Politique Internationale - La Revue n°161 - AUTOMNE - 2018

sommaire du n° 161
Obrador, une chance pour le mexique ?
Article de Pierre Sautreuil
Journaliste indépendant, spécialiste de l'espace post-soviétique. et Clément DETRY
Journaliste indépendant basé à Mexico.
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Entretien avec Alfonso Durazo Montaño*



* Ministre en charge de la Sécurité publique du Mexique (entrée en fonctions le 1er décembre 2018).



Obrador, une chance pour le mexique ?



Cet entretien a été conduit par Pierre Sautreuil** et Clément Détry***



** Journaliste indépendant. Auteur, entre autres publications, de : Les Guerres perdues de Youri Beliaev, Grasset, 2018.



*** Journaliste indépendant basé à Mexico.



Il est difficile de surestimer l'importance du séisme politique qu'a provoqué la victoire d'Andrés Manuel Lopez Obrador (dit AMLO) à la présidentielle mexicaine le 1er juillet 2018. En décrochant une large victoire avec 53 % des suffrages exprimés face à trois adversaires lors de l'unique tour de scrutin, le candidat du Mouvement pour la régénération nationale (Morena, gauche) a balayé les partis de droite qui s'étaient partagé le pouvoir depuis près d'un siècle. À l'exception de l'État de Guanajuato, l'intégralité des 32 États de la Fédération mexicaine a voté majoritairement en faveur de ce vieux routier de l'antisystème âgé de 65 ans, défait de peu lors des précédentes élections de 2006 et 2012. Avec son triomphe, c'est une page nouvelle qui s'ouvre dans l'histoire du pays.



La politique mexicaine s'est longtemps trouvée sous la domination exclusive du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), dont l'hégémonie de 1929 à 2000 avait été qualifiée de « dictature parfaite » par l'écrivain péruvien et prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa. Ce règne sans partage prend fin en 2000 avec l'élection à la présidence du candidat du Parti Action Nationale (PAN, conservateur), Vicente Fox, mais les réformes attendues se heurtent à l'opposition du Congrès (où une coalition composée du PRI et du parti de gauche PRD détenait la majorité). Par surcroît, les efforts de M. Fox en matière de lutte contre la corruption demeurent ambivalents et rien n'est fait pour atténuer les inégalités, en forte progression depuis que le PRI a adopté une politique néolibérale dans les années 1980. C'est en partie pour compenser les promesses déçues de la transition que son successeur Felipe Calderon (lui aussi membre du PAN), élu en 2006, décide de lancer une offensive de grande ampleur contre les cartels du narco-trafic qui prospèrent au Mexique, faisant notamment appel à l'armée. Qualifiée de « guerre contre la drogue », cette politique se solde par une explosion des déficits publics et des dizaines de milliers de morts aussi bien parmi les trafiquants réels ou présumés que parmi les soldats et les policiers... mais ne parvient pas à briser les reins des organisations criminelles. Élu en 2012, le candidat du PRI Enrique Peña Nieto poursuit cette militarisation du maintien de l'ordre. Il met également en oeuvre une série de privatisations particulièrement impopulaires dans le secteur de l'énergie, dont le caractère public était jusqu'alors considéré comme une garantie de l'indépendance nationale. Les affaires de corruption, la collusion entre forces de l'ordre et narco-trafiquants illustrée par la disparition de 43 étudiants à Iguala en 2014 (1) et l'utilisation d'un logiciel de surveillance pour espionner journalistes et opposants durant les six années du mandat d'Enrique Peña Nieto entérinent le dégoût de la société civile envers sa classe politique.



C'est portés par ce ras-le-bol général envers l'impunité et l'insécurité qu'AMLO et son mouvement Morena (vainqueur des législatives tenues le même jour que la présidentielle) ont obtenu, le 1er juillet dernier, une majorité absolue au Congrès, ce qui devrait permettre au président élu d'appliquer un ambitieux programme de réformes après sa prise de fonctions le 1er décembre 2018. Mais la tâche ne sera pas simple pour l'ancien maire de Mexico (2000-2005) et pour son gouvernement. Tout spécialement en matière de sécurité : le Mexique est actuellement confronté à la pire vague de violence de son histoire récente. L'année 2017 a établi un nouveau record depuis le début de la « guerre contre la drogue », avec 31 174 homicides volontaires, selon les statistiques officielles.



La stratégie adoptée sous Felipe Calderon puis sous Enrique Peña Nieto, qui consistait à « décapiter » les organisations criminelles en incarcérant ou en supprimant leurs leaders, a provoqué une multiplication des luttes intestines au sein des cartels et une fragmentation du paysage criminel. En témoigne le cas de l'État du Guerrero, sur la côte Pacifique. Aux mains du seul cartel Beltran-Leyva jusqu'en 2009, le Guerrero a vu pulluler nombre de factions rivales après l'élimination du chef criminel Arturo Beltran Leyva en décembre 2009. Désormais terrain d'affrontement d'une trentaine de groupes mafieux concurrents, le Guerrero a pris la tête du classement des régions les plus violentes du Mexique, avec 3 000 homicides volontaires en 2017.



Préoccupation numéro un de la population mexicaine, l'insécurité ne se résume cependant pas à l'augmentation continuelle du nombre de victimes. Autrefois centrés presque exclusivement sur le trafic de drogue, les grands cartels ont laissé place à des organisations moins importantes en taille, mais promptes à faire main basse sur de nouveaux secteurs économiques (contrebande d'hydrocarbures, de minéraux, d'espèces animales protégées...). La baisse des revenus liés à la drogue - du fait de la légalisation de la marijuana dans plusieurs États américains et de la concurrence des opioïdes de synthèse venus de Chine - a par ailleurs eu pour conséquence l'effacement des relations de patronage entre les cartels et les populations vivant sur « leurs » territoires - et cela, au profit d'une logique prédatrice qui fait la part belle à l'extorsion et au kidnapping. Enfin, la confrontation avec les forces armées a poussé les organisations criminelles les plus prospères à adopter des stratégies plus « souples » et plus discrètes : elles manient avec habileté la corruption des fonctionnaires et la subversion de groupes issus de la société civile... tout en conservant une capacité paramilitaire qui leur permet de tenir en échec les forces de l'ordre en cas d'affrontement.



Désigné pour occuper le poste de secrétaire (ministre) de la Sécurité publique (2) dans le gouvernement d'AMLO à partir du 1er décembre 2018, Alfonso Durazo Montaño, 64 ans, aura la lourde mission de conduire la politique du nouveau président mexicain en matière de lutte contre la criminalité. L'homme n'a pas toujours milité à gauche : il a occupé de hautes fonctions au sein du PRI au cours des années 1990, avant de démissionner en mai 2000 pour rejoindre l'équipe de campagne de Vicente Fox, dont il fut le directeur de cabinet puis le porte-parole jusqu'en 2004, année de sa démission (3). Devenu un féroce critique de l'administration Fox, il s'est rapproché d'Obrador et a été de toutes ses campagnes depuis 2006. Député - en tant que membre de Morena - de l'État du Sonora depuis 2013, élu sénateur du même État en juillet 2018, ce fin connaisseur des rouages de l'administration mexicaine devra piloter une politique sécuritaire dont les contours n'ont été esquissés qu'à grands traits au cours de la campagne présidentielle de 2018. Décidé à incarner la rupture avec ses prédécesseurs, AMLO entend tourner le dos aux échecs de la « guerre contre la drogue », démilitariser le maintien de l'ordre, légaliser certaines cultures illégales et lancer un « dialogue national de réconciliation ». M. Durazo sera la cheville ouvrière de cette approche résolument novatrice. Dans cet entretien exclusif, il dévoile les mesures qu'il entend prendre pour restaurer la sécurité dans son pays.



P. S. et C. D.



Pierre Sautreuil et Clément Détry - Avec l'élection d'AMLO, le Mexique s'apprête à entamer une transition politique d'une ampleur historique. Voilà qui rappelle le contexte de 2000, quand le candidat du PAN, Vicente Fox, avait mis fin à plus de soixante-dix ans de règne sans partage du PRI. À l'époque, vous étiez aux côtés de M. Fox et vous avez ensuite vécu « de l'intérieur » l'échec de l'alternance qu'il incarnait. Pourquoi estimez-vous que, cette fois, il en ira autrement ?



 



Alfonso Durazo Montaño - En 2000, c'est le mécontentement social qui a rendu possible le triomphe de Vicente Fox. Les Mexicains n'en pouvaient plus de la corruption et aspiraient à une démocratisation des institutions et de l'exercice du pouvoir. Plus qu'une victoire du PAN, c'est l'alternance que désirait la population. Pour des millions de citoyens, la fin du pouvoir du PRI importait encore plus que l'identité du nouveau président, qu'il s'agisse de Vicente Fox ou du candidat de la gauche qui était à l'époque Cuauhtémoc Cardenas (4). À vrai dire, si j'avais suivi mes affinités idéologiques pendant cette campagne, j'aurais soutenu Cuauhtémoc Cardenas, mais j'ai choisi de m'associer au candidat le plus capable de faire gagner l'alternance, en l'occurrence M. Fox.



Hélas, le gouvernement de Vicente Fox, auquel j'ai participé en tant que directeur de cabinet, a laissé prospérer la corruption. Pis : il en a profité en se servant des deux mains dans les caisses publiques ! En conséquence, dès que la population a perçu que le PAN au pouvoir ne tenait aucune de ses promesses, elle s'est détournée de lui. C'est pourquoi l'administration Fox a très rapidement perdu l'extraordinaire capital politique issu de l'alternance.



Quand on examine son bilan, les chiffres sont implacables. En 2000, le Mexique se trouvait à la 53e place du Classement international de la transparence, de la responsabilisation et de la corruption établi par la Banque mondiale (5). À la fin du mandat de Vicente Fox, le pays pointait à la 70e place. Et six ans plus tard, l'administration de Felipe Calderon laissait le pays à la 100e place !



La dégringolade a continué avec Enrique Peña Nieto : aujourd'hui, nous occupons la 134e place de ce classement. C'est pourquoi l'alternance qui est sur le point de s'ouvrir sera beaucoup plus brutale et plus spectaculaire que celle de l'année 2000.



 



P. S. et C. D. - Battu aux deux présidentielles précédentes, M. Obrador l'a largement emporté cette fois. Qu'est-ce qui explique ce basculement de la population en sa faveur ?



 



A. D. M. - AMLO dispose d'une base sociale immense, y compris dans les États historiquement conservateurs du nord du pays. Dans mon État natal du Sonora, nous avons tout raflé : la représentation sénatoriale, les sièges de députés fédéraux, le parlement local, les mairies... Le vote pour AMLO a été motivé par deux facteurs fondamentaux : le ras-le-bol, encore plus grand qu'en 2000, et l'espoir de changement. Quant à ses détracteurs, le temps a eu raison d'eux. Toutes les calamités qu'ils prédisaient en cas de victoire d'AMLO se sont déjà produites au cours de leurs mandats, PRI et PAN confondus !



 



P. S. et C. D. - Parmi les calamités qui touchent le Mexique, il y a la hausse constante des homicides. Faut-il y voir la preuve que la politique de « guerre contre la drogue » a échoué ?



 



A. D. M. - En 2006, avant l'arrivée au pouvoir de Felipe Calderon et le début de la « guerre contre la drogue », les homicides intentionnels s'élevaient à 23 par jour en moyenne. À présent, il y en a plus de 80 par jour. L'insécurité a crû de conserve avec l'augmentation du recours à la force publique, aussi bien policière que militaire. Entre 2006 et 2018, le budget annuel du ministère de l'Intérieur est passé de six milliards de pesos à soixante milliards, en vain. 122 grands chefs criminels ont été déclarés nommément « cibles de la guerre contre la drogue ». 120 d'entre eux ont été effectivement arrêtés ou éliminés physiquement. Et pourtant, l'insécurité a continué de croître. La conclusion s'impose : l'usage de la force ne résout pas à lui seul le problème. Autre leçon de ce bilan : l'argent des contribuables mexicains a été mal dépensé. Enfin, on a compris désormais que c'est une erreur de se contenter de poursuivre les parrains. Que proposons-nous, de notre côté ? Nous proposons de nous détourner de la stratégie qui repose sur un usage excessif de la force et de la remplacer par une « stratégie intégrale » qui permettra de traiter les causes profondes de l'insécurité.



 



P. S. et C. D. - En quoi cette « stratégie intégrale » consistera-t-elle ?



 



A. D. M. - Il est vital que la lutte contre la criminalité s'accompagne d'une vraie politique sociale. Cette approche va nous permettre de changer l'environnement qui est à l'origine de l'insécurité. Les inégalités, la marginalisation et le manque d'opportunités éducatives et professionnelles pour les jeunes en sont les principaux facteurs. Actuellement, 2 600 000 jeunes Mexicains (entre 18 et 29 ans) ne travaillent pas et ne font pas d'études. Ces jeunes sans horizon sont l'armée de réserve de la criminalité organisée. Il est de notre devoir de leur fournir la possibilité de s'en sortir autrement. Dans mon village natal, les jeunes n'ont que trois options : émigrer aux États-Unis, aller s'installer dans les banlieues pauvres des grandes agglomérations ou travailler pour la criminalité organisée. Des milliers de localités rurales sont dans la même situation. La politique sécuritaire n'aura aucun effet si elle ne s'accompagne pas d'un éventail de politiques sociales ciblées ainsi que d'une ambitieuse politique d'aménagement du territoire.



 



P. S. et C. D. - Vos détracteurs affirment que ces politiques sociales seront coûteuses et qu'elles ne répondront pas dans l'immédiat au problème de la criminalité...



 



A. D. M. - Pour ce qui concerne l'aspect financier, sachez que nous avons déjà préparé un plan de réduction drastique des dépenses de fonctionnement du gouvernement grâce auquel nous comptons économiser 357 milliards de pesos. Nous estimons également que la lutte contre la corruption pourra dégager des économies de 300 à 500 milliards de pesos. Les sommes ainsi épargnées seront affectées au financement des programmes de développement social que nous lancerons dès notre entrée en fonctions, le 1er décembre. Ces programmes soulageront énormément la situation des populations les plus vulnérables à l'emprise de la criminalité organisée. Il faut bien comprendre que la misère, dans notre pays, a pris des proportions inacceptables. Selon les standards de consommation de calories de l'OMS, un Mexicain sur cinq souffre de la faim. Dès notre arrivée au pouvoir, nous doublerons le montant des retraites pour 10,5 millions de personnes. Nous lancerons également un vaste programme de formation professionnelle pour 2 300 000 jeunes dans le pays. L'effet sur le niveau de l'insécurité sera immédiat.



Notre conviction, c'est que, pour débarrasser le pays de la criminalité, il faudra neutraliser tous les éléments - policiers, politiques et surtout sociaux - qui la favorisent. Comme je vous l'ai déjà dit, nous pensons que la puissance de feu des organisations criminelles dépend en grande partie de leur base sociale. C'est la base sociale du crime organisé qui doit être réintégrée dans l'économie légale.



 



P. S. et C. D. - Quelle place la lutte contre la corruption occupe-t-elle dans votre politique sécuritaire ?



 



A. D. M. - Pour atteindre nos objectifs, nous aurons besoin de policiers et de militaires honnêtes et engagés. Il est donc absolument indispensable de combattre la corruption au sein des forces de l'ordre. C'est un fait établi dans le monde entier : il ne peut exister aucune criminalité organisée sans protection policière et politique. C'est pourquoi la corruption doit d'abord être éradiquée au plus haut niveau de l'État ; il s'agit d'un préalable à son éradication dans les effectifs de la sécurité publique. En purgeant les forces de l'ordre, nous allons nous débarrasser des criminels en uniforme et ne laisser en poste que les agents qui désirent sincèrement servir l'intérêt public. Par ailleurs, cette lutte contre la corruption permettra de réduire l'impunité, ce qui aura un effet immédiat sur l'insécurité. Rendez-vous compte : au Mexique, le taux d'impunité des auteurs d'infractions est de 99 %. Sur 100 délits commis, un seul fait l'objet d'une sentence, qu'il s'agisse d'une condamnation ou d'un non-lieu. C'est aberrant !



 



P. S. et C. D. - Outre la lutte contre la corruption, comment entendez-vous réformer l'appareil sécuritaire ?



 



A. D. M. - La pratique administrative, dans notre pays, a abouti à une compartimentation excessive de l'appareil sécuritaire d'État. Celui-ci est désormais composé de divisions étanches et son action souffre d'un manque flagrant de coordination. La police judiciaire dispose de ses propres moyens, la police fédérale dispose de ses propres moyens, la marine et l'armée disposent aussi de leurs propres moyens... Or ces ressources doivent être à la disposition de l'État dans son ensemble. Il faut que les forces de sécurité publique cessent de se comporter comme des corps autonomes et de se faire concurrence. L'optimisation des moyens sécuritaires passe par une coordination étroite qui garantira l'autorité directe du président de la République sur toutes les institutions responsables de la lutte contre l'insécurité.



Le président de la République va se réunir tous les jours avec tous les responsables de la sécurité : le ministre de la Marine, le ministre de la Défense, le ministre de l'Intérieur, le procureur général et moi-même. Chaque matin, à l'issue de ces réunions, le président en personne ordonnera des actions conjointes visant à faire face aux problèmes sécuritaires apparus au cours des 24 heures précédentes. Nous discuterons chaque matin de l'état de la criminalité dans le pays et nous réorganiserons les services de renseignement afin que le suivi soit pertinent et ponctuel.



 



P. S. et C. D. - Au sein du cabinet d'AMLO, vous serez à la tête du ministère de la Sécurité publique, qui avait été créé en 2000 puis supprimé en 2012 par le gouvernement du président Nieto. Pourquoi a-t-il été décidé de recréer cette instance ?



 



A. D. M. - Il est impensable qu'il n'existe pas de ministère en charge de la principale préoccupation des citoyens à l'heure actuelle : la sécurité publique ! Nous estimons qu'il aurait fallu laisser à cette institution le temps de mûrir au lieu de la supprimer purement et simplement. Il convient de placer au-dessus des forces de police un seul responsable, lui-même placé sous l'autorité directe du président de la République. Les forces de sécurité publique doivent avoir leur propre ministère, sans double tutelle administrative et politique comme c'est le cas actuellement au ministère de l'Intérieur (Secretaria de Gobernacion) (6). Mais le gouvernement fédéral ne doit pas prendre le contrôle des polices municipales et régionales, ce qui s'est pourtant fait jusqu'ici dans le cadre de la pratique du « commandement unique » (7). Ne serait-ce que parce que cela enfreint la Constitution ! Un exécutif qui outrepasse ses attributions constitutionnelles met en danger notre démocratie. Nous pensons, pour notre part, que les forces de police ont besoin d'être plus autonomes pour être plus efficaces. Nous n'utiliserons jamais la force publique pour réprimer. Nous en ferons usage en stricte conformité avec la loi et les principes démocratiques, et jamais en premier recours, comme dans tout État de droit qui se respecte.



 



P. S. et C. D. - Les polices municipales constituent certainement le maillon le plus faible des forces de sécurité au Mexique, comme l'a démontré le massacre d'Iguala en 2014 et tant d'autres abus et collusions avec le crime organisé. Comment comptez-vous assainir cette situation ?



 



A. D. M. - Sans police municipale de proximité, il ne peut y avoir de garantie de sécurité dans la vie quotidienne des citoyens. Sur les 2 472 municipalités que compte le Mexique, seules 1 800 disposent d'une police municipale. Dans presque 700 municipalités, il n'y a pas de forces de l'ordre, hormis les déploiements temporaires de militaires et de policiers fédéraux. Dans 1 100 autres municipalités, on compte moins de vingt policiers. Ce manque d'effectifs se conjugue à un autre problème grave : l'insuffisance de la formation de la police municipale. Depuis la réforme pénale et l'adoption de la procédure accusatoire, la charge de la preuve revient en premier lieu au policier. Or les preuves que recueillent des policiers souvent mal formés ont de forts risques de se révéler insuffisantes. Dans d'autres cas, elles seront suffisantes mais mal présentées, si bien qu'au moment de comparaître devant la justice le criminel échappera à la prison. La formation de la police municipale est le point de départ du combat contre l'impunité, tout simplement parce que cette police est presque toujours la première à avoir connaissance de l'infraction.



L'étape suivante sera la mise en oeuvre d'un vaste programme consistant à augmenter les traitements des policiers, tous services confondus. De même que nous allons resserrer l'étau en matière de corruption, nous nous devons d'améliorer le niveau de vie de ces personnes. Nous voulons qu'un policier puisse aspirer à un mode de vie digne des classes moyennes européennes et nord-américaines. J'insiste sur le fait que nous voulons le faire sans procéder à la moindre augmentation budgétaire. Au cours des douze dernières années, je l'ai déjà souligné, le budget du ministère de l'Intérieur est déjà passé de six à soixante milliards de pesos, une multiplication par dix ! Nous n'aurons même pas besoin de compenser en réduisant les budgets de l'armée et de la marine. Il suffira d'optimiser les dépenses sécuritaires.



 



P. S. et C. D. - La « guerre contre la drogue » s'est traduite par une implication sans cesse croissante de l'armée dans la lutte contre le narco-trafic. Vu le nombre record de victimes enregistré en 2017, pensez-vous qu'il soit possible, à l'heure actuelle, de démilitariser le maintien de l'ordre ?



 



A. D. M. - La démilitarisation est notre objectif. Les forces armées vont progressivement se retirer des rues. Ce retrait sera accompagné d'un effort de formation et de professionnalisation des cadres de la police qui prendront la relève. Bien sûr, il serait irresponsable de retirer l'armée sans la remplacer par une force de police renforcée. Dans certaines régions, l'armée est la seule force capable de maintenir une emprise sur le territoire. Ce sera particulièrement compliqué dans le Guerrero et le Michoacán par exemple, mais nous y arriverons car, je le répète, nous allons répondre aux causes de l'insécurité.



 



P. S. et C. D. - Est-ce vraiment réaliste, à l'heure où des organisations criminelles comme le cartel Jalisco Nueva Generacion disposent d'une puissance de feu suffisante pour abattre des hélicoptères de l'armée (8) ?



 



A. D. M. - La contrebande massive d'armes à feu depuis les États-Unis a considérablement compliqué la tâche des forces policières et militaires. En termes de puissance de feu, il est clair que nous sommes régulièrement dépassés par les organisations criminelles. Mais nous ne cherchons pas l'affrontement réactif. Nous prévoyons de combattre la criminalité organisée en tant qu'entité économique à travers l'utilisation intensive des services d'investigation financière et à l'aide d'une multiplication drastique des mesures de déchéance des droits de propriété de provenance illicite. Un autre levier sera l'utilisation du renseignement : au moment d'agir contre une organisation criminelle, nous devrons avoir connaissance de ses différentes branches opérationnelles, en vue de les neutraliser toutes en même temps.



 



P. S. et C. D. - D'où une réforme des services de renseignement ?



 



A. D. M. - Cette réforme dépasse la lutte contre la criminalité organisée. Le CISEN (le renseignement intérieur mexicain) était une très bonne agence à ses débuts, mais il a été instrumentalisé à des fins politiciennes par les ministres de l'Intérieur précédents. Il s'est mis à espionner les opposants, les entrepreneurs, les journalistes, les leaders religieux... Si bien qu'une immense proportion de l'information recueillie par le CISEN n'a absolument rien à voir avec les intérêts de la nation. Par exemple, lorsque j'ai démissionné de mon poste de l'administration Fox, les agents du CISEN se sont mis à payer les éboueurs de ma copropriété pour récupérer tous les papiers que je jetais ! Avais-je mis en danger la sécurité de la nation en exprimant un désaccord politique avec Vicente Fox ? Le CISEN est arrivé à un tel excès d'instrumentalisation qu'il est allé jusqu'à mobiliser ses ressources pour recueillir des informations concernant les pratiques et préférences sexuelles des adversaires du président (9)...



La nouvelle Agence de sécurité nationale, qui sera sous l'autorité du ministère de la Sécurité publique, fera l'objet de nouveaux mécanismes de contrôle visant à assurer qu'elle agira hors de toute considération politique. La sphère politique doit rester séparée de la sphère policière.



 



P. S. et C. D. - Concrètement, quels sont vos objectifs chiffrés en termes de réduction de la violence au Mexique ?



 



A. D. M. - Nous estimons qu'en 180 jours nous pourrons arrêter la hausse de la criminalité dans le pays. En trois ans, nous prévoyons que le nombre d'homicides volontaires aura baissé de 30 à 50 %. Et d'ici à 2024, nous devrions revenir à des indicateurs de violence et de criminalité proches des indicateurs moyens des pays membres de l'OCDE.



 



P. S. et C. D. - La criminalité organisée peut être combattue sur tous les fronts et ses causes endiguées. Mais ce que l'on ne peut pas changer, c'est la géographie du Mexique, porte d'entrée incontournable du plus grand marché mondial de produits stupéfiants, les États-Unis. Quelle sera votre politique dans le domaine de la drogue ?



 



A. D. M. - Certaines drogues, en particulier la marijuana, peuvent être dépénalisées en vue de leur usage récréatif et thérapeutique. Nous allons étudier les différents modèles de régulation existants et nous nous inspirerons de différentes politiques appliquées en Uruguay, au Portugal, au Canada ou encore aux États-Unis, afin d'élaborer notre propre modèle de dépénalisation.



En revanche, nous continuerons de combattre les drogues dures. Il s'agit d'un marché de 600 milliards de dollars par an. À elle seule, la consommation des stupéfiants mexicains aux États-Unis représente 35 à 40 milliards de dollars. Nous allons poursuivre le combat, à l'aide de tous les moyens à notre disposition : déchéance de titres de propriété, récupération de biens mal acquis, usage de la force publique. Nous allons continuer d'éradiquer les plantations, mais nous proposerons aussi des options de subsistance aux populations rurales. La lutte contre le narco-trafic est un mirage si la population ne se voit pas proposer d'emplois, si les jeunes n'ont pas la possibilité de faire des études, si les gens ne bénéficient pas d'infrastructures de santé satisfaisantes, etc.



 



P. S. et C. D. - L'une de vos propositions les plus controversées est justement l'amnistie d'individus situés au bas de l'échelle de la production et de la distribution de narcotiques. Quel est l'esprit de cette amnistie, et pouvez-vous nous en détailler les modalités ?



 



A. D. M. - Nous voulons secourir ces centaines de milliers d'enfants et de jeunes qui travaillent dans les champs de pavot lors des récoltes ou qui servent de guetteurs à la criminalité organisée. Ces enfants de 7 à 14 ans ne sont qu'au début de leur carrière criminelle. Nous pouvons encore les sauver. Le droit international prévoit un certain nombre de limites pour octroyer une amnistie. Les responsables de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre et d'actes de torture en sont exclus. Les violeurs, les racketteurs et les kidnappeurs également.



À l'issue des consultations avec les proches de victimes entamées en août à Ciudad Juarez, nous avons décidé de rédiger un projet de loi d'amnistie pour toutes ces personnes. Le domaine de l'amnistie sera défini par le biais d'une consultation nationale. Dès le début de la transition, nous avons commencé à demander aux citoyens de se prononcer sur l'opportunité d'amnistier les auteurs de certaines infractions commises dans le cadre de la criminalité organisée mais autres que les délits et crimes que je viens de mentionner. Nous appelons les citoyens à évaluer l'utilité sociale des mesures d'amnistie et à s'exprimer en conséquence.



 



P. S. et C. D. - Le gouvernement élu a ouvert des forums de débat au sujet de l'amnistie sous la forme de tables rondes avec les familles de victimes dans les villes les plus sévèrement frappées par la criminalité organisée. Pourquoi avez-vous décidé de mettre en place cette consultation nationale ?



 



A. D. M. - Nous voulons oeuvrer à la réconciliation nationale car il n'y aura pas de paix sans réconciliation. Le problème n'est pas tant la violence et l'insécurité en soi que les divisions et les conflits entre Mexicains. Il ne peut y avoir de paix durable tant que le pays demeurera dans un climat de confrontation. Rappelons que l'amnistie n'est pas une décision unilatérale du président. L'amnistie ne peut être décidée que par la loi. Le président Obrador enverra le projet de loi au Congrès, mais sa rédaction reflétera les termes qui auront fait consensus au cours du processus de réflexion nationale.



Dans le cadre du processus d'amnistie, décidé en consultation avec les victimes, il est fondamental que ces dernières finissent par connaître la vérité sur le crime qu'elles ont subi. C'est pourquoi nous envisageons non seulement l'adoption d'une loi d'amnistie, mais aussi la mise en place d'un organe de justice transitionnelle en vue d'une réconciliation du pays sur la base de la vérité et de la justice. Plusieurs pays ont dû construire leurs propres modèles de pacification et de transition démocratique. C'est à notre tour, aujourd'hui, de mettre au point une recette mexicaine pour la paix.



 



 

Notes :


(1) 43 étudiants de l'École normale rurale d'Ayotzinapa ont disparu le 26 septembre 2014 à Iguala, dans l'État du Guerrero. D'après les rapports officiels, ces étudiants protestataires ont été arrêtés par la police locale alors qu'ils se rendaient à une manifestation contre le gouvernement mexicain. Une fois arrêtés et placés en garde à vue, les étudiants ont ensuite été remis à un groupe criminel qui les aurait assassinés. Des enquêtes ont par la suite illustré la passivité, voire la complicité des policiers du Guerrero, des fédéraux et de l'armée. Devenue un symbole de la collusion entre forces de l'ordre et criminalité organisée, l'affaire des disparitions d'Iguala a provoqué un émoi considérable et des manifestations dans l'ensemble du Mexique.



(2) Les ministères de la Sécurité publique et de l'Intérieur sont indépendants l'un de l'autre et sur un pied d'égalité au sein du gouvernement. Le ministère de la Sécurité publique aura en charge plus spécifiquement la lutte contre le crime organisé au niveau fédéral ainsi que le renseignement, tandis que le ministère de l'Intérieur est chargé du maintien de l'ordre dit classique. Établi en 2000 par Vicente Fox, le ministère de la Sécurité publique a vu son rôle s'accroître considérablement sous Felipe Calderon. Il a été aboli par Enrique Peña Nieto en 2012 car il était devenu, sous Calderon, le symbole des échecs et des abus commis par les forces de l'ordre au nom de la guerre contre la drogue. Son chef historique, Genaro Garcia Luna, qui dirigea le ministère de 2006 à 2012, est notamment soupçonné d'avoir largement profité de sa position pour s'enrichir en percevant de l'argent des mains des narcotrafiquants.



(3) Alfonso Durazo a démissionné en 2004 de ses fonctions de chef de cabinet du président Vicente Fox après que la femme du président, Marta Sahagun, a fait connaître ses ambitions présidentielles : « Contrôler la succession à la présidence était le péché originel de l'Ancien régime », a-t-il écrit dans sa lettre de démission, datée du 22 juin 2004, en référence aux pratiques du PRI au cours du XXe siècle.



(4) Démissionnaire du PRI après s'être présenté en dissident contre le candidat à la présidentielle Carlos Salinas de Gortari en 1988, Cuauhtémoc Cardenas est le fondateur du Parti de la révolution démocratique (PRD), marqué au centre gauche. AMLO participa à la co-fondation du PRD, dont il prit la direction de 1996 à 2000. Figure d'autorité de la gauche mexicaine, Cuauhtémoc Cardenas a démissionné du PRD après que le parti a refusé de se désolidariser du maire d'Iguala, impliqué dans la disparition de 43 étudiants en 2014.



(5) Le Classement international de la transparence, de la responsabilisation et de la corruption établi par la Banque mondiale est accessible à l'adresse suivante : https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/IQ.CPA.TRAN.XQ



(6) En supprimant le ministère de la Sécurité publique en 2012, le président Enrique Peña Nieto a rassemblé l'ensemble des agences et des forces de sécurité publique (dont la police fédérale, l'administration pénitentiaire et les unités de prévention du crime) sous la houlette du ministère de l'Intérieur. Cette centralisation avait pour but d'améliorer la coordination et le partage d'informations entre les différentes institutions en charge du maintien de l'ordre.



(7) Le commandement unique désigne une politique mise en place en 2014 par l'administration Peña Nieto, qui consiste à remplacer plusieurs centaines de polices municipales par des groupements de coordination à l'échelle de l'État fédéré. Le but de la mesure est de réduire la corruption au sein des forces de police municipales, souvent mal formées et les plus sujettes à des collusions avec les organisations criminelles. Les critiques les plus fréquentes exprimées à l'encontre du commandement unique soulignent le fait que la corruption s'étend fréquemment aux forces de police des États et qu'une police municipale de proximité reste la plus à même d'enquêter et d'assurer le maintien de l'ordre au niveau local.



(8) Connu pour sa violence, le cartel Jalisco Nouvelle Génération a abattu un hélicoptère militaire d'un tir de lance-roquettes au cours de violents affrontements avec les forces de l'ordre au printemps 2015 dans l'État du Jalisco, causant la mort de cinq passagers.



(9) En 2017, le gouvernement mexicain a été accusé par la presse et la société civile d'avoir utilisé un logiciel espion israélien nommé Pegasus et distribué par la société NSO Group afin d'espionner et d'intimider des opposants, des journalistes et des défenseurs des droits de l'homme.