été l'une de ses ministres lui évitera d'avoir à assumer le bilan de son gouvernement et lui donnera plus de crédibilité pour incarner le renouveau.



Mais en cette année 2018, « AKK » n'en est pas encore là. Pour l'heure, sa priorité est de doter la CDU d'un nouveau programme, le dernier datant de 2007. C'est dans cette perspective que, dès les semaines qui ont suivi son élection au poste de numéro deux, elle s'est lancée dans un grand tour du pays afin de rencontrer et de débattre avec les militants. Au passage, cette tournée est aussi, pour elle, l'occasion de mieux se faire connaître et d'asseoir sa popularité auprès des cadres locaux du parti, ce qui pourra lui être utile le jour venu. En cela, son choix de devenir secrétaire générale plutôt que membre du gouvernement fédéral peut apparaître comme stratégiquement habile. Si le poste est ingrat - ou, en tout cas, moins immédiatement valorisé que celui de ministre -, il est susceptible de se révéler très rémunérateur à long terme. « AKK » a sans doute médité l'exemple de Mme Merkel qui fut elle-même élue secrétaire générale de la CDU en 1999 avant d'en devenir la présidente un an plus tard... 



Incontestablement, Mme Kramp-Karrenbauer a aujourd'hui une longueur d'avance sur les autres prétendants potentiels à la succession de Mme Merkel. Certains d'entre eux présentent des handicaps qu'elle n'a pas. C'est le cas d'Ursula von der Leyen : ministre sans interruption depuis 2005 (à la famille, au travail puis à la défense), elle jouit certes d'une expérience incontestable. Mais ses relations compliquées avec la hiérarchie militaire, qui ont marqué la fin du troisième mandat de Mme Merkel, l'ont affaiblie politiquement (6). Selon un sondage RTL/N-TV réalisé par l'institut Forsa les 24 et 25 mai 2018, deux mois après l'entrée en fonctions de la nouvelle « grande coalition », 55 % des électeurs sont insatisfaits de son travail, ce qui en fait l'une des ministres les plus impopulaires. Longtemps présentée comme une possible « dauphine » de la chancelière, Mme von der Leyen semble d'ailleurs avoir renoncé à endosser ce rôle : aujourd'hui, d'après les médias allemands, elle viserait plutôt l'Otan ou la Commission européenne que la chancellerie fédérale. 



Autre personnalité souvent citée : Julia Klöckner. Née en 1972, la nouvelle ministre de l'Agriculture figure, depuis quelques années, sur la liste de celles et de ceux qui, un jour, pourraient briguer les plus hautes fonctions de l'État. Populaire auprès des militants de la CDU, bien connue des Allemands qui ont pris l'habitude de la voir très régulièrement sur les plateaux télévisés, cette catholique pratiquante et conservatrice - elle est notamment connue pour son combat contre l'avortement - a toutefois vu sa cote quelque peu baisser après sa défaite surprise aux élections régionales de mars 2016 en Rhénanie-Palatinat face à la candidate du SPD, Malu Dreyer. Depuis, cette contre-performance lui colle à la peau : comment gagner des élections nationales après avoir perdu si douloureusement un scrutin local ? Pour Mme Klöckner, cette débâcle demeure d'autant plus problématique que c'est, à l'inverse, une victoire inattendue à des élections régionales qui a propulsé Mme Kramp-Karrenbauer sur la scène nationale : celles de mars 2016 dans la Sarre, que « AKK » semblait devoir perdre et qu'elle a finalement remportées avec 11 points d'avance sur le SPD... 



Dans ce paysage très féminin, un seul homme semble aujourd'hui en capacité de briguer la présidence de la CDU et, donc, la chancellerie fédérale : Jens Spahn. Né en 1980, élu pour la première fois au Bundestag à l'âge de 22 ans, secrétaire d'État aux Finances auprès de Wolfgang Schäuble de 2015 à 2017, il est, depuis mars 2018, ministre fédéral de la Santé. S'il a toujours pris soin de ménager Mme Merkel en tant que personne, M. Spahn a en revanche adopté des positions qui en ont fait son véritable adversaire à l'intérieur du camp conservateur, en particulier lors de la crise des réfugiés de 2015 : il fut alors le premier membre de la direction de la CDU à critiquer publiquement la politique d'accueil de la chancelière. 



À différents égards, M. Spahn apparaît donc aujourd'hui comme une sorte d'anti-Mme Merkel au sein de la CDU - et c'est en cultivant ce profil qu'il a su trouver sa place dans le parti. Face à une chancelière accusée par ses détracteurs d'étouffer les débats et de consentir trop de concessions aux sociaux-démocrates, il a choisi de se faire le porte-voix de ceux qui, dans le parti, se sentent les perdants des années Merkel : les libéraux, frustrés par son manque d'ambition réformatrice, notamment par son refus de repousser l'âge légal de départ à la retraite à 70 ans, l'une de leurs principales revendications, et les conservateurs, pour qui la chancelière a dangereusement dilapidé l'héritage doctrinal de la CDU en faisant trop de concessions aux sociaux-démocrates et aux écologistes et en décidant, tour à tour, de supprimer le service militaire obligatoire (2010), de sortir du nucléaire (2011), d'accueillir un million de réfugiés (2015) et de précipiter l'adoption du mariage homosexuel (2017) (7).



 



L'enjeu des élections intermédiaires



 



Consciente des frustrations que sa politique a générées à l'intérieur de son camp, Mme Merkel a, de façon très habile, donné quelques gages à ses propres frondeurs. D'abord sur le plan politique, en accédant à la principale revendication de l'aile droite de sa majorité : la fixation d'un plafond au nombre de réfugiés susceptibles d'être accueillis en Allemagne chaque année. Si la CSU bavaroise, le réclamait depuis 2015, avec le soutien d'une partie de la CDU, Mme Merkel avait initialement refusé d'inscrire cette mesure dans le programme commun de la CDU-CSU pour les législatives présenté en juillet 2018. Mais le résultat des élections l'a conduite à changer d'avis. Afin d'envoyer un message aux anciens électeurs de la CDU-CSU ayant choisi de voter, cette fois, pour les libéraux du FDP ou pour le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), la chancelière a fait volte-face (8). Les contempteurs de sa politique migratoire ont finalement gagné la partie : sur ce chapitre, le programme de la nouvelle « grande coalition » au pouvoir depuis mars 2018 est, à bien des égards, conforme à ce qu'ils réclamaient. Mais leurs appétits paraissent insatiables et, comme en témoigne le bras de fer engagé en juin 2018 par Horst Seehofer, le nouveau ministre de l'Intérieur demeuré par ailleurs président de la CSU bavaroise. la frange la plus conservatrice de la droite allemande est bien décidée à refermer définitivement la page ouverte par Mme Merkel en 2015 lors de la crise des réfugiés. Jusqu'où celle-ci sera-t-elle prête à leur céder du terrain pour se maintenir au pouvoir ? C'est l'une des questions majeures de son quatrième mandat.



Mais Mme Merkel ne s'est pas contentée de concessions politiques. Afin de neutraliser ses adversaires, elle leur a également fait une place au sein de son nouveau gouvernement. C'est le cas de Jens Spahn, nommé ministre de la Santé et, bien sûr, de Horst Seehofer. Depuis leur nomination, les deux hommes, au risque de fragiliser l'alliance nouée avec le SPD, ont multiplié les déclarations spectaculaires dans le but explicite de reconquérir les anciens électeurs de la CDU-CSU séduits par le FDP ou l'AfD. C'est ainsi que M. Spahn s'en est pris directement aux bénéficiaires de l'allocation chômage « Hartz IV » (9) en affirmant qu'ils n'étaient pas des « pauvres », ou que M. Seehofer a déclaré : « L'islam ne fait pas partie de l'Allemagne. » Des propos pas forcément en phase avec ceux de la chancelière, mais qui n'ont pas pour autant valu à leurs auteurs de sévères recadrages. Comme si Mme Merkel avait compris tout l'intérêt qu'elle pouvait avoir à laisser s'exprimer de telles voix au sein même de son gouvernement afin de donner le sentiment que celui-ci, à travers les signaux envoyés par certains de ses ministres, est politiquement en phase avec la frange la plus droitière de l'électorat... 



Cette stratégie sera-t-elle payante ? Plusieurs scrutins régionaux permettront prochainement de le savoir : en Bavière, le 14 octobre 2018 ; dans la Hesse, deux semaines plus tard ; puis dans la Saxe, dans le Brandebourg et en Thuringe à l'été-automne 2019. Importantes, ces élections régionales le seront d'autant plus que, à l'exception de la Hesse, tous les Länder où elles se tiendront sont le théâtre d'une très forte poussée de l'AfD. Aux élections législatives de 2017, le parti d'extrême droite a ainsi réalisé son meilleur résultat national dans la Saxe (27 %), où il a même légèrement devancé la CDU (26,9 %). En Bavière, l'AfD a obtenu son meilleur score à l'échelle de toute l'ancienne Allemagne de l'Ouest (12,4 %). En Thuringe et dans le Brandebourg, il a dépassé les 20 % des voix. 



Pour effectuer sa reconquête, la CDU-CSU a renouvelé ses équipes dirigeantes dans deux de ces Länder. Au lendemain des législatives de 2017, Markus Söder a succédé à Horst Seehofer à la tête du gouvernement bavarois, tandis que Michaël Kretschmer a remplacé Stanislaw Tillich dans la Saxe. Dans les deux cas, il s'agit d'hommes plus jeunes et au profil plus « droitier » que leurs prédécesseurs, en particulier sur les questions de sécurité et d'immigration dont ils ont fait leur priorité.



Depuis Berlin, Mme Merkel a tout intérêt à laisser faire ces chevau-légers de la CDU et de la CSU qui critiquent plus ou moins ouvertement sa politique. S'ils remportent leur pari, ils auront moins de raisons de contester son autorité, leur victoire électorale étant la preuve que le maintien de Mme Merkel à la chancellerie n'est pas un handicap. S'ils le perdent, il est au contraire fort probable que le débat sur sa succession - en sourdine depuis la formation de son nouveau gouvernement - sera à nouveau ouvert. Dans ce cas, on peut s'attendre à ce que l'aile droite de la majorité s'oppose plus frontalement que jamais à la chancelière et qu'un Jens Spahn, par exemple, considère que le moment est venu pour lui d'afficher clairement ses ambitions et de tourner la page de l'ère Merkel en amont des législatives de 2021 afin d'éviter une catastrophe électorale. Un tel scénario pourrait compliquer les affaires de Mme Kramp-Karrenbauer : il lui deviendrait de plus en plus difficile de concilier sa fidélité à Mme Merkel et son souci de rester en phase avec la base du parti.



 



L'épreuve de vérité de la mi-mandat



 



Pour la chancelière allemande, la menace ne vient pas uniquement de son propre camp. Afin de se maintenir au pouvoir, elle ne doit pas seulement veiller à satisfaire l'aile droite de sa majorité. Elle doit également ménager les sociaux-démocrates dont elle dépend directement - et cela, pour une raison simple : si ces derniers décident de rompre l'alliance qu'ils ont nouée avec la CDU-CSU, le gouvernement investi en mars 2018 éclatera.



Un tel scénario n'est pas à exclure. Dans le passé, il est déjà arrivé qu'un des partis au pouvoir fasse chuter un chancelier. Ce fut une première fois le cas en 1966. Cette année-là, le FDP, en désaccord avec la CDU-CSU sur le budget, décida de rompre son alliance avec les conservateurs pour en sceller une nouvelle avec les sociaux-démocrates. Cette décision provoqua le départ du chancelier Ludwig Erhard (CDU), qui avait succédé en 1963 à Konrad Adenauer, et conduisit à la formation d'une « grande coalition » entre le SPD et les conservateurs, sous l'égide de Kurt Georg Kiesinger (CDU). 



Un cas de figure analogue s'est produit en 1982, avec la rupture de la coalition formée treize ans plus tôt entre le SPD et le FDP, en désaccord sur la politique économique. Cette fois, l'événement déboucha sur la chute du chancelier Helmut Schmidt (SPD), chef du gouvernement depuis 1974, et sur l'accession au pouvoir de Helmut Kohl à la tête d'une majorité CDU-CSU/FDP qui fut confirmée quelques mois plus tard à la suite d'élections législatives anticipées.



Le SPD pourrait-il faire chuter Mme Merkel, comme le FDP le fit en 1966 avec Kiesinger puis en 1982 avec Schmidt ? L'hypothèse n'est pas la plus probable, mais elle n'est pas pour autant inimaginable. Chez les sociaux-démocrates, on l'a dit, la décision de sceller une nouvelle alliance avec les conservateurs après les élections de 2017 a été prise dans la douleur et a donné lieu à de turbulents débats. Le 4 mars 2018, 66 % des adhérents du parti ont certes dit « oui » à une nouvelle « grande coalition ». Plus large que prévue, cette majorité est cependant plus étroite que celle de 2013 : à l'époque, 76 % des membres du SPD avaient approuvé la formation d'un gouvernement entre leur parti et la CDU-CSU.



Pour bon nombre de sociaux-démocrates, la « grande coalition » apparaît comme un piège politique. En 2005, le SPD avait obtenu 34,2 % des voix aux législatives. Quatre ans plus tard, après avoir gouverné avec la CDU-CSU, il n'a recueilli que 23 % des suffrages. En 2013, après quatre ans passés cette fois dans l'opposition, il était remonté légèrement (25,7 %). Mais en 2017, après quatre nouvelles années au gouvernement, il est retombé à 20,5 %. D'où cette analyse de plus en plus largement partagée au SPD : les alliances répétées avec les conservateurs tuent à petit feu le parti, diminuent son poids électoral et réduisent ses chances d'envoyer l'un des siens à la chancellerie. 



Forts de cette conviction, certains sociaux-démocrates n'ont pas attendu longtemps après la formation de la nouvelle « grande coalition » pour en envisager la fin avant l'échéance normalement prévue. Dès mai 2018, deux mois seulement après l'entrée en fonctions du gouvernement, plusieurs responsables du parti ont ainsi rappelé qu'ils prenaient très au sérieux l'une des dispositions inscrites dans le contrat de coalition qui précise qu'au mitan de la législature une « évaluation » du travail gouvernemental devait avoir lieu. « Si certains ne cessent pas leurs provocations et si les objectifs du contrat de coalition ne sont pas défendus sérieusement, cela pourrait avoir de sérieuses conséquences sur la coalition dans son ensemble », a déclaré au Spiegel, en mai 2018, Matthias Miersch, représentant de la gauche du SPD au Bundestag. « Au bout de deux années, la coalition sera jugée sur pièces. Si les conservateurs bloquent la mise en oeuvre de certaines promesses importantes, le SPD devra en tirer les conséquences », a prévenu quant à elle Johanna Uekermann, membre du bureau exécutif du SPD, citée par le même hebdomadaire.



Pour l'heure, ces déclarations ne concernent qu'une minorité du SPD, et il n'est pas étonnant que l'aile gauche du parti, dès le début de la législature, joue son rôle d'aiguillon. Il n'empêche : ce qui est vrai pour les conservateurs l'est aussi pour les sociaux-démocrates et, en cas de déroute lors des scrutins régionaux prévus en 2018 et 2019, une partie du SPD pourrait décider de quitter le gouvernement plutôt que de continuer à y participer pendant deux années supplémentaires au risque de connaître aux législatives de 2021 une débâcle encore plus cuisante qu'aux précédentes.



Pour Mme Merkel, ce rendez-vous de la mi-mandat pourrait donc être un moment de fortes turbulences. C'est à cette période, fin 2019-début 2020, que se jouera véritablement pour elle l'épreuve de vérité : un départ précipité ou une fin de mandat apaisée. 

Notes :


(1) Angela Merkel a toujours considéré que Gerhard Schröder avait fait une erreur en décidant, en 2004, de quitter la présidence du Parti social-démocrate (SPD) alors qu'il était chancelier. Un an plus tard, du reste, elle lui succédait à la tête du gouvernement fédéral.



(2) Angela Merkel avait été élue chancelière avec une majorité de 91 voix en 2005, de 12 voix en 2009 et de 146 voix en 2013.



(3) Depuis le 22 avril 2018, date du congrès du SPD à Wiesbaden (Hesse), Mme Nahles cumule les fonctions de présidente du groupe social-démocrate au Bundestag et de présidente du parti.



(4) En 2005, 65 jours s'étaient écoulés entre les élections législatives et l'entrée en fonctions du premier gouvernement de Mme Merkel ; en 2009, 31 jours ; en 2013, 86 jours.



(5) Voir l'entretien avec Mme Kramp-Karrenbauer paru dans ces colonnes : « La Sarre, laboratoire de la relation franco-allemande », Politique Internationale, no 157, automne 2017.



(6) À la suite de plusieurs scandales ayant entaché la réputation de la Bundeswehr (affaires de harcèlement moral et sexuel, présence de cellules d'extrême droite dans certaines unités), Mme von der Leyen a dénoncé, en avril 2017, un « problème de comportement » et des « faiblesses de commandement » au sein de l'armée allemande. Ces déclarations ont été très mal perçues par l'institution militaire.



(7) Lors d'un débat organisé par le magazine féminin Brigitte, le 26 juin 2017, Mme Merkel a déclaré, à propos du mariage pour tous, qu'elle était favorable à une discussion qui aille « dans le sens d'une prise de décision en conscience ». Jusqu'à présent, la CDU-CSU s'était toujours opposée au mariage homosexuel. Pris de court par le revirement de la chancelière, le SPD et les Verts ont réclamé dès le lendemain que le Bundestag inscrive le mariage homosexuel à son ordre du jour avant la fin de la session parlementaire. Trois jours plus tard, le 30 juin 2017, après un débat de seulement quarante minutes, le texte était adopté à une large majorité (393 voix pour, 226 contre). Sans surprise, la gauche et les écologistes ont voté pour. Sans surprise non plus, les conservateurs de la CDU-CSU se sont divisés, un peu moins d'un tiers de leur groupe ayant voté pour. Quant à Mme Merkel, elle a voté contre, ce qui n'a pas suffi à calmer la colère des plus conservateurs : aujourd'hui, ces derniers ne lui savent pas vraiment gré d'avoir voté non, préférant surtout se souvenir de sa petite phrase du 26 juin 2017 qui a précipité l'adoption de la loi.



(8) Parmi les électeurs qui avaient voté pour la CDU-CSU aux élections législatives de 2013, environ un million ont voté pour l'AfD et près d'un million et demi pour le FDP le 24 septembre 2017.



(9) Le « Hartz IV » est une allocation sociale instituée en 2005 dans le cadre de l'« Agenda 2010 », un ensemble de réformes mises en oeuvre par le chancelier social-démocrate Gerhard Schröder et inspirées par Peter Hartz, alors directeur du personnel de Volkswagen. Aujourd'hui, près de 6 millions de personnes au chômage, en formation ou titulaires de « mini-jobs » bénéficient du « Hartz IV », d'un montant mensuel de 416 euros pour une personne seule.