Politique Internationale - La Revue n°161 - AUTOMNE - 2018

sommaire du n° 161
Face aux fléaux du monde...
Entretien avec Bill Clinton & Philippe Douste-Blazy
Ancien président des États-Unis
Conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies

conduit par
la rédaction de Politique Internationale
in english
en español
en français




 



Voici un débat exceptionnel entre deux personnalités qui ont pris du champ par rapport à la politique et qui se consacrent désormais aux grandes causes :  lutte contre le sida, la tuberculose, le paludisme et la malnutrition chronique dans les pays en développement. Une source d'inspiration pour les dirigeants politiques de la planète.



P. I.



Politique Internationale - Notre revue fête cet automne ses quarante ans. Au cours de ces quatre décennies, quel est l'homme (ou la femme) qui, à vos yeux, a le plus contribué à changer la face du monde ?



 



Bill Clinton - Il me serait trop difficile de ne choisir qu'une seule personnalité ! Permettez-moi d'en citer trois, avec qui j'ai travaillé et que j'ai bien connues.



Nelson Mandela a montré que l'on peut obtenir la paix et la réconciliation sans renier ses convictions. Helmut Kohl, lui, a permis à l'Europe d'entrer dans le XXIe siècle en étant, pour la première fois de son histoire, unie, rassemblée et libre. Yitzhak Rabin, bien qu'il ait été assassiné avant d'avoir eu le temps de mener à son terme la mission de sa vie, a prouvé que même les conflits les plus profondément enracinés pouvaient trouver une issue pacifique. Tous trois étaient de grands hommes parce qu'ils ont tiré le meilleur de notre interdépendance croissante et parce qu'ils ont compris qu'il était nécessaire de coopérer et d'accepter des compromis pour mettre fin à des conflits qui paraissaient pourtant interminables. Tous trois se sont élevés contre cette logique de l'affrontement systématique qui semble prévaloir aujourd'hui mais qui, j'en suis certain, finira par s'effacer.



Au-delà de l'impact de tel ou tel leader donné, je pense que le changement le plus important des quarante dernières années réside dans la répartition sans précédent du pouvoir entre les simples citoyens. Grâce à la montée en puissance de la société civile et à l'explosion d'Internet, des technologies mobiles et des réseaux sociaux, il est devenu plus aisé, pour les gens, de participer à la marche du monde, de se faire entendre et de peser sur les événements d'une façon qui n'aurait pas été possible il y a quarante ans. Même si, comme chacun sait, tous ces nouveaux outils peuvent être instrumentalisés par des forces obscures à des fins de manipulation, ils offrent des possibilités inouïes et sont porteurs d'immenses promesses pour l'avenir.



 



Philippe Douste-Blazy - Un nom s'impose à moi : celui de J. C. R. Licklider, le père d'Internet. Ce scientifique américain fut le premier à parler d'un réseau informatique de ce type dans son rapport Man-Computer Symbiosis. Et nous n'en sommes qu'au début : cette découverte n'a pas fini de produire ses effets en termes politiques, sociaux, sociétaux et économiques. Tous les êtres humains sont concernés.



 



P. I. - Quel est le plus grand défi auquel le monde sera confronté au cours des quarante prochaines années ?



 



B. C. - Il y en a beaucoup, dans tant de domaines ! Le changement climatique, la cybersécurité, la persistance des inégalités, la préservation de la démocratie... Même si des progrès immenses ont été enregistrés grâce aux Objectifs du millénaire pour le développement et, plus récemment, grâce aux Objectifs de développement durable, nous devons continuer de déployer nos efforts pour soulager la souffrance d'une grande partie de l'humanité : 783 millions de personnes vivent encore dans l'extrême pauvreté ; 815 millions sont sous-nourries ; 4 milliards n'ont pas accès à des sanitaires convenables ; et les maladies chroniques et infectieuses continuent de faire des millions de morts chaque année.



Même si cinq personnes sur six vivent aujourd'hui dans des zones sans conflit armé, nous devons continuer à tout faire pour prévenir les guerres de demain et mettre un terme à celles en cours. Nous devons nous efforcer de mieux gérer la masse des réfugiés, qui n'a jamais été aussi élevée dans toute l'Histoire. Il faut également, bien sûr, continuer de lutter contre la prolifération des armes nucléaires et contre la menace croissante de la cyberguerre. 



Le changement climatique représente une menace existentielle ; les habitants des petites nations insulaires du Pacifique et des Caraïbes, qui se trouvent en première ligne, peuvent déjà en témoigner. Chaque jour qui passe sans que nous ne réagissions aggrave ce phénomène.



À plus long terme, les pays devront trouver des moyens de s'adapter au bouleversement que produira la suppression de nombreux emplois du fait des progrès de l'intelligence artificielle, de l'apprentissage automatique et de la robotique.



Pour résoudre ces problèmes, il faudra mettre en oeuvre une coopération efficace à la fois à l'intérieur et à l'extérieur des frontières de chaque pays. Mais il est plus difficile de coopérer efficacement lorsqu'il y a moins de confiance dans les institutions, lorsque l'on croit que ceux avec qui nous ne sommes pas d'accord sont malhonnêtes et lorsque des vérités élémentaires sont remises en question. Par exemple, nous pourrions avoir un débat intéressant sur la meilleure façon d'enseigner les mathématiques aux jeunes enfants... mais seulement si nous convenons d'abord que deux plus deux font quatre ! Or, sur bien des sujets, de l'immigration à l'économie en passant par le changement climatique, des efforts bien organisés ont été déployés pour effacer la frontière entre les faits et la fiction, afin de convaincre les gens que deux plus deux font cinq...



 



P. D.-B. - La première réponse qui me vient à l'esprit est le changement climatique. Mais, en réalité, il est un autre défi tout aussi criant, à relever au plus vite : l'exacerbation des injustices entre les hommes. Huit personnes, à elles seules, concentrent entre leurs mains autant de ressources que la moitié la plus pauvre de l'humanité, soit 3,6 milliards d'individus ! Les très riches deviennent immensément riches, tandis que les pauvres restent pauvres. Un enfant meurt toutes les trois secondes d'une maladie évitable. Ce n'est pas une bombe à retardement ; c'est d'ores et déjà une déflagration massive et brutale - dont les phénomènes migratoires auxquels nous assistons ne sont que l'une des manifestions.



Certains observeront, avec un détachement d'entomologistes, qu'il s'agit de mouvements récurrents qui se reproduisent à intervalles réguliers tous les 1 200 à 1 500 ans depuis l'avènement de l'humanité. Une telle posture, conscience repue et bras croisés, ne peut que conduire à la catastrophe et à des conflits extrêmement violents. Une autre attitude consiste à nous mobiliser, avec une très grande détermination pour briser l'engrenage infernal qui conduit de la pauvreté à l'humiliation, de l'humiliation à la colère, et de la colère à la violence et à la guerre. Nous avons prouvé que de nouvelles sources de financement peuvent changer radicalement la donne en termes de solidarité internationale. Les moyens existent, l'argent coule à flots. Le véritable problème, c'est l'absence de volonté politique.



 



P. I. - Vous êtes tous deux très impliqués dans les problématiques de développement. Toutes les pistes ont-elles été explorées ? La croissance démographique ne rend-elle pas vains les efforts déployés en la matière ?



 



B. C. - Bien entendu, toutes les pistes de développement n'ont pas encore été explorées, mais nous savons mieux que jamais comment procéder. Il est vrai que la croissance démographique représente un défi majeur : selon les estimations actuelles, il y aura en 2050 9,8 milliards de personnes sur la planète et la plus grande partie de la croissance démographique sera concentrée dans les régions les plus pauvres.



La meilleure façon de réduire les taux de natalité dans les pays en développement consiste à scolariser toutes les filles et à permettre à toutes les femmes d'accéder au marché du travail. De telles mesures contribuent toujours à modérer le taux de natalité, indépendamment de la culture ou des croyances des populations concernées.



La pauvreté, la maladie et les inégalités existent toujours à grande échelle, mais les progrès que nous avons réalisés au cours des dernières décennies sont stupéfiants. Plus de 1 milliard de personnes sont sorties de l'extrême pauvreté. Partout dans le monde, l'écart entre les sexes en termes de scolarisation à l'école primaire a pratiquement disparu. Le nombre de personnes recevant un traitement contre le VIH a considérablement augmenté, passant de moins de 1 million à près de 22 millions. Et nous pouvons encore améliorer les choses si nous travaillons ensemble.



 



P. D.-B. - Trop de fausses informations circulent sur le sujet. La menace démographique n'est pas telle qu'on voudrait nous le laisser croire. Les plus cyniques s'emparent même de ce prétexte pour remettre en cause l'aide au développement et la lutte contre les pandémies ! 



Tout d'abord, observons les chiffres : la croissance démographique, qui était de 2 % par an il y a cinquante ans, a diminué de près de la moitié pour atteindre 1,1 % en 2017. Compte tenu de la baisse de la fécondité - 2,5 enfants en moyenne par femme aujourd'hui, contre le double en 1950 -, elle devrait poursuivre son repli. Mais cette croissance est inégalement répartie : on sait que l'Afrique subsaharienne sera responsable de plus de 75 % de l'augmentation mondiale de la population entre 2015 et 2100.



Personne ne souligne, en revanche, que les quatre cinquièmes des familles africaines sont tout à fait prêtes à recourir à la contraception. Mais, faute de moyens, les programmes nationaux de limitation des naissances ne leur en offrent pas la possibilité. Très peu de chefs d'État africains sont conscients de cette difficulté - même s'ils affirment le contraire aux organisations internationales. Voilà le grand obstacle qu'il faut lever si l'on veut que la fécondité baisse plus rapidement en Afrique subsaharienne.



 



P. I. - L'Europe et les États-Unis sont confrontés à de fortes pressions migratoires qui mettent à mal leur modèle social. Quelle devrait être la réponse des gouvernements concernés ?



 



B. C. - Il y a actuellement plus de 65 millions de personnes déplacées dans le monde, plus encore qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale ! Pour chaque nation, contribuer à soulager la souffrance humaine est un impératif moral ; par surcroît, l'Europe et les États-Unis peuvent, ce faisant, renforcer leurs sociétés.



Trop souvent, les réfugiés et les immigrés sont présentés comme des menaces pour notre bien-être économique et pour notre stabilité sociale. Or ce n'est simplement pas vrai. Il suffit, pour s'en convaincre, de regarder du côté de l'Allemagne, où le taux de chômage est à son plus bas niveau historique alors qu'elle vient d'accueillir plus de 1 million de réfugiés. Il est vrai que l'intégration de ces personnes sur le marché du travail a pris du temps ; mais leur taux d'emploi augmente désormais de façon spectaculaire.



Je crois que les États-Unis ont commis une grave erreur en mettant fin à l'admission des réfugiés syriens, en interdisant l'entrée sur leur territoire aux ressortissants de plusieurs pays majoritairement musulmans, en recourant à des méthodes cruelles telles que la séparation familiale pour dissuader les demandeurs d'asile originaires d'Amérique centrale de venir et en prenant de nombreuses autres mesures visant à réduire l'immigration légale et à rendre plus difficile l'accès à la citoyenneté.



Du point de vue économique, les États-Unis ont besoin des immigrés pour accroître la quantité de main-d'oeuvre disponible - notre taux de natalité atteint à peine le niveau de remplacement des générations. J'ajoute que les immigrés aux États-Unis affichent en moyenne des taux de création d'entreprises plus élevés (et des taux de criminalité plus bas) que les non-immigrés.



Chaque pays doit mettre en oeuvre une politique d'immigration ordonnée et équitable. Malheureusement, ce n'est pas ce qui se passe aux États-Unis aujourd'hui. Nous pourrions peut-être nous inspirer du système de parrainage en vigueur au Canada pour veiller à ce que les nouveaux immigrants et les réfugiés aient des contacts dans les collectivités qu'ils rejoignent - et cela, de façon à faciliter leur intégration. Les États-Unis ont de tout temps été une terre d'immigration ; nous avons toujours été convaincus que notre diversité nous rendrait plus forts et plus unis. C'est ce que signifie notre devise « e pluribus unum ». Nous avons été richement récompensés pour avoir adopté ce principe. À mon grand dam, il est désormais remis en question.



 



P. D.-B. - Si chaque être humain avait accès aux cinq « biens publics mondiaux » (nourriture, eau potable, santé, éducation et assainissement), les phénomènes migratoires diminueraient de 80 %. Je suis toujours surpris de voir à quel point les réponses apportées à cette question cruciale restent systématiquement d'ordre national - ce qui donne lieu à une surenchère populiste nourrie du rejet de l'autre. Or toute réponse sérieuse ne peut être que globale.



Pensez-vous qu'un Malien quitte avec plaisir sa terre natale, ses parents et ses grands-parents ? Nous n'avons qu'une question à nous poser et une seule : comment faire pour qu'il n'ait pas besoin de fuir son pays ? Pourquoi part-il ? Dans 90 % des cas, il veut échapper à l'extrême pauvreté. Il est plus qu'urgent de construire un plan mondial de lutte contre l'extrême pauvreté. Savez-vous qu'après avoir connu une diminution très significative dans le monde depuis les années 1970 la pauvreté repart à la hausse ? Regardez ce qu'a réussi à faire la Chine en trente ans : elle a tiré de la pauvreté plus de 500 millions de Chinois. C'est donc possible. Mais, pour cela, il faut une vision et une gouvernance mondiales - et, bien sûr, le choix de modèles de développement écologiquement soutenables et socialement équitables. 



Les cinquante dernières années auront été marquées par une double mondialisation : celle de l'économie et celle de la communication. Quant à la mondialisation de la solidarité, elle a été totalement obérée par l'égoïsme et par le manque de vision à long terme des pays occidentaux. Comme si les hommes ne s'intéressaient qu'à leur propre génération, éventuellement à celle qui suit, mais pas au-delà !



 



P. I. - Les efforts consacrés à la lutte contre le réchauffement climatique sont-ils suffisants ?



 



B. C. - Non. Les températures continuent d'augmenter, le niveau de la mer monte, les tempêtes et les sécheresses s'intensifient...



Heureusement, il y a l'Accord de Paris, qui a mis au point un plan d'action important visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre et à nous préparer aux effets néfastes du changement climatique. Maintenant, il faut le mettre en application. Comme bon nombre de mes compatriotes, j'ai été consterné par la décision du gouvernement américain de se retirer de l'Accord de Paris, mais j'espère que nous respecterons malgré tout nos engagements, grâce aux efforts extraordinaires des États, des villes, des entreprises et des citoyens ordinaires.



Nous savons ce qui fonctionne pour réduire les émissions, car cela se produit déjà en de nombreux endroits. Par exemple, Copenhague est en passe de devenir la première capitale au monde neutre en carbone d'ici à 2025, et le Costa Rica demeure un exemple brillant de ce que l'on peut obtenir quand on déploie des efforts coordonnés en matière de préservation de la nature et de promotion des énergies propres. Ce pays a considérablement augmenté la surface de son territoire couverte par des forêts et, cette année, il n'a utilisé pendant 300 jours consécutifs que de l'électricité produite à partir de sources renouvelables. Il s'agit désormais de s'inspirer partout de ces succès en appliquant une stratégie globale et en mettant en oeuvre la transition vers l'énergie solaire, éolienne, géothermique ou hydroélectrique, selon les conditions locales.



À la Fondation Clinton, nous essayons de montrer au monde que cette approche est non seulement bénéfique pour l'environnement, mais aussi rentable. Au cours des cinq dernières années, nous avons assisté plusieurs petites nations insulaires des Caraïbes dans la mise en place des cadres et systèmes nécessaires pour passer d'une énergie diesel coûteuse et polluante à une économie à faible émission de carbone. Plus récemment, nous avons aidé Sainte-Lucie à ouvrir une ferme solaire de 3 mégawatts - le plus grand projet d'énergie renouvelable de l'histoire de ce pays. De tels exemples peuvent convaincre les gens. Plus nous réussirons à démontrer que ces projets sont économiquement rentables, plus d'autres pays s'en inspireront. En tout cas, une chose est sûre : nous n'avons plus de temps à perdre.



 



P. D.-B. - Bien sûr que non ! Considérons les deux premières causes du réchauffement climatique. La première, tout le monde la connaît, ce sont les énergies fossiles : il s'agit d'une croisade à mener sans relâche. Nous devons investir massivement au niveau européen dans la transition énergétique et les énergies renouvelables. Saluons la Norvège, qui a eu le courage de légiférer sur la fin des véhicules à essence ! 



La seconde cause, aussi importante que la première, reste totalement inconnue de l'opinion publique. Il s'agit de la lutte contre le gaspillage alimentaire. Songez que, chaque année, un tiers de la nourriture produite - soit 1,3 milliard de tonnes - est perdu ou gaspillé. Une perte irrémédiable non seulement pour les hommes, mais aussi pour la terre, l'eau, l'énergie, le climat - un gâchis qu'on évalue à 8 % des émissions totales de gaz à effet de serre ! 



En réalité, la survie de l'espèce humaine dépend davantage des modes de vie que nous choisirons que du nombre d'habitants sur la planète. Le consumérisme qui s'est imposé au cours des dernières décennies est insoutenable. Nous ne pouvons pas continuer ainsi. Un exemple : si les vingt plus grandes entreprises productrices de viande et de produits laitiers dans le monde étaient un pays, elles seraient le 7e émetteur de gaz à effet de serre !



Lutter contre le réchauffement climatique, ce sont certes des nouvelles technologies vertes mais, surtout, un nouvel état d'esprit pour un nouveau mode de vie.



 



P. I. - La lutte contre la faim et la malnutrition constitue aussi l'une de vos priorités. Quels sont les leviers d'action que vous privilégiez ?



 



B. C. - Je pense qu'il est important que chaque pays soit en mesure, autant que possible, de répondre à ses propres besoins alimentaires. Quand un pays donné y parvient, il ne permet pas seulement à ses habitants d'être correctement nourris : il crée aussi des emplois, il réduit la dépendance à l'égard des importations, il préserve les équilibres sociaux entre les zones urbaines et rurales. Il importe également que les pays appliquent des politiques agricoles qui préservent les cultures locales et qui respectent les droits des populations à cultiver la terre.



La Fondation Clinton travaille beaucoup avec de petits agriculteurs au Malawi, au Rwanda et en Tanzanie. Les agriculteurs d'Afrique subsaharienne n'ont guère accès à des variétés de semences améliorées, à des engrais, à des capacités de stockage suffisantes et à des moyens de transport abordables. Du fait de l'imprévisibilité des conditions météorologiques, il est encore plus important de les aider à faire face à toutes ces difficultés et à mettre en oeuvre les meilleures pratiques de plantation et de récolte.



Nous avons constaté que les meilleurs résultats sont obtenus lorsque les agriculteurs travaillent en groupe. C'est pourquoi nous cherchons en priorité à instaurer la confiance entre, d'une part, les agriculteurs et, de l'autre, notre équipe, en mettant l'accent sur les bienfaits de l'agriculture en communauté : plus un groupe est vaste et plus les rendements de sa production sont élevés. Une fois que nous avons réuni nos groupes d'agriculteurs, nous leur fournissons une formation directe en utilisant des parcelles de démonstration où nous leur présentons des techniques telles que l'espacement, les taux de plantation, le paillage et la gestion de la fertilité des sols. Enfin, nous offrons à ces agriculteurs une formation commerciale et nous les connectons aux marchés afin que leurs rendements plus élevés se traduisent par des revenus plus élevés.



Les résultats ont été remarquables. Nous avons commencé avec seulement 200 agriculteurs ; aujourd'hui, nous avons formé plus de 160 000 personnes ! Beaucoup d'entre elles ont pu envoyer leurs enfants à l'école pour la première fois, accéder à de meilleurs soins de santé, installer des toits métalliques sur leurs maisons, acheter du bétail - qui leur sert de source supplémentaire de protéines et leur permet d'accroître leurs revenus -, acquérir des vélos-poussettes pour commercialiser leurs produits, ou acheter plus de terres pour cultiver davantage. J'espère que ce modèle sera reproduit ailleurs.



 



P. D.-B. - La malnutrition aiguë, c'est-à-dire la faim, est la plus grande honte de l'humanité. En 2016, elle a touché 815 millions d'êtres humains, contre 777 millions en 2015. Ce rebond récent, qui fait suite à une baisse prolongée, est dû à une augmentation des conflits auxquels s'ajoutent des sécheresses ou des inondations. 



Mais à côté de la malnutrition aiguë, il existe une forme de malnutrition insidieuse, aux conséquences terribles. Je veux parler de la maladie la plus fréquente dans le monde et aussi, curieusement, la moins connue et donc la moins financée. Il s'agit de la malnutrition chronique. Totalement ignorée de l'opinion publique comme des chefs d'État, elle touche près d'un enfant sur quatre de moins de cinq ans dans le monde - soit 155 millions d'enfants ! 



Liée à une carence alimentaire en vitamines et en acides gras, elle se caractérise par une diminution définitive de 30 % de l'activité cérébrale. Au-delà de la tragédie humaine, réalise-t-on la perte que cela représente en matière de développement économique ? Son coût est estimé à 11 % des différents PIB africain et asiatique. Quinze euros : c'est le retour sur investissement produit par chaque euro dépensé dans la lutte contre la malnutrition chronique. Il suffirait de consacrer dix euros par an à chaque enfant de moins de cinq ans pendant dix ans pour que 74 millions d'entre eux échappent à cette malédiction.



C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de créer Unitlife, une organisation internationale abritée par l'ONU qui répond au sixième objectif du « One Planet Summit » défini par le président Macron et le secrétaire général des Nations unies en décembre dernier. J'espère que nous pourrons la lancer officiellement au plus vite, avec un premier conseil d'administration en novembre ou décembre 2018.  



 



P. I. - Le combat contre ces fléaux passe-t-il par un renforcement du système multilatéral ? Par une plus grande implication du secteur privé ? 



 



B. C. - Le monde actuel est régi par un principe fondamental : l'interdépendance. Ce qui fonctionne le mieux dans ce type d'environnement, c'est la formation de réseaux créatifs de coopération entre les gouvernements, les entreprises et la société civile, à l'intérieur et à l'extérieur des frontières.



C'est l'idée qui nous a amenés à lancer en 2005 la Clinton Global Initiative, un nouveau type de communauté composée de dirigeants de tous les secteurs qui ne se contentent pas de discuter des problèmes existants, mais qui s'engagent publiquement à faire quelque chose à leur sujet. Il y a eu jusqu'à présent plus de 3 600 « engagements d'action » (Commitments to Action) qui ont amélioré plus de 435 millions de vies dans le monde. Une analyse de ces engagements a révélé que les partenariats étaient beaucoup plus susceptibles d'atteindre et de dépasser leurs objectifs que les initiatives individuelles. Vous avez évoqué le rôle du secteur privé ; sachez à cet égard que l'analyse a également montré que les partenariats auxquels participait au moins un acteur privé étaient plus susceptibles d'atteindre leurs objectifs que ceux dont le privé est absent. Je crois que les entreprises les plus prospères au cours des quarante prochaines années seront celles qui auront une vision à long terme et dont les objectifs seront adaptés à ceux des sociétés dont elles font partie.



Vous l'aurez compris : lorsque des personnes partagent des responsabilités, de bonnes choses se produisent. En revanche, lorsque les gens essaient de se retirer du monde et d'avoir une mentalité « à somme nulle », une mentalité « chacun pour soi », il y a moins de prospérité et plus de conflits.



 



P. D.-B. - Plus que jamais, nous devons renforcer le système multilatéral et rester dans la ligne que Kofi Annan et d'autres ont tracée pour nous : les grandes puissances doivent être au service de tous les peuples et non des plus riches. La première chose à faire est d'élargir le nombre de membres permanents du Conseil de sécurité. Il est, par exemple, tout à fait anormal que le continent africain, avec bientôt 2 milliards d'êtres humains, ou encore l'Inde - avec 1,6 milliard de personnes - n'y soient pas représentés.



Mais soyons réalistes : nous n'arriverons à préserver le système multilatéral que si nous développons les partenariats public-privé. Et si l'ensemble des consciences citoyennes s'éveillent à tous les niveaux - politique, économique, grand public.



C'est ce que nous voulons faire avec Unitlife. Grâce aux nouvelles technologies, des opportunités inédites se présentent : avec plus de 5 milliards de cartes bancaires dans le monde, 30 000 milliards de dollars de transactions sont générés chaque année. On pourrait installer sur les terminaux de paiement une application qui permettrait à chaque client de faire un micro-don à l'aide de sa carte bancaire au moment de régler un achat. Une première expérience pilote menée en France montre que près de 40 % des clients acceptent de donner ! Bien sûr, ces technologies s'appliquent aussi aux paiements par téléphone portable.



De grandes compagnies internationales ont déjà décidé de nous rejoindre. La dynamique partenariale public-privé est en marche, et elle est fructueuse !



 



P. I. - Vous avez tous deux travaillé au sein d'Unitaid qui, depuis 2006, contribue à rendre accessibles aux pays en voie de développement les médicaments destinés à lutter contre le sida, le paludisme ou la tuberculose. Ce modèle de financement, qui est adossé à une taxe sur les billets d'avion, pourrait-il être étendu à d'autres causes ?



 



B. C. - Je suis heureux d'avoir été présent lors de la création d'Unitaid, mais le vrai crédit revient à Philippe Douste-Blazy, au gouvernement français et aux Français. Selon moi, la création d'Unitaid a été l'un des progrès les plus importants dans le domaine de la santé mondiale et, plus généralement, du développement mondial au XXIe siècle. Je serai toujours particulièrement reconnaissant envers Unitaid pour le partenariat que cette organisation a passé avec la Clinton Health Access Initiative afin d'améliorer considérablement le traitement du sida chez les enfants, notamment en participant, cet été, à un nouvel accord visant à accélérer le développement des formulations pédiatriques d'un médicament très efficace, le Dolutégravir, dans les pays à ressources limitées. Unitaid, ainsi que d'autres modèles de financement innovants, représente également un exemple parfait de ce que j'ai dit tout à l'heure à propos de la capacité croissante des gens ordinaires à faire la différence. Les taxes sur les billets d'avion ne coûtent presque rien aux voyageurs mais, quand on les additionne, on aboutit à des sommes importantes dont l'utilisation aura un impact majeur : cette mesure permet de résoudre de nombreux problèmes et de sauver des vies.



Un tel modèle pourrait s'appliquer à énormément d'autres causes. À cet égard, je suis particulièrement enthousiasmé par Unitlife, le projet actuel de Philippe Douste-Blazy, qui vise à combattre la malnutrition.



 



P. D.-B. - Je veux rendre ici hommage à la vision et à la détermination du président Jacques Chirac, sans lesquelles rien de tout cela n'aurait existé.



Unitaid, que j'ai présidé durant dix ans, a prouvé à la communauté internationale que de microscopiques contributions indolores peuvent changer radicalement les choses. Un euro, c'est une toute petite somme pour un voyageur aérien, mais ça permet de sauver trois enfants du paludisme ! Unitaid est à la fois un succès et un échec. Un échec, parce que seuls une dizaine de pays ont accepté de prélever un euro par billet d'avion - ce qui est, pour moi, une déception. Et un succès, parce que nous avons pu récolter plus de 3 milliards de dollars en dix ans ! C'est en travaillant avec nos partenaires (Médecins sans frontières, Unicef...) que nous avons décidé, avec le président Clinton, d'oeuvrer ensemble. Avec lui, nous avons pu obtenir des laboratoires pharmaceutiques qu'ils produisent enfin des médicaments contre le sida destinés aux enfants, dont la très grande majorité vivent dans les pays pauvres. Les résultats sont là : 80 % des enfants VIH positifs entre 2007 et 2011 ont été traités grâce à Unitaid et à la Fondation Clinton. 



Je tire de cette expérience deux conclusions. La première, c'est qu'on peut soulager les grands maux de l'humanité grâce à de nouvelles sources de financement, même minimes. Ce qui compte, c'est l'assiette. La seconde, c'est que la création d'un micro-impôt mondial quel qu'il soit se heurtera toujours à l'idéologie ultra-libérale. C'est d'autant plus stupide que si tous les pays se mettaient d'accord pour ponctionner ne serait-ce que 0,05 % sur chaque transaction financière, on récupérerait pas moins de 400 milliards de dollars par an : un énorme levier de lutte contre la pauvreté et le changement climatique ! Les financiers ont-ils réalisé qu'ils éviteraient ainsi les désordres qui ébranlent le système auquel ils sont tant attachés ?  



J'ajoute que les profits financiers sont directement liés à la spéculation à court terme, qui tend à élargir le fossé entre le monde de la finance et celui de l'économie réelle.



 



P. I. - Vous avez montré l'un et l'autre qu'il peut exister une vie après la politique - une vie encore plus riche et orientée vers les autres. Avez-vous envie de tourner une nouvelle page de votre existence et de vous engager dans d'autres combats ?



 



B. C. - J'ai adoré ma vie en politique car, même dans les moments les plus durs, je savais que je pouvais faire une différence dans la vie des autres. Et j'ai également adoré les dix-sept dernières années de ma vie que j'ai passées, avec la Fondation Clinton à appliquer des approches novatrices à des problèmes importants.



Depuis le premier jour, nous avons une structure simple et souple basée sur le partenariat, de sorte que quand apparaissent de nouveaux défis où nous pensons devoir nous impliquer, nous pouvons réagir rapidement et de manière décisive. Parmi les exemples récents, citons nos efforts visant à aider les Caraïbes à mieux se remettre de la saison des ouragans de 2017 et à se préparer aux futures tempêtes, ainsi que nos efforts destinés à faire face à la crise née du déferlement des opioïdes aux États-Unis.



Je suis toujours à la recherche de nouveaux défis mais, pour l'instant, je trouve que c'est au sein de la Fondation Clinton, auprès de nos jeunes et talentueux employés, que je suis le plus utile.



 



P. D.-B. - Le président Clinton m'a aidé à comprendre que l'action politique a un début et une fin. Et, surtout, que l'expérience acquise au cours de toutes ces années doit être mise au service des autres. Cette conscience est plus aiguë dans les pays anglo-saxons qu'en France, et davantage traduite en actes. Il est toujours douloureux de voir, chez nous, certains s'accrocher pathétiquement à la politique.



J'aime profondément ce que je fais. Mon rôle est très modeste, mais je m'y investis avec passion. La même passion qui anime Bill Clinton depuis toutes ces années. Ce qui m'a le plus marqué chez lui, c'est sa simplicité et l'évidence des liens qui se sont tissés entre nous. C'est un honneur pour moi. Depuis le jour où je lui ai présenté le projet d'Unitaid dans sa maison de Chappaqua en 2005 jusqu'à aujourd'hui, j'ai toujours été impressionné par sa manière résolument positive de voir les choses. Il vous donne l'impression d'être votre égal alors que, bien sûr, je n'ai pas le centième de son aura ! De plus, c'est un immense travailleur doué d'une incroyable capacité d'écoute. Nous allons continuer à travailler ensemble, en particulier dans le domaine de la malnutrition, et j'en suis profondément heureux.



 



P. I. - Aujourd'hui, à qui donneriez-vous le Prix du courage politique ?



 



B. C. - Ces derniers mois, j'ai été impressionné et inspiré par les jeunes leaders du mouvement March for Our Lives qui vise à durcir la législation relative aux armes à feu en Amérique. Des étudiants de Parkland, en Floride, qui ont survécu à la fusillade au lycée Marjory Stoneman Douglas, se sont unis à d'autres personnes touchées par la violence armée partout dans le pays pour réclamer des mesures de la part de nos élus, qui ont les moyens de réduire la violence par armes à feu mais qui manquent de volonté politique dans ce domaine.



Plus que quiconque avant eux, ces jeunes ont réussi à mettre en difficulté le lobby des armes à feu et à faire de la législation sur les armes à feu une question déterminante pour les électeurs. Exiger des vérifications d'antécédents adéquates et interdire aux civils de posséder des armes militaires ne relève pas d'une grande bataille culturelle : aucune des propositions présentées n'empêche les citoyens de chasser, de faire du tir sportif ou de posséder des armes pour se défendre. Si elles étaient mises en oeuvre, ces réformes seraient bénéfiques pour la santé et la sécurité de nos citoyens.



Les leaders étudiants du mouvement pour un meilleur contrôle des armes à feu sont courageux, pleins de ressources, obstinés. Je leur suis profondément reconnaissant pour leur combat.



 



P. D.-B. - Je l'aurais décerné à Angela Merkel lorsqu'elle a décidé en 2015 d'accueillir en masse les réfugiés syriens. Elle a dû affronter un débat crucial en position de faiblesse face à tous ceux qui en ont profité pour faire l'amalgame entre religion musulmane et terrorisme et la mettre politiquement en danger : son courage l'a privée de la confortable réélection à laquelle elle pouvait prétendre. Je ne verse pas dans l'angélisme et je connais le risque d'affrontement religieux dans nos sociétés mais, pour moi, ne pas recevoir des personnes qui fuient la guerre et la torture n'est pas envisageable. 



Plus largement, le courage politique n'est pas, à mon sens, l'apanage des femmes et des hommes d'État. Je le dédierais aussi aux centaines de citoyennes et de citoyens qui ont oeuvré chaque jour à titre privé, dans le cadre d'associations ou en tant qu'entrepreneurs sociaux, sans gloire ni profit, pour un monde plus juste. Je pense, en particulier, au combat qui a conduit fin juillet le Conseil constitutionnel à annuler le caractère délictuel du secours apporté aux migrants en situation irrégulière. Je pense également au travail de l'association SOS Méditerranée, qui recueille à bord de l'Aquarius les migrants en détresse. Je m'en souviendrai toute ma vie : en août 2015, aux côtés des gardes-côtes italiens, j'ai assisté au sauvetage d'un bateau de migrants entre la Libye et Lampedusa. Dans la cale, nous avons trouvé 50 hommes, tous asphyxiés par les gaz d'échappement du moteur. Merci à tous ceux qui portent secours aux damnés de la terre qui fuient l'horreur. Qu'ils soient médiatiques ou silencieux, modestes ou non, ça m'est égal. L'important est qu'ils le fassent. 


Notes :