Politique Internationale - La Revue n°161 - AUTOMNE - 2018

sommaire du n° 161
Il n'y a pas de protectionnisme heureux
Entretien avec Jean-Claude Juncker
Président de la Commission européenne depuis 2014.
conduit par
Baudouin BOLLAERT
Ancien rédacteur en chef au Figaro. Maître de conférences à l'Institut catholique de Paris.
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Baudouin Bollaert - Politique Internationale fête ses quarante ans, et vous, Jean-Claude Juncker, voilà quarante ans ou presque que vous êtes un acteur majeur de la politique européenne. Quels sont les événements qui vous ont le plus marqué au cours de ces quatre décennies ? 



 



Jean-Claude Juncker - Nous avons su ériger un marché intérieur et nous doter d'une monnaie unique, performance dont personne ne nous croyait capables. Nous avons su, aussi, apporter la bonne réponse aux bouleversements qui se sont produits en Europe centrale et orientale à la fin des années 1980. L'élargissement nous a permis, au prix de mille difficultés aujourd'hui oubliées, de réconcilier l'histoire et la géographie européennes sans avoir recours aux armes. Sans l'élargissement, sans le marché intérieur, sans la monnaie unique, nous ne serions que des sans-grade, des sans armes se débattant difficilement dans un monde de plus en plus compétitif.



 



B. B. - En prenant vos fonctions à la tête de la Commission de Bruxelles, en novembre 2014, vous aviez déclaré que c'était la « Commission de la dernière chance »... Le rediriez-vous ?



 



J.-C. J. - Cette formule peut paraître arrogante. Mais je ne l'ai pas prononcée par immodestie. Je l'ai utilisée pour souligner à quel point il était urgent de combler le fossé qui s'était creusé entre les peuples européens et l'action européenne. C'est pourquoi j'ai voulu que cette Commission se concentre sur l'essentiel et réponde aux véritables attentes et préoccupations des citoyens européens au lieu d'interférer avec tous les domaines de leur vie quotidienne. « To be big on big things » : tel a été notre leitmotiv. Raison pour laquelle, dès le début de notre mandat, alors que la croissance était en panne, nous avons lancé un grand plan d'investissement, le « plan Juncker ». En juillet dernier, nous avons dépassé notre objectif initial qui visait à mobiliser 315 milliards d'euros dans l'ensemble de l'Europe sur trois ans. Ce plan a permis de rattraper le retard d'investissement hérité de la crise économique et financière, de faire bénéficier 700 000 petites et moyennes entreprises d'un meilleur accès aux financements, de créer 750 000 emplois et d'accroître le PIB de l'UE de 0,6 %. Alors que les Commissions précédentes lançaient 130 initiatives par an, nous avons réduit leur nombre à une petite vingtaine, soigneusement ciblées sur les grandes priorités, en particulier le numérique, l'union de l'énergie, l'union des marchés de capitaux, la gestion des migrations... À ce jour, toutes nos propositions ont été présentées au Parlement et au Conseil européens afin que tout soit bouclé avant les élections de mai 2019. Et plus vite nous parviendrons à conclure ces travaux, plus vite nos concitoyens ressentiront les effets positifs de nos politiques. 



 



B. B. - Le Brexit n'a pas eu l'effet boule de neige tant redouté par les pro-européens, mais la montée des partis populistes est patente dans la plupart des pays de l'UE. Craignez-vous de voir les eurosceptiques devenir majoritaires au Parlement européen ?



 



J.-C. J. - D'ici quelques mois, les Européens se rendront aux urnes pour élire un nouveau Parlement. Personne ne peut en prévoir la composition exacte, mais on peut parier qu'elle sera sensiblement différente de ce qu'elle est aujourd'hui, ce qui suscite en effet quelques inquiétudes. C'est pourquoi j'appelle tous ceux qui croient en l'Europe et qui sont convaincus qu'il n'y a pas de meilleur avenir pour nos enfants à combattre ces dérives délétères. Les populismes portent en eux l'aveuglement et, combinés aux nationalismes, ils conduisent à la guerre, comme l'a dit jadis le président François Mitterrand devant le Parlement européen. Il faut barrer la route aux populismes de toutes sortes, qu'ils soient de droite ou de gauche. 



 



B. B. - Emmanuel Macron comptait notamment sur l'Allemagne et sur l'Italie pour donner un nouveau souffle à l'Europe. Or la donne politique a changé à Berlin comme à Rome. Les discours du chef de l'État français, tant à Athènes qu'à la Sorbonne, ont-ils été prononcés à contretemps ?



 



J.-C. J. - Emmanuel Macron est un Européen à plein temps qui, pendant sa campagne électorale, a su donner de nouveaux espoirs à l'Europe et qui, depuis son élection, est porteur de nouvelles ambitions. Or, lorsque vous êtes un Européen convaincu, un véritable amoureux de l'Europe comme il l'est - et comme je le suis -, rien de ce que vous pouvez dire pour entretenir la flamme européenne ne vient à contretemps, car l'Europe est avant tout une affaire de conviction. Mais il faut parfois du temps pour voir ses projets se réaliser. Ceux qui s'imaginent qu'un bon compromis entre 28 États membres peut se forger du jour au lendemain ne comprennent rien à la démocratie européenne. 



 



B. B. - Revenons au Brexit et à son interminable négociation : quelle serait, selon vous, la meilleure porte de sortie pour le Royaume-Uni ? Que pensez-vous de la stratégie de Theresa May ? Et que faire des 73 sièges britanniques au Parlement européen ?



 



J.-C. J. - Tout d'abord, je regrette beaucoup que le Royaume-Uni quitte l'Union européenne. Cela m'attriste, mais nous devons respecter la volonté du peuple britannique. Notre objectif a toujours été, et restera, de parvenir à une sortie ordonnée du Royaume-Uni ne laissant aucune zone d'ombre, aucune incertitude, notamment sur la question de la frontière irlandaise. Nous voulons aboutir à un accord équitable et établir une relation étroite à l'avenir. Parce que les Britanniques, évidemment, restent des Européens. Quant à la composition du Parlement européen pour la prochaine législature, le Conseil européen a décidé en juin dernier de réduire le nombre de sièges de 751 à 705. Sur les 73 sièges laissés vacants par le Brexit, 27 seront réattribués afin de mieux traduire le principe de la proportionnalité dégressive (1). Aucun État membre ne perdra de députés.



 



B. B. - Votre quinquennat à la tête de la Commission aura été marqué par la crise des migrants et les fractures qu'elle a provoquées au sein des États membres de l'UE. Considérez-vous qu'Angela Merkel a commis une erreur en accueillant en Allemagne près d'un million de réfugiés, provoquant ainsi un énorme « appel d'air » ?



 



J.-C. J. - Bien au contraire, Angela Merkel a eu raison. L'Europe est d'autant plus crédible qu'elle reste une terre d'asile pour les malheureux de notre planète qui fuient leur pays en guerre et tentent, au péril de leur vie, de rejoindre l'Europe, la patrie des droits de l'homme - symbole, à leurs yeux, de paix, de démocratie et d'accueil. Il est vrai que j'ai été déçu par le manque de solidarité entre les États membres, surtout dans un domaine aussi sensible que celui de l'asile. Mais je crois profondément aux vertus du dialogue. S'il peine à produire ses fruits, il faut continuer à discuter, expliquer, convaincre, jeter des ponts entre les différentes positions et sensibilités. La vérité est que nous avons beaucoup fait, depuis 2015, pour trouver des solutions européennes communes et mieux assurer le contrôle de nos frontières extérieures. Sur cette période, les arrivées de migrants ont diminué de 97 % en Méditerranée orientale et de 77 % en Méditerranée centrale (2).



 



B. B. - La récente tension entre la France et l'Italie sur le sauvetage des migrants en Méditerranée a montré combien il était difficile de concilier la morale internationale, d'un côté, et le respect des urnes, de l'autre. Ne faudrait-il pas, au moins, revoir les accords de Dublin (3) ?



 



J.-C. J. - Nous vivons en matière d'immigration, comme sur d'autres sujets il y a quelques années, des temps troublés... Et c'est dans ces moments-là que l'Europe doit savoir trouver la voie de l'unité et de l'efficacité. Des mesures unilatérales et non coordonnées mettent en péril non seulement le fonctionnement de l'espace Schengen de libre circulation, mais aussi l'unité et la cohérence de l'Union au moment même où celles-ci sont plus que jamais nécessaires. Il est évident que, pour ce qui est des politiques migratoires, nous avons besoin de plus de solidarité, ce qui passe par la création d'un nouveau système d'asile européen. La Commission a lancé un certain nombre de propositions en ce sens et les travaux sont en bonne voie de finalisation sur la plupart des éléments que nous avons présentés.



 



B. B. - Lesquels ?



 



J.-C. J. - Je citerai notamment l'harmonisation des conditions d'accueil et des standards de protection, le renforcement d'Eurodac - la base de données de l'Union européenne contenant les empreintes digitales des demandeurs d'asile - et la mise en place d'une véritable Agence de l'Union européenne pour l'asile. Il nous faut maintenant trouver un compromis sur l'équilibre entre solidarité et responsabilité.



 



B. B. - Longtemps considérée comme le vilain petit canard de l'Europe, la Grèce sort de la tourmente et intègre le rang des bons élèves... Faut-il en conclure que la solidarité européenne, au moins dans les domaines économique et financier, fonctionne ? Que pensez-vous de l'évolution d'Alexis Tsipras ?



 



J.-C. J. - C'est la preuve que, lorsque solidarité et responsabilité européennes vont de pair, les résultats sont au rendez-vous. Car, oui, la Grèce a obtenu des États membres de la zone euro une assistance financière importante : 262 milliards d'euros depuis huit ans, si l'on inclut les prêts du Fonds monétaire international. Mais elle a aussi démontré son attachement aux programmes d'ajustement. Aucun autre État européen ne s'est réformé aussi vite et aussi profondément. Le peuple grec mérite notre respect et notre admiration pour l'incroyable effort collectif qu'il a accompli, souvent dans la douleur. Tout comme le gouvernement qui a, lui aussi, consenti des efforts considérables. Quant à ma relation personnelle avec Alexis Tsipras, je dirais qu'elle est empreinte d'estime et de confiance.



 



B. B. - À défaut d'un parlement et d'un ministre dédiés, faut-il un budget spécifique pour les 19 pays de la zone euro ?



 



J.-C. J. - L'euro a vocation à devenir la monnaie unique de toute l'Union européenne. Ce qui veut dire que l'avenir de la zone euro et l'avenir de l'Union européenne sont les deux faces de la même médaille. Avec le départ du Royaume-Uni, la zone euro représentera 85 % du PIB de l'UE. Il est essentiel de veiller à ce que tous les instruments créés pour renforcer la stabilité et la résilience de la zone euro soient conçus, dès le départ, comme pouvant servir non seulement à cette zone mais à l'Union européenne dans son ensemble. Je pense, entre autres projets, à la nécessité de mettre en place un mécanisme de défense contre les chocs asymétriques qui peuvent se produire à n'importe quel moment et frapper toutes les économies, y compris les plus florissantes. Rappelez-vous l'Espagne, ou encore l'Irlande, deux pays longtemps admirés pour leurs performances économiques. Eh bien, ces résultats flatteurs ne les ont pas empêchés d'être frappés de plein fouet par la crise.



 



B. B. - Qui voyez-vous pour succéder à Mario Draghi à la tête de la Banque centrale européenne ?



 



J.-C. J. - Je n'ai jamais commenté la politique monétaire de la Banque centrale européenne qui, comme vous le savez, fixe ses objectifs en toute indépendance. Et je ne me prononcerai pas davantage sur la succession de Mario Draghi, qui a été un grand président. Celui qui le remplacera sera choisi également en toute indépendance et certainement pas en fonction des préférences du président de la Commission européenne !



 



B. B. - La Commission a proposé récemment un projet de « cadre financier pluriannuel » pour la période 2021-2027, dont le montant ne représente que 1 % du PIB communautaire. Faut-il s'attendre, comme on le répète ici ou là, à une diminution des aides aux régions les plus défavorisées ainsi que de l'enveloppe destinée à la politique agricole commune (PAC) ?



 



J.-C. J. - Notre projet représente, en effet 1,1 % de notre richesse continentale contre 1,03 % pour la période précédente. Il est vrai que, si nous avions écouté ceux qui voulaient maintenir en l'état les politiques existantes - politique agricole commune, politique de cohésion... - et ajouter à ces politiques les grandes priorités sur lesquelles nous nous sommes mis d'accord - recherche et innovation, numérique, migration, défense... -, nous aurions dû présenter un budget équivalent à 2 % du revenu national brut. Mais, dans ce cas, la réaction des premiers ministres et des ministres des Finances ne se serait pas fait attendre : ils nous auraient immédiatement renvoyés à la case départ !



 



B. B. - Vous avez donc revu vos ambitions à la baisse...



 



J.-C. J. - Nous avons fait le choix d'un budget responsable et raisonnable qui constitue une base de négociation solide. Actuellement, la politique agricole commune et la politique de cohésion pèsent 70 % du budget de l'Union. Il est clair que c'est de ce côté que nous avons dû chercher des économies - mon souhait était qu'elles fussent modérées - afin de financer de nouvelles priorités et de compenser une partie des 84 milliards dont le Brexit va nous priver. Mais la politique de cohésion et la PAC se taillent toujours la part du lion. Avec une enveloppe de 365 milliards d'euros sur la période 2021-2027, les politiques agricoles restent une pièce maîtresse du budget européen. De même, le budget de la politique de cohésion se maintiendra à un niveau élevé : 373 milliards d'euros qui seront investis pour les trois quarts dans les régions les moins favorisées afin de les aider à rattraper le reste de l'Union européenne. 



 



B. B. - Si les pays européens dits « riches » refusent de payer plus, cela ne va-t-il pas encore creuser le fossé qui les sépare des pays dits « pauvres », à commencer par ceux d'Europe centrale et orientale ?



 



J.-C. J. - On m'avait demandé de mettre un terme à la politique de cohésion pour les pays et les régions les plus riches. Je ne l'ai pas fait ; j'ai voulu garder dans le giron de cette politique les régions en transition et je n'ai pas voulu pénaliser les régions qui font mieux que les autres, par exemple dans les pays d'Europe centrale et orientale. Mais il faudra que ceux qui sont plus riches et probablement plus performants que les autres comprennent que des diminutions de crédits sont inévitables.



 



B. B. - Depuis l'annexion de la Crimée par la Russie, les relations entre l'UE et Moscou sont tendues. La politique de sanctions est-elle efficace ? 



 



J.-C. J. - Nous ne sommes plus au XIXe siècle. Nous sommes au XXIe siècle. On ne change pas les frontières comme ça, d'un trait de plume, en violant le droit international. Et, si on le fait, on doit en subir les conséquences. Ce que la Russie a fait est inacceptable ; l'Union européenne y a répondu avec vigueur en prenant les sanctions qui s'imposaient. Cela dit, je ne suis pas partisan du Russian bashing. Il faut savoir respecter la dignité de tous les peuples. Et je crois profondément aux vertus du dialogue. Ma conviction est qu'il faut retrouver la voie d'un dialogue normal avec la Russie parce qu'il n'y a pas de sécurité européenne sans l'apport de la Russie.



 



B. B. - L'UE poursuit sa politique d'accords commerciaux, en particulier avec le Canada et le Japon. Ne craignez-vous pas que ces accords renforcent le camp des populistes qui ne croient pas à la « mondialisation heureuse » ?



 



J.-C. J. - Moi, en tout cas, je ne crois pas au protectionnisme heureux ! Mener des politiques protectionnistes et relever les tarifs douaniers n'a jamais permis de protéger les emplois, au contraire. Il faut savoir que, pour chaque milliard d'euros d'exportations, ce sont 14 000 emplois supplémentaires qui sont créés en Europe. Prenez l'exemple de notre accord avec le Japon, le plus important accord bilatéral jamais conclu puisqu'il concerne 30 % du PIB mondial et 600 millions de consommateurs : il a pour effet de supprimer la grande majorité des droits de douane acquittés par les entreprises de l'Union européenne, soit un milliard d'euros par an. Le secteur agroalimentaire européen en est l'un des grands bénéficiaires : 85 % des produits de l'UE peuvent désormais entrer au Japon, dont 200 indications géographiques protégées. Mais si l'Europe est ouverte, l'Europe n'est pas offerte. Jamais je ne sacrifierai les valeurs, les principes et les intérêts européens sur l'autel du libre-échange. Le libre-échange ne vaut que lorsqu'il est équitable et que chacun a les moyens de se défendre contre une concurrence déloyale. Sinon, cela s'appelle du désarmement unilatéral. Et telle n'est pas ma conception des relations avec nos partenaires internationaux.



 



B. B. - Comment jugez-vous la politique commerciale de Donald Trump ? Comprenez-vous qu'il puisse préférer les accords bilatéraux aux accords multilatéraux ?



 



J.-C. J. - Nous laisser enfermer dans une spirale infernale de mesures et de contre-mesures ne nous aidera pas à résoudre les véritables problèmes du commerce mondial, qui sont légion. Au contraire, notre intérêt est de maintenir ouverts tous les canaux de dialogue et de travailler ensemble à l'amélioration du système multilatéral. C'est ce dont nous sommes convenus avec le président Trump lors de ma visite à Washington le 25 juillet dernier. Nous avons décidé de travailler à la suppression des droits de douane sur les produits industriels. Nous allons également unir nos efforts pour réformer l'OMC et nous attaquer aux pratiques commerciales déloyales : le vol de propriété intellectuelle, le transfert de technologie forcé, les subventions à l'industrie, les distorsions de concurrence engendrées par les entreprises d'État et les surcapacités (4). Autant de sujets sur lesquels nous devons travailler avec nos amis chinois, comme nous le faisons déjà avec nos amis japonais.



 



B. B. - En matière de concurrence et de fiscalité, l'UE se fait-elle suffisamment respecter sur la scène internationale ?



 



J.-C. J. - Dès le début du mandat de ma Commission, j'ai dit qu'il ne fallait pas douter de mon ardeur à lutter contre la fraude et l'évasion fiscales. Et les résultats sont là. Dans ce domaine, l'Europe est aujourd'hui à l'avant-garde mondiale. Nous avons pris des initiatives qui auraient été inimaginables il y a encore cinq ans afin de faire respecter une règle simple et de bon sens : les entreprises doivent payer leurs impôts là où elles génèrent des profits. C'est la définition même de la justice fiscale. Et pour garantir cette justice fiscale et lutter contre l'économie de l'ombre, nous avons mis en place un outil révolutionnaire : la transparence fiscale. C'est sur ce principe que nous nous sommes fondés pour ouvrir des enquêtes sur des pratiques fiscales douteuses - celles de Fiat au Luxembourg ou de Starbucks aux Pays-Bas - et pour obliger la société Apple à reverser à l'Irlande quelque 13 milliards d'euros d'avantages fiscaux indus. Je voudrais saluer, à cet égard, le travail remarquable accompli par Pierre Moscovici (5) et Margrethe Vestager (6). J'ai lu que cette dernière avait gagné dans le monde le surnom de « dame de fer ». C'est sans doute la meilleure réponse à votre question...



 



B. B. - Encore un mot sur Donald Trump : il est souvent décrit comme imprévisible. Est-ce votre opinion ? 



 



J.-C. J. - J'ai parfois été interloqué par certains de ses propos à l'égard des Européens. Moi qui ai grandi dans l'idée que l'Amérique et l'Europe étaient frère et soeur, j'ai été surpris d'entendre le président des États-Unis déclarer que l'Europe est un ennemi. Mais, au final, je jugerai Donald Trump sur son action dans la durée et pas seulement sur ses tweets et ses déclarations publiques.



 



B. B. - L'Europe de la défense a enregistré des progrès au cours des derniers mois. Le moment est-il venu d'aller plus loin ?   



 



J.-C. J. - J'ai longtemps vu des points d'interrogation dans le regard de mes interlocuteurs lorsque je plaidais pour une Union de la défense. Je suis donc heureux de constater qu'aujourd'hui le cercle de ceux qui pensent que telle est la nécessité des décennies à venir ne cesse de s'agrandir. Il ne s'agit pas de faire de cette Europe de la défense un concurrent de l'Otan. Nous sommes deux organisations complémentaires et nous travaillons de plus en plus souvent ensemble, que ce soit en Méditerranée pour lutter contre les réseaux de passeurs ou en matière de cyber-sécurité. Le dernier sommet de l'Otan a été l'occasion de renforcer encore davantage notre coopération. Il faut aussi que nous apprenions à dépenser plus intelligemment. C'est la raison pour laquelle j'ai notamment proposé la création d'un Fonds européen de défense auquel nous souhaitons allouer 13 milliards d'euros sur les sept années du prochain budget européen. L'objectif consiste à mutualiser nos efforts en matière de recherche et d'équipements afin d'éviter les doublons. Par exemple, nous avons en Europe 178 types d'armements, alors que les États-Unis n'en ont que 30. En harmonisant nos achats, nous pourrions économiser entre 25 et 100 milliards par an. 



Je voudrais souligner, pour finir, le lien qui existe entre politique de défense et aide au développement. L'une ne saurait se concevoir sans l'autre, car toutes deux contribuent à la stabilité mondiale. Malheureusement, je constate que certains pays européens - à la différence du Luxembourg que je salue au passage et qui y consacre 1,02 % de son PIB ! - tendent à relâcher leur effort en matière d'aide. 



 



B. B. - Dans votre dernier discours de l'Union, vous avez évoqué l'élargissement futur de l'UE à l'Albanie, au Kosovo, à la Macédoine, à la Serbie et au Monténégro... Les temps s'y prêtent-ils ? 



 



J.-C. J. - Bien sûr que les temps s'y prêtent, et même plus que jamais ! Plus que jamais, nous avons besoin de stabilité. Les Balkans occidentaux ont souvent connu une histoire tourmentée et tragique. Ils ont besoin de cette perspective européenne pour que les drames auxquels nous avons assisté au cours des années 1990 ne se reproduisent pas. Mais il ne faut pas s'enfermer dans des calendriers irréalistes. Les pays candidats doivent remplir tous les critères exigés. Et ils seront jugés de manière objective sur leurs mérites propres. C'est ce que j'ai rappelé à chacun d'entre eux lors de la tournée que j'ai effectuée dans la région en février et en mars derniers. Je leur ai aussi précisé que nous n'importerons aucune espèce d'instabilité au sein de l'Union européenne. Au contraire : nous voulons exporter la stabilité européenne vers les Balkans. Les problèmes, plus spécialement les différends frontaliers, qui pourraient donner lieu à des conflits bilatéraux devront avoir trouvé une solution préalablement à toute adhésion.



 



B. B. - Où en sont les négociations d'adhésion avec la Turquie ? Peut-on faire confiance au président Erdogan ? 



 



J.-C. J. - Ce que je constate, c'est que, depuis un certain temps déjà, la Turquie prend jour après jour ses distances par rapport aux valeurs et aux principes européens. J'ai parfois le sentiment que les autorités turques ne sont plus réellement intéressées par la perspective européenne et qu'elles cherchent à rendre l'UE responsable d'un échec des négociations. Mais, de notre côté, nous garderons toujours la main tendue en direction du peuple turc, qui est un grand peuple, et de tous ceux qui sont disposés à coopérer avec nous sur la base de nos valeurs.



 



B. B. - Vous avez annoncé que vous ne briguerez pas un second mandat. Quelle est la personnalité qui vous semble la mieux placée pour vous succéder à la présidence de la Commission ?



 



J.-C. J. - Je peux être capable de toutes les formes d'arrogance, mais j'essaie d'éviter le piège de la prétention. Je me garderai donc de répondre à votre question !



 



B. B. - Vous paraît-il toujours judicieux de rassembler sous un même chapeau les postes de président de la Commission et de président du Conseil européen - fonction actuellement occupée par Donald Tusk ?



 



J.-C. J. - C'est effectivement mon idée. Je l'ai d'ailleurs présentée devant le Parlement européen à l'occasion de mon discours de l'état de l'Union en septembre 2017. Je crois que l'action européenne gagnerait en efficacité et en lisibilité si le navire européen était piloté par un seul capitaine. Mais une telle décision ne relève pas uniquement de la Commission : d'autres instances politiques auront à se prononcer.



 



B. B. - Parmi tous ceux qui ont oeuvré à la construction européenne au cours de ces quarante dernières années, quels sont les hommes et les femmes qui laisseront à votre avis la trace la plus profonde ?  



 



J.-C. J. - Sans aucun doute Helmut Kohl, l'Européen par excellence qui, en cas de doute, a toujours donné la priorité à la carte européenne, y compris lorsqu'il s'est heurté à l'incompréhension dans son propre pays. Et, bien sûr, Jacques Delors, l'artisan inlassable et inspiré de la relance européenne. Au cours de ces dernières années qui ont parfois été très difficiles pour ceux qui, comme moi, aiment passionnément l'Europe et les Européens, je me suis souvent demandé quels choix Jacques Delors aurait faits et je me suis inspiré de ce qui, à mes yeux, résume le mieux son legs politique : j'ai tenté de remettre l'église au milieu du village, la Commission européenne au centre du jeu - et cela, pour le bien commun, pour la solidarité et pour les Européens. Je pense aussi à Simone Veil, la combattante infatigable des causes les plus nobles qui a vécu dans sa chair les déchirements tragiques de l'Histoire et qui a su,


Notes :


(1) La répartition des sièges au Parlement européen n'est pas strictement proportionnelle à la population de chaque État, mais doit s'effectuer, disent les traités, selon une « proportionnalité dégressive ». En 2017, l'Allemagne était le pays qui comptait le plus d'élus, avec 96 sièges. Les pays les moins peuplés de l'Union, ne dépassant pas 1 400 000 habitants, à savoir Chypre, le Luxembourg, l'Estonie et Malte, disposaient d'une sur-représentation, avec 6 élus chacun, seuil minimum prévu par les traités. 



(2) D'après l'OIM, l'organisme des Nations unies chargé des migrations, 171 635 migrants et réfugiés sont arrivés en Europe par la mer en 2017. Un peu moins de 70 % sont arrivés en Italie et le reste était réparti entre la Grèce, Chypre et l'Espagne. À la même date en 2016, ils étaient 363 504. Toujours selon l'OIM, le flux des migrants en Europe n'a cessé de baisser en 2018.



(3) Entré en vigueur le 1er janvier 2014, et succédant à « Dublin 1 » et « Dublin 2 », le règlement actuel, appelé « Dublin 3 », institue un principe simple en théorie mais qui pose de nombreux problèmes en pratique : le pays dans lequel a été formulée la demande d'asile est celui qui est chargé de son instruction et de la décision finale.



(4) Les surcapacités sont depuis de longues années une plaie de l'industrie chinoise, plombant des dizaines de secteurs, avec de profondes répercussions sur l'économie mondiale. De la sidérurgie au ciment, en passant par l'aluminium, de nombreux domaines de l'industrie lourde sont ainsi impactés par les excédents de capacités chinois, déplore la Chambre de commerce de l'UE à Pékin. 



(5) Commissaire aux Affaires économiques et financières, à la Fiscalité et à l'Union douanière.



(6) Commissaire à la Concurrence.