Politique Internationale - La Revue n°161 - AUTOMNE - 2018

sommaire du n° 161
Erdogan seul en son palais
Article de Marie Jégo
Correspondante du Monde en Turquie.
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Réélu le 24 juin 2018 pour un nouveau mandat, le président Recep Tayyip Erdogan a désormais toutes les cartes en main pour achever la révolution qu'il promet à la Turquie. Grâce à la réforme constitutionnelle adoptée par référendum en avril 2017, ses prérogatives sont aujourd'hui sans commune mesure avec celles dont jouissait Mustafa Kemal dit Atatürk (1881-1938), le fondateur de la Turquie moderne et républicaine, avec lequel il rivalise tout en foulant aux pieds son héritage. 



Sa révolution a un parfum de revanche. Élu avec 52,5 % des voix, M. Erdogan se flatte de porter les aspirations des masses conservatrices et pieuses, « mon peuple », comme il dit, qui l'adulent parce qu'il les a sauvées du joug imposé jadis par une élite en « col blanc », laïque, pro-occidentale et kémaliste. « Je suis comme vous », répète-t-il à l'envi à ses supporters. C'est en cultivant sa proximité avec le Turc ordinaire que « Tayyip », le gamin issu d'une famille croyante et anti-laïque de Kasimpasa, un quartier populaire d'Istanbul, a gravi un à un les échelons du pouvoir. 



Après seize ans passés aux manettes de l'État (1), le Reïs (le Chef, l'un de ses surnoms) est parvenu au faîte de sa fulgurante carrière politique. Sa longévité est assurée. Élu pour cinq ans, il peut désormais envisager un troisième mandat et espérer se maintenir à la fonction suprême jusqu'en 2028, un horizon assez lointain pour lui permettre de redessiner le pays à sa guise. Son but ? Édifier la « Deuxième République », qui sera plus marquée religieusement, plus autocratique, plus distanciée de l'Occident que celle d'Atatürk. 



Le « Grand Turc »



En 2002, l'arrivée au pouvoir de son parti de la Justice et du Développement (AKP, islamo-conservateur) avait été accueillie avec enthousiasme par de larges pans de la société civile. L'AKP se définissait alors non pas comme une émanation de l'islam politique mais comme un parti démocrate conservateur dont le projet était avant tout réformateur. 



Réformateur, Recep Tayyip Erdogan l'était assurément, et la perspective de l'adhésion de son pays à l'Union européenne lui tenait à coeur, du moins en apparence. Mais, peu à peu, l'orientation idéologique a pris le pas sur son pragmatisme et son désir d'ouverture. Rétrospectivement, sa volonté d'ancrage au Vieux Continent, proclamée haut et fort lors de son avènement, apparaît comme une tactique destinée à mieux se débarrasser de l'armée qui entravait sa marche vers l'absolutisme. 



Doté de tous les pouvoirs, celui que ses détracteurs qualifient de « Sultan » nomme le gouvernement, décide de la politique monétaire, désigne les hauts magistrats, peut déclarer la guerre ou l'état d'urgence en passant outre l'avis d'un Parlement réduit à un rôle purement décoratif. Décimée par les purges qui ont suivi le coup d'État manqué du 15 juillet, l'armée est à sa botte, l'appareil sécuritaire a été placé sous son étroit contrôle, les médias ont été mis au pas tandis que l'opposition assiste, impuissante, à son propre naufrage. 



Les pleins pouvoirs ont été célébrés dans le palais de Bestepe, à la périphérie d'Ankara. Érigé à l'emplacement de l'ancienne « ferme d'Atatürk », le complexe architectural en dit long sur la folie des grandeurs du maître des lieux. Sa construction, achevée en 2014, aurait coûté 490 millions d'euros. Et son entretien est un gouffre financier, rapporte la presse. 



Il flotte comme un parfum de Sublime Porte dans ce complexe architectural surdimensionné - 200 000 mètres carrés, soit quatre fois Versailles -, avec ses 1 150 pièces, sa mosquée, ses bunkers, ses cabinets insonorisés ainsi qu'un tunnel d'accès secret réservé au seul usage du numéro un. La haute silhouette du « Grand Turc » domine le palais. Installé avec son épouse Emine dans une villa proche du bâtiment central, il entame sa journée à l'aube par une prière, suivie d'une séance de gymnastique et d'un petit déjeuner frugal. Opéré d'un cancer du côlon en 2011, le président est soumis à un régime alimentaire strict. 



Tôt le matin, il passe en revue son agenda, reçoit ses conseillers qui prennent garde de ne jamais le contredire. Comme il ne parle aucune langue étrangère, sa principale source d'information est le quotidien pro-gouvernemental Sabah qui encense sa politique à longueur de colonnes. Il a un faible pour le petit écran, notamment la chaîne pro-gouvernementale A-Haber, qui ressasse en boucle les théories du complot qu'il affectionne. 



Tout-puissant, M. Erdogan n'a jamais été aussi seul. Ses vieux compagnons de route de l'AKP ont été écartés (2). Il se fie à sa famille, au cercle étroit de ses fidèles. Son gendre, Berat Albayrak, 40 ans, l'époux de sa fille aînée Esra, ne le quitte pas d'une semelle. Le caractère dynastique du régime s'est renforcé récemment avec la nomination de ce jeune barbu au visage poupin, novice en économie, à la tête du ministère des Finances, ce qui n'a guère contribué à renforcer la confiance des investisseurs.  



La méfiance du Reïs est sans cesse en éveil. Lors de chacun de ses déplacements, les vendredis surtout lorsqu'il se rend à la mosquée, il est accompagné d'un cortège impressionnant : une quarantaine de voitures blindées et des centaines de gardes du corps chargés d'assurer sa protection. Depuis peu, les tireurs d'élite postés sur les toits sont équipés de Stinger, ces lance-missiles portatifs américains conçus pour atteindre les hélicoptères ou les avions de combat (3).



À l'égal de son peuple, le président raffole des séries télévisées. Féru d'histoire ottomane, il est un inconditionnel de Payitaht Abdülhamid II, une saga romancée sur la vie du sultan Abdülhamid II (4) auquel il s'identifie. Dès qu'il le peut, il s'immerge dans cet univers. Sous sa férule, une « pop culture » a vu le jour, qui vient cimenter le nouveau roman national, celui d'une Turquie forte et entourée d'ennemis. 



La cérémonie d'investiture a pris un air de reconstitution historique. La garde présidentielle - une double haie de séides en costumes médiévaux, hallebardes à la main - semblait tout droit sortie de Payitaht Abdülhamid II. Face à un parterre de 10 000 invités parmi lesquels figuraient le président du Venezuela Nicolas Maduro, le numéro un soudanais Omar Al-Bachir, le premier ministre hongrois Viktor Orban et son homologue russe Dmitri Medvedev, ainsi que les fidèles amis Gerhard Schröder et Silvio Berlusconi, l'homme fort d'Ankara a promis l'ouverture d'une « nouvelle ère » : la sienne. 



La diplomatie des otages



Cette nouvelle ère n'a pas commencé sous les meilleurs auspices. À peine sacré « hyperprésident », M. Erdogan s'est retrouvé confronté à une crise diplomatique d'ampleur avec les États-Unis, du jamais vu entre les deux alliés de l'Otan. En cause, le refus d'Ankara de libérer le pasteur évangélique américain Andrew Brunson, détenu à Izmir depuis octobre 2016. Soupçonné d'« espionnage » et de collusion avec des « organisations terroristes », ce qu'il nie, le pasteur risque 35 ans de prison. 



L'acte d'accusation met en avant ses liens présumés avec le mouvement du prédicateur musulman Fethullah Gülen, accusé par Ankara d'avoir fomenté la tentative de coup d'État du 15 juillet 2016. Ulcéré par le manque d'empathie des capitales occidentales au moment du putsch, le président turc leur en a gardé une rancune tenace. 



Les États-Unis, qui hébergent l'imam Gülen depuis 1999 et refusent de l'extrader faute de preuves suffisantes, sont les premiers visés. Pour les islamo-conservateurs, friands de théories du complot, il ne fait aucun doute que la CIA est derrière la tentative de putsch du 15 juillet. 



En fait, l'affaire Brunson n'est qu'un épisode de plus dans la stratégie de confrontation utilisée par le « Grand Turc » à l'égard de ses partenaires occidentaux. Elle s'inscrit dans la continuité des invectives de mars 2017, lorsque les dirigeants allemands, autrichiens et néerlandais avaient été qualifiés de « nazis » après avoir refusé que des ministres turcs fassent campagne auprès de la diaspora d'Europe à la veille du référendum constitutionnel.



M. Erdogan ne s'en cache pas : il veut troquer le pasteur américain retenu à Izmir contre l'imam Gülen. « Rendez-nous le prédicateur et (...) nous vous rendrons le pasteur ! », déclarait-il en septembre 2017. Installé depuis plus de vingt ans avec sa famille en Turquie où il dirigeait une petite église protestante à Izmir sur la côte égéenne, Andrew Brunson s'est retrouvé prisonnier de la « diplomatie des otages », la nouvelle arme dégainée par Ankara contre ses alliés occidentaux. 



Son dossier judiciaire est cousu de fil blanc. Son intérêt pour une recette culinaire, retrouvée sur son téléphone portable, a été retenu à charge contre lui. Il s'agit du maklube, un vulgaire plat de riz et de légumes, le « mets préféré des gülenistes », selon la doxa officielle. La diplomatie des otages est la seule explication plausible à sa détention. Elle n'a pas tardé à être officialisée par un décret-loi (5) adopté dans le cadre de l'état d'urgence. Extrader des prévenus étrangers ou binationaux détenus en Turquie contre des Turcs réfugiés à l'étranger est désormais un acte légal qui peut être décidé sur proposition du président en cas de menace pour la « sécurité nationale ». Un marchandage bien connu du gouvernement allemand. Des ressortissants nationaux et binationaux allemands ayant été emprisonnés en Turquie après le putsch, pourquoi, selon Ankara, ne pas les utiliser comme monnaie d'échange ? En retour, Berlin aurait pu renvoyer en Turquie les présumés adeptes de Gülen réfugiés sur son sol, notamment les officiers turcs en poste à l'Otan qui, sommés de rentrer après le coup d'État, ont préféré déposer des demandes d'asile en Allemagne (6).



Peu séduite par cette transaction, la chancelière Angela Merkel a brandi la menace des sanctions - embargo sur les livraisons d'armes, restrictions aux crédits, limites aux investissements allemands en Turquie... - tout en actionnant de façon subtile les canaux diplomatiques. La stratégie a fini par payer. Une partie des prisonniers allemands ont pu rentrer chez eux, dont Deniz Yücel, le correspondant du quotidien Die Welt à Istanbul, libéré en février 2018 après un an d'incarcération grâce à la médiation discrète du ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier qui s'est entretenu à plusieurs reprises avec M. Erdogan pour plaider la cause du journaliste. 



Avec Donald Trump, la voie diplomatique a vite été abandonnée. D'après la Maison-Blanche, les deux parties étaient d'accord, ou pensaient l'être, pour un troc de prisonniers : le pasteur contre Ebru Özkan, une jeune Turque retenue en Israël pour présomption de collusion avec le Hamas. M. Erdogan a demandé au président américain d'intervenir auprès du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou afin d'obtenir sa libération. M. Trump s'est exécuté et l'a fait savoir dans une interview à l'agence Reuters (7) : « J'ai fait libérer cette personne à sa demande, je m'attendais à ce qu'il relâche cet homme extraordinaire, bon père et bon chrétien. » Il n'en a rien été...



Colère de Washington. Donald Trump, et son vice­président, Mike Pence - ce dernier appartient à la même congrégation religieuse que le pasteur Brunson -, ont fait de ce dossier judiciaire leur cheval de bataille. Las de réclamer la libération de l'homme d'Église, M. Trump a sorti son bâton. Des sanctions, d'une portée symbolique, ont été prononcées contre deux ministres turcs. Puis un tweet trumpien a annoncé le doublement des tarifs douaniers sur l'acier et l'aluminium turcs à destination des États-Unis. En quelques jours, la devise turque a perdu 20 %. Ankara a riposté avec l'imposition de taxes douanières sur une série de produits américains. Dans la foulée, un tribunal a rejeté une nouvelle fois la demande de remise en liberté du pasteur Brunson. Plus question d'échanger les prisonniers. 



En fait, les pourparlers ont achoppé sur un malentendu. Les Turcs insistaient pour que Mehmet Hakan Atilla - un dirigeant de Halkbank, la grande banque publique turque, détenu dans une prison américaine - fasse partie du deal. Le banquier est accusé d'avoir contribué au contournement des sanctions décrétées par les États-Unis contre l'Iran entre 2010 et 2015. Selon la justice américaine, Halkbank aurait fait gagner à la République islamique des milliards de dollars en devises en échange de ses hydrocarbures par le biais d'un schéma interlope - trafic d'or, fausses opérations humanitaires, pots-de-vin - mis en place avec la bénédiction du gouvernement turc. Le banquier a été condamné à trente-deux mois de prison par un tribunal de New York au printemps 2018, et la banque attend que l'OFAC (Office of Foreign Assets Control), une agence du Trésor américain, lui annonce le montant de la pénalité dont elle devra s'acquitter. Ankara exige une ristourne. 



Si aucun compromis n'est trouvé, des sanctions supplémentaires sont à craindre. « C'en est fini des concessions », a tonné le président américain. Un nouvel effondrement de la devise turque n'est pas à exclure. La surchauffe de l'économie, l'inertie de la Banque centrale, l'absence de mesures crédibles de la part du jeune ministre des Finances n'ont fait que précipiter un peu plus la fuite des investisseurs. 



À long terme, la brouille avec l'allié américain est risquée pour Ankara. Se lancer dans une guerre commerciale alors que l'économie turque est largement dépendante du billet vert relève du suicide. Emprunter des devises sur les marchés mondiaux est en effet vital pour la Turquie, qui sera obligée de lever 230 milliards de dollars dans les mois à venir pour combler son déficit des comptes courants et refinancer sa dette.



Naufrage en vue



Le navire coule alors que le capitaine est aux commandes. Lui et son gendre ont tardé à apporter les réponses adaptées à la situation. La chute de la monnaie locale, dont la valeur a reculé de 40 % par rapport au dollar depuis le début de l'année 2018, est largement à mettre au compte d'une politique monétaire non orthodoxe. Pour juguler l'inflation, la Banque centrale aurait dû relever les taux d'intérêt depuis longtemps - une mesure de bon sens à laquelle s'oppose le président pour des raisons de principe. Malgré cette opposition, la Banque centrale a fini par relever son principal taux directeur (8). Pour atteindre ce résultat, le ministre des Finances Berat Albayrak a dû convaincre personnellement le président Erdogan, son beau-père. Accueillie favorablement par les marchés, la mesure ne suffira pas pour autant à consolider durablement la monnaie. 



Les taux d'intérêt sont un « outil d'oppression », ne cesse de répéter M. Erdogan. Élevé dans une « imam hatip » (une école qui forme les imams), celui-ci voit tout à travers le prisme religieux. Son aversion pour les taux d'intérêt lui vient de sa foi islamique qui considère l'usure comme un péché. Autant il lui fut facile de purger l'armée, d'étouffer la presse indépendante, de jeter ses opposants en prison, autant l'économie n'est pas à sa portée. Plus il veut maîtriser les événements, plus ils lui échappent. « La politique monétaire c'est moi », avait-il clamé en mai à Londres, ce qui avait épouvanté les investisseurs avec pour conséquence un repli de 5 % de la monnaie nationale. 



Enferré dans la théorie du complot, Erdogan nie la crise économique, qu'il attribue à une « machination internationale » ourdie par des ennemis extérieurs, dont le « lobby des taux d'intérêt ». Il en a fait une « cause nationale », au nom de laquelle les ménages ont été invités à échanger leurs bas de laine contre des livres turques. Cet exercice de communication interne a donné de nouvelles sueurs froides aux investisseurs, persuadés que les caisses de l'État doivent être bien vides pour que la population soit appelée à les renflouer avec les bijoux, l'or et les devises conservées sous le matelas. 



Pour le moment, nombreux sont les Turcs qui lui emboîtent le pas, convaincus que les États-Unis, après avoir manigancé avec Gülen au moment du putsch, veulent mettre la « nouvelle Turquie » à genoux. Sur les réseaux sociaux, les adeptes du Reïs se sont mis à brûler des dollars, à se moucher avec mépris avec ces mêmes dollars, à casser des iPhones. Combien de temps encore la fièvre nationaliste parviendra-t-elle à leur faire oublier le recul du pouvoir d'achat ?



La fuite en avant est osée pour un dirigeant élu sur une promesse de prospérité économique. Déjà, la chute de la monnaie frappe durement les ménages et les entreprises du secteur privé, tous endettés en dollars. La crise n'épargne pas les représentants de cette classe moyenne que M. Erdogan et son parti de la Justice et du Développement se vantent d'avoir créée grâce aux taux de croissance « chinois » de l'économie entre 2007 et 2013.



Jusqu'où ira-t-il ? À couteaux tirés avec les États-Unis, en rupture avec ses partenaires européens, fâché avec l'Égypte, brouillé avec Israël, en froid avec l'Arabie saoudite, il n'a jamais été aussi isolé sur la scène internationale. Depuis son palais, il pense tenir les deux bouts - celui de l'Orient et celui de l'Occident -, mais son attitude agressive et clivante, ainsi que sa politique étrangère erratique risquent de mener le pays à l'isolement. 



Entre Trump et Poutine



Au plus fort de la bagarre avec Donald Trump, Erdogan a indirectement menacé de quitter l'Otan, assurant que la Turquie se cherchait de « nouveaux amis », une allusion à la Russie. Le changement de partenaire est devenu son exercice préféré. Le voici engagé dans un pas de deux avec le président russe Vladimir Poutine. 



Malgré une brouille spectaculaire après qu'un avion russe a été abattu par la chasse turque au-dessus de la Syrie à l'automne 2015, les deux hommes ont fait la paix. Le président Erdogan envoyé une lettre d'excuses et Moscou a levé les sanctions (9) imposées dans la foulée de l'incident. 



Des projets militaires et énergétiques - contrats gaziers, construction d'un gazoduc et d'une centrale nucléaire, coopération en Syrie - ont rempli la corbeille de fiançailles. Dans l'intervalle, les pilotes turcs auteurs des tirs contre le Sukhoï ont été emprisonnés, accusés d'avoir agi sur ordre de Fethullah Gülen. 



En réalité, l'alliance entre les deux anciens ennemis héréditaires est fragile car soumise aux aléas de leur coopération en Syrie. Le sort de la province syrienne d'Idlib, le dernier fief insurgé que Bachar al-Assad, soutenu militairement par Moscou, cherche à reprendre a été l'objet d'âpres négociations entre Ankara et Moscou. 



Située dans le nord-ouest du pays et peuplée d'environ 3 millions d'habitants, cette région, fief du mouvement djihadiste Hayat-Tahrir Al-Sham (HTS), est le dernier territoire contrôlé par la rébellion anti-Assad. Ce territoire est un « abcès purulent » qu'il convient d'éliminer, selon l'expression de Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe.



Présente à Idlib à la faveur d'un accord passé avec l'Iran et la Russie, l'armée turque entend bien y rester. Le Kremlin compte sur elle pour neutraliser les groupes radicaux qui ont mis la province en coupe réglée, notamment les djihadistes du HTS, pour la plupart membres de l'ex-branche d'Al-Qaïda en Syrie. 



Jusqu'ici, les efforts d'Ankara pour démanteler le HTS et fondre ses éléments dans un Front national de libération parrainé par les forces turques n'ont guère été couronnés de succès. Trier les groupes armés s'avère être un véritable casse-tête. Surtout, nul ne sait que faire des djihadistes étrangers présents dans les rangs du HTS, dont la réinsertion au sein d'autres factions s'annonce difficile. 



Des pourparlers entre Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan (10) ont permis in extremis de suspendre l'offensive, épargnant aux habitants d'Idlib la catastrophe humanitaire annoncée. Une confrontation russo-turque sur Idlib eût été embarrassante. Elle risquait de renvoyer M. Erdogan vers ses traditionnels alliés occidentaux au moment même où Moscou a tant besoin de lui pour consolider son front anti-américain dans la région.



Partenaires de circonstance, les parrains du processus n'ont pas les mêmes visées. Pour Moscou, les groupes armés devront à terme faire allégeance de manière inconditionnelle au régime syrien tandis qu'Ankara veut les voir associés à un éventuel processus de paix.



Éviter l'embrasement à Idlib est vital pour la Turquie qui redoute des attaques de l'armée syrienne sur ses troupes déployées dans la province en vertu du processus d'Astana, piloté par la Russie. Cette menace reste d'actualité car il est très peu probable que Bachar al-Assad renonce à ses ambitions de reconquête et à son projet d'écraser toute forme d'opposition. 



À terme, Ankara cherche à sanctuariser sa zone d'influence dans le nord de la Syrie, entre Afrin et Jarablus, où elle espère reloger une grande partie des 3,5 millions de réfugiés qu'elle héberge actuellement. Si le régime syrien reprend le contrôle d'Idlib, les jours du protectorat turc seront comptés.



Combien de temps l'armée turque peut-elle espérer se maintenir dans le nord de la Syrie ? Même si Moscou et Ankara parviennent à s'entendre à court terme, rien ne dit que Damas et Téhéran, les alliés de la Russie dans la région, s'accommoderont de la présence turque après la fin du conflit. 



Pour l'heure, le maître du Kremlin est disposé à choyer son allié turc, pièce maîtresse de son dispositif au Proche-Orient. Vladimir Poutine est ravi d'avoir porté un coup à l'Otan en fournissant des missiles sol-air S-400, incompatibles avec le matériel otanien, à son pilier méridional. La signature de ce contrat en septembre 2017 a marqué le tournant « eurasien » de la Turquie. Elle confirme la nouvelle orientation voulue par le président Erdogan, qui cherche à éloigner son pays de ses alliés traditionnels occidentaux au profit d'un partenariat stratégique avec la Russie. 



S'il n'est pas question que la Turquie quitte l'Alliance, son président n'en sera pas moins un partenaire de plus en plus difficile à gérer. La crise diplomatique avec Washington semble l'avoir ramené à de meilleurs sentiments envers ses alliés du Vieux Continent (11). Pour autant, il serait illusoire de penser qu'il renouera un jour avec le pragmatisme et l'esprit d'ouverture de ses débuts. 



L'Europe va devoir composer avec ce président imprévisible et autoritaire, dont les pratiques relèvent davantage du maquignonnage que de la diplomatie. Au catalogue de ses priorités - sauver l'accord sur les réfugiés, la coopération sécuritaire, les échanges commerciaux - Bruxelles ferait bien d'en ajouter une autre. Le moment est venu, en effet, de dire avec force à M. Erdogan, comme le président Emmanuel Macron l'a fait à plusieurs reprises, qu'il convient de « sortir de l'hypocrisie » à propos de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, au point mort depuis plusieurs années, tant « le projet chaque jour réaffirmé du président turc (...) est un projet panislamique régulièrement présenté comme anti-européen, dont les mesures vont plutôt à l'encontre de nos principes » (12).



 

Notes :


(1) Trois mandats en tant que premier ministre (2003-2014), un en qualité de président (2014-2018).



(2) En 2001, soixante-treize figures de l'islam politique turc, dont l'ancien maire d'Istanbul, Recep Tayyip Erdogan, et l'ancien ministre Abdullah Gül créent le parti de la Justice et du Développement (AKP) qui, en un an, parvient à s'imposer comme la première force électorale du pays. Depuis, une large partie des fondateurs, tels Abdullah Gül, Bülent Arinç, Ali Babacan et bien d'autres, ont été mis à l'écart des organes dirigeants du parti.



(3) Le 5 août, alors que M. Erdogan effectuait une visite d'inspection à la mosquée de Camlica, en construction sur la rive asiatique d'Istanbul, les tireurs d'élite qui assuraient sa sécurité depuis les toits de l'édifice étaient armés de Stinger. La veille, le président vénézuélien Nicolas Maduro - un inconditionnel du chef de l'État turc qu'il qualifie de « leader du monde multipolaire » - avait échappé à l'attaque d'un drone alors qu'il prononçait un discours en plein air.



(4) Surnommé le « sultan rouge » pour avoir ordonné des massacres parmi la population arménienne, Abdülhamid II fut déposé en 1909 par les Jeunes-Turcs, et mourut à Istanbul le 10 février 1918.



(5) Décret-loi de l'État d'urgence no 694, publié le 25 août 2017 au Journal officiel. Il autorise l'extradition de citoyens étrangers ainsi que leur « échange » si celui-ci est demandé par le ministère des Affaires étrangères et approuvé par le président. 



(6) En 2017, 414 citoyens turcs, pour la plupart des fonctionnaires en poste ainsi que des membres de leurs familles, ont demandé l'asile politique à l'Allemagne. Parmi ces demandes, 262 émanaient de détenteurs de passeports diplomatiques. Pour beaucoup, il s'agit d'officiers turcs en poste à l'Otan qui, sommés de rentrer au pays après le coup d'État, ont préféré déposer des demandes d'asile.



(7) Interview du président américain Donald Trump à l'agence Reuters dans le bureau ovale, le 20 août 2018. 



(8) Le 13 septembre, le principal taux directeur de la Banque centrale turque a été porté de 17,75 % à 24 %, soit une augmentation de 625 points de base, bien plus que ce que les marchés espéraient. 



(9) En juin 2016, le président Erdogan a envoyé une lettre d'excuses à Vladimir Poutine à propos de l'avion de chasse russe abattu à la frontière turco-syrienne. En mai 2017, Moscou a levé la plupart des sanctions, excepté l'obligation de visas pour les Turcs voulant se rendre en Russie. 



(10) Organisés le 17 septembre à Sotchi, sur les bords de la mer Noire, les pourparlers entre MM. Poutine et Erdogan ont abouti à la création, d'ici au 15 octobre 2018 à Idlib, d'une zone démilitarisée de 15 à 20 kilomètres de large. Elle s'étendra le long de la ligne de front entre forces rebelles et troupes pro-gouvernementales. Selon l'accord, « tous les combattants radicaux » devront s'en retirer. La zone sera placée sous l'autorité conjointe de la police militaire russe et de l'armée turque. À la veille de la rencontre, la Turquie a renforcé ses positions en hommes et en matériel sur les douze postes d'observation dont dispose son armée à Idlib. 



(11) Le 20 juillet, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Çavusoglu et son homologue néerlandais Stef Blok se sont entendus pour rétablir les relations diplomatiques rompues en 2017. Quelques jours plus tard, l'Allemagne levait les restrictions décidées en 2017 à l'encontre d'Ankara, annulant notamment la recommandation officielle faite à ses ressortissants d'éviter les séjours en Turquie. Dans la foulée, les autorités turques ont autorisé la journaliste et interprète allemande Mesale Tolu à rentrer en Allemagne après huit mois passés en détention préventive pour « activités terroristes ». 



(12) Discours d'Emmanuel Macron à la conférence des ambassadeurs le 27 août 2018 à Paris.