Politique Internationale - La Revue n°161 - AUTOMNE - 2018

sommaire du n° 161
Donald Trump est-il « gérable » ?
Article de Laure Mandeville
Grand reporter au Figaro
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C'est l'histoire d'une « perturbation » dont le monde entier parle avec fièvre et affolement mais dont nul ne semble tout à fait en mesure de donner une évaluation politique satisfaisante. Deux ans après avoir fondu sur Washington pour conquérir la présidence à la barbe de toute la classe politique, la « tempête Trump » continue de mettre tout sens dessus dessous sur la scène américaine, mais aussi à travers la planète. De la même manière qu'il avait jeté aux orties le « vade-mecum » des campagnes présidentielles pour gagner l'élection, le nouveau président s'est affranchi des us et coutumes qui guident traditionnellement la politique étrangère des États-Unis, plongeant l'Amérique et le monde dans le brouillard de la surprise et de l'incertitude à coups de tweets et de décisions iconoclastes. En quelques mois d'actions spectaculaires - la sortie du Traité transpacifique et de l'accord de Paris sur le climat, le déménagement de l'ambassade américaine à Jérusalem, la dénonciation de l'accord nucléaire iranien, la politique de tension sur le commerce avec l'Europe et la Chine, l'ébranlement de l'Otan puis l'ouverture à Poutine et à Kim Jong-un -, le locataire de la Maison-Blanche a tracé son chemin à grands coups de serpe, prêt à défier ses alliés et à tester ses rivaux, dans l'objectif de redonner une marge de manoeuvre à « l'Amérique d'abord ». Conséquence : le monde entier a la tête qui tourne face à cette politique étrangère d'un nouveau type. « On n'a jamais rien vu de pareil », nous confiait en juin le professeur Graham Allison, directeur de la Kennedy School de Harvard, exprimant la stupéfaction des observateurs et notant leur incapacité à embrasser le phénomène. Sur un terrain international en plein tumulte, dans un monde qui n'avait pourtant pas attendu Trump pour s'embraser et se défaire, cette diplomatie du chaos est devenue le point de fixation de tous les regards et de toutes les inquiétudes. 



C'est une préoccupation compréhensible, vu l'importance du facteur américain pour la stabilité du monde. Mais est-ce à dire que le président américain serait devenu LE grand perturbateur du jeu mondial, la principale cause de l'instabilité, comme l'affirment hâtivement ses adversaires et même certains de ses plus proches collaborateurs par tribune anonyme dans le New York Times (1), avides de faire sortir du jeu cet « électron fou » pour que tout rentre dans l'« ordre » ? Trump est-il vraiment en train de détruire la stabilité du monde post-1945 et la crédibilité du leadership américain ? Sommes-nous entrés, avec lui, dans une nouvelle ère où les alliances, les valeurs, la parole donnée et « jusqu'à l'idée même de diplomatie » sont menacées comme le suggérait le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian dans son récent discours devant la conférence des ambassadeurs ? Ou cette critique en règle est-elle exagérée ? Avec son instinct aigu du rapport de force, Trump n'est-il pas, plutôt, en train de tenter d'adapter son pays au nouveau monde multipolaire brutal qui a émergé derrière la façade branlante de l'« ordre libéral multilatéral » ? D'une certaine manière, ne rend-il pas service à l'Occident en le ramenant à une forme de réalisme nécessaire, au motif que l'idéalisme et l'interventionnisme qui ont prévalu avant lui n'ont pas eu les effets escomptés ? Un peu des deux ? Et quel est le rôle des « conseillers » dans la définition de la politique étrangère américaine ? Les « adultes » de l'entourage de Trump ont-ils véritablement créé, comme le clame notamment le livre du journaliste Bob Woodward Fear in the White House, une ligne de conduite alternative à celle définie par le président afin de protéger les fondamentaux du leadership américain ? Ou Trump leur donne-t-il délibérément une large marge de manoeuvre ? Autant de questions majeures qui, loin du brouhaha médiatique et des indignations des réseaux sociaux, méritent un examen minutieux et nuancé. 



S'il est si malaisé de se prononcer sur la portée de ce qui est en train d'émerger dans l'interaction de Donald Trump avec le monde, ce n'est pas seulement parce que le nouveau président semble décidé à tester et, potentiellement, à remettre en cause certains fondements traditionnels de la politique étrangère américaine en cours depuis des décennies. La difficulté est aussi liée au fait que le climat politique aux États-Unis est aujourd'hui parasité par une émotion, une irrationalité, une précipitation et une ambiance guerrière qui ne contribuent pas à l'analyse dépassionnée. Le décryptage est généralement partisan et presque systématiquement à charge. Trump, avec son art de la provocation et du tweet rageur, souvent insultant, y a sa part de responsabilité, mais nul n'y échappe, ni à droite ni à gauche. C'est particulièrement vrai à Washington, où l'enquête sur les « connexions russes » de sa campagne menée par le procureur spécial Robert Mueller et le projet d'impeachment que caressent les démocrates pèsent de tout leur poids dans le débat, entretenant une hystérie collective peu propice à la réflexion... Tout ce qui vient de Trump est perçu comme dangereux ou ridicule. Pour les uns, il apparaît comme un nouveau Hitler qui va détruire la démocratie ou ce qui en reste dans le monde. Pour les autres, le président est un Narcisse superficiel et imbécile qui se fait berner par les régimes autoritaires et qui va vendre l'Occident au plus offrant. Pour d'autres encore, il n'est qu'un « bébé » inconséquent et capricieux que son entourage d'« adultes » s'efforce de contrôler - d'ailleurs, lors de leurs manifestations ses adversaires aiment à faire voler un immense ballon gonflable le représentant en couche-culotte... Cette vision apocalyptique et méprisante partagée par une large partie de l'élite aux États-Unis - dont les alliés européens se font assez systématiquement les porte-voix - est devenu si univoque et si exagérée qu'il est presque impossible de mener une analyse froide et détachée du phénomène Trump. Autre problème de méthode important : les décryptages de la politique de Trump à l'international se concentrent quasi exclusivement sur sa personnalité (son imprévisibilité, son ego, son indéniable hubris) et sans doute insuffisamment sur ses convictions. Bref, nous le sous-estimons tellement que nous omettons de jauger les tenants et les aboutissants de la stratégie qu'il défend. Nous scrutons tant l'arbre Trump que nous en oublions la forêt qu'il cache.



Afin de tenter d'y voir un peu plus clair, il convient d'analyser la politique étrangère trumpienne sous trois angles distincts : les ressorts personnels, tant commentés, de l'action extérieure du président ; sa vision du monde, à savoir un révisionnisme unilatéraliste ambitieux visant à obtenir un nouvel équilibre international plus favorable à l'« intérêt des États-Unis » et à l'« ouvrier américain », ce grand oublié de la globalisation triomphante des années post-1989 auquel le président doit sa victoire ; et l'application concrète de cette vision aux grands dossiers du moment. 



Trump ou « la méthode new-yorkaise » : Hobbes appliqué à la géopolitique



Un pragmatisme sans scrupules



Depuis l'arrivée de Donald Trump aux affaires, de nombreux observateurs prétendent qu'il serait trop faible, trop limité, trop stupide pour avoir une vision de politique étrangère digne de ce nom. C'est ainsi que, pendant la première année de son mandat, un quasi-consensus s'était fait jour parmi les observateurs sur le fait que son conseiller stratégique du camp des « nationaux-populistes », Steve Bannon (2), avait, tel un mauvais génie, pris le contrôle de son cerveau au grand dam des « adultes » aux visions plus classiques que le président avait nommés à la Défense (le général James Mattis), aux Affaires étrangères (le pétrolier Rex Tillerson) et au Conseil de sécurité nationale (le général H. R. McMaster). Des dessinateurs de presse allèrent jusqu'à publier des caricatures du président le représentant avec la tête de Bannon encastrée dans son cerveau. Mais quand, finalement, Bannon quitta le navire de la Maison-Blanche, on s'aperçut que Trump continua de tenir son cap « nationaliste » avec l'aide de nouveaux « adultes », comme Mike Pompeo au Département d'État ou John Bolton au Conseil de sécurité. Au fur et à mesure que « le Donald » remplissait ses promesses de campagne - notamment en sortant de l'accord sur le climat, du Traité transpacifique de commerce et de l'accord nucléaire avec l'Iran... -, il devint clair qu'il était bien le décideur ultime en matière de politique étrangère, même s'il abandonne la gestion au jour le jour des dossiers à ses ministres. « Donald Trump est son propre maître, le seul astre solaire de la galaxie de la Maison-Blanche », résume le politologue et historien Walter Russell Mead (3). Un diagnostic que partage un haut diplomate français, observateur avisé du phénomène Trump, persuadé que le président est « tout à fait aux commandes » de la diplomatie, et que la relative diversité qui dominait au départ dans son administration a été remplacée par un alignement des approches depuis l'arrivée de Pompeo et de Bolton aux affaires. « Des personnalités comme le patron du Pentagone Jim Mattis ou l'ambassadeur à l'ONU Nikki Haley ne peuvent plus contrebalancer la ligne nationaliste, unilatéraliste trumpienne », affirme-t-il. 



Malgré la présence à ses côtés de conseillers attachés à l'« ancien consensus » (4) qui semblent soucieux de contenir, voire de contredire ses instincts, l'importance de sa personnalité et de sa philosophie de la vie ne peut donc être sous-estimée pour qui veut comprendre les tenants et les aboutissants de sa stratégie internationale. En réalité, pour décrypter l'actuelle diplomatie américaine, il est devenu presque plus utile de faire de la « trumpologie » en discutant avec les amis et les collaborateurs de toujours de l'homme d'affaires new-yorkais que d'interroger les myriades d'experts de politique étrangère washingtoniens d'ordinaire préposés à ce travail d'analyse, notait dans un récent article, non sans une pointe d'humour, la journaliste du New Yorker Susan Glasser. Pour ce faire, pas de meilleur moyen, sans doute, que de revenir sur son passé à New York. C'est là que « le Donald » a grandi et a été formé, à la dure école du business de l'immobilier, sous la houlette de son promoteur de père Fred Trump, un homme avisé et sévère qui fit fortune en construisant des immeubles pour les classes populaires à Brooklyn. C'est là, à son contact et à celui du sulfureux et puissant avocat Roy Cohn, son mentor, qu'il a appris que le monde est cruel et partagé immanquablement entre « gagnants et perdants ». C'est là que se trouvent les origines de son slogan, adapté de Ronald Reagan, de « paix par la force ». « Si l'on veut comprendre Trump, il faut savoir qu'il vient du Queens, ce monde brutal et pragmatique de la banlieue de New York où seul compte le rapport de forces, a coutume d'expliquer le professeur de théorie politique de l'université de Georgetown Joshua Mitchell, qui fut l'un des rares analystes américains à avoir senti venir sa victoire dès l'été 2015. Dans son célèbre livre L'Art du deal, écrit en 1988, l'homme d'affaires décrit d'ailleurs une philosophie de la vie forgée dans le corps-à-corps avec les requins de la Grande Pomme qu'il avait dû combattre ou séduire, ainsi qu'une méthode de négociation (inspirée du commerce) qu'il semble appliquer presque au pied de la lettre depuis qu'il a pris ses quartiers à la Maison-Blanche. « La pire chose que l'on puisse faire, en négociation, c'est d'apparaître désespérément en quête d'accord, écrit Trump dans son livre. Quand c'est le cas, votre interlocuteur sent l'odeur du sang et vous êtes mort... » « La meilleure chose que vous puissiez faire, c'est de négocier en position de force », poursuit le milliardaire, qui invite à avoir recours à tout l'arsenal des moyens de persuasion - du charme à la menace en passant par les pressions indirectes et les « carottes » financières, comme cela a toujours été le cas dans ses propres négociations commerciales.



Ce pragmatisme sans scrupules pose évidemment la question des limites que le président fixerait à l'éventail des marchandages, des écarts et des concessions qu'il serait capable de mettre sur la table. Serait-il prêt, par exemple, à sacrifier la sécurité de ses alliés pour parvenir à un « deal » jugé nécessaire avec ses adversaires ? Il s'agit d'une crainte largement partagée à travers l'Europe : Trump ne pourrait-il pas se décider, lors de ses discussions avec Vladimir Poutine, à une forme de partage des sphères d'influence à la manière de Yalta, au nom d'un éventuel accord avec Moscou sur d'autres sujets clés comme la Syrie ? Son fameux pragmatisme ne risque-t-il pas de se transformer en cynisme pur et dur ? Les signaux rhétoriques qu'il envoie sur la Crimée ou sur la solidarité avec l'Otan ont été pour le moins contradictoires. D'un côté, il a semblé tenté, à plusieurs reprises, de reconnaître l'annexion par la Russie de la péninsule ukrainienne ; d'un autre côté, il a prononcé à Varsovie, en juillet 2017, un discours très engagé sur la nécessité d'assurer la défense de l'Europe ; il a aussi considérablement renforcé le dispositif militaire de l'Alliance face à Moscou, et réagi très durement après le scandale de l'affaire de l'empoisonnement du transfuge russe Vladimir Skripal et de sa fille Ioulia. Cette apparente dualité n'a pas contribué à lever tous les doutes : la question des « limites », morales et politiques, que se donne Trump, ce perturbateur transactionnel, est évidemment l'un des grands sujets qui hantent ses partenaires.



L'effet de surprise 



De la Corée du Nord à l'Iran en passant par la Chine, le président américain a essayé de recourir à l'« imprévisibilité » - une méthode annoncée pendant sa campagne -, ne cessant de faire savoir haut et fort qu'il ne se sentait lié par rien et qu'il était prêt à remettre en cause maints aspects des accords et traditions qui liaient son pays avant lui. « Sa position fondamentale est iconoclaste et l'esprit dans lequel il aborde la politique étrangère, expérimental : essayer des choses et voir ce qui arrive », résume Walter Russell Mead. C'est ainsi qu'il n'a pas hésité, contre l'avis de ses partenaires européens, à sortir de l'accord nucléaire avec l'Iran, le jugeant vicié et inefficace, et affirmant qu'il s'agissait de la meilleure chose à faire pour contenir l'agressivité de l'Iran et son expansionnisme régional. « C'est du Donald Trump classique, décrypte dans le Washington Post son ami Chris Ruddy, patron du journal Newsmax. Il dit : je n'aime pas l'accord, je le déchire, je recommence de zéro. » Pour l'ancien promoteur immobilier, de telles actions spectaculaires, qui prennent l'adversaire (ou le partenaire) par surprise, afin de l'amener à négocier, permettent d'ouvrir le jeu dans l'espoir de déboucher sur un grand marchandage. Trump veut faire comprendre que rien n'est immuable. C'est la méthode de l'effet de surprise qu'il se targue de maîtriser pleinement (ce qui reste à démontrer !), ayant appris, comme le dit Sun Tzu, qu'« un adversaire surpris est à demi-vaincu ». Le professeur de théorie politique à Georgetown Joshua Mitchell voit aussi dans cette méthode une « opposition patente avec la méthode des diplomates » pour faire bouger les situations. « Trump est un homme d'affaires et donc un homme d'action ; il ne craint pas d'agir, quitte à prendre des risques, alors que les diplomates, eux, privilégient la stabilité », note-t-il, soulignant que ce pragmatisme de disruption « presque expérimental », qui ne ressemble à rien de connu ni de classique, est ce qui a porté Trump au pouvoir. « Les gens en ont assez des grandes idées générales, ils veulent des résultats », nous confiait Mitchell il y a quelques mois à propos de la méthode Trump qu'il qualifiait de « technique typique de promoteur immobilier ». « Un peu comme un promoteur sonde un terrain à construire, Trump profère menaces et propositions choquantes pour sonder les réactions de ses interlocuteurs. De cette façon, estime-t-il, il peut recueillir des informations qui lui permettront de déceler les vraies lignes de fracture et les vrais dangers. Il privilégie cette approche à celle, plus classique, qui consisterait à prendre pour argent comptant les analyses des diplomates et des experts, dont il se méfie », ajoutait le professeur de Georgetown. Mais Pierre Vimont, qui fut notamment ambassadeur à Washington, s'inquiète d'une « tactique qui consiste à allumer le feu dans une poudrière et à voir ce qui va se passer ».



Des mots à géométrie variable



Le professeur Mitchell est persuadé que « Trump utilise son compte Twitter dans le même esprit », un peu « comme un sonar destiné à envoyer des messages pour tâter le terrain ».



Dans cette approche peu orthodoxe, les mots qu'utilise le président pour communiquer, via Twitter ou dans ses déclarations publiques, sont également destinés à choquer et à faire bouger les lignes. Ce fut le cas, par exemple, au moment de sa tournée européenne en juin dernier. Chacun s'en souvient : le numéro un américain a brutalement interpellé ses alliés, leur enjoignant d'accroître leur contribution au financement du budget de l'Otan et critiquant vertement l'Allemagne pour avoir signé, avec la Russie, un accord sur la construction du gazoduc North Stream II qui court-circuite la route ukrainienne du gaz et rend Berlin excessivement dépendante de Moscou pour son approvisionnement énergétique. Il s'est aussi permis d'insulter et de ridiculiser la Britannique Theresa May, affirmant au Sun qu'elle avait très mal négocié le Brexit et que Boris Johnson ferait un excellent premier ministre... avant d'aller lui rendre visite et d'en faire, dans un brutal retournement, un portrait élogieux appuyé lors de leur conférence de presse commune.



Ces sorties contradictoires et déroutantes, qui ont suscité un tollé à travers l'Europe, posent évidemment problème car la parole du chef de la première puissance de la planète devrait normalement pouvoir être prise au sérieux. Mais elles démontrent une chose : « Prêter une attention excessive aux propos de Trump a peu de sens », comme l'analysait récemment avec justesse le spécialiste de politique étrangère Jamie Kirchick, qui invite à regarder plutôt ses actes, parce qu'« ils révèlent souvent une plus grande fermeté et des choix plus classiques que son style, comme par exemple les sanctions prises à l'encontre de la Russie après l'affaire de l'empoisonnement de l'ancien agent double Vladimir Skripal ». Chez Trump, les mots n'ont généralement qu'une fonction tactique et ce qui est dit le matin pourra être renié l'après-midi. En bon commercial, il utilise le langage comme un élément de marchandage et peut totalement changer de discours en fonction des circonstances. Les seuls propos qu'il convient de prendre véritablement au sérieux sont ceux qu'il répète dans la durée dans la mesure où ils expriment indubitablement ses convictions profondes, ancrées au moins depuis les années 1980 : l'ordre international qui a prévalu depuis des décennies a désavantagé l'Amérique en faisant d'elle le « gendarme du monde » qui payait pour la sécurité de tous ; l'immigration massive est une catastrophe pour l'Occident et il faut rétablir des frontières contrôlées ; les États-Unis se sont fourvoyés en livrant des guerres sans fin, notamment en Irak, au lieu de se concentrer sur leur propre développement. Toutes ses autres déclarations sont à géométrie variable et doivent, dès lors, être appréhendées avec la plus grande prudence. 



L'obsession de l'ego et le mépris des experts



Parmi les traits de caractère qui jouent un rôle important dans la définition de la politique étrangère du président Trump, l'obsession de l'ego figure en bonne place. Le président est persuadé qu'il est capable de changer le cours des choses et se considère, en conséquence, comme une pièce maîtresse des « deals » qu'il convient d'arracher pour redonner la main à l'Amérique. Comme il ne cesse de le répéter, et comme il l'écrivait déjà dans L'Art du deal, il ne tient pas en haute estime les experts, qu'il juge engoncés dans des schémas pré-établis, et s'estime beaucoup plus en mesure, armé de son bon sens et de son compte Twitter, de créer des relations privilégiées avec ses homologues sur la scène internationale pour « manager » au mieux les situations difficiles. La volonté de cultiver les relations personnelles avec les autres chefs d'État n'est évidemment pas une nouveauté : chaque président américain y a eu recours. Mais, chez Trump, cette conviction l'emporte souvent sur tout le reste, comme on a pu le voir sur la question nord-coréenne ou russe. Le successeur de Barack Obama n'a cessé de clamer que sa manière de gérer Kim Jong-un - d'abord en le menaçant d'intervention armée et en le traitant de « petit homme-fusée », puis en le cajolant et en acceptant de le rencontrer lors d'un sommet historique à Singapour - permettrait de sortir de l'impasse géostratégique que nul autre président n'a su résoudre face à Pyongyang. La promesse de dénucléarisation lâchée par Kim et l'ouverture d'une période de rapprochement que nul n'avait cru possible jusqu'ici semblent indiquer que certains instincts du président américain pourraient se révéler utiles. Mais on est encore évidemment très loin d'un règlement de cette délicate équation et l'idée qu'une relation personnelle à haut niveau pourrait avoir raison des fondamentaux géostratégiques complexes qui dictent le comportement de la dictature nord-coréenne apparaît évidemment irénique et, potentiellement, très dangereuse. De même pour ce qui concerne Vladimir Poutine, que Trump s'est fait fort d'amadouer et de convaincre de travailler avec lui à la seule force de sa technique de persuasion. « Je suis sûr que nous pourrions très bien nous entendre », n'a-t-il cessé de répéter depuis l'époque de sa campagne. Il a également appelé, au détour d'une intervention publique, à faire revenir la Russie au G8 sans conditions préalables - et cela, malgré le comportement agressif de Moscou dans son ex-empire et son immixtion croissante dans la politique intérieure des pays occidentaux. Et nul n'a oublié l'esclandre provoqué par sa rencontre avec le maître du Kremlin à Helsinki, quand il a été jusqu'à déclarer qu'il faisait plus confiance à son homologue qu'à ses propres services de renseignement sur la question d'une éventuelle ingérence de la Russie dans la présidentielle américaine... Le fait que le président américain puisse croire qu'il mettra fin à la confrontation Occident-Russie à la seule force de sa personnalité paraît incroyablement naïf. Donald Trump reprend à son compte, avec plus d'insistance encore, le rêve de rapprochement que ses prédécesseurs avaient déjà formulé chacun à sa façon au début de leurs premiers mandats respectifs : George W. Bush avait regardé le leader russe « au fond des yeux » pour « comprendre son âme » et Barack Obama avait lancé le « reset ». Tous deux ont vite déchanté. On peut donc parfaitement imaginer que les espoirs du nouveau président se briseront également sur la réalité actuelle de la relation russo-américaine et russo-occidentale - une réalité en large part déterminée par la nature du régime en place à Moscou.



Le moment Trump : isolationnisme, nationalisme ou réalisme ? 



Depuis que Donald Trump a pris ses quartiers à Washington, un grand débat s'est engagé sur la question de savoir à quelle sauce géopolitique le nouveau locataire du 1600, Pennsylvania Avenue entend « accommoder » le monde. Abandonnera-t-il la tradition interventionniste ancrée depuis 1945 dans l'ADN du parti républicain (et dans l'aile clintonienne du parti démocrate) pour revenir à une approche plus « réaliste » et plus prudente du rôle de l'Amérique ? Veut-il aller plus loin encore et rompre radicalement avec la politique étrangère en cours depuis 1945, refusant de perpétuer le leadership mondial que les États-Unis ont assumé après leur victoire contre l'Allemagne nazie ? Enclins à annoncer l'apocalypse, stupéfaits par les menaces trumpiennes de remise en cause de l'Otan et des alliances asiatiques, pétrifiés par sa fascination pour Poutine et persuadés d'avoir affaire à un raciste invétéré, nombre d'experts se sont empressés de conclure que Trump et son retour à « l'Amérique d'abord » allaient redonner vie à l'isolationnisme à la fois immoral, dangereux et à courte vue prôné avant-guerre par l'aviateur Charles Lindbergh, connu pour son flirt avec l'Allemagne de Hitler et son appel à ne pas engager les États-Unis dans la bataille de la Seconde Guerre mondiale. Cette vision d'un Trump isolationniste continue d'avoir pignon sur rue à travers l'Europe et l'Amérique. Mais une telle perception correspond-elle vraiment à la réalité ?



« America first » ou la révolte jacksonienne de l'Amérique



Au coeur de la vision de Donald Trump se trouve la volonté d'en finir avec l'héritage des néoconservateurs et des nombreuses interventions militaires, selon lui « désastreuses », que les États-Unis ont effectuées depuis des décennies pour exporter la démocratie et reconstruire les nations étrangères. Comme le résumait récemment le chercheur Jamie Kirchick, déjà cité, « ses prédécesseurs présentaient les États-Unis comme la puissance indispensable du monde. Trump, lui, pense que l'Amérique est la bonne poire internationale qui se fait exploiter à la fois par ses alliés et ses adversaires. » En réaction au désastre irakien et aux excès du « bushisme » qu'il ne s'est pas privé de critiquer pendant sa campagne, rejetant avec virulence l'idée d'aller imposer la démocratie en terre étrangère, le président dit vouloir redéfinir l'intérêt national de manière beaucoup plus restrictive afin, notamment, de replacer « l'ouvrier américain » et l'ensemble des classes populaires (son électorat clé) au coeur de ses préoccupations. De même, il remet en cause les termes d'une globalisation économique et migratoire qui a rendu vulnérables les « Américains d'en bas » - d'où sa détermination à renégocier les grands accords de libre-échange. Il n'est plus question pour lui d'envoyer les « boys » combattre systématiquement dans des guerres longues, lointaines et coûteuses - même s'il n'exclut pas, ponctuellement, l'usage de la force. La priorité est à la protection du monde américain et de ses frontières plutôt qu'à la défense d'un « ordre libéral » ou de « valeurs universelles » qu'il juge trop théoriques et insaisissables. « Trump s'est mis à caracoler en tête des primaires républicaines quand il a proposé de geler l'immigration de certains pays à majorité musulmane - une manière brutale de dire que ce qui comptait était la sécurité de l'Amérique, pas le destin de nations situées à l'autre bout de la planète », décrypte l'intellectuel de droite pro-Trump David Friedman, dans une tribune publiée par le quotidien Asian Times sous le pseudonyme de Spengler. Si le décret anti-immigration adopté contre certains pays ciblés a choqué les élites, poursuit Friedman, il a été soutenu par une majorité d'Américains.



Pour qualifier cette unité de vues entre le président et le « petit peuple », Walter Russell Mead parle de « moment jacksonien de l'Amérique », en référence au président Andrew Jackson, un militaire plébiscité au milieu du XIXe siècle par le vote des classes populaires en rébellion contre les élites de l'époque. Le président du Centre pour une nouvelle sécurité américaine, Richard Fontaine, qui fut le conseiller de politique étrangère du sénateur John McCain, reconnaît lui aussi un « réflexe jacksonien nationaliste » chez Trump. Il souligne que les menaces qui le préoccupent « sont d'ordre presque physique (le terrorisme, le nucléaire coréen, le nucléaire iranien) et non théorique et global (le climat, l'ordre libéral international) ». « Si les présidents précédents jugeaient tous que les responsabilités disproportionnées de l'Amérique représentaient un fardeau, ils pensaient aussi que ces responsabilités conféraient à leur pays un avantage énorme. Trump, lui, estime que les aspects négatifs l'emportent nettement sur les aspects positifs », ajoute-t-il.



Ce jacksonisme se situe dans la mouvance du courant réaliste, minoritaire à Washington mais très puissant dans l'Amérique profonde, qui vise à définir une politique étrangère prudente et peu encline à penser le monde en termes de morale et d'idéologie. « Le peuple a choisi le réalisme plutôt que l'héroïsme », note le jeune journaliste Zach Young qui voit dans l'élection de Trump un désaveu de l'approche de feu le sénateur John McCain, grand promoteur du rôle de l'Amérique dans le monde au nom de ses intérêts mais, aussi, de ses obligations morales. « Les gens voient aujourd'hui le monde comme une jungle sans règles et dangereuse, et pensent qu'il vaut mieux avoir quelqu'un comme Trump pour les protéger, malgré tous ses défauts », constate-t-il. Obama se situait à mi-chemin, traçant une route en zigzag entre idéalisme (l'intervention en Libye) et réalisme (le refus de s'impliquer en Syrie). « D'une certaine manière, ce moment Trump accentue la tendance lancée sous Obama qui avait déjà voulu recentrer le pays sur la reconstruction intérieure et prôné une implication plus légère » sur la scène internationale après le désastre de l'aventure d'Irak, confiait lors d'une récente interview accordée au Figaro l'ancien ambassadeur à Washington Pierre Vimont.



Cette continuité dans le réalisme d'Obama à Trump est assez frappante, même si les observateurs ont naturellement tendance à opposer ces deux adversaires politiques jurés. Bien avant que Donald Trump ne déboule dans la campagne présidentielle, Barack Obama avait largement rejeté le consensus interventionniste en cours à Washington, se livrant notamment, dans une célèbre interview au journaliste Jeffrey Goldberg du journal The Atlantic, à une critique en règle de la communauté des experts de sécurité nationale. « Ne pas faire de "connerie" » : ainsi avait-il défini ce qui lui apparaissait comme la règle d'or en matière de politique étrangère, surtout après l'obsession « interventionniste » des années Bush. C'est d'ailleurs au nom de son hostilité à l'usage de la force qu'il s'est résolu à ne pas intervenir en Syrie en août 2013, après avoir pourtant imprudemment défini une ligne rouge sur l'utilisation des armes chimiques par le régime Assad. Une décision dont il confia à Jeffrey Goldberg qu'il s'agissait d'une de celles « dont il était le plus fier ». 



Isolationnisme ou unilatéralisme ? 



Mais là s'arrête sans doute la comparaison. Barack Obama l'internationaliste croyait dur comme fer à la nécessité du multilatéralisme et à l'utilité des grandes enceintes internationales. Il s'était engagé pour l'accord de Paris sur le climat, avait négocié le traité de commerce transpacifique et créé autour de lui une véritable coalition des grandes puissances pour arracher un accord nucléaire à l'Iran. Donald Trump, lui, est beaucoup plus à l'aise dans le jeu bilatéral, privilégiant le dialogue de nation à nation et le rapport de force. Il se sent à l'étroit dans des alliances qui selon lui, brident Washington et renâcle à insérer son pays dans une logique globale qui le priverait des marges de manoeuvre nécessaires pour défendre ses intérêts au niveau micro-économique et bilatéral. « Penser que ce moment jacksonien n'est que le fait d'une lubie de Trump est une erreur majeure », nous confie l'actuel ambassadeur de France à l'ONU François Delattre. Selon lui, il y a derrière la politique trumpienne « un courant américain historique puissant » qui resurgit à intervalles réguliers dans l'histoire du pays. La politique étrangère actuelle de Washington lui apparaît comme un « étrange animal à la fois unilatéraliste et profondément isolationniste », synthèse qu'il résume par le néologisme d'« unisolationnisme ». « Les Français voient bien l'aspect unilatéraliste, mais ils ne comprennent pas l'isolationnisme - à savoir une forme de désengagement général de l'Amérique de son rôle de puissance garante de l'ordre libéral post-1945, qui laissera les traces les plus durables », prédit-il. Préoccupé, il voit les signes de ce désengagement « partout », de l'Iran à la Corée du Nord en passant par le choix du protectionnisme commercial. « On est entré dans un grand désordre mondial où les trois principales forces de rappel ne fonctionnent pas ou plus : plus de puissance américaine désireuse de servir de gardien en dernier ressort ; pas encore de gouvernance globale solide adaptée au nouveau monde multipolaire ; et, plus inquiétant, pas de réel concert des nations capable de rétablir des convergences minimales », déplore-t-il.



Un grand nombre d'experts partagent ce diagnostic, soulignant par exemple le désir récurrent chez Donald Trump de retirer les troupes américaines de Corée du Sud où elles sont, depuis la fin de la guerre de Corée, garantes à la fois de la sécurité de Séoul et de l'équilibre géostratégique de l'ensemble de la région Asie. « Pourquoi avons-nous besoin de les y laisser ? », aurait un jour, selon Bob Woodward, demandé Trump au général Mattis... qui lui aurait répondu que ces troupes servaient à empêcher l'éclatement de la Troisième Guerre mondiale.



A contrario, d'autres observateurs rechignent à voir dans les élans trumpiens une posture isolationniste. Ainsi le professeur de théorie politique Joshua Mitchell a-t-il une vision tout à fait différente de ce qui est en train de se jouer en politique étrangère. À ses yeux, la présidence actuelle ne fait que revenir à une version de la politique américaine antérieure à 1989, sans pour autant remettre en cause l'ordre mondial post-1945. Il évoque le grand théologien chrétien Reinhold Niebuhr qui, en 1944, alors que la guerre n'est pas encore terminée, met en garde l'Amérique contre la tentation d'aller vers une société globale et universaliste qui oublierait complètement la « logique de la nation ». « Niebuhr explique que le monde doit continuer de vivre dans la tension nécessaire entre l'intérêt national et les intérêts universels, parce que les sociétés ont besoin d'enracinement. Il est favorable à un ordre international, des normes, des alliances, mais rappelle qu'on ne doit pas avoir "les nations ou la globalisation" mais "les nations et la globalisation". Or cette tension nécessaire a peu à peu été gommée après 1989 par le camp des universalistes qui ont essayé d'éliminer la nation du débat », explique Mitchell. « Trump ne remet en cause ni le rôle leader de l'Amérique ni les alliances en tant que telles. Il ramène seulement le curseur en arrière, de manière instinctive, pour revenir à l'idée de cette tension nécessaire entre niveau global et niveau national et, du même coup, pour remettre à l'honneur l'intérêt national. Il ne rejette pas non plus les alliances, mais il les remet à zéro pour tester leur viabilité, leur intérêt et leurs limites », conclut-il.



Mythes et réalités de l'ordre libéral 



Ce point de vue nous apparaît pertinent à plusieurs titres. D'abord, il nuance l'idée, trop souvent avancée ces derniers temps, d'un « ordre international libéral » coulé dans le bronze depuis 1945 et qui serait brusquement menacé par le désordre trumpien. En réalité, « le passé était aussi confus et aussi chaotique que le présent », rappelle Stephen Sestanovich dans son ouvrage Maximalist consacré à la politique étrangère américaine de Truman à Obama, montrant que derrière l'attachement aux alliances des présidents successifs a toujours pointé la tentation unilatéraliste. « Sur les sujets difficiles, nos leaders en sont toujours venus à douter que l'approche collaborative puisse réussir... Ce n'est pas une exagération de dire que la politique étrangère américaine est l'histoire de ce que les présidents et leurs conseillers font quand ils concluent que tous les autres, à l'intérieur et à l'extérieur, ne les aideront pas beaucoup », écrivait Sestanovich bien avant l'arrivée de Trump aux affaires. 



Dans un récent article publié dans Foreign Affairs, le grand spécialiste de l'analyse du processus de décision en politique étrangère Graham Allison, professeur à l'Université de Harvard, met lui aussi en garde contre la doxa partagée par la majorité des experts et des politiques en Occident selon laquelle l'Amérique aurait passé les dernières décennies à défendre un ordre libéral qui aurait assuré la paix. « La longue paix (qui a prévalu après 1945, NDLR) n'a pas été le résultat d'un ordre libéral, mais la conséquence collatérale du dangereux équilibre des pouvoirs entre l'Union soviétique et les États-Unis qui a prévalu pendant la guerre froide », rappelle-t-il à juste titre. « L'implication des États-Unis dans le monde a été motivée non pas par le désir de promouvoir le libéralisme à l'étranger ni par celui de construire un ordre international, mais par la nécessité de préserver la démocratie à l'intérieur du pays », rectifie Allison.



Joshua Mitchell rejoint cette perspective historique et la met en avant pour contester la vision d'un Trump isolationniste voire exclusivement jacksonien. « Trump n'est pas un idéologue. Il tâtonne pour trouver des réponses dans un monde en plein bouleversement », dit-il, décelant chez lui une « filiation reaganienne » et une forme de pragmatisme « à la Truman ». Il est vrai que le locataire de la Maison-Blanche a repris, on l'a dit, le slogan de « paix par la force » de Ronald Reagan et engagé, comme ce dernier l'avait fait en son temps, une relance considérable du budget militaire des États-Unis. Son discours de campagne sur la nécessité, pour l'Amérique, d'assumer le leadership de la lutte contre l'islam radical de la même manière qu'elle l'avait fait contre le nazisme puis contre le communisme ne cadre pas non plus avec son image d'isolationniste, reflétant au contraire un souci d'engager son pays en première ligne, comme par le passé. Qu'elle soit inspirée ou non par ses collaborateurs, la politique actuelle de Trump maintient dans les faits une posture dans bien des domaines très classique comme le montre, nous y revenons, la manière dont Washington a réagi à l'affaire Skripal : l'Amérique a pris le leadership en matière de sanctions et d'expulsion de diplomates russes, après un événement que les Occidentaux considèrent comme une attaque à l'arme chimique commise par Moscou en territoire britannique.



Ce classicisme est partiellement occulté par le fait que Trump fait aussi, sur bien des sujets, le pari d'une politique atypique et très perturbatrice, et donc potentiellement dangereuse. Mais sa démarche n'en demeure pas moins très ambitieuse sur le fond car destinée à changer le paradigme actuel aussi bien face au danger nord-coréen que face à la Chine, à la Corée du Nord ou à l'Iran. C'est également très frappant sur la question du conflit israélo-palestinien où le président semble avoir fait le constat d'une impasse et tente de « régler » le problème en sacrifiant l'essentiel des revendications palestiniennes - une approche évidemment plus que discutable.



Lors d'une récente table ronde organisée à l'Université George Washington, l'historien Paul Kennedy émettait l'hypothèse d'un Trump adaptant instinctivement le comportement américain au nouvel ordre ou, plutôt, au nouveau désordre émergent d'un monde multipolaire habité par des puissances révisionnistes potentiellement déstabilisatrices comme la Chine ou la Russie. Le fait que la nouvelle posture stratégique américaine considère le défi posé par ces « grands fauves » comme central confirme la justesse de ce postulat. Dans une interview éclairante donnée à Walter Russell Mead dans le Wall Street Journal du 25 juin dernier, le secrétaire d'État Mike Pompeo, très proche du président, nie d'ailleurs le caractère isolationniste de la politique étrangère de celui-ci. « Je vois les choses différemment », dit Pompeo, soulignant que Trump reconnaît à la fois « l'importance du leadership américain et de la souveraineté américaine ». C'est pourquoi M. Trump est « prêt à se montrer perturbateur quand les États-Unis se trouvent contraints par des arrangements qui désavantagent l'Amérique et l'ouvrier américain », explique-t-il. « Ma mission est de tenter de réformer les règles qui ne sont plus justes et équitables, tout en maintenant les relations historiques avec l'Europe et les pays d'Asie qui sont nos vrais partenaires », explique encore Pompeo. Un objectif d'une « ambition extraordinaire », conclut Mead, puisqu'il s'agit de « réécrire en faveur de l'Amérique les règles de l'ordre international tout en instaurant des relations stables avec les rivaux géopolitiques ».



La diplomatie trumpienne en action : l'ouverture d'un grand marchandage



Commerce : le grand chambardement



Aucun dossier n'est plus caractéristique et plus central pour Trump que celui du commerce et du grand marchandage qu'il a engagé sur la scène mondiale pour secouer le statu quo et « rééquilibrer » des échanges qu'il juge « profondément défavorables à l'Amérique ». La volonté de renégocier les traités commerciaux a été l'un des axes majeurs de sa campagne. Il avait alors promis de « sauver l'ouvrier américain » en mettant fin à ce qu'il a appelé, lors de son investiture, le « carnage » de la désindustrialisation du pays. Seule la gauche du parti démocrate était sur une ligne semblable. À la stupéfaction des élites du camp républicain qui considèrent le libre-échange comme une vache sacrée intouchable, le président milliardaire a défendu l'idée d'une certaine forme de protectionnisme, affirmant respecter le libre commerce tout en voulant s'attaquer au « commerce stupide ». Pour lui, pas d'hésitation. Soit il parviendra à rendre les traités existants plus favorables à son pays, soit il fera sortir les États-Unis de ce qu'il considère comme un carcan intenable. Tonnant contre l'ampleur du déficit commercial américain, notamment envers la Chine, Trump ne cesse de répéter que l'Amérique a accepté des termes tout à fait désavantageux en matière de droits de douane face à ses partenaires. C'est ainsi qu'il est sorti avec fracas du Traité transpacifique qu'Obama venait tout juste de négocier au motif qu'il serait beaucoup plus avantageux pour l'Amérique de conclure des accords bilatéraux dans la zone Pacifique (une théorie contestée par maints experts). Il a également engagé une renégociation du traité tripartite de libre-échange nord-américain (Alena), qui lie les États-Unis au Canada et au Mexique. Il s'est lancé dans un bras de fer commercial avec ses partenaires européens en annonçant la hausse brutale et unilatérale des droits de douane sur l'aluminium et sur l'acier, ainsi que sur le secteur automobile, si les Européens n'acceptaient pas une renégociation - approche unilatérale musclée qui a semé la stupéfaction et la colère à travers le continent. Il est enfin entré dans une véritable épreuve de force commerciale avec Pékin, qu'il accuse de ne pas ouvrir ses marchés aux produits américains et de piller, sans contrepartie, le savoir-faire technologique des États-Unis, via des transferts de technologies qui avaient été négociés par les précédentes administrations.



Son offensive a pris de court ses partenaires qui ont tous tenté de contre-attaquer mais semblent peu à peu s'orienter vers des compromis. Après avoir décidé d'organiser la riposte et d'appliquer des droits de douane en retour sur toute une nomenclature de produits américains, les Européens ont présenté une série de contre-mesures tout en ouvrant finalement un dialogue pour éviter le spectre d'une guerre commerciale dont personne ne veut. Le président de la Commission Jean-Claude Juncker s'est rendu à Washington pour y rencontrer Trump et négocier. L'Allemagne, particulièrement prise à partie par les États-Unis sur le dossier du commerce automobile, a elle aussi recherché une forme de compromis. Le Mexique a accepté de faire des concessions pour sauver des échanges vitaux pour son économie. Le Canada a résisté et protesté plus longtemps, mais un compromis est en cours de finalisation, qui permettra sans doute de sauver l'Alena. Et le bras de fer se poursuit avec la Chine. 



Tous les éléments de comportement évoqués dans nos précédents développements sont présents dans la manière d'agir de Trump sur ce front commercial mondial. L'unilatéralisme, bien sûr, que lui reprochent ses alliés européens, canadiens ou asiatiques, stupéfaits par sa brutalité. Le côté disruptif et la prise de risque aussi, car il persiste et signe dans sa méthode de confrontation malgré les prédictions catastrophistes que suscite son attitude à travers le monde des économistes et des analystes financiers. L'utilisation du rapport de force également, comme il le faisait à New York pour ses affaires. Le milliardaire est persuadé d'avoir la main et d'être en position de force, vu la dépendance de ses interlocuteurs vis-à-vis du commerce américain. Sa méthode de négociation ressemble étrangement à ce qu'il préconisait dans L'Art du deal : « Partir d'une position extrême pour pouvoir bouger ensuite le curseur et arracher un accord convenable. »



Bien sûr, l'issue de cette bataille et ses conséquences économiques et politiques sont loin d'être claires et bon nombre d'observateurs affirment que le président joue aux apprentis sorciers irresponsables dans un jeu complexe qui pourrait faire sortir le djinn de la guerre commerciale de sa bouteille. À court terme, ses efforts visant à favoriser le retour de l'industrie manufacturière devraient lui valoir la reconnaissance éperdue de ses électeurs, qui ont le sentiment que « leur » président se bat pour eux contre toute la planète, alors qu'ils s'étaient sentis jusque-là abandonnés à eux-mêmes par des politiques attachés à l'idée d'un libre-échange « globalement » positif, et résignés au départ « inéluctable » des emplois manufacturiers vers l'Asie. Donald Trump a d'ailleurs exhorté les industriels américains du secteur de l'acier et de l'aluminium à reconstruire leurs industries en profitant de la protection offerte par les taxes qu'il a décrétées.



Reste que quantité d'experts affirment que les États-Unis - et, en particulier, les secteurs déprimés de l'industrie américaine - ne bénéficieront pas nécessairement du rééquilibrage. D'après eux, les taxes imposées sur des produits comme l'acier par exemple ne redonneront pas un avantage à la sidérurgie parce que les coûts de production y sont trop élevés. Le secteur automobile américain, gros importateur d'acier étranger, pourrait notamment se retrouver très pénalisé. Les commentateurs estiment aussi que la brutalité et l'approche purement transactionnelle de Trump affaibliront la solidarité entre pays alliés. Mais le test le plus crucial et le plus lourd de conséquences sera sans doute la manière dont ce bras de fer sur le commerce influencera la relation avec la Chine. 



La Chine, défi central pour Trump



Persuadé que le grand défi stratégique pour l'Amérique est la contestation de son leadership par une Chine en pleine ascension - une préoccupation qu'exprime sans ambiguïté la posture de défense stratégique élaborée par le Conseil de sécurité nationale -, Donald Trump qui, on l'a vu, a un instinct redoutable du rapport de force et des vulnérabilités de l'adversaire, a décidé de frapper Pékin à l'endroit le plus douloureux : sa puissance économique. C'est bien une épre

Notes :


(1) Une tribune intitulée « I am part of the Resistance inside the Trump administration » a été publiée en septembre dans le New York Times par un auteur anonyme qui est présenté comme un membre de haut rang de l'équipe Trump. Il y affirme que le président n'est pas apte à gouverner et que ses collaborateurs mettent en oeuvre une ligne gouvernementale souvent opposée à ses demandes, au nom de l'intérêt supérieur de la nation. « Nous croyons qu'il est de notre devoir envers ce pays » de le faire, explique-t-il, ajoutant : « Le président continue d'agir d'une manière qui porte préjudice à la santé de notre république... C'est pourquoi de nombreux membres nommés par Trump ont promis de faire tout ce qu'ils peuvent pour préserver nos institutions démocratiques tout en bloquant les impulsions les plus erronées de M. Trump tant qu'il n'aura pas quitté le pouvoir. La racine du problème est son amoralité. »



(2) Steve Bannon représentait l'aile nationaliste, « America first », de l'équipe Trump ainsi que son idéologie de « populisme économique ». Initialement nommé conseiller stratégique à la Maison-Blanche en janvier 2017, il a été sacrifié par Trump en août 2017 pendant le bras de fer sur la Corée du Nord et les événements de Charlottesville. 



(3) Interview donnée à l'auteur en juin 2017.



(4) Un consensus de politique étrangère interventionniste a rassemblé démocrates et républicains depuis la fin de la guerre froide. Il a commencé à être combattu par Obama, avant que Trump le remette également en cause.



(5) Sur ce thème, voir l'intéressant papier publié par Benjamin Haddad et Alina Polyakov, « Europe in the era of great power competition », Foreign Affairs, 17 juillet 2018.