Politique Internationale - La Revue n°161 - AUTOMNE - 2018

sommaire du n° 161
Iran : la fin de l'illusion réformiste
Article de Jean-Pierre Perrin
Journaliste, spécialiste du Moyen-Orient. Auteur, entre autres publications, de : Jours de poussière
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Un président aux abois



 



Depuis la mort de l'imam Khomeiny, le 2 juin 1989, le second mandat des présidents iraniens a toujours été plus difficile que le premier. Pour une bonne raison : ne pouvant plus se présenter devant les électeurs, ils voient leur légitimité se diluer au profit des institutions théocratiques non élues (le Bureau du Guide suprême, le tout-puissant pouvoir judiciaire, l'Assemblée des experts, le Conseil des gardiens de la Constitution, le Conseil de discernement...) qui, n'ayant pas à se préoccuper du suffrage populaire, cherchent à contrôler tout l'espace public. C'est tout le problème d'une théocratie participative : le pouvoir donné par le peuple à travers des élections s'épuise rapidement alors que celui des « pieux jurisconsultes », qui le détiennent de Dieu, ne souffre jamais de ce déficit de légitimité. Ce fut le cas aussi bien pour Ali Akbar Hachémi-Rafsandjani (1989-1997) que pour Mohammad Khatami (1997-2005) ou pour Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013). Hassan Rohani, en poste depuis 2013 et réélu en juin 2017 avec plus de 57 % des voix, n'échappe pas à cette règle. Il se trouve même dans une situation autrement plus difficile que ses prédécesseurs : il est le premier président en exercice à avoir été convoqué, le 28 août, devant le Majlis (Parlement) où, pourtant, ses partisans - pragmatiques, réformateurs, conservateurs « modérés » - sont majoritaires. Les députés l'ont sommé de s'expliquer sur l'impuissance de son gouvernement à enrayer la débâcle de l'économie nationale. Peu avant, le ministre de l'Économie et des Finances, Massoud Karbassian, avait été convoqué et limogé à l'issue d'un vote de défiance du Majlis (1). Quelques semaines plus tôt, le 8 août, c'est le ministre du Travail, Ali Rabiie, qui avait été destitué lors d'une procédure identique. D'autres ministres, notamment ceux de l'Industrie et des Transports, seront également convoqués prochainement et pourraient connaître le même sort. 



Pour l'hodjatoleslam (religieux d'un rang intermédiaire dans le clergé chiite) Hassan Rohani, ces convocations constituent de bien mauvaises nouvelles. D'une part, parce que ses adversaires - les oussoulgaryan (les principalistes ou fondamentalistes), la mouvance conservatrice et les ultra-radicaux - ont repris du poil de la bête et font feu de tout bois contre lui. D'autre part, parce qu'il perd les uns après les autres ses plus fidèles collaborateurs - leur limogeage prend effet immédiatement et ceux qui les remplaceront devront solliciter la confiance du Parlement, une procédure de longue durée. Enfin, parce que sa coalition s'effrite. Des voix réformatrices se sont jointes à celles de ses adversaires politiques pour critiquer sa gestion du pays. À cet égard, le cri du coeur d'une figure du camp réformateur, Elias Hazrati, a particulièrement retenu l'attention pendant les interventions des députés lors des séances au Majlis : « Qu'avons-nous fait à cette nation ? Nous l'avons rendue misérable et malheureuse (...). La classe moyenne s'approche de la pauvreté. » Ancien officier de la division Gilan du corps des Pasdaran (gardiens de la révolution) pendant la guerre Irak-Iran (1980-1988), rédacteur en chef du quotidien réformateur Etemaad et député réélu à plusieurs reprises, M. Hazrati avait fait campagne pour la candidature de Hassan Rohani aux scrutins présidentiels de 2013 et 2017. Mais le 26 août, il s'est désolidarisé de son gouvernement en se prononçant, lors du vote de défiance au Majlis, en faveur du limogeage du ministre de l'Économie et des Finances. 



« Jamais de toute l'histoire de la République islamique, un président n'avait eu un taux d'approbation aussi bas que Rohani aujourd'hui. Le nombre de ses supporters réformateurs ne cesse de baisser », explique sur le site Al-Monitor Hassan Assadi Zeydabadi, un analyste proche des réformateurs. Les adversaires de M. Rohani et ses anciens partisans déçus (ou ayant décidé, par opportunisme, de rejoindre le choeur de ses détracteurs) expriment à peu près les mêmes griefs à son égard : la situation économique est catastrophique, ce qui provoque partout en Iran une dégradation financière, sociale et même sécuritaire ; et la crise née de la décision prise par Donald Trump, le 8 mai, de ne pas renouveler l'accord de Vienne sur le nucléaire, ou JCPoA (2), et de rétablir les sanctions américaines (3) a été très mal gérée. « Nous n'étions pas préparés (à subir ces sanctions, ndlr) et nous ne le sommes toujours pas », a déploré le député réformateur déjà cité, Elias Hazrati, au moment du limogeage du ministre de l'Économie Massoud Karbassian. « Karbassian est le seul que nous pouvions tenir pour responsable. Sinon, c'est au président que nous aurions dû retirer notre confiance », a-t-il ajouté.



Le député conservateur Abbas Payizadeh tient un discours similaire : « L'inefficacité (du gouvernement) n'a rien à voir avec les sanctions. Les mauvaises décisions ont nui au peuple et permis à certains de piller les ressources publiques. » Surtout, le Guide de la révolution islamique Ali Khamenei abonde dans le même sens : « Je ne prétends pas que les sanctions n'ont pas d'impact ; mais les difficultés d'aujourd'hui résultent principalement de notre manière d'y faire face. »



 



Une économie en crise



 



Il est effectivement étonnant que le gouvernement et le président n'aient nullement préparé l'Iran au choc causé par le rétablissement des sanctions, comme s'ils croyaient que celles-ci ne seraient jamais appliquées. La politique de déréglementation totale voulue par les conseillers de M. Rohani était déjà un non-sens dans un pays où l'économie est encore contrôlée à 80 % par les secteurs public et parapublic. Dès lors, les prix sont libres, les produits de première nécessité de moins en moins subventionnés tandis que la concurrence ne joue pas son rôle de régulateur et que les grands groupes continuent de suivre leur propre agenda sans que le gouvernement ait son mot à dire. À l'exemple du holding géant Al-Khâtam al-Anbiyâ, créé par les gardiens de la révolution, qui gère plus de 800 sociétés à l'intérieur et à l'extérieur de l'Iran, dans l'armement et dans l'énergie. En outre, une partie de l'économie échappe totalement à l'État, comme les activités des puissantes et richissimes fondations religieuses, qui ne payent aucun impôt. Ainsi, d'après les chiffres publiés pour la première fois en 2017 à l'initiative de Rohani, sur un budget de 367 milliards de tomans, quelque 200 milliards reviennent à l'establishment politico-religieux, aux fondations, aux centres de recherche liés aux gardiens de la révolution et à d'autres institutions non élues associées au régime.



Chaque semaine amène son lot de nouvelles accablantes. Le phénomène le plus dramatique est l'effondrement de la monnaie : en six mois (entre octobre 2017 et août 2018), le toman a perdu les deux tiers de sa valeur. Des millions, peut-être des milliards de dollars sont sortis d'Iran en mars-avril, via l'Irak, l'Azerbaïdjan ou l'Afghanistan, par des proches du régime ou de riches hommes d'affaires faisant partie de sa clientèle. Dans les contrats, les prix des transactions ne sont désormais valides que pendant une semaine. La décision de la Banque centrale consistant à imposer un taux de change fixe face au dollar, en avril, a entraîné une autre catastrophe : l'explosion du marché noir. À un tel point que, en août, cette mesure a été abandonnée. La veille du vote sanctionnant le ministre de l'Économie, la Banque centrale avait publié des chiffres très inquiétants reflétant la hausse des prix alimentaires de première nécessité : les produits laitiers ont ainsi augmenté d'un tiers d'une année sur l'autre, le poulet de 20 % et les fruits frais de 71 %. Humour persan : sur une affichette placée à l'entrée d'un magasin de Téhéran, on pouvait lire que les prix de vente des marchandises étaient susceptibles d'augmenter entre le moment où le client entrait et celui où il sortait...



Les sanctions américaines rétablies par Donald Trump en mai dernier forcent les grandes compagnies que la signature de l'accord de Vienne avait incitées à investir en Iran à quitter le pays les unes après les autres. En août, Total a rendu officiel son départ, renonçant à un marché que les dirigeants de la compagnie avaient pourtant présenté comme extraordinaire (4). Les groupes français PSA, Renault (5) et Air Liquide, ainsi que les allemands Siemens, Daimler, Deutsche Bahn ou Deutsche Telekom ont fait de même. Airbus n'a pu livrer que 3 des 100 avions commandés. Fin août, Air France, qui avait rétabli ses vols à l'été 2016 après la levée des sanctions internationales, les a de nouveau suspendus, arguant que les liaisons avec la capitale iranienne n'étaient pas rentables. KLM et British Airways ont également fait savoir qu'ils renonçaient à desservir Téhéran.



Sauver l'accord de Vienne ?



Dans un premier temps, le rétablissement des sanctions américaines avait resserré les rangs des factions du régime qui s'estimaient menacées dans leur ensemble. Cette annonce avait même été du pain bénit pour le nationalisme iranien partagé par les différents clans. « Donald Trump a rendu service à Rohani et à Ali Khamenei en revivifiant le sentiment national. Les sanctions américaines, c'est le plus grand ciment du régime », analyse le politologue et ancien homme politique iranien Ahmad Salamatian (qui vit en exil à Paris). Les chancelleries du Vieux Continent ont pu redouter que, ulcérés par la décision de Washington, les Iraniens sortiraient à leur tour du JCPoA et relanceraient leur programme nucléaire militaire. Une crainte infondée : cet accord, qui a permis à la République islamique de sortir de son isolement, a représenté un tel acquis que Téhéran a tout intérêt à le préserver, quand bien même les Américains n'en sont plus partie prenante.



Il faut rappeler que la signature de l'accord de Vienne, en 2015, avait engagé l'ensemble du régime, pas seulement les « modérés » et les « pragmatiques ». Même si, du côté iranien, Hassan Rohani et ses conseillers furent les artisans de son architecture, c'est le Guide suprême Ali Khamenei qui avait pris la décision de relancer les négociations avec l'Occident, à une époque où Mahmoud Ahmadinejad, hostile à toute discussion, occupait la présidence ; les discussions avaient donc commencé secrètement avec les Américains dans le sultanat d'Oman, pendant les deux dernières années du mandat de M. Ahmadinejad (de 2011 à 2013). Dès lors, une fois l'accord conclu, toutes les composantes du spectre politique iranien (les réformistes, les pragmatiques, les conservateurs, les ultras et même les gardiens de la révolution) furent obligées de l'accepter - toute critique à l'égard du Guide étant impossible. S'il y eut quelques voix discordantes, elles furent très minoritaires - « des chiens qui aboient parce qu'ils ne mordent pas », selon l'expression d'un observateur iranien (6). Le régime a appelé son engagement dans les négociations qui allaient aboutir à l'accord nucléaire de juillet 2015 d'une jolie expression permettant de sauver la face : la « flexibilité héroïque ».



Naturellement, le régime était sensible aux milliards de dollars que l'accord allait lui permettre d'engranger en l'autorisant à se remettre à exporter son pétrole. Ce sont ces revenus qui lui ont permis de relancer son programme balistique - il y a eu un tir de missile dès le lendemain de la signature de l'accord - et de renforcer son implantation militaire en Syrie. C'est pourquoi dans la déclaration qu'il a faite au lendemain de la dénonciation par Donald Trump de l'accord de Vienne, Ali Khamenei n'a pas reproché à M. Rohani d'avoir signé le JCPoA. Dans un discours diffusé à la télévision d'État, le Guide s'est contenté d'une mise en garde sur le manque de fiabilité des partenaires européens : « Maintenant, on dit qu'on veut poursuivre l'accord nucléaire avec les trois pays européens (France, Grande-Bretagne et Allemagne). Je dis : ne faites pas confiance à ces pays ! Obtenez des garanties réelles, des garanties pratiques... car demain, ils pourraient faire la même chose que ce que les États-Unis viennent de faire. » C'est donc avec l'accord de l'ayatollah Khamenei que Mohammad Javad Zarif, le ministre des Affaires étrangères et principal négociateur du JCPoA, s'est rendu à Bruxelles le 15 mai pour rencontrer ses partenaires européens.



Depuis, la situation a évolué. Au vu du départ massif des grandes entreprises occidentales, les responsables iraniens ont compris que les Européens et leurs compagnies n'allaient pas sacrifier leurs relations avec les États-Unis (7) ; ils ont également constaté que Hassan Rohani avait perdu sa capacité à attirer des investissements étrangers. Dès lors, la guerre des factions a repris de plus belle. Les conservateurs s'en prennent avec véhémence au camp pragmatique et réformateur. Des députés menacent désormais de saisir la justice pour obtenir la destitution de M. Rohani. L'un de ses partisans, Gholamhossein Karbaschi, l'ancien maire de Téhéran et grande figure des kargozaran (« reconstructeurs », mouvement au centre de l'échiquier politique qui se réclame de l'ancien président Ali Akbar Hachémi-Rafsandjani, aujourd'hui défunt), vient d'être condamné à un an de prison pour avoir critiqué l'intervention militaire iranienne en Syrie. S'il ne semble pas directement menacé, Rohani voit sa marge de manoeuvre approcher de zéro. Il ne sera pas l'homme des réformes ni de la modernisation de l'Iran. Au-delà de sa personne, c'est toute l'aile réformatrice et pragmatique du régime qui est marginalisée.



Il faut dire que le gouvernement et le président lui-même ont donné à leurs adversaires des verges pour se faire battre : plusieurs lourds scandales de corruption ont éclaté, éclaboussant jusqu'au propre frère de M. Rohani.



Par surcroît, en matière de sanctions, le pire est encore à venir. Le département d'État a annoncé que l'administration américaine était déterminée à ôter à Téhéran la possibilité d'exporter du pétrole et du gaz : des pénalités financières seront imposées aux pays qui continueront d'importer du brut iranien après le 4 novembre 2018. Or, actuellement - grâce, on l'a dit, à la levée des sanctions internationales en janvier 2016 -, les exportations de l'Iran, troisième pays producteur de l'OPEP, dépassent les 2 millions de barils par jour. « Si les exportations iraniennes tombent à moins de 2 millions de barils par jour, le pays risque la faillite totale », prévoit un expert iranien. La Chine et l'Inde ne pouvant se passer du pétrole iranien, on s'attend à une baisse de l'ordre de 300 à 800 millions de barils par jour.



Les Américains leur ayant clairement signifié qu'ils entendaient complètement asphyxier leur pays en allant toujours plus loin dans le durcissement des sanctions, les dirigeants de Téhéran savent à présent que des jours très difficiles les attendent et qu'ils ne peuvent guère compter sur les entreprises européennes encore présentes en Iran. Début juin, Sigal Mandelker, une haute responsable du Trésor américain, s'est adressée aux partenaires des États-Unis en des termes pour le moins tranchés : « Le régime iranien trompera vos entreprises, sapera l'intégrité de vos systèmes financiers et exposera vos établissements à nos puissantes sanctions - et cela, pour financer le terrorisme et les violations des droits de l'homme. Vous devez renforcer vos réseaux financiers, exiger de vos entreprises qu'elles fassent preuve de la plus grande diligence afin d'éviter qu'elles soient prises dans la toile iranienne, et leur faire savoir qu'elles risquent gros à faire des affaires avec des sociétés et des personnes en Iran. »



Des tensions de plus en plus palpables



Certaines rumeurs font cependant état de l'ouverture de possibles discussions entre Téhéran et Washington. Celles-ci ne seraient pas officielles, bien sûr. Le Guide Ali Khamenei a en effet exclu toute négociation, à quelque niveau que ce soit, d'un nouvel accord avec les responsables américains en raison de leur « indécence ». Des discussions officieuses, alors ? Voilà qui ressemble à une mission impossible puisque Donald Trump n'en accepterait sans doute le principe qu'à la condition 1) qu'elles soient officielles ; et 2) qu'elles se terminent par une spectaculaire rencontre au sommet, à l'instar du précédent nord-coréen. Reste que les conservateurs iraniens s'inquiètent beaucoup d'une telle possibilité. Ils veulent bien la fin de ces sanctions qui affectent tant l'économie iranienne et nuisent aux intérêts de nombre d'entre eux. Mais pas d'un réchauffement Téhéran-Washington, lequel reste encore un tabou, les États-Unis ayant été ostracisés à jamais par l'imam Khomeiny, le fondateur de la République islamique. D'où une affaire qui a fait grand bruit au sein du régime, révélant la profondeur des lignes de fracture qui le parcourent. Le 16 août, lors d'une manifestation contre le coût de la vie et la chute de la monnaie dans la ville sainte de Qom où vivent et étudient des milliers de clercs et d'étudiants, des menaces de mort ont été proférées par des religieux à l'encontre de Hassan Rohani s'il s'engageait dans cette voie. « Toi qui veux des négociations, attends-toi [à finir] dans la piscine de Farah » (8), pouvait-on lire sur une pancarte tenue par un clerc, évoquant un sort comparable à celui de l'ancien président Hachémi-Rafsandjani, découvert mort dans sa piscine en janvier 2017, officiellement d'un accident cardiaque.



Cette menace, d'ailleurs joliment formulée à l'iranienne en vers rimés, a fait le tour des réseaux sociaux. Elle a suscité émoi et débats au Parlement. « En réalité, ce slogan signifie : "Monsieur le Président, nous nous débarrasserons de vous comme nous l'avons fait de Hachémi-Rafsandjani" », a commenté le député (conservateur modéré) Ali Motahari, en exigeant que le ministère des Renseignements ouvre une enquête. Le grand ayatollah Nasser Makarem Shirazi, bien que proche des courants conservateurs « durs » et donc peu favorable à Rohani, a qualifié l'événement de « désastre total » pour les écoles théologiques de Qom, où, a-t-il rappelé, l'imam Khomeiny fit ses études. Évoquant la présence de Pasdaran dans la manifestation, il s'est demandé si la direction de ce corps d'armée avait donné son accord à ce qu'ils y participassent. Un autre religieux, Ahmad Montazeri, proche pour sa part des réformistes et fils de l'ancien grand ayatollah dissident Ali Montazeri, est allé beaucoup plus loin dans ses accusations : « Certains groupes croient qu'ils sont propriétaires du pays. Ils pensent qu'ils représentent l'islam. Ils sont dans des corps sécuritaires et estiment qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent. Ils se permettent même de distribuer des panneaux à des étudiants en théologie et de menacer de mort le président élu », s'est-il exclamé dans une interview accordée par téléphone, depuis Qom, à Radio Farda.



De son côté, Hassan Rohani, qui se tenait jusqu'alors au centre d'une coalition réunissant l'ancienne gauche islamiste, la galaxie réformiste, les kargozaran (les « reconstructeurs »), les pragmatiques et certains conservateurs, s'est rapproché de l'aile droite du régime. Le 3 juillet, il a menacé d'ordonner le blocage du trafic pétrolier dans le détroit d'Ormuz (par lequel transitent jusqu'à 30 % des exportations mondiales de pétrole) si Washington mettait à exécution son projet consistant à imposer des pénalités financières aux pays qui continueront d'importer du brut iranien après le 4 novembre. Cette déclaration lui a aussitôt valu des compliments du mythique général Qassem Soleimani qui commande la force Al-Qods, l'unité des Pasdaran chargée des opérations extérieures, et qui n'est pas précisément l'un de ses amis politiques : « Je baise la main de [Rohani] pour ses propos sages et opportuns, et je suis à [son] service pour mettre en oeuvre toute mesure bénéfique pour la République islamique. »



Mais la ligne guerrière choisie par le président divise encore davantage son propre camp : une partie de ses partisans lui reprochent de ne pas avoir opté pour une approche plus diplomatique. « Rohani se rapproche des conservateurs. Désormais, son discours ne diffère pas de celui du Guide suprême », juge Reza Moini, un analyste qui suit la situation en Iran pour l'ONG Reporters sans frontières. Le président, rappelle-t-il, a récemment tenu des propos très durs à l'égard de manifestants qui protestaient contre le manque d'eau dans le sud de l'Iran, et est même allé jusqu'à inviter le procureur général à faire preuve de fermeté à leur égard. On est loin de la dernière campagne électorale, quand M. Rohani reprochait à l'un de ses adversaires de se comporter précisément comme un procureur (9)...



Dans ce contexte délétère, la situation du président est rendue encore plus difficile par la montée de la contestation dans la rue. Les manifestations de fin décembre et de début janvier (10) ont été dévastatrices pour son image, à l'intérieur comme à l'extérieur. Pour l'essentiel, elles ont rassemblé des ouvriers et, plus encore, des fils d'ouvriers et des chômeurs - soit précisément la principale clientèle du régime. « C'est vraiment le peuple qui est dans la rue, pas les étudiants et les BCBG des événements de 2009. Il faut entendre ce que les gens disent pour mesurer l'ampleur de leur dénuement. Ils ont l'impression d'être traités comme des chiens », indique M. Montazeri. Depuis, il ne se passe pas un jour sans une nouvelle grève ou une manifestation contre la vie chère, l'inflation, l'écroulement de la monnaie, le chômage. Même le Grand Bazar de Téhéran - lieu emblématique s'il en est puisqu'il symbolisa l'alliance entre les marchands et les religieux qui permit à la Révolution islamique de l'emporter en 1979 - a en partie fermé en juin pour se mettre en grève. Devant des centaines d'échoppes closes, des manifestants criaient : « L'ennemi est ici. Ils [les dirigeants iraniens - ndlr] nous mentent en disant que ce sont les Américains. » Or, même s'ils ne disposent plus de l'importance économique qui était la leur dans les années 1970-1980, les bazaris sont toujours considérés comme des partisans du régime.



L'autre grave problème auquel le pouvoir doit faire face est la montée des problèmes environnementaux. Ceux-ci représentent évidemment un danger en soi mais ils constituent, par surcroît, d'importants facteurs de mécontentement populaire. L'Iran manque cruellement de ressources hydriques à cause d'une mauvaise gestion et d'une sécheresse qui dure depuis des années. Début juillet, les habitants de Khorramshahr se sont révoltés contre les privations d'eau et la mauvaise qualité de l'eau disponible. Il s'agit d'un lieu emblématique pour le régime puisque la ville, un temps rebaptisée Khouninshar (« la ville du sang »), est perçue comme le Verdun de la guerre Iran-Irak - c'est pourquoi elle a aussi donné son nom au plus performant des missiles balistiques iraniens. La « une » du quotidien réformateur Ebtekar était à ce sujet éloquente : sur deux photos qui se partageaient la première page, on voyait, d'un côté, la ville d'aujourd'hui « assoiffée » - situation illustrée par l'image de femmes et d'enfants transportant des seaux d'eau - et, de l'autre, la ville d'hier, « brûlée » par la guerre. Des affrontements ont rapidement opposé les manifestants aux forces de sécurité. Une personne a été tuée et d'autres blessées. La situation est analogue dans la grande ville voisine d'Abadan : là aussi, la question de l'eau est dramatique, en particulier dans les quartiers arabes. Des manifestations s'y sont également déroulées, en solidarité avec celles de Khorramshahr.



La montée en puissance des conservateurs



Ce sont évidemment les réformateurs et les pragmatiques qui sont les premières victimes de cette agitation multiforme puisqu'ils se trouvent au gouvernement. Le camp conservateur et ultra se sert des troubles actuels pour attaquer Hassan Rohani et son gouvernement. L'éditorialiste réformiste Hassan Assadi Zeydabadi s'en inquiète : « L'establishment n'a pas appréhendé la profondeur de la crise à laquelle il est confronté et continue de se féliciter du démantèlement du camp réformateur. Il donne la priorité au factionnalisme au détriment de l'intérêt national. » De leur côté, une partie des réformateurs tentent d'échapper aux effets de la désastreuse situation actuelle, qui risque de peser lourd aux prochaines élections législatives et présidentielle, pour se rapprocher des « conservateurs », du moins des plus fréquentables d'entre eux. Le mouvement réformiste est donc pris dans une rhétorique paradoxale : ses responsables, qui ont longtemps souligné la « violence » et l'« ignorance » de leurs rivaux conservateurs, insistent à présent sur la nécessité de trouver langue commune avec eux - au risque de se transformer en complice de ceux qu'ils désignaient jusqu'ici comme des « brutes »...



Au-delà de ces combats factionnels et des sanctions américaines qui semblent devoir parachever la ruine de l'économie iranienne, c'est toute la question de l'avenir du système (le nizem) qui se pose aujourd'hui avec acuité.



L'étranglement économique de l'Iran va-t-il aboutir à un « regime change » comme semble le souhaiter John Bolton, le conseiller à la Sécurité nationale des États-Unis, grand promoteur des sanctions ? À ses alliés, les Moudjahedine du peuple - ennemis acharnés de la République islamique -, Bolton a promis en juin 2017, lors d'un meeting, d'être « l'an prochain à Téhéran ». Il n'est pourtant pas sans savoir que cette formation, qui fonctionne comme une secte avec un culte délirant de la personnalité, est détestée par l'ensemble de la population depuis qu'elle a fait alliance avec Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak, heurtant de plein fouet le nationalisme perse. C'est d'ailleurs la grande chance du régime : il n'a aucun adversaire, crédible ou pas, sur le plan intérieur. La mouvance royaliste est désorganisée et ne possède pas de relais en Iran. La gauche n'existe plus depuis les années 1980. On ne sait même pas si le vieux Front national, le parti de Mossadegh, survit encore. Quant au mouvement syndical, il est totalement embryonnaire, en dépit de la fréquence des grèves. Dès lors, même si les mouvements de protestation se développent et même si des leaders finissent par émerger, on voit mal, pour le moment, comment pourrait survenir ce « regime change » que personne n'incarne réellement aujourd'hui.



Un coup d'État de la part des Pasdaran, scénario souvent évoqué en Occident, semble également peu probable. Ne serait-ce que parce que l'Iran se trouve déjà entre les mains d'un appareil sécuritaire qui contrôle tout et d'une justice qui n'a aucun état d'âme en matière de répression.



Plus vraisemblable est le retour au premier plan de la scène politique du camp des conservateurs « durs ». Le prochain président, qui sera normalement élu en 2021, pourrait bien être issu de leurs rangs. Ebrahim Raïssi, un ayatollah de 56 ans, soutenu par les Bassidji (les miliciens) et les Pasdaran, qui incarne une volonté de fermeture du régime et avait été largement battu par Hassan Rohani à la dernière présidentielle, sera sans doute sur les rangs puisqu'on le voit déjà en campagne. Les conservateurs bénéficieront sans doute de la faible participation des électeurs, ce qui leur donnera l'avantage puisqu'ils disposent encore d'une base relativement stable.



En attendant, Hassan Rohani ira-t-il au bout de son mandat ? « Sans doute, répond le chercheur Clément Therme, de l'Institut international d'études stratégiques (Londres). Rohani va demeurer en poste pour sauver les apparences dans le cadre d'une vision institutionnelle de la République islamique, autrement dit pour protéger le cadre formel du régime. Sa fonction ne sert plus qu'à préserver l'institution. » Et l'expert d'ajouter : « L'Europe n'a pas tiré les conclusions de ce qui s'est passé avec les anciens présidents Rafsandjani et Khatami. On voit que le système est totalement bloqué et qu'il y a une impossibilité de la réforme. »



L'Europe, en effet, a cru que Rohani allait réformer l'Iran - comme Rohani a cru que l'Europe l'aiderait à développer son pays et à le sortir de son marasme. D'où un grand malentendu. Il y a 17 ans, Mohammad Reza Djalili, un éminent chercheur en sciences politiques, professeur émérite à l'Institut de hautes études internationales et du développement à Genève, dénonçait déjà ce malentendu dans un livre intitulé L'Illusion réformiste (11). Depuis, rien n'a changé.

Notes :


(1) Massoud Karbassian a été désavoué par 137 parlementaires contre 121 et deux abstentions.



(2) Signé le 14 juillet 2015 à Vienne, le JCPoA (Joint Comprehensive Plan of Action) contraint - sous contrôle international - la République islamique à un usage strictement civil et pacifique de son programme nucléaire jusqu'à 2025, en limitant ses capacités techniques en matière d'enrichissement de l'uranium. Le tout en échange d'une levée des sanctions économiques internationales, notamment américaines et européennes, qui avaient été décrétées à partir de 2006 pour punir l'Iran d'avoir aménagé des sites de recherche secrets qui semblaient révéler son intention de se doter de l'arme atomique. Ce que proscrit le traité de 1968 sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), que Téhéran a ratifié en 1970.



(3) L'application du premier train de sanctions vise à restreindre la possibilité pour l'Iran d'acheter des dollars américains et à freiner ses transactions sur l'acier, l'or, le charbon, les voitures...



(4) Total avait signé, en juillet 2017, un accord avec l'État iranien portant sur le développement du champ gazier South Pars 11, qui est le plus grand champ au monde. Total en détenait 50,1 %, aux côtés du chinois CNPC (30 %) et de l'iranien Petropars (19,9 %). L'investissement initial du pétrolier français devait se monter à 1 milliard de dollars. Il n'est pas certain que les Chinois souhaitent reprendre ce projet.



(5) La position de Renault est plus complexe : Carlos Ghosn, son PDG, a expliqué qu'il ne compte pas abandonner l'Iran, même s'il ne souhaite pas s'exposer à des sanctions américaines, ce qui relève d'un pari pour le moins audacieux.



(6) Ainsi, l'ayatollah Ahmad Jannati, le président de la puissante Assemblée des experts (l'institution chargée notamment de désigner le Guide de la révolution et, le cas échéant, de le révoquer), avait sommé Hassan Rohani de « présenter des excuses au peuple pour les dommages causés par l'accord nucléaire » et de donner sa démission. 



(7) Cependant, les pays européens signataires de l'accord sur le nucléaire se sont accordés sur une série de mesures visant à réduire l'impact des sanctions américaines. Après avoir regretté les sanctions décidées par Washington, l'UE s'est déclarée « déterminée à protéger les opérateurs économiques européens engagés dans des affaires légitimes avec l'Iran ». Une loi de « blocage » est donc entrée en vigueur. Elle avait été adoptée par l'Union en 1996 pour contourner les sanctions américaines contre Cuba, mais n'avait jamais été utilisée. Son actualisation a été approuvée par les ministres des Affaires étrangères de l'UE le 16 juillet. Elle interdit aux entreprises européennes de se conformer aux effets extraterritoriaux des sanctions américaines, sous peine de pénalités fixées par chaque État membre. Elle leur ouvre également le droit à être indemnisées de tout dommage découlant de ces sanctions par la personne morale ou physique qui en est à l'origine (donc par les États-Unis). Enfin, elle annule les effets dans l'UE de toute décision de justice étrangère fondée sur ces sanctions. Dans les faits, elle a surtout une portée plus symbolique et politique qu'économique. 



(8) La formule « piscine de Farah » est une allusion à Farah Dibah, la veuve de Reza Chah Pahlavi. Rafsandjani utilisait-il sa piscine ? En tout cas, c'était celle de l'Assemblée des experts, dont il était le président. La mort de Hachémi-Rafsandjani, alors président de l'Assemblée des experts et qui a joué un rôle clé dans l'élection et la réélection de Rohani, avait suscité beaucoup de spéculations en Iran. Certains, y compris au sein de sa famille, ont laissé entendre qu'elle aurait pu ne pas être accidentelle.



(9) Ces propos avaient été tenus à l'encontre de Mohammad Qalibaf, ancien chef de la police et alors maire de Téhéran qui, ayant peu de chances de l'emporter, s'est finalement retiré de la course à la présidence. 



(10) Fin décembre et début janvier, une vague de protestation violente a déferlé à travers tout l'Iran pour dénoncer la vie chère, le chômage, les problèmes écologiques, la corruption... Si les manifestants n'étaient pas forcément très nombreux, plus de 80 villes et localités ont été touchées. Pour la plupart, les contestataires venaient des milieux populaires, soit la clientèle du régime. Ils s'en sont pris tout particulièrement aux symboles de celui-ci, à des bâtiments publics et même à des mosquées. Selon le bilan donné par les autorités, 22 personnes ont trouvé la mort pendant ces événement et on compte un millier d'arrestations.



(11) Iran : l'illusion réformiste, Presses de Sciences Po, 2001.