Politique Internationale - La Revue n°161 - AUTOMNE - 2018

sommaire du n° 161
Suède : la montée en puissance de l'extrême droite
Article de Antoine JACOB
Journaliste
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Antoine Jacob*



* Journaliste indépendant couvrant les pays nordiques et baltes. Auteur, entre autres publications, de : Les Pays baltes, Lignes de repères, 2009 ; Histoire du prix Nobel, François Bourin Éditeur, 2012.



suède : la montée en puissance de L'extrême droite



Le 9 septembre 2018, les Démocrates de Suède (SD) ont réalisé le meilleur résultat électoral jamais enregistré par un parti d'extrême droite à l'échelle du royaume. Cette date restera dans les annales, tant elle symbolise l'incapacité des partis politiques traditionnels suédois à contenir un courant politique qui, il est vrai, a le vent en poupe aux quatre coins du continent. Avec 17,5 % des suffrages exprimés, les SD se hissent dans le peloton de tête de l'extrême droite européenne. Et grâce au scrutin proportionnel, ils obtiennent 62 députés (sur un total de 349) au Riksdag - le Parlement monocaméral, élément central dans cette démocratie parlementaire où le roi n'a quasiment pas de pouvoirs. Seules les deux pièces centrales de l'échiquier politique suédois font mieux : le Parti social-démocrate du premier ministre sortant, Stefan Löfven (28,2 % des voix, 100 députés) et le Parti conservateur, à la barre de 2006 à 2014 (19,8 %, 70 députés). Le résultat obtenu par une formation ayant poussé dans un terreau néonazi est d'autant plus remarquable que, ce jour de septembre 2018, seulement 13 % du corps électoral s'est abstenu. Le parti de Jimmie Åkesson, son chef de 39 ans, espérait mieux encore, à la faveur notamment de sondages récents qui, en moyenne, lui avaient accordé environ 20 % des suffrages, synonymes d'une probable deuxième place. Néanmoins, la formation d'extrême droite ne cesse de monter. En douze ans, elle a multiplié son score par six. Et elle a connu la plus forte progression du scrutin 2018, améliorant ainsi de 4,6 points son précédent score record : 12,9 % aux législatives de 2014.



À l'époque, les autres partis, pris de court, avaient bâti à la va-vite un front anti-SD visant à le maintenir dans l'isolement le plus total à l'échelle nationale. Cette initiative avait mal résisté au temps. Quatre ans plus tard, la donne a changé. Il sera quasiment impossible d'ignorer un rival ayant récolté plus d'un sixième des bulletins de vote et qui, pour les quatre ans à venir, alignera 18 % des députés. L'Europe entière se pose désormais de nombreuses questions : que sont exactement les SD ? Quels sont les fondements idéologiques de cette formation ? Quel est le parcours de son chef ? Comment expliquer l'envolée de sa popularité dans un pays de dix millions d'habitants où les extrêmes ont longtemps été maintenus à la marge ?



D'où viennent les Démocrates de Suède ?



Créé il y a trente ans, en 1988, ce parti est longtemps resté confidentiel, même s'il s'est rapidement imposé au sein de la nébuleuse d'extrême droite suédoise. Celle-ci est alors composée de divers groupuscules formés ici et là dans le royaume, qui n'a jamais cessé d'en produire depuis les années 1930 (1). Mais jusqu'à l'apparition des SD, des querelles de personnes, des condamnations d'activistes pour meurtres et autres violences, une méfiance générale à leur encontre, une idéologie sulfureuse émanant du nazisme et une pénurie de moyens intellectuels et/ou financiers ont empêché l'émergence d'une formation susceptible de s'installer durablement dans le paysage politique au niveau national.



« Garder la Suède suédoise »



Les militants qui, le 6 février 1988 à Stockholm, fondent les Démocrates de Suède (Sverige demokraterna, en suédois) ont auparavant gravité, pour la plupart, au sein de la petite scène extrémiste suédoise. 



Leur inspirateur s'appelle Leif Zeilon (né en 1950). Farouchement anticommuniste et défenseur du régime d'apartheid sud-africain, l'homme est proche d'un groupuscule ouvertement national-socialiste (Nordiska Rikspartiet, le Parti national nordique). En 1979, Leif Zeilon est l'une des chevilles ouvrières derrière la création d'une nouvelle entité, Bevara Sverige Svenskt (BSS), soit Garder la Suède suédoise. « C'était le premier parti moderne du pays à être hostile aux immigrés (...). Une formation qui n'était pas hypothéquée par des symboles connotés comme la croix gammée, la roue du soleil et les portraits de Hitler », écrivent Anna-Lena Lodenius et Stieg Larsson dans un ouvrage de référence (2). Ce groupuscule, qui affirme vouloir se « battre pour la survie de notre peuple », organise des rencontres avec des partis « frères » norvégiens et danois, nettement plus extrémistes que les formations populistes de droite qui, dans ces deux pays, concentrent le gros du courant contestataire (3). BSS ne parvient pas à dépasser le millier de membres et finit par disparaître. 



C'est sur ces modestes décombres que des anciens de BSS, Leif Zeilon en tête, décident de fonder les Démocrates de Suède. D'autres nationalistes les rejoignent. L'un d'eux, Anders Klarström - un ancien du Parti national nordique condamné avec sursis pour avoir vandalisé un local syndical et un café-librairie - s'affirme comme leur leader au jour le jour. Le rappel de ces détails anciens n'est pas inutile, tant la direction actuelle des SD cherche à occulter les origines sulfureuses du parti. Très vite, la formation décide de se refaire une virginité aux yeux du public. Aux provocations violentes des skinheads doit succéder une approche plus responsable. Objectif : obtenir des sièges dans des conseils municipaux, synonymes de publicité favorable et de subventions publiques sur lesquelles bâtir l'avenir. Aux législatives de 1991, la nouvelle formation obtient près de 5 000 voix. Aux municipales organisées simultanément, elle décroche ses premiers trophées : un siège au conseil de deux petites communes.



Invités par les jeunes du Front national



Malgré ces modestes succès, la mise en pratique de la stratégie de normalisation se révèle compliquée. Des liens étroits unissent certains adhérents et de vieux militants nazis suédois, dont les signatures apparaissent dans des publications internes du parti. Chez les plus jeunes, cesser de faire le coup de poing dans la rue ne s'impose pas toujours avec évidence. À l'étranger, le National Front britannique est la plus grande source d'inspiration. Et lorsque le Front national de Jean-Marie Le Pen, via son organisation pour les jeunes (FNJ), invite le tout nouveau parti suédois, en avril 1988, à un rassemblement de nationalistes européens à Strasbourg, c'est vécu en interne comme une sorte de reconnaissance. Trois ans plus tard, l'Allemand Franz Schönhuber, ancien Waffen-SS devenu chef du parti d'extrême droite les Républicains, rend visite aux SD à Stockholm. 



Au point de vue idéologique, les Démocrates de Suède veulent promouvoir la famille au sens traditionnel du terme, en particulier par le biais de mesures fiscales, et réduire les possibilités de recours à l'avortement - autant de points qui figurent toujours en bonne place dans leur programme actuel. Mais c'est l'immigration et l'identité suédoise qui sont leur préoccupation principale. Ils réclament, comme BSS en son temps, « une forte limitation de l'immigration et le retour chez eux des immigrés non européens ». Seuls les étrangers d'origine européenne peuvent trouver grâce à leurs yeux.



Un cheval de bataille : la lutte contre l'immigration



Une immigration économique européenne



En cette fin des années 1980, la Suède n'est pas particulièrement sujette à ce que les SD appellent aujourd'hui l'« immigration massive ». Le royaume accueille alors, avant tout, des travailleurs étrangers originaires d'Europe (Finlande, Italie, Yougoslavie, Grèce) et de Turquie. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale - qui n'a pas détruit la Suède, officiellement neutre -, on se modernise. On détruit des quartiers urbains pour les remplacer par du neuf. On construit hôpitaux et écoles à tour de bras. Censé prendre en charge tout un chacun sur un pied d'égalité, l'État-providence est en marche, financé par une des fiscalités les plus lourdes d'Europe. Fort de scores électoraux frôlant les 50 %, le Parti social-démocrate est à la manoeuvre. De grandes entreprises, de Volvo à SKF (roulements à billes) en passant par Ericsson (télécoms), ont, elles aussi, besoin de bras.



Les candidats au travail sont autorisés à se rendre en Suède et, une fois sur place, à répondre à des offres d'emploi. Quant aux citoyens des pays nordiques voisins (Danemark, Finlande et Norvège), ils ont le droit de s'installer et de travailler librement en Suède, sans aucun obstacle, au nom d'un accord mutuel. L'immigration atteint son pic en 1965, avec 46 500 personnes, pour environ 7,5 millions d'habitants. Avec le temps, la proportion des citoyens nordiques se réduit, celle des Européens du Sud augmente. Ce qui ne signifie pas que ceux-ci peuvent s'installer sans aucun contrôle. Les autorités suédoises vérifient au préalable si les emplois qu'ils briguent ne pourraient pas être occupés par des Nordiques. 



Premier durcissement législatif



Les permis de travail sont accordés pour des métiers bien spécifiques. Généralement renouvelés sans problème, ils ne sont délivrés que pour des périodes courtes, laissant supposer un rapatriement à terme. Les familles des travailleurs peuvent les accompagner durant leur séjour, charge aux intéressés de prouver qu'ils peuvent subvenir à leurs besoins et les loger. Les soins, l'éducation et divers services sociaux sont pris en charge. Au total, le régime proposé est alors « plus favorable que dans la plupart des pays ouest-européens », notent les auteurs d'un rapport parlementaire sur l'immigration économique publié en 2006 (4).



La situation se gâte à partir des années 1960. Un nombre croissant d'Européens du Sud arrivent sans assurance préalable d'obtenir un emploi ou un logement. En attendant, ils vivent avec trois fois rien, entassés dans de petits appartements. Le problème s'accentue en 1965 et 1966, années de mauvaise conjoncture économique. Le gouvernement intervient. À partir de 1967, il faut un permis de travail avant de partir pour la Suède. L'année suivante, une loi sur les étrangers non nordiques est adoptée par un Parlement unanime, qui fixe certaines restrictions. Le nombre des permis de travail accordés chute vraiment à partir de 1971. Par la suite, la main-d'oeuvre représente une part toujours plus réduite de l'immigration globale vers la Suède. De fait, on a nettement moins besoin d'elle. Dans les années 1970, la croissance économique s'affaiblit, le secteur industriel se contracte. 



Réfugiés politiques sous Olof Palme



En parallèle, la Suède commence à accueillir d'autres catégories d'étrangers. Le gouvernement est dirigé depuis 1969 par le social-démocrate Olof Palme qui, en pleine guerre froide, s'affirme comme l'une des figures majeures d'une « troisième voie » entre Est et Ouest. Stockholm prend fait et cause pour les opposants aux dictatures qui fleurissent ici et là, du Chili du général Pinochet à la Grèce des colonels. Par « solidarité » internationaliste, des réfugiés politiques sont accueillis à bras ouverts, ainsi que des personnes fuyant des conflits militaires ou la pauvreté. Cet afflux progressif, bien qu'apparemment maîtrisé et canalisé par un dispositif d'accueil incluant des cours obligatoires de langue suédoise, contribue à remobiliser l'extrême droite locale, en mal de causes plus respectables que l'entretien de l'héritage nazi. Dès les années 1980, BSS - l'ancêtre, on l'a dit, des Démocrates de Suède - n'hésite pas à proclamer que « les immigrés et leurs descendants ont totalement occupé la Suède ». Les SD reprennent le flambeau de l'exagération en affirmant, dans des tracts distribués un peu partout dans le pays en 1990, que « les Suédois paient 40 milliards par an pour perdre leur pays ! ». Une somme totalisant toutes les allocations maximales que les personnes d'origine étrangère peuvent demander (or certaines sont incompatibles entre elles, et nul ne reçoit toutes les aides a priori disponibles). Le slogan des SD n'en marque pas moins les esprits. « Contrairement à la France, il ne s'agissait pas d'accuser les immigrés de prendre le travail des gens mais d'exploiter l'État-providence sans y contribuer puisqu'une proportion grandissante d'entre eux avaient du mal à trouver un emploi, ce qui est encore le cas de nos jours », note la politologue danoise Karina Pedersen. Soit une entaille au « contrat social » justifiant la lourdeur des impôts. Cet argument fait mouche aux législatives de 1991, année où des réfugiés en provenance de Bosnie - la guerre fait rage dans les Balkans - commencent à arriver en grand nombre dans le pays. Mais c'est un autre parti qui récolte les fruits. Malgré un tour de vis donné plus d'un an avant par le gouvernement social-démocrate (5), Nouvelle démocratie (Nydemokrati) recueille 6,7 % des suffrages (contre 0,09 % aux SD). Vingt-cinq de ses candidats entrent au Parlement. Son programme s'articule autour de deux points : moins d'impôts et une politique d'immigration plus restrictive. En ce sens, ce parti populiste et contestataire fondé par un comte et un entrepreneur (6) se rapproche de l'extrême droite, sans en avoir la base idéologique ni la continuité historique.



Le thème de l'immigration s'installe sur la scène politique nationale et devient un sujet de discussion récurrent dans les médias traditionnels. Un sujet que la gauche et la droite classiques ne peuvent plus ignorer. Des dissensions internes discréditent néanmoins Nouvelle démocratie dans l'opinion publique. Aux législatives de 1994, elle ne récolte que 1,2 % des voix et disparaît. Les Démocrates de Suède n'en profitent pas pour autant. Ils n'obtiennent que 0,25 % des suffrages exprimés. Le parti s'est endetté et des cadres le quittent, y compris le fondateur, Leif Zeilon, qui tente l'aventure ailleurs. Le nouveau chef des SD, Mikael Jansson, transfuge du Parti du centre (agrarien), va poursuivre et renforcer la politique de « respectabilisation ». Il bannit les bombers (blousons de style aviateur prisés des skinheads) et autres vêtements rappelant l'uniforme. Les adhérents doivent être présentables. Sous sa houlette, le parti cherche, tant bien que mal, à se distancier davantage de l'extrémisme. 



Le début de l'ère Åkesson



Un leader jeune pour un parti plus présentable



En 2005, Mikael Jansson doit céder sa place à Jimmie Åkesson, de treize ans son cadet, qui se présente contre lui lors du congrès des SD et l'emporte par 91 voix contre 50. Dix jours avant de fêter ses vingt-six ans, il prend la tête d'un parti qu'il parviendra, lui, à dédiaboliser tout en surfant habilement sur le courant anti-immigration qui, avec un peu de retard sur d'autres pays européens, finit par atteindre le royaume. Né en 1979 dans une commune de Scanie (extrême sud) et ayant grandi à Sölvesborg, bourgade de 8 000 habitants (sud-est), comme en témoigne son accent, Jimmie Åkesson est le fils d'un petit entrepreneur et d'une assistante médicale qui divorcent durant son enfance. À quinze ans, il suit des camarades de lycée dans la section jeunesse du Parti conservateur pour la quitter rapidement au profit des SD, auxquels il adhère en 1994 ou en 1995, la date fait encore débat (7).



Deux éléments l'incitent à faire ce choix : contrairement aux conservateurs, il est opposé à l'entrée dans l'Union européenne, que la Suède rejoint le 1er janvier 1995 sans grand enthousiasme ; et la question de l'immigration le travaille. « À la fin des années 1980, un grand nombre d'immigrés ont commencé à arriver dans notre petite ville et on a tout de suite remarqué que cela créait de la ségrégation, des antagonismes et des problèmes », raconte-t-il plus tard (8). À moins de vingt ans, il est élu membre du conseil municipal de Sölvesborg. En 2000, il devient président de l'organisation de jeunesse de son parti et délaisse peu à peu les études en sciences humaines qu'il mène en parallèle. Il travaille à la communication et au programme des SD. En 2003, il est chargé de sa campagne contre le passage à l'euro, qui est rejeté par référendum.



Lors de son accession à la tête des SD, Jimmie Åkesson passe pour un « libéral » aux yeux de ses opposants en interne. Non pas d'un point de vue économique - cette doctrine est « très destructrice », juge-t-il - mais parce qu'il est opposé au rétablissement de la peine de mort, abolie dès 1921. Un principe qui trouve son origine dans son engagement précoce en faveur d'un « droit inaliénable à la vie » et contre l'avortement (9). Une des premières mesures qu'il prend, une fois à la tête du parti, est de changer son logo. Exit la flamme empruntée au National Front britannique et au FN français : c'est désormais une anémone de couleur bleu ciel qui orne affiches, documents ou tee-shirts des Démocrates de Suède. La marche vers la normalisation s'accélère.



Dérapages et exclusions à répétition



À en juger par les résultats des législatives du 9 septembre 2018, l'opération a été menée à bien. Et cela, malgré les dérapages répétés de militants et d'élus locaux. Chaque fois ou presque, Jimmie Åkesson réagit avec fermeté. On ne compte plus les exclusions de personnes ayant franchi les bornes, verbalement ou physiquement. Les choses se compliquent lorsque des membres de la direction nationale des SD sont impliqués. Le cas le plus frappant remonte à 2010 lorsque trois d'entre eux, alors qu'ils sont candidats aux législatives, sont filmés en train d'agresser verbalement un comique suédois d'origine iranienne puis d'insulter une jeune femme et de s'en prendre physiquement à un ivrogne. On les voit ensuite se saisir de barres d'aluminium pour, semble-t-il, aller régler son compte au même soûlaud. L'affaire ne sort qu'en 2012, alors que deux des trois membres du trio, des proches de Jimmie Åkesson, font désormais partie des vingt premiers SD à siéger au Parlement (grâce aux 5,7 % des voix recueillies deux ans plus tôt). L'un d'eux, sous la pression d'Åkesson, quitte la direction des SD et renonce à siéger au Parlement. L'autre suspend son travail parlementaire pendant deux mois mais reste député (réélu en 2014). La cote du parti baisse un peu dans les sondages, avant de repartir à la hausse. 



En octobre 2016, c'est au tour d'un autre de ses poids lourds de s'illustrer. Une vidéo le montre en train de raconter, en riant de bon coeur, les blagues antisémites d'un ex-collègue de travail. Puis une vice-présidente des SD est confrontée à un e-mail dans lequel elle parle des « nègres » jouant dans un club de football suédois et traite les Roms de voleurs. Ils sont maintenus. Peu après, une députée est montrée du doigt pour ses allusions à une prétendue concentration des médias suédois aux mains des juifs. Elle est exclue. Pendant le congrès national, en novembre 2017, un des orateurs, élu municipal, affirme en substance que les musulmans ne sont pas des êtres humains à part entière. Ce n'est qu'après une fuite dans les médias que la direction prend ses distances tandis que l'élu en question quitte le parti « de lui-même » : que des responsables puissent tenir de tels propos est condamnable, admet Jimmie Åkesson, mais cela demeure un « problème marginal ». Sous-entendu : la Suède fait face à des enjeux autrement plus importants.



Ces exemples parmi d'autres inquiètent dans un pays qui s'est longtemps cru tolérant, à la pointe du progrès sociétal, social, technologique, etc. « Ils montrent l'amplitude du problème que les Démocrates de Suède ont avec le racisme et l'islamophobie », dénonce Ewa Stenberg, éditorialiste politique au quotidien Dagens Nyheter (libéral indépendant). Mais une partie croissante de l'électorat estime que les problèmes sont ailleurs et souscrit à la vision alarmiste de Jimmie Åkesson : « Il ne fait aucun doute que, à bien des égards, la société suédoise déraille », lance-t-il dès les années 2000. Un message qu'il ne cesse de répéter depuis, dressant un tableau toujours plus sombre du pays.



Les raisons de la poussée des SD



Personne en Suède ne prétend le contraire : le pays et la vie de ses habitants ont beaucoup changé depuis les années 1980. En bien ou en mal ? Les réponses varient selon que l'on vote pour l'extrême droite ou, par exemple, pour le Parti libéral ou le Parti centriste. Les électeurs de ces formations se félicitent généralement de l'évolution intervenue dans ce laps de temps. Les individus se sont vu accorder plus de responsabilités après des décennies de « collectivisme » et d'étatisme prônés par les sociaux-démocrates - au pouvoir sans interruption de 1936 à 1991, à l'exception d'une parenthèse de six ans. Des décisions symbolisées, notamment, par le monopole public dans l'audiovisuel, les télécommunications, les transports, etc. Les citoyens ont incomparablement plus de choix depuis les déréglementations décidées par un gouvernement de centre droit au début des années 1990 (et maintenues ensuite par les sociaux-démocrates, de retour aux affaires jusqu'en 2006, avant huit années de gouvernement de centre droit et la nouvelle victoire des sociaux-démocrates en 2014). Bien des Suédois se souviennent aussi, sans nostalgie aucune, des rues mornes de leurs communes une fois la seule auberge fermée et de l'interdiction d'acheter de l'alcool en magasin le week-end (ne serait-ce que du vin). De nos jours, les grandes villes offrent une large gamme de restaurants et de bars, sept jours sur sept. Dans les communes de petite taille, pizzerias et kebabs suppléent l'absence de McDonald's. Supermarchés et boutiques ont le droit d'ouvrir le dimanche.



Des changements mal vécus



Les électeurs des Démocrates de Suède - en résumé, selon diverses études, plutôt masculins, habitant plutôt les campagnes et les petites villes, ayant plutôt un faible niveau d'éducation, occupant plutôt des emplois modestement rémunérés, plutôt du genre à ne pas s'être intéressés auparavant à la politique et très rarement d'origine étrangère, quoique cette catégorie augmente peu à peu (10) - ne souhaitent pas nécessairement un retour en arrière. Mais ils ont souvent plus de mal que les autres à s'adapter au changement en général. Si de nombreux Suédois portent un regard positif sur l'immigration du fait du dynamisme des nouveaux arrivants, de leur don pour l'improvisation et de ce petit grain de folie qui manque à pas mal d'autochtones, certains la voient avant tout comme une menace en raison d'agressions et de faits divers impliquant une toute petite minorité mais aussi d'attentats terroristes commis à l'étranger ou dans le royaume (11). Ou simplement en raison d'un sentiment diffus de perte de contrôle.



C'est ainsi que les sympathisants et les électeurs de SD vivent l'arrivée de près de 163 000 demandeurs d'asile durant la fameuse crise des migrants de 2015. Proportionnellement à la population locale, aucun autre pays d'Europe, hormis la Hongrie, n'en reçoit autant cette année-là. Ces arrivants, dont bon nombre sont sans papiers, font suite aux quelque 81 000 demandeurs d'asile de 2014, aux 54 000 de 2013, aux 44 000 de 2012, etc. Passablement dépassée par les événements, comme les forces de police aux frontières, la coalition alors au pouvoir, composée des sociaux-démocrates et des Verts, tâche de faire bonne figure et organise l'accueil. Elle débloque des fonds pour renforcer l'Office des migrations, débordé par l'afflux de demandes d'asile dont le traitement des dossiers dure désormais plus d'un an. Les communes, en charge de l'hébergement, des soins et de l'éducation des mineurs, sont également aidées financièrement par un gouvernement qui leur force la main afin de répartir les nouveaux arrivants de manière moins inéquitable qu'avant. Puis, le 24 novembre 2015, le ton grave, le premier ministre social-démocrate Stefan Löfven annonce que le pays, comme le Danemark voisin avant lui et d'autres encore, va devoir fermer ses portes tant que l'UE n'aura pas une politique commune sur le sujet : « Ce n'est plus possible. » À ses côtés, la vice-première ministre Verte, Åsa Romson, est au bord des larmes. Son parti ne s'en remettra que difficilement tant cette mesure contredit les valeurs qu'il promeut par ailleurs (4,4 % des voix en septembre 2018, contre 6,9 % aux législatives précédentes).



18,5 % des habitants nés à l'étranger



Le 4 janvier 2016, la Suède réintroduit les contrôles systématiques d'identité à ses frontières, avec l'assentiment de la Commission européenne (12). Quatre mois plus tard, par une loi adoptée avec le soutien des partis de centre droit, le royaume décide qu'il n'accordera plus que des permis de résidence temporaires (à l'exception de certains réfugiés pris en charge par les Nations unies) et limitera les possibilités de regroupement familial. Les SD se frottent les mains : ils étaient les seuls, des années durant, à appeler à un coup d'arrêt. Depuis l'entrée en vigueur de ces mesures, le nombre de demandeurs d'asile a considérablement chuté. Quelque 29 000 personnes ont déposé une demande auprès des autorités suédoises en 2016, 26 000 en 2017 et 13 000 en 2018 (jusqu'à fin août). Cette tendance à la baisse ne suffit cependant pas à rassurer ceux des Suédois qui considèrent qu'il y a déjà trop d'immigrés dans le pays. Selon l'office national des statistiques (SCB), 1,9 million des résidents en 2017 sont nés à l'étranger, soit 18,5 % de la population. Syriens, Finlandais et Irakiens constituent le trio de tête. Entre 2011 et 2017, 882 071 personnes ont officiellement immigré dans le royaume (en prenant en compte uniquement les demandeurs d'asile ayant obtenu un permis de séjour supérieur à douze mois). Mais sur cette même période 2011-2017, précise le SCB, 352 206 personnes ont quitté la Suède. Il s'agit en majorité d'immigrés qui repartent, le plus souvent vers leurs pays de naissance. Le solde migratoire pendant ces sept années s'élève donc à 529 865 personnes (pour une population totale de 10,1 millions fin 2017).



Comme le note le SCB, « l'immigration est ce qui contribue le plus à l'augmentation de la population en 2017 ». Environ 20 % seulement de cette hausse sont dus au fait que le pays a enregistré plus de naissances que de décès. Pour les partis politiques favorables à une immigration régulière, ainsi que pour les entreprises du royaume, cet apport démographique est positif en termes de main-d'oeuvre, de consommation et de rentrées fiscales : la population suédoise vieillit et il faudra des jeunes pour financer les retraites. Mais tout le monde ne voit pas la chose de la même façon. Depuis 2015, le chapitre « immigration et intégration » figure parmi les deux ou trois sujets considérés comme les plus importants par les Suédois, selon de multiples enquêtes d'opinion, dont certaines effectuées par des universités auprès d'échantillons nettement plus larges que ceux des sondages. Les autres sujets le plus cités sont la santé, et la loi et l'ordre. Des dossiers étroitement liés à l'immigration, selon les SD. « Quand un nombre élevé de gens arrivent dans le pays, il est évident que cela a un impact sur la loi et l'ordre, l'accès aux soins et au logement », pointe leur secrétaire, Richard Jomshof.



Internet, rumeurs et faits non vérifiés



Les Suédois les moins favorables à la présence d'immigrés dans le pays ont vite fait de grossir les problèmes qu'ils associent généralement à ce phénomène encore assez récent, voire d'en inventer - et cela, d'autant plus facilement qu'Internet et les réseaux sociaux constituent une incomparable caisse de résonance, réceptacle et démultiplicateur de toutes les rumeurs et informations non vérifiées qui, à leur tour, alimentent rancoeurs et sentiment d'insécurité. Comme ailleurs, militants et formations d'extrême droite sont très actifs sur ce front. Quelques exemples d'affirmations mensongères récentes, relayées sur Facebook et/ou Twitter : immigrés et demandeurs d'asile ont obtenu un passe-droit pour consulter un médecin avant les autres ; les enveloppes envoyées aux nombreux électeurs suédois domiciliés en Espagne pour qu'ils votent à distance ne contiennent pas de bulletins estampillés SD ; le Parti social-démocrate a inscrit des fêtes musulmanes au calendrier des jours fériés suédois, etc. Les médias traditionnels tentent de repérer ce type d'« informations » pour les désamorcer. Mais tout le monde ne consulte pas ces médias, accusés à l'extrême droite d'être « politiquement corrects ». Dans ce camp-là, on ne leur fait plus confiance parce qu'ils refusent de mentionner l'origine ethnique des délinquants et des criminels ou rechignent à donner la parole aux responsables d'extrême droite - même si, en réalité, c'est moins le cas depuis les législatives de 2014, qui se sont soldées par une percée des SD (12,9 % des voix), et encore moins durant la dernière campagne 2018, qui a vu les médias placer ce parti au coeur du débat.



Dans ce contexte assez délétère où prolifèrent également insultes et menaces anonymes, les musulmans sont les plus visés, même si les juifs et les Samis (les Lapons, peuple aborigène du nord de la Scandinavie) ne sont pas épargnés (13). Par ailleurs, anonymement ou non, des responsables politiques d'autres partis sont menacés ou vilipendés, accusés de laxisme vis-à-vis des étrangers fauteurs de troubles ou des dizaines de milliers de demandeurs d'asile déboutés qui, pour éviter l'expulsion, passent dans la clandestinité, parfois avec l'aide d'ONG ou de pasteurs de l'Église luthérienne. Il arrive que les menaces verbales se muent en actes. Rien qu'en 2016, une cinquantaine d'incendies criminels ont visé des centres d'accueil de réfugiés (sans morts à déplorer), selon un décompte de la police. À l'extrême droite, on veut plutôt mettre en avant les règlements de comptes meurtriers entre bandes rivales dans de grandes villes, notamment Malmö et Uppsala, les viols (14), les voitures qui brûlent régulièrement dans les banlieues, les cambriolages de villas mis sur le compte des Roms ou des Européens de l'Est... Autant de sujets qui, avec l'immigration et l'intégration jugée insuffisante des « nouveaux Suédois », ont dominé la campagne électorale. Ce qui a représenté en soi un succès pour les SD. Après avoir tenté de leur couper l'herbe sous le pied en prônant un durcissement dans ces domaines, le Parti social-démocrate a cherché in fine à faire du scrutin un vote pour ou contre l'État-providence, dont il se veut le seul vrai défenseur. Une tactique qui lui a, en partie, permis de limiter l'ampleur de la débâcle promise par les sondages. Avec un résultat de 28,2 %, il n'a finalement perdu « que » 2,7 points par rapport à 2014. Reste que c'est son pire score depuis que les législatives ont été instituées dans leur forme actuelle (1911).



Prestations en baisse et sentiment d'abandon



Pourtant, de ce côté-là aussi, le parti à la rose (les sociaux-démocrates) est bel et bien associé, dans l'esprit d'une partie des populations des campagnes et des petites villes, à une dégradation de la situation que ne font pas oublier le très honorable taux de croissance du pays, un chômage ramené en dessous de 7 % et un bon bilan au niveau des finances publiques (15). De fait, la sévère crise économique qui a frappé le pays au début des années 1990 et la crise financière de 2008 ont abouti à des coupes budgétaires importantes dans les budgets de l'État, des communes (en charge, notamment, de l'éducation et des services sociaux) et des comtés (responsables, en particulier, de la santé). Pour les habitants, cela s'est traduit par des prestations réduites et, dans les zones peu peuplées, par des services moins proches géographiquement qu'auparavant - un éloignement qui s'est manifesté à l'occasion de regroupements ou de fermetures d'hôpitaux, de commissariats de police, de bibliothèques, voire d'écoles, dans ce pays très étendu (450 000 km2, soit plus que l'Allemagne). De nombreux bureaux de poste ont également fermé, remplacés par des points relais dans des boutiques ou des petites surfaces. 



Ce type de changements a alimenté un sentiment d'abandon par les pouvoirs publics et un ressentiment envers Stockholm et ses « élites ». Si le fossé entre les dirigeants politiques et le quidam suédois est longtemps demeuré moins profond qu'ailleurs, il s'est progressivement creusé ces dernières décennies. Les responsables politiques sont moins accessibles : la sécurité a dû être renforcée en raison de risques d'attentats et d'assassinats de responsables (le premier ministre Olof Palme en 1986, la chef de la diplomatie Anna Lindh en 2003). Par surcroît, des affaires de fraude aux indemnités, de conflits d'intérêt et d'abus de pouvoir, bien que d'une ampleur souvent minime par rapport à ce qui se pratique dans d'autres pays, ont porté atteinte à la crédibilité des élus du peuple. Idem pour un certain nombre de délégués syndicaux, de fonctionnaires ou de cadres d'entreprises privées (lesquels constituent une classe un peu à part puisqu'ils ne sont pas directement rétribués grâce à l'argent des contribuables ou à des cotisations d'adhérents). Au bout du compte, la Suède « d'en bas » a l'impression qu'une petite minorité soigne ses intérêts et s'accorde des passe-droits alors même que l'État-providence, financé par l'impôt et censé profiter à tous, est déficient. 



La désindustrialisation à l'oeuvre 



Une certaine désindustrialisation du pays n'arrange pas les choses, au contraire. « La production industrielle suédoise est sur la pente descendante depuis huit ans, note Stefan Fölster, qui dirige l'Institut pour la réforme. Les économistes optimistes disent que ce n'est pas grave, parce que la Suède serait tellement en avance en matière de nouvelles technologies que de nouveaux emplois à valeur ajoutée compenseront la perte d'emplois moins qualifiés. D'autres, et j'en fais partie, pensent que tant d'exigences bureaucratiques et environnementales sont imposées aux entreprises que celles-ci préfèrent ouvrir des usines à l'étranger. » En tout cas, la fermeture d'entreprises industrielles nourrit une spirale négative et conforte les habitants du coin dans l'idée que leur région va mal - un phénomène comparable à celui observé dans certains États américains qui ont voté majoritairement pour Donald Trump à la présidentielle de 2016. Et quand, en plus, des employeurs locaux font appel à des travailleurs détachés venus de Pologne ou des pays baltes, censés être moins chers que les Suédois, la frustration prend une coloration antieuropéenne. Les gouvernements suédois ont beau plaider, au sein de l'Union, en faveur d'un régime qui mettrait ces travailleurs au même niveau de salaire que ceux en vigueur dans les pays où ils vendent leurs services, la rancoeur persiste. L'UE est d'ailleurs l'un des épouvantails brandis par les SD pour attirer de nouveaux électeurs. Jimmie Åkesson a coutume de dire que depuis que la Suède l'a rejointe en 1995, l'organisation européenne a énormément changé, pour devenir un « grand micmac corrompu que plus personne ne contrôle ».



Les conséquences de la montée des SD



Si une étude sérieuse (de SCB) a montré, avant le scrutin, qu'environ un électeur SD sur cinq n'éprouvait pas une sympathie particulière pour ce parti, la classe politique traditionnelle est désormais condamnée à prendre au sérieux cette formation et son électorat. Il s'agit de faire revenir au bercail ces brebis « égarées » pour éviter que l'extrême droite suédoise ne continue à gagner du terrain à l'avenir. Avant les législatives du 9 septembre, les chefs de plusieurs formations ont fait amende honorable, admettant ne pas avoir entendu les préoccupations émanant de cette partie de l'électorat. « Je ne partage pas les valeurs des SD mais je respecte beaucoup les nombreux électeurs qui ont choisi le seul parti qui, en 2010 et en 2014, voulait parler de leurs préoccupations », a ainsi reconnu Ulf Kristersson, chef du Parti conservateur depuis octobre 2017 et possible premier ministre. Le social-démocrate Stefan Löfven, chef du gouvernement sortant, a lui aussi lancé des perches en direction de cet électorat et cessé de qualifier les SD de « néo-fascistes » comme il l'avait fait en 2014.



Une situation politique imprévisible



Ce n'est pas pour autant que les relations seront aisées entre ces trois partis, quelles que soient la couleur et la solidité du gouvernement qui émanera des négociations en cours, lesquelles pourraient durer des semaines. Aucun des trois blocs - sociaux-démocrates et Verts, avec le soutien du Parti de gauche (ex-communiste, 8 % des voix, + 2,3 points, soit un total de 144 députés) ; l'Alliance, qui regroupe les conservateurs et leurs alliés centristes (8,6 %, + 2,5 points), chrétiens-démocrates (6,2 %, + 1,7 point) et libéraux (5,5 %, + 0,1 point), soit 143 députés ; et les Démocrates de Suède et leurs 62 députés - ne pèse assez lourd pour obtenir la majorité au Parlement. C'était déjà le cas lors de la législature précédente (2014-2018) mais les SD avaient alors 13 députés de moins et les autres partis s'étaient arrangés, tant bien que mal, pour les maintenir hors jeu au niveau national. Ce n'est plus possible avec un parti d'extrême droite à près de 18 %. Le bloc rose-vert et l'Alliance oseront-ils davantage collaborer entre eux, voire gouverner ensemble (à l'allemande) ? L'Alliance survivrait-elle à un éventuel rapprochement avec les SD, comme le prônent certains conservateurs et chrétiens-démocrates au grand dam de leurs alliés de centre droit ? Ces derniers pourraient-ils alors soutenir, voire rejoindre, une coalition dirigée par les sociaux-démocrates ? Les conservateurs pourraient-ils former un gouvernement ultra-minoritaire ? 



Quant à l'extrême droite, se montrera-t-elle coopérative et responsable ou choisira-t-elle l'obstruction systématique ? Jimmie Åkesson n'a rien exclu durant la campagne électorale, sauf participer au gouvernement : il savait qu'il ne serait d'aucun gouvernement étant donné le rejet qu'une telle participation suscite. Le mieux qu'il pourrait obtenir serait le soutien par les députés SD d'un gouvernement minoritaire, moyennant de grosses concessions, avec une très nette préférence pour une coalition entre partis conservateur et chrétien-démocrate. Au Parlement, sa formation pourrait aussi bien soutenir, au coup par coup ou régulièrement, un gouvernement minoritaire de centre droit qu'un cabinet dirigé par les sociaux-démocrates, avec une nette préférence, toutefois, pour le premier scénario. À condition, bien sûr, que le pays durcisse considérablement sa politique d'immigration et d'intégration - une politique qui, on l'a dit, est déjà nettement plus stricte depuis le tour de vis donné en 2016.



Avec les sociaux-démocrates, les Démocrates de Suède n'ont guère de points d'accord. Si ce n'est que ni les uns ni les autres ne veulent assouplir les conditions du regroupement familial pour les immigrés. Avec l'Alliance, en revanche, des perspectives d'entente peuvent se dégager, au moins dans le domaine économique (notamment sur la réduction des impôts). Nettement plus épineuse est la question de l'appartenance à l'UE. Les SD assurent qu'il faut sortir de cette « Union supranationale », à l'instar du Royaume-Uni, si possible en organisant un référendum durant la législature qui commence. C'est du moins ce que Jimmie Åkesson a exigé durant la campagne. Or une telle volonté ne trouve aucun écho chez les autres formations, à l'exception du Parti de gauche, qui a toutefois laissé entendre dernièrement qu'il ne coopérerait pas avec les SD sur ce point. Une majorité de Suédois ne semblent pas non plus vouloir les suivre dans cette voie-là. 



Un parti bien disposé à l'égard de la Russie



On le voit, la période qu'ont ouverte les dernières élections est lourde d'incertitudes pour le royaume, dans un contexte régional tendu en raison du réarmement de la Russie, de son annexion de la Crimée en 2014 et de la guerre larvée qui se poursuit en Ukraine. De ce point de vue-là aussi, la montée de l'extrême droite accroît l'instabilité dans un pays qui, rappelons-le, n'est pas membre de l'Otan. Si la direction des SD - opposée à une adhésion de la Suède à l'Alliance - s'exprime le plus souvent de manière prudente à propos de Moscou, elle soutient et entretient de bonnes relations avec des partis européens qui, du Fidesz du premier ministre hongrois Viktor Orban au Rassemblement national de Marine Le Pen, ne font pas mystère de leurs sympathies et des liens qui les unissent au régime en place au Kremlin. Celui-ci, d'ailleurs, verrait d'un bon oeil une influence grandissante de l'extrême droite dans cette Suède voisine. Avant le scrutin, la police de sécurité suédoise (Säpo) a mis en garde contre une éventuelle implication d'« intérêts russes » dans la campagne électorale - a posteriori, il semble qu'il n'en ait rien été. Quoi qu'il en soit, les médias moscovites aiment à dépeindre la Suède comme un pays miné par une immigration galopante et gangrené par des ghettos où la police n'oserait plus intervenir, bref, une société au bord de l'implosion. Une représentation que l'alt-right américaine (16) et, à l'occasion, le président Trump - dans un tweet - ont reprise à leur compte. 



Enfin, si les Démocrates de Suède venaient à mettre trop d'eau dans leur vin, pour être un jour invités à siéger dans une coalition gouvernementale, d'autres formations plus radicales pourraient viser le titre de premier parti contestataire du royaume même si elles sont actuellement aussi ultra-minoritaires que les SD à leurs débuts. Sur le modèle de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), des transfuges des Démocrates de Suède, déçus de la normalisation en cours, ont créé l'AfS (Alternative pour la Suède, 0,28 % des voix aux législatives du 9 septembre). Plus visible en raison des défilés de ses militants en uniforme, avec boucliers et drapeaux, le Mouvement de résistance nordique (Nordiska Motståndsrörelsen, NMR), créé en 1997 et adepte du « Pouvoir blanc », nie ouvertement l'Holocauste et prétend vouloir fonder une république nationale-socialiste dans les pays nordiques. On le voit : la relève est assurée...



 

Notes :


(1) Antoine Jacob, « L'Europe du Nord gagnée par le populisme de droite », Politique Internationale, no 127, printemps 2010.



(2) Extremhögern (Extrême droite), publié en 1991 avec une édition mise à jour en 1994 (éd. Tiden, Stockholm). Anna-Lena Lodenius est une journaliste spécialiste de l'extrémisme politique. Stieg Larsson, journaliste également spécialisé dans ce domaine, est devenu mondialement célèbre avec sa trilogie policière Millenium, publiée en 2005 peu après sa mort, dont les héros sont une hackeuse et un reporter confrontés à l'extrême droite suédoise.



(3) « L'Europe du Nord gagnée par le populisme de droite », art. cit. 



(4) « Arbetskraftsinvandring till Sverige. Förslagochkonsekvenser », rapport commandé par le Parlement (SOU 2006:87) et publié en 2006 en vue de proposer un nouveau cadre législatif sur l'immigration économique après l'élargissement de l'UE à dix nouveaux États membres (2004).



(5) En décembre 1989, alors que 20 000 réfugiés (essentiellement des Turcs de Bulgarie) sont arrivés en six mois dans le pays, le gouvernement social-démocrate d'Ingvar Carlsson réduit les possibilités d'y demander l'asile. Seuls des réfugiés pris en main par l'ONU en raison de leur situation particulière sont aptes à l'obtenir. Les demandeurs d'asile pour raisons humanitaires et les déserteurs étrangers (acceptés depuis 1976) ne sont plus acceptés. Ces mesures seront annulées en décembre 1991 par le nouveau gouvernement de centre droit dirigé par le conservateur Carl Bildt. 



(6) Connus de la plupart des Suédois avant même leur aventure politique, le comte Ian Melcher Shering Wachtmeister de Johannishus, fondateur d'Empire AB, une entreprise d'électroménager, et Bert Karlsson, producteur de disques de chansons de variété et directeur de parcs d'attractions, surent attirer l'attention des médias grâce à une campagne électorale très personnalisée. Le premier d'entre eux a conseillé l'actuel chef des SD, Jimmie Åkesson, avant de mourir en 2017. Le second, qui dit s'être rapproché des chrétiens-démocrates, a fondé l'entreprise d'accueil de réfugiés la plus profitable de Suède (cf. notre article « En Suède, l'accueil des réfugiés est un business très rentable », Les Échos, 12 septembre 2016). 



(7) L'intéressé assure n'avoir adhéré aux SD qu'après le remplacement, en 1995, d'Anders Klarström, leader controversé en raison de son passé néonazi, par le plus présentable Mikael Jansson. Or le journal antiraciste suédois Expo affirme, témoignages et documents de l'époque à l'appui, que Jimmie Åkesson a franchi le pas dès 1994. Ce n'est pas anodin dans la mesure où ce dernier tient absolument à se démarquer des origines brunes de la formation. 



(8) Extrait d'un entretien accordé en 2006 au magazine Expo reproduit dans un article de la même publication paru le 14 janvier 2011, « Jimmiesväg till toppen » (La route de Jimmie vers le sommet).



(9) Jimmie Åkesson n'est pas particulièrement religieux (très peu de Suédois le sont vraiment) mais il a dit récemment croire en un Dieu « représentant des normes et des valeurs chrétiennes », lesquelles « sont le fondement sur lequel notre société s'est en grande partie développée ».



(10) Dans la dernière grande étude d'opinion en date publiée par SCB (l'équivalant suédois de l'INSEE), la part des électeurs ayant des origines étrangères sympathisant avec les SD est désormais de 11,6 %, en hausse de 2,2 points par rapport à la précédente enquête (novembre 2017). La direction du parti espère voir cette proportion croître. Par ailleurs, les hommes sont environ deux fois plus nombreux que les femmes à éprouver de la sympathie pour les SD. Chez les cols-bleus, la part des sympathisants est passée de 19,7 % à 25,3 %, au grand dam de la confédération syndicale les représentant, LO, traditionnellement proche du Parti social-démocrate. Réalisée en mai 2018, cette étude porte sur un échantillon représentatif de 4 600 électeurs. 



(11) Après un attentat manqué le 11 décembre 2010 à Stockholm qui ne causa que la mort de l'agresseur suédois né en Irak, une attaque au camion dans l'une des rues piétonnes les plus passantes de Stockholm a fait 5 morts et 14 blessés le 7 avril 2017. L'agresseur a été arrêté et condamné à la plus lourde peine possible (sur le papier, « la prison à perpétuité », peine qui en Suède se solde en moyenne par une libération au bout de 16 ans ; il sera alors expulsé). Citoyen ouzbek arrivé en Suède en 2014 et ayant vu sa demande d'asile rejetée, Rakhmat Akilov s'était radicalisé et soutenait le djihad contre les « infidèles ». 



(12) Les contrôles aux frontières étaient encore en place à l'automne 2018. Depuis le 2 juillet, ils concernent moins les passagers des trains arrivant du Danemark via le pont de l'Öresund et davantage ceux arrivant via les ports et les aéroports, sans pour autant être systématiques. 



(13) Jusqu'au vice-président du Parlement, le député SD Björn Söder, qui estime que les juifs et les Samis vivant dans le pays « ne sont pas suédois » (déclaration faite au quotidien national Dagens Nyheter en 2014 et réitérée en juin 2018). 



(14) Le programme de journalisme d'investigation de la télévision publique SVT a diffusé, le 22 août 2018, une enquête passant au crible les 843 hommes ayant été condamnés pour viol ou tentative de viol au cours des cinq dernières années. Sur ce total, 58 % sont nés hors de Suède (dont 427 nés hors d'Europe). Parmi les seuls cas de viols ou de tentatives de viol où la victime ne connaissait pas le ou les agresseurs, ceux-ci sont, huit fois sur dix, nés à l'étranger et 40 % d'entre eux se trouvaient en Suède depuis un an au plus. Le seul fait qu'un tel programme, critiqué pour ses méthodes et sa diffusion si près du scrutin, ait été diffusé à la télévision, un soir à 20 heures, en pleine campagne électorale, montre que les médias sont en train d'évoluer sur ce type de phénomènes. 



(15) Après une année 2012 négative (-0,3 %), le taux de croissance du pays a rebondi jusqu'à 4,1 % en 2015 avant de baisser un peu. Au second trimestre 2018, il était de 3,3 % par rapport à la même période de l'année précédente. Le budget est à nouveau excédentaire depuis 2015 et l'endettement public a été ramené à 40 % du PIB. Le taux de chômage est de 6,8 % de la population active.



(16) Nouveau courant politique, l'alt-right regroupe une série de mouvements, associations et individus actifs au sein de l'aile la plus droitière du conservatisme américain, qui se veut une « alternative » au Parti républicain. Utilisant toutes les possibilités offertes par Internet, cette mouvance qui a largement soutenu Donald Trump à la présidentielle de 2016 promeut « identité blanche », « pouvoir blanc », islamophobie et antisémitisme, antiféminisme et homophobie, etc. Autant de combats qui, en creux, font de la Suède un contre-exemple à ne pas suivre.