Politique Internationale - La Revue n°160 - ÉTÉ - 2018

sommaire du n° 160
Brexit pour un nouveau référendum
Entretien avec Andrew ADONIS
Ancien ministre de l'Éducation (2005-2008). Ancien ministre des Transports (2008-2010). Membre de la
conduit par
Sonia DELESALLE-STOLPER
Journaliste à Libération. Correspondante du journal pour le Royaume-Uni et l'Irlande
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Sonia Delesalle-Stolper - Revenons un peu en arrière. Quel est l'élément clé qui, selon vous, a fait pencher l'électorat britannique en faveur du Brexit ? 



 



Andrew Adonis - Il y en a eu plusieurs. Le premier est évidemment l'erreur de jugement catastrophique de David Cameron. Il a appelé à un référendum en pensant qu'il allait le gagner, alors même que la majorité de son parti était favorable à la sortie de l'Union européenne. Personne ne l'avait forcé à prendre cette décision. Il savait très bien que la droite du parti conservateur était sur une ligne différente. Tous les dirigeants qui l'ont précédé en étaient conscients, à commencer par John Major qui s'est toujours refusé à organiser un référendum, que ce soit sur le traité de Maastricht au milieu des années 1990 ou sur le maintien du Royaume-Uni dans l'UE.



À sa décharge, il est vrai qu'en dépit de ce fort sentiment anti-européen seuls 15 % de l'électorat avaient véritablement une opinion tranchée sur la question. Le problème, c'est que David Cameron, en décidant de soumettre la question au vote populaire, a placé le sentiment anti-européen au coeur du débat politique. Il a obligé les gens à se positionner alors qu'avant cela ils n'en avaient pas particulièrement envie. Du coup, l'appartenance à l'Union européenne est devenue le déversoir de toutes les frustrations.



 



S. D.-S. - Selon vous, la question de l'appartenance à l'Union européenne a cristallisé les mécontentements de toutes sortes...  



 



A. A. - J'en suis certain. C'est d'ailleurs l'interprétation qu'en a livrée le président Emmanuel Macron lorsqu'il est venu en Angleterre en janvier dernier pour le sommet franco-britannique. Il a dit que, si un référendum était organisé en France, la majorité des Français voteraient contre le maintien dans l'UE. Pour la même raison que les Britanniques : ils y verraient l'occasion d'exprimer leur désir de changement et de réformes dans l'espoir d'une vie meilleure. C'est exactement ce qui s'est passé au Royaume-Uni : un grand nombre de personnes dont les conditions d'existence s'étaient détériorées au cours des dix dernières années, en particulier dans les régions les plus éloignées de Londres et du sud-est de l'Angleterre, ont voté pour le « Leave ». L'erreur de David Cameron a été de laisser un référendum sur l'Europe se transformer, de fait, en référendum sur le niveau de vie. 



L'autre problème crucial a été l'immigration. Cette question hautement toxique s'est invitée dans les débats et a fini par prendre une très grande place. L'élargissement de l'UE aux pays d'Europe de l'Est - et notamment à la Pologne - en 2004 a créé un appel d'air et provoqué une gigantesque vague d'immigration (3) que les hommes politiques britanniques n'ont pas vu venir ou pas su expliquer à leurs électeurs.



 



S. D.-S. - Le Royaume-Uni est l'un des rares pays de l'Union européenne à n'avoir pas imposé une période de transition pour l'ouverture des frontières à l'Europe de l'Est. À l'époque, c'est Tony Blair qui était à la tête du gouvernement - un gouvernement dont vous faisiez partie...



 



A. A. - Pendant la campagne, les pro-Brexit ont largement utilisé l'argument selon lequel l'Europe nous avait privés du contrôle de nos frontières. C'est faux : nous aurions pu fermer l'accès du Royaume-Uni aux travailleurs venus de l'Est comme le traité nous y autorisait pendant sept ans. Mais nous avons choisi de ne pas le faire. Rétrospectivement, cela fut une erreur. 



 



S. D.-S. - Pensez-vous que, si vous aviez exercé ce contrôle au moment de l'élargissement, le résultat du référendum aurait été différent ?



 



A. A. - Je pense, en effet, que les gens se seraient moins focalisés sur l'immigration et qu'ils auraient eu moins de raisons de vouloir sortir de l'Union européenne. Le United Kingdom Independence Party (UKIP), qui est l'équivalent britannique du Front national (FN), n'aurait pas été aussi populaire.



 



S. D.-S. - Mais le sentiment eurosceptique remonte à bien plus loin. Il était déjà très présent à l'époque de Margaret Thatcher et s'est accentué sous John Major. Comment expliquez-vous que l'Union européenne ait toujours servi de bouc émissaire ?



 



A. A. - Que ce soit chez les conservateurs ou chez les travaillistes, il y a toujours eu entre 5 et 10 % d'électeurs hostiles à l'UE pour des questions de souveraineté. Et c'était déjà vrai dans les années 1950. Clement Attlee, par exemple, qui fut l'un de nos plus grands premiers ministres et qui était un ardent internationaliste, était fermement opposé à toute participation du Royaume-Uni à ce qui allait devenir par la suite l'Union européenne (4). Churchill, lui, était bien plus positif vis-à-vis de l'Europe. Il suffit de se plonger dans les archives pour constater que, dans les années 1940, il était favorable aux États-Unis d'Europe (5). Il était un peu plus sceptique sur les projets de rapprochement dans le domaine de la défense parce qu'il craignait les conséquences sur le lien transatlantique. Ce qui est intéressant, c'est que la France avait alors le même point de vue. En 1954, l'Assemblée nationale a rejeté la communauté de la défense. Mais après 1957, Churchill s'est prononcé pour le rattachement du Royaume-Uni à une union douanière (6). À mon avis, il aurait voté contre le Brexit.



Cette hostilité atavique à l'idée européenne s'explique sans doute par la fameuse exception anglaise : un sentiment d'insularité mêlé d'incompréhension à l'égard des peuples d'Europe continentale. Des peuples qui ne peuvent pas s'enorgueillir comme nous d'être sortis vainqueurs de deux guerres mondiales...



Je tiens à préciser qu'il y a toujours eu aussi, dans chaque parti, la même proportion de pro-européens convaincus : 5 à 10 %. La figure la plus emblématique de ce courant, au sein du Labour, est Roy Jenkins qui fut le seul Britannique président de la Commission européenne (1977-1981). 



 



S. D.-S. - Qu'est-ce qui a transformé ces minorités eurosceptiques en majorité ?



 



A. A. - Celle qui a imprimé ce virage majeur dans la politique britannique des quarante dernières années est Margaret Thatcher. Elle a réussi à transformer le sentiment anti-européen, qui n'était jusqu'alors que marginal à droite, en une tendance dominante au sein du parti conservateur. Le tournant, à mon avis, se situe au moment du discours de Bruges, le 20 septembre 1988, devant le Collège d'Europe. C'est là qu'elle a, de fait, déclaré la guerre à la Commission européenne. Elle n'a pas explicitement appelé à quitter l'Europe, mais elle n'en était pas loin. Cette prise de position est d'autant plus troublante que Margaret Thatcher s'était fortement impliquée dans la création du marché unique et que, dans les années 1970 et 1980, elle avait multiplié les marques d'attachement à l'Europe. Elle n'avait jamais été très à l'aise avec la notion d'abandon de souveraineté, mais elle s'était faite à l'idée. L'Union européenne lui convenait pour autant que le Royaume-Uni occupait une position de leadership. Elle pensait que, dans un contexte de guerre froide, c'était encore le meilleur choix. Alors, pourquoi ce changement de pied ? À mon avis, la réponse tient en un nom : Jacques Delors. Elle voyait en lui un fourrier de la social-démocratie, voire du socialisme en Europe - tout ce qu'elle abominait. Un autre facteur a joué : à l'époque, le mur de Berlin n'était pas encore tombé mais des craquements se faisaient entendre de toutes parts. Elle a considéré qu'il n'était plus aussi nécessaire de mener une bataille idéologique directe contre le communisme et que l'Union européenne perdait donc de son intérêt. 



Ce qui s'est passé en septembre 1988 est d'une importance historique capitale. L'enchaînement des événements est particulièrement éclairant. Le 8, soit deux semaines avant le discours de Bruges, Jacques Delors est venu prendre la parole devant le Trade Union Congress sur le thème de « L'Europe sociale »... Furieuse, Margaret Thatcher a alors réécrit le texte qu'elle avait préparé. Pour elle, les choses était désormais claires : la Commission de Bruxelles était devenue le cheval de Troie du socialisme en Europe. Ce dont Delors parlait, en fait, c'était d'un minimum de protection sociale. Pour quiconque connaît un peu la politique française, Delors est plutôt un homme de centre gauche, certainement pas d'extrême gauche. Mais, pour Margaret Thatcher, il avait presque un couteau entre les dents ! Elle avait une vision du socialisme très différente de celle de la plupart des gens... 



 



S. D.-S. - Les germes du Brexit étaient donc contenus dans le discours de Bruges ?



 



A. A. - Au cours des vingt années qui ont suivi, le parti conservateur, par un processus de guerre civile interne, est passé d'une position pro-européenne à une position essentiellement anti-européenne. Son problème a été de concilier cette évolution avec l'appartenance du Royaume-Uni à l'UE. Les dirigeants conservateurs successifs ont joué sur les deux tableaux : ils ont essayé de gérer un parti de plus en plus anti-européen tout en évitant de couper les ponts avec Bruxelles. Le référendum convoqué par David Cameron a constitué la dernière étape de ce que j'appelle la « légèreté politique du Brexit », cette tension entre la volonté de partir et la volonté de rester qui ne pouvait se résoudre que par une rupture. La donne s'est compliquée avec la montée en puissance du UKIP,  qui s'est fixé comme unique objectif la sortie de l'UE. Ce parti était, en fait, un parti d'« extrême thatchérisme » qui se proposait de réaliser ce que Margaret Thatcher n'avait pas pu faire de son vivant, faute de trouver un appui suffisant au sein du parti conservateur. De fait, lorsque Margaret Thatcher meurt en 2010, elle est sur une ligne totalement anti-européenne. Dans son dernier livre, publié en 2004, elle affirmait que, à moins de renégocier les traités pour effacer toute trace de supranationalisme, le Royaume-Uni devait quitter l'UE. 



 



S. D.-S. - Au fond, le Brexit n'est rien d'autre que l'héritage de Margaret Thatcher...



 



A. A. - Absolument. Nigel Farage a, de fait, opéré une prise de pouvoir à rebours du parti conservateur, avec la bénédiction idéologique et politique - posthume - de Margaret Thatcher. Le Brexit est l'enfant monstrueux du thatchérisme et du mécontentement populaire.



 



S. D.-S. - Si je vous suis bien, David Cameron aurait convoqué ce référendum parce qu'il pensait pouvoir réconcilier les deux factions de son parti et tuer dans l'oeuf, une bonne fois pour toutes, le débat sur l'appartenance à l'UE. Et parce qu'il était convaincu que le « Remain » l'emporterait... 



 



A. A. - Évidemment. Il avait gagné deux référendums, sur l'indépendance de l'Écosse et sur la réforme électorale, à une large majorité. Cette double victoire l'avait rendu très arrogant. Et ce n'est pas fini : il avait remporté haut la main les élections de 2015, alors que tous les sondages le donnaient perdant. À partir de là, il a pensé qu'il pouvait marcher sur l'eau. Et il a commis l'énorme erreur de jugement que l'on sait. Mais n'oublions pas que le résultat a été très serré : 52 % pour la sortie, 48 % contre. Vous voulez le fond de ma pensée ? Je parie que la crise politique actuelle va s'aggraver dans les mois à venir. Si, d'ici l'automne, les négociations du Brexit sont bouclées, nous pourrons utiliser cette crise politique pour demander la convocation d'un nouveau référendum. Et je pense que nous aurons de bonnes chances de le gagner.



 



S. D.-S. - Un nouveau référendum qui porterait sur les modalités du divorce...



 



A. A. - Absolument, sur les termes de la séparation avec, comme position de repli, la possibilité de rester au sein de l'Union européenne. Cette fois, les Britanniques pourraient se prononcer sur le contenu réel de l'accord de retrait. Napoléon avait raison : l'Angleterre est une nation de boutiquiers. Quand les Britanniques vont voir les prix monter et réaliser que leurs emplois sont menacés, ils réfléchiront à deux fois. Il ne s'agira plus de beaux discours, mais de faits concrets : si nous sortons de l'union douanière et du marché unique, nos échanges commerciaux seront touchés de plein fouet. Et les 350 millions de livres promis chaque semaine au NHS (National Health Service, le service de santé publique) s'envoleront (7)... Lorsqu'ils auront pris conscience de ces réalités, les Britanniques pourraient bien changer d'avis. Les mêmes raisons qui, dans les années 1970, les ont poussés à entrer, à reculons, dans l'Union européenne pourraient les convaincre aujourd'hui d'y rester. 



J'ajoute une chose : ce nouveau référendum, s'il a lieu, se déroulera dans des conditions très différentes. Entre-temps, toute une génération de jeunes et de nouveaux électeurs se sont inscrits sur les listes électorales. Ce qui me frappe en arpentant le pays du Nord au Sud, c'est le nombre de citoyens européens qui, lors du référendum de 2016, n'avaient pas le droit de voter parce qu'ils ne disposaient pas de la citoyenneté britannique et qui, depuis, ont demandé à être naturalisés. Sur les quelque trois millions d'Européens qui vivent au Royaume-Uni, environ un million ont franchi le pas depuis deux ans. Parmi eux, il y a beaucoup de Français. L'an prochain, ils pourront voter. Et tous, hommes ou femmes, voudront vraisemblablement rester dans l'Union européenne. Quant aux jeunes de moins de 25 ans, leur taux de participation sera sans aucun doute beaucoup plus élevé que dans les autres tranches d'âge. Pourquoi ? Parce que, pour les jeunes, l'appartenance à l'Union européenne est devenue une question existentielle. 



 



S. D.-S. - Mais la crise politique que vous voyez se profiler à l'automne conduira-t-elle nécessairement à un nouveau référendum ?



 



A. A. - C'est effectivement la grande question, à laquelle il est pour le moment difficile de répondre parce qu'il est quasi impossible d'anticiper ce qui va se passer. 



 



S. D.-S. - Ce second référendum ne risque-t-il pas d'être aussi serré, dans l'autre sens, que le premier ? D'après les sondages, l'opinion britannique n'a pas fondamentalement évolué vis-à-vis de l'Union européenne. Vous parlez des jeunes électeurs éduqués et politiquement engagés. Mais que faites-vous des autres, jeunes et moins jeunes, qui se sentent laissés pour compte depuis des années ? 



 



A. A. - Je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous : les sondages montrent un frémissement. Certes, le résultat pourrait être serré mais, qui sait, il pourrait être aussi bien plus large qu'attendu. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que si nous restons finalement dans l'Union européenne, il n'y a aucune chance pour qu'un premier ministre convoque un nouveau référendum sur la question avant très longtemps. Après les déchirements sociaux et politiques que nous avons connus depuis deux ans, personne ne prendra un tel risque. La question sera réglée pour plusieurs générations. En revanche, si nous quittons l'UE, elle reviendra sans arrêt sur le tapis. Parce que la jeune génération n'acceptera pas sans sourciller de voir l'économie du pays se dégrader. Très vite, vous verrez des hommes politiques, notamment au sein du parti travailliste, s'emparer du sujet, et un grand mouvement social émerger pour demander la réintégration du Royaume-Uni dans l'UE. Cela pourrait même arriver plus vite que prévu. Les partisans du maintien dans l'Europe sont de plus en plus nombreux. Au sein du Labour, par exemple, au moins 90 % des moins de 35 ans y sont favorables. Or d'ici cinq à dix ans, ces jeunes accéderont à des postes de responsabilité et tiendront les leviers de l'économie et du pouvoir. Finalement - et c'est paradoxal -, la seule façon de préserver une certaine stabilité politique, c'est de rester au sein de l'Union européenne. Certains s'imaginent que d'ici au 29 mars 2019, jour officiel de la sortie de l'UE, la nation tout entière se sera rassemblée autour de l'idée du Brexit. C'est ridicule. Je prévois, au contraire, de très vifs débats sur l'opportunité de faire machine arrière. J'irais même plus loin : si, en gage de bonne volonté, Bruxelles posait comme condition à notre retour dans le giron européen l'adoption de l'euro, eh bien, je pense que nous devrions accepter.  



 



S. D.-S. - Rejoindre l'euro et abandonner la livre sterling ? Vous brisez là un tabou encore plus intouchable que l'appartenance à l'Union européenne !



 



A. A. - C'est exact, et je n'ai pas peur de m'y attaquer. Roy Jenkins, dont je vous ai parlé tout à l'heure, disait souvent que la plus grande faute de Tony Blair, à la fin des années 1990, avait été de ne pas participer au lancement de l'euro. Avec le recul, je pense qu'il avait raison. Tony Blair était foncièrement pro-européen, mais il ne croyait pas à la monnaie unique. Par une espèce de pragmatisme britannique poussé à l'extrême, il pensait que le projet était trop ambitieux pour aboutir. Il a commis la même erreur d'analyse que son prédécesseur lors de la conférence de Messine en 1955 (8). Londres avait envoyé sur place, pour représenter le gouvernement britannique, un simple fonctionnaire du ministère du Commerce, Russel F. Bretherton ! Pourquoi ? Parce que le premier ministre de l'époque, sir Anthony Eden, était persuadé que ce projet d'énorme bloc commercial européen n'avait aucun avenir. Ce qui lui a évité de se poser la question de savoir si le Royaume-Uni devait y adhérer ou rester à l'écart. Dans les années 1990, Tony Blair est tombé dans le même piège : au lieu d'ouvrir un débat pragmatique sur la nécessité ou non de rejoindre l'euro, il s'est interrogé sur la viabilité du projet. Jusqu'au dernier moment, quand les premières pièces ont été émises, en 2002, nous pensions tous que l'euro ne se concrétiserait probablement jamais. Ce qui nous a permis de faire l'économie d'une réflexion sur une éventuelle participation du Royaume-Uni. 



 



S. D.-S. - Cette question pourrait-elle refaire surface ?



 



A. A. - Le Brexit s'explique sans doute par le fait que nous n'étions qu'à moitié dans l'Union européenne. Si, l'an prochain, nous sommes contraints de la quitter, et si nous voulons un jour la réintégrer, il faudra le faire complètement, c'est-à-dire rejoindre la zone euro. Les Vingt-Sept n'accepteront pas de nous rouvrir la porte comme si de rien n'était. À mon avis, les jeunes n'y verraient aucun inconvénient. Mais j'espère que nous n'en arriverons pas là et que nous resterons au sein de l'UE.



 



S. D.-S. - Où en est-on aujourd'hui ? Le gouvernement semble incapable de se fixer une ligne claire et les débats s'éparpillent en tous sens...



 



A. A. - Le problème est que l'aile droite du parti conservateur n'a pas une vision raisonnable du Brexit, comme la Norvège par exemple qui n'appartient pas à l'UE mais qui est liée à elle par une multitude d'accords. Les durs du parti empruntent à Nigel Farage sa rhétorique outrancière et veulent rompre tous les liens avec l'Europe. D'où l'impossibilité, pour le gouvernement, de faire émerger une position commune.



 



S. D.-S. - Et du côté du Labour ?



 



A. A. - La vérité est que, à titre personnel, Jeremy Corbyn est indécis parce que, historiquement, les militants d'extrême gauche ont toujours fait partie des 5 % de la population hostiles à l'Europe pour des raisons idéologiques. Dans les années 1970, il était contre l'adhésion à la CEE, puis contre le traité de Maastricht et contre tous les autres traités européens. Mais il est aussi dans une opposition frontale à Theresa May et son désir d'accéder au pouvoir est plus fort que ses préjugés contre l'UE. Depuis qu'il est à la tête du Labour, il a toujours eu du mal à gérer cette contradiction. Il a fait campagne pour le maintien dans l'Union, mais au prix de grandes difficultés. À mon avis, il devrait finir par voter contre le traité de sortie de l'UE. Ce serait l'aboutissement logique de son parcours intellectuel. Je ne peux pas imaginer un dirigeant de gauche, qui plus est très à gauche, voter comme un premier ministre conservateur. Sur le traité de retrait, il ne pourra pas s'abstenir : ce serait vu comme une trahison par la gauche. Il se prononcera pour le maintien au sein de l'UE, parce que c'est la seule position envisageable pour le leader d'un parti fortement pro-européen. 



 



S. D.-S. - Quel rôle Theresa May joue-t-elle dans ce psychodrame ?



 



A. A. - Chacune des factions du parti conservateur craint que la faction rivale ne prenne le pouvoir. Ils préfèrent donc, pour le moment, maintenir en place Theresa May de peur que son successeur ne soit encore pire. Les membres du cabinet les plus modérés ne veulent ni d'un Boris Johnson ni d'un Jacob Rees-Mogg (9). Bien qu'ils n'aient pas un grand respect pour Theresa May, qu'ils perçoivent comme faible - ce qu'elle est -, elle leur semble tout compte fait préférable à des personnalités farouchement pro-Brexit. En réalité, la situation est très instable et tout peut basculer d'un instant à l'autre.

Notes :




(1) Il était officiellement Director of Number 10 Policy Unit.



(2) La Chambre des lords est la Chambre haute du Parlement britannique. Elle se compose essentiellement de membres nommés à vie par la reine, sur proposition du premier ministre ou d'une commission de nomination des lords, de 92 lords héréditaires membres de l'aristocratie et de 26 membres de droit issus du clergé de l'Église d'Angleterre. Le nombre total des lords varie en fonction des nominations. Ils sont à l'heure actuelle 779.



(3) En 2001, un recensement avait enregistré la présence de 58 000 Polonais au Royaume-Uni. En 2011, ils étaient 579 000 ; en 2016, environ 900 000. Le gouvernement travailliste avait estimé en 2004 qu'environ 13 000 Polonais immigreraient au Royaume-Uni.



(4) Dans un discours devant les Nations unies en 1952, le premier ministre britannique avait déclaré qu'il ne pensait pas que « le Royaume-Uni puisse se fédérer avec l'Europe continentale » : « Nous ne pouvons pas être absorbés dans une Europe fédérale », avait-il dit.



(5) Le 21 octobre 1942, dans une lettre à son ministre des Affaires étrangères Anthony Eden, il se disait « impatient de voir se construire les États-Unis d'Europe, dans lesquels les barrières entre les nations seraient largement réduites et la libre circulation possible ».



(6) En juillet 1957, dans son dernier discours sur l'Europe, prononcé à Westminster, il se félicite de la création par la signature du traité de Rome, quatre mois plus tôt, de la Communauté économique européenne entre la France, la Belgique, l'Allemagne de l'Ouest, les Pays-Bas, l'Italie et le Luxembourg, qui crée un « marché commun » auquel « toute l'Europe libre devrait avoir accès ». « Nous espérons sincèrement la rejoindre », avait-il ajouté.



(7) Pendant la campagne qui a précédé le référendum du 23 juin 2016, le camp du Leave, en faveur de la sortie de l'Union européenne, avait utilisé des bus sur lesquels était affichée l'affirmation, fausse, que la sortie de l'UE permettrait de reverser 350 millions de livres par semaine au NHS. Ce slogan, démenti par tous les faits et aujourd'hui même par les partisans du Leave, a eu un très fort impact sur les électeurs.



(8) Du 1er au 3 juin 1955, les ministres des Affaires étrangères de la France, des Pays-Bas, de l'Italie, de la République fédérale d'Allemagne, du Luxembourg et de la Belgique se réunissent à Messine en Sicile. Après deux jours de discussions, ils se mettent d'accord sur la résolution de Messine, qui a jeté les bases du traité de Rome. Et ils invitent le Royaume-Uni à participer à des discussions ultérieures à Bruxelles.



(9) Boris Johnson a mené la campagne du Leave et, depuis, au sein du cabinet de Theresa May, il représente l'aile la plus dure en faveur d'un Brexit radical. Chez les députés conservateurs, il est soutenu par Jacob Rees-Mogg, tenant de l'aile très à droite et très eurosceptique des Tories, à la tête d'un groupe de pression, Europe Research Group. En cas de départ de Theresa May de la tête du parti conservateur, Boris Johnson et Jacob Rees-Mogg figurent parmi les favoris pour lui succéder.