Politique Internationale - La Revue n°162 - HIVER -

sommaire du n° 162
Entretien avec Sebastian Piñera
Entretien avec Sebastian PINERA
Président du Chili depuis le 11 mars 2010.
conduit par
Patrick Wajsman
Directeur de Politique Internationale et Catalina Marchant de Abreu
Journaliste à France 24.
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Politique Internationale - Monsieur le Président, avec le recul, quel bilan faites-vous de votre premier mandat ?



Sebastian Piñera - Ce premier mandat m'a beaucoup appris. La meilleure recette pour apprendre à devenir un bon président, c'est d'avoir déjà été un bon président ; et la meilleure université pour apprendre à devenir un bon président, c'est la Moneda, le siège de la présidence du Chili !



N'oubliez pas que je suis entré en fonctions dix jours seulement après qu'un séisme épouvantable, le cinquième plus puissant de toute l'histoire de l'humanité, a frappé mon pays. Le premier avait déjà eu lieu au Chili, le deuxième en Alaska, le troisième à Sumatra et le quatrième au Kamtchatka. Ma première mission fut donc de reconstruire. La dévastation était partout. D'innombrables écoles, hôpitaux et ponts étaient en ruine. Et, dans le même temps, mon équipe et moi-même devions honorer nos promesses de campagne et mettre en oeuvre notre programme de gouvernement - un programme extrêmement ambitieux. La tâche était donc très compliquée. Et pourtant, nous avons réussi : nous sommes parvenus à rebâtir le pays tout en relançant l'économie. La croissance est revenue (elle a été de 5,6 % par an en moyenne pendant mon mandat), les investissements et la productivité ont augmenté, et la pauvreté a été réduite de moitié. Au moment où j'ai quitté la Moneda, en 2014, le pays avait retrouvé un dynamisme qu'il allait rapidement perdre sous le gouvernement suivant. À présent que nous sommes revenus aux affaires, nous devons, une fois de plus, remettre le Chili sur les bons rails.



P. I. - De quelle décision prise pendant votre premier mandat êtes-vous le plus fier ?



S. P. - La première chose qui me vient à l'esprit, c'est le sauvetage des 33 mineurs bloqués sous terre (1). Ce fut un moment incroyablement émouvant. L'ensemble du pays s'était mobilisé. Comme si, au-delà même de la vie des 33 mineurs, la vie de chaque Chilien était en jeu...



P. I. - Un moment de grande solidarité...



S. P. - De solidarité, de foi, de travail en équipe... Et, au final, ce qui avait commencé comme une tragédie s'est terminé comme une bénédiction !



P. I. - Si vous pouviez revenir en arrière, y a-t-il des choses que vous feriez différemment ?



S. P. - Bien sûr. Vous savez, j'aime beaucoup la chanson d'Édith Piaf « Je ne regrette rien » ; pour autant, je n'en ferais pas ma devise ! Tout être humain commet des erreurs, mais seules les personnes intelligentes sont capables de s'en rendre compte et d'en tirer les leçons.



P. I. - Concrètement, quel enseignement essentiel tirez-vous de votre premier mandat ?



S. P. - J'ai pris conscience que, lorsqu'on est à la barre, on ne peut pas perdre la moindre seconde. Ainsi, c'est en grande partie grâce à notre rapidité de réaction que nous avons réussi à retrouver et à secourir les mineurs pris au piège. Dès que nous avons eu connaissance de l'effondrement de la mine, nous avons immédiatement demandé de l'aide à la communauté internationale, sans tergiverser. J'ai personnellement téléphoné aux dirigeants de nombreux pays miniers comme les États-Unis, le Canada, l'Australie ou encore le Pérou pour les presser de partager avec nous leur technologie, leurs connaissances, leur savoir-faire. Chaque seconde comptait. J'avais en tête ce qui s'était passé avec le Koursk : quand ce sous-marin russe a disparu des radars, les autorités de Moscou ont mis dix jours à se résoudre à demander de l'aide. Lorsqu'elles l'ont enfin fait et que les Britanniques sont arrivés sur zone, il était trop tard, tout l'équipage était mort.



C'est un enseignement essentiel : en situation d'urgence, il faut agir sans perdre une seconde. C'est ce que nous avons fait à l'époque, et c'est ce que nous faisons de nouveau aujourd'hui.



P. I. - Quelles sont les principales erreurs que Michelle Bachelet a commises pendant son mandat (2014-2018) ?



S. P. - Le grand problème de Mme Bachelet, c'est qu'elle a une vision socialiste du monde, de notre pays, du développement... Or le socialisme est un système inefficace. Le socialisme du XXIe siècle est encore plus inefficace que celui du siècle précédent. Si vous voulez vous en convaincre, il vous suffit de regarder ce qui se passe dans des pays comme le Venezuela, Cuba ou le Nicaragua, qui se trouvent tous en grande difficulté. 



Je pense que Mme Bachelet et son gouvernement ont eu l'immense tort de lancer de nombreuses réformes qui visaient toutes à accroître le rôle de l'État, ce qui a bloqué le pays. Il ne faut pas confondre, d'une part, ce qui relève de l'intérêt commun et, d'autre part, ce qui appartient à l'État. Par exemple, l'éducation, c'est quelque chose de public, mais cela ne signifie pas pour autant que le secteur public doit avoir le monopole en la matière ! Pourtant, c'est ce que Mme Bachelet a décidé. Ensuite, elle a mis en oeuvre une réforme fiscale si complexe que les investissements n'ont cessé de baisser, d'année en année, tout au long de son mandat. De la même façon, elle a lancé une réforme du marché du travail qui, au lieu d'offrir plus de flexibilité et plus de liberté aux acteurs économiques, a considérablement augmenté la bureaucratie et la rigidité du système.



Conséquence de toutes ces erreurs : notre taux de croissance, qui avait été en moyenne de 5,3 % pendant mon premier mandat, n'est plus que de 1,7 %. La croissance a donc baissé de deux tiers - ce qui signifie que nous avons perdu les deux tiers de notre capacité à créer des emplois, à accroître les salaires et à créer des opportunités professionnelles pour nos concitoyens.



En plus de cette stagnation économique provoquée par ses réformes, je reproche à Mme Bachelet d'avoir divisé les Chiliens en « bons » et en « mauvais ». Il y avait les « bons Chiliens » et les « mauvais Chiliens ». Or ma conviction, c'est que, chaque fois que nous avons été divisés, nous avons connu nos plus terribles échecs ; et, à l'inverse, chaque fois que nous avons été tous unis derrière une bonne cause, nous avons obtenu nos plus grands succès.



P. I. - Vous aviez accordé une interview à Politique Internationale il y a huit ans, au début de votre premier mandat. Nous vous avions alors demandé en quoi consisterait, à vos yeux, un mandat réussi. Nous vous reposons cette même question aujourd'hui : que faudrait-il pour que, en 2022, vous estimiez avoir atteint vos objectifs ? 



S. P. - C'est très simple. Nous avons une mission à accomplir : transformer le Chili, avant la fin de la prochaine décennie, en un pays développé, plus égalitaire et où la pauvreté ne sera plus qu'un souvenir.



P. I. - La dernière fois, vous aviez dit que cela serait le cas avant la fin de la décennie 2010...



S. P. - C'est vrai, je m'en souviens. Nous étions bien engagés dans cette voie, mais le second mandat de Mme Bachelet a bloqué le pays. C'est pourquoi nous devons aujourd'hui mettre les bouchées doubles !



N'oubliez pas que le Chili était la colonie espagnole la plus pauvre de toute l'Amérique latine. Nous voulons en faire le premier pays du continent à venir à bout du chômage, à éliminer la grande pauvreté et à offrir à tous ses habitants la possibilité d'exprimer leurs talents tout en leur garantissant une vie digne.



P. I. - Pourquoi pensez-vous que, cette fois, vous réussirez mieux que lors de votre premier mandat ?



S. P. - Durant mon premier mandat, je vous l'ai dit, le pays a fait un grand pas dans la bonne direction. En quatre ans, nous avons réussi à augmenter notre PIB de presque 24 %. Pour employer une expression imagée, je dirai que le Chili est aujourd'hui une maison de quatre étages et que nous souhaitons bâtir le cinquième. Bien sûr, un objectif aussi ambitieux ne sera pas atteint en un seul mandat : il faut que le pays connaisse une croissance de 5 à 6 % pendant les douze prochaines années. Si cela se produit, alors nous nous rapprocherons de notre but qui est, je le répète, de développer le pays, de vaincre la pauvreté et d'atteindre le niveau de revenus dont disposent de nombreux pays européens. Dans une douzaine d'années, nous devrions être au niveau où se trouvent aujourd'hui les pays méditerranéens du Vieux Continent.



P. I. - Quels sont les leaders politiques actuels qui se rapprochent le plus de vos convictions ?



S. P. - En Amérique latine, la situation est assez simple. D'un côté, il y a les pays de l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA) qui se trouvent tous dans un état désastreux : Cuba, le Venezuela, le Nicaragua, la Bolivie... Je ne me sens proche d'aucun des dirigeants de ces États ! De l'autre côté, il y a les pays de l'Alliance du Pacifique (2), qui partagent une même vision du monde : le Mexique, la Colombie, le Pérou et le Chili. Et, bien sûr, j'ai d'excellentes relations et nombre de points communs avec le président argentin Mauricio Macri.



P. I. - Et en dehors de l'Amérique latine ?



S. P. - Je m'entends très bien avec la chancelière allemande Angela Merkel, ainsi qu'avec le président français Emmanuel Macron. Je l'ai rencontré à l'occasion de l'Assemblée générale de l'ONU à New York et nous avons longuement discuté de nos préoccupations communes relatives au développement, au changement climatique, aux avancées scientifiques et de bien d'autres sujets encore. Ce fut une conversation très enrichissante, et je pense que nous sommes en accord sur de nombreux sujets. 



P. I. - À quelle personnalité mondiale remettriez-vous le prix du courage politique ?



S. P. - Je pense que le courage manque singulièrement dans le monde politique d'aujourd'hui. C'est précisément une partie du problème... Il faudrait donc que je réfléchisse un long moment à votre question ! 



P. I. - Quelle est la décision la plus importante que vous avez prise depuis votre élection ?



S. P. - Tout d'abord, nous avons dû nous confronter à des problèmes colossaux que le gouvernement précédent avait choisi d'ignorer, comme les questions migratoires et sécuritaires (3). Dans le même temps, nous avons immédiatement consacré des efforts importants à deux catégories de la population particulièrement vulnérables, à savoir les enfants et les personnes âgées. Et bien entendu, comme je vous l'ai déjà dit, nous avons immédiatement cherché à faire tout ce qui était en notre pouvoir pour permettre au pays de retrouver une croissance dynamique, pour attirer de nouveau les investissements, pour encourager l'esprit d'entreprise, pour créer de nouveaux emplois et augmenter les salaires.



P. I. - Vous avez souvent dit que, quand vient le moment de prendre des décisions, vous vous fiez volontiers à votre instinct. Sans doute cette approche s'est-elle révélée fructueuse dans votre vie précédente, celle d'homme d'affaires ; mais pouvez-vous continuer d'agir ainsi au poste qui est le vôtre aujourd'hui ?



S. P. - Je tiens d'abord à préciser que, bien évidemment, j'écoute mes conseillers, j'examine les chiffres et j'analyse les événements : je ne prends pas mes décisions sur un coup de tête ! Il n'en reste pas moins que, au bout du compte, quand vous êtes au pouvoir, c'est à vous qu'il appartient de trancher en essayant de faire ce qui est le mieux pour votre pays. Et c'est exactement ce que je m'efforce d'accomplir. Parfois, je me laisse guider par mon instinct, en effet. Par exemple, quand les mineurs étaient coincés dans la mine, à presque mille mètres de profondeur, beaucoup de gens m'ont dit qu'il n'y avait rien à faire, qu'ils étaient sans doute morts, qu'il fallait mettre un terme aux recherches et aux opérations de secours. J'ai refusé de suivre ces conseils. Pourquoi ? Parce qu'au fond de moi-même j'avais le sentiment qu'ils étaient encore en vie, et parce que je m'étais engagé devant le peuple chilien à les rechercher avec autant d'énergie que s'ils étaient mes propres fils. Alors j'ai dit à mes conseillers : « Je n'abandonnerais pas mes fils dans de telles circonstances. » Et, quelques jours plus tard, nous avons découvert qu'ils étaient encore tous vivants ! 



P. I. - Comme vous, Emmanuel Macron a travaillé dans le secteur privé avant de s'engager en politique. Que pensez-vous de ce type de profil ?



S. P. - Je sais qu'avant d'entrer en politique M. Macron a exercé ses talents dans le privé. Il travaillait dans une banque et, un jour, il a décidé de se lancer dans les affaires publiques. Pour ce qui me concerne, ma première vocation était universitaire. J'ai obtenu un doctorat à Harvard et j'ai enseigné dans de nombreuses universités. Et puis j'ai voulu entrer dans le monde des affaires et j'ai créé des entreprises en partant de rien, de zéro. La plupart d'entre elles se sont révélées rentables. Mais ma vraie vocation, c'était de servir mon pays. C'est pourquoi, quand nous avons retrouvé la démocratie après la chute du régime de Pinochet en 1989, j'ai décidé de me présenter à un poste de sénateur et j'ai été élu. Je suis resté sénateur pendant huit ans, puis président de mon parti pendant quatre ans. En 2005, je me suis présenté à l'élection présidentielle, que j'ai perdue de peu face à Michelle Bachelet. Je me suis présenté une nouvelle fois en 2010 et, cette fois, je l'ai emporté. Vous connaissez la suite...



Je pense donc qu'un bon président peut être issu du monde universitaire, du monde syndical ou du secteur privé. L'important, c'est d'avoir de bonnes idées et une capacité de résilience qui vous permette de faire face aux problèmes. Sans cela, vous ne serez jamais un bon leader.



Pour résumer, je pense que M. Macron a son propre background, qui est à certains égards semblable au mien, mais ce n'est pas le seul background possible.



P. I. - Mais le fait qu'il ait connu le secteur privé avant d'entrer en politique représente-t-il un « plus » ?



S. P. - Sans aucun doute. De nombreux politiciens sont nés politiciens. Et le seul univers qu'ils aient connu de toute leur vie, c'est la politique. Ils ne connaissent pas ou, au moins, ne comprennent pas le monde réel ; c'est pourquoi il est bon que certains responsables soient issus du secteur privé. Ces gens-là savent que la vie est compliquée, qu'il est difficile de se lancer, de créer, d'innover... Les politiciens de métier n'en ont pas toujours pleinement conscience ; au contraire, ils croient souvent devoir mettre des bâtons dans les roues des entrepreneurs. Or ce qu'il faut faire, c'est créer des conditions qui permettent aux gens de mettre en oeuvre leurs idées, de développer leur créativité, de stimuler leur intelligence. C'est pour cette raison que je pense qu'il est important que des personnalités issues du privé accèdent aux plus hautes responsabilités.



P. I. - Croyez-vous qu'il serait possible de créer au Chili un mouvement qui regrouperait des personnalités de gauche et de droite, comme En Marche en France ?



S. P. - Fondamentalement, sur quoi la vraie bataille des idées porte-t-elle aujourd'hui ? Sur la répartition des tâches entre le gouvernement et le secteur privé ; sur le degré de liberté que l'État doit laisser aux gens ; sur les efforts à consentir pour obtenir un taux de croissance élevé et sur les modalités de la redistribution. Je crois que les concepts de « gauche » et de « droite » sont obsolètes. Mais la vie politique chilienne est encore déterminée, dans une vaste mesure, par l'héritage des décennies passées. J'espère que nous saurons surmonter ce passé et unir nos forces pour créer, ensemble, un avenir meilleur pour notre pays.



P. I. - Quelle opinion avez-vous de Donald Trump ? 



S. P. - Je l'ai longuement rencontré à Washington il y a peu. Indéniablement, il a obtenu des résultats positifs : la croissance des États-Unis est repartie à la hausse, le pays crée de nouveau des emplois et la qualité de vie des Américains s'améliore. Cela dit, sur un certain nombre de sujets, je suis en désaccord avec lui. Par exemple en matière de politique commerciale. Je pense, bien sûr, à la guerre commerciale qu'il livre à la Chine. Je ne crois pas qu'il défende le libre-échange. Au contraire, il se fait le promoteur du protectionnisme et, à mon sens, ce n'est pas la voie à suivre.



Par ailleurs, je ne partage pas du tout ses positions sur le multilatéralisme. Pour faire face aux problèmes globaux tels que le changement climatique, le terrorisme, les inégalités, il faut un haut degré de coopération internationale. Et selon moi, le seul moyen d'y parvenir, c'est le multilatéralisme. M. Trump ne voit pas les choses de cette façon.



J'ajoute que je ne suis pas d'accord avec certaines de ses décisions en matière de politique migratoire. Nous ne séparerions jamais des familles, par exemple (4).



P. I. - M. Trump a finalement renoncé à cette mesure...



S. P. - Oui, et je m'en félicite !



P. I. - Y a-t-il des aspects de sa personnalité que vous appréciez ?



S. P. - C'est un homme qui se sent investi d'une mission, qui est vraiment convaincu de ce qu'il fait. Il n'est pas là pour rester assis à ne rien faire ; il veut réellement changer la donne. Cette détermination force le respect.



P. I. - Quel regard portez-vous sur sa politique vis-à-vis de l'Amérique latine ? 



S. P. - Je me souviens que, il y a bien longtemps, nous avons accueilli avec enthousiasme l'« Americas Initiative » annoncée par le président George Bush (le père). Il s'agissait d'un projet de zone de libre-échange qui devait s'étendre de l'Alaska jusqu'à la Terre de Feu en englobant la quasi-totalité des Amériques. Mais rien n'en est sorti, ni sous Bush Sr ni sous ses successeurs, qu'il s'agisse de Clinton, de Bush Jr, d'Obama ou maintenant de Trump.



Je n'ai donc pas l'impression que les États-Unis aient une politique latino-américaine très claire. Nous en avons pris conscience et avons décidé de mettre nous-mêmes en oeuvre un mouvement d'intégration : c'est ainsi qu'est née l'Alliance pacifique qui vise, d'abord, à rapprocher encore davantage les pays qui en sont membres et qui, à terme, pourrait s'étendre vers l'Atlantique et vers le Nord.



En tout état de cause, Washington, je le répète, n'a pas de politique claire envers l'Amérique latine. Et le problème, c'est que, là où les Américains ne vont pas, d'autres grands acteurs internationaux se précipitent. C'est ainsi que la Chine joue un rôle de plus en plus important sur notre continent. Elle est devenue le principal partenaire commercial de l'Amérique latine, et de loin. Malheureusement, Donald Trump a pris la décision de se retirer de l'Accord de partenariat transpacifique. À mon sens, ce fut une erreur, de même que sa décision de se retirer de l'Accord de Paris sur le climat. 



P. I. - Comment voyez-vous l'avenir du Venezuela ? Quelles sont, selon vous, les principales erreurs qui ont conduit à la crise dans laquelle ce pays est aujourd'hui empêtré ?



S. P. - Hélas, je pense que, au Venezuela, les choses vont encore s'aggraver avant de s'améliorer. La tragédie qui s'y déroule est multiple. C'est une profonde crise politique : il n'y a pas de démocratie, pas de séparation des pouvoirs, pas de liberté d'expression, pas d'État de droit ; et il y a de nombreux prisonniers politiques. C'est aussi une crise économique : le PIB est deux fois inférieur à son niveau d'il y a dix ou quinze ans. C'est une crise sécuritaire : le niveau de violence et d'insécurité a littéralement explosé. Et c'est une crise humanitaire : au Venezuela, qui était le pays le plus riche d'Amérique latine dans les années 1990 et dont les réserves en pétrole sont parmi les plus importantes de la planète, les gens meurent parce qu'ils n'ont pas de nourriture ou de médicaments.



C'est une situation épouvantable. Je me demande souvent comment Maduro peut être si orgueilleux, au point d'infliger de telles souffrances à son propre peuple pour demeurer au pouvoir...



Que va-t-il se passer dans les prochaines années ? Personne ne le sait. Je pense qu'une invasion militaire ne serait pas la bonne solution. C'est pourquoi nous avons créé le Groupe de Lima (5) avec de nombreux pays d'Amérique latine : le Mexique, la Colombie, le Pérou, le Chili, l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et d'autres encore, mais aussi avec le Canada. Au sein de ce groupe, nous faisons tout notre possible pour aider le peuple vénézuélien à retrouver la liberté, la démocratie, l'État de droit et le progrès - et cela, bien sûr, dans le respect du droit international.



P. I. - Diriez-vous que les problèmes du Venezuela ont commencé avec Chavez ?



S. P. - Oui. Jusqu'à son arrivée au pouvoir, le Venezuela était un grand pays fort de ses immenses ressources pétrolières mais, aussi, humaines. Hélas, le pays a perdu le nord. Avec Chavez, les choses n'ont cessé d'empirer dès qu'il a cherché à appliquer sa vision socialiste du monde. Or le socialisme a abouti à la catastrophe, partout et toujours, que ce soit le vieux socialisme du XXe siècle ou la nouvelle mouture, celle du XXIe siècle. Montrez-moi un pays où le socialisme a fonctionné : vous aurez beau chercher, vous ne trouverez aucun exemple ! Chavez et son successeur Maduro ont conduit leur pays au désastre.



P. I. - Au Nicaragua, Daniel Ortega, que les journaux présentent comme un « ex-guérillero qui a renversé le dictateur Somoza », se conduit d'une façon qui ferait regretter son lointain prédécesseur. La corruption est endémique et tous les mécontents sont impitoyablement réprimés...



S. P. - Oui, c'est terrible. Les violences policières ont coûté la vie à environ cinq cents personnes. Ortega en porte la responsabilité, évidemment, ne serait-ce que parce qu'il contrôle les forces armées. Nous devons dénoncer cette situation inique, comme nous avons dénoncé celle du Venezuela. À cet égard, je vous rappelle que cinq pays de la région - le Canada, le Mexique, la Colombie, le Pérou et le Chili - ont récemment demandé l'ouverture d'une enquête de la Cour pénale internationale à l'encontre de Nicolas Maduro pour les crimes contre l'humanité commis sous son autorité. Et je pense qu'il faudra que nous suivions la même voie en ce qui concerne Daniel Ortega car lui aussi conduit son pays vers les ténèbres...



P. I. - Comment expliquez-vous la victoire du candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro au Brésil ?



S. P. - N'oublions pas que le Brésil se trouve en récession depuis de nombreuses années du fait de la politique erronée conduite par le Parti des Travailleurs quand celui-ci était au pouvoir, spécialement sous Dilma Rousseff. N'oublions pas, non plus, que l'insécurité dans ce pays est absolument effroyable. Bolsonaro est arrivé dans ce contexte marqué par la crise économique, l'insécurité galopante, le chômage, une corruption omniprésente... et il était porteur d'un message très clair. Face à lui, il y avait M. Haddad, qui incarnait la continuité avec Dilma Rousseff et représentait le parti qui venait de conduire le Brésil au bord de l'abîme. Dès lors, la victoire de Bolsonaro était prévisible...



P. I. - Son arrivée au pouvoir vous inquiète-t-elle ?



S. P. - Bien sûr. Nous sommes tous profondément préoccupés par ce qui va se passer au Brésil, qui est - et de loin - le plus grand et le plus peuplé de tous les pays d'Amérique latine...



P. I. - En Europe, aussi, on assiste à une véritable montée du populisme...



S. P. - Absolument. En France, en Allemagne, en Hongrie, en Pologne, aux Pays-Bas, en Autriche...



P. I. - Y a-t-il un risque similaire en Amérique latine ? La victoire de Jair Bolsonaro annonce-t-elle l'arrivée d'autres leaders populistes à la tête des pays du continent ?



S. P. - La démocratie a de nombreux ennemis. Elle est toujours en danger. D'ailleurs, très peu de pays ont connu une démocratie réelle et ce fut toujours sur des durées très courtes au regard de l'Histoire... Comment combattre ces adversaires de la démocratie que sont le populisme et la démagogie ? Tout d'abord, il est fondamental que les gouvernements démocratiques soient transparents. Les gens ont le droit de savoir ce que font exactement les représentants qu'ils ont élus et comment l'argent de leurs impôts est dépensé. La transparence est essentielle dans le combat contre la corruption et le populisme. En outre, il faut se montrer très pédagogue, expliquer aux citoyens qu'on ne peut pas instaurer le paradis sur Terre en une nuit, contrairement à ce que prétendent les populistes. Naturellement, il faut aussi que les citoyens puissent constater par eux-mêmes que leur situation personnelle s'améliore ou est sur le point de s'améliorer grâce aux mesures qu'adopte le pouvoir. À l'inverse, s'ils sont sans espoir, ils se jetteront dans les bras du premier charlatan venu.



L'Amérique latine connaît bien ce danger. De nombreux pays du continent l'ont déjà expérimenté à des degrés divers - que l'on songe au péronisme en Argentine, à ce que Chavez et Maduro ont fait au Venezuela, à Somoza et à Ortega au Nicaragua... 



P. I. - Vous avez évoqué l'Argentine. Que vous inspire la crise à laquelle est actuellement confronté le président Macri (6) ?



S. P. - N'oubliez pas que les Kirchner lui ont laissé en héritage une situation terrible : un déficit budgétaire colossal, une dette publique très élevée, une productivité en berne, un système économique désorganisé... Macri a dû s'employer à remettre le pays en marche, et il allait dans la bonne direction jusqu'à cette dernière crise qui est une crise de confiance. Les Argentins disent : « Nous avons confiance en Macri, mais nous ne savons pas s'il sera réélu l'année prochaine et qui viendra après lui. » Et comme le pays a une longue histoire de crises financières et de défauts de paiement, il se trouve aujourd'hui dans une situation de grande faiblesse. Bref, Mauricio Macri n'a pas la tâche facile, mais j'espère qu'il réussira malgré toutes les difficultés que je viens d'exposer. En tout cas, il fait ce qui doit être fait dans l'intérêt général.



P. I. - En matière de politique étrangère, allez-vous également rebattre les cartes ?



S. P. - Dans ce domaine, le Chili a une tradition de stabilité, une politique d'État qui suscite généralement un assez large consensus au sein de notre classe politique. Prenez l'exemple de notre différend avec la Bolivie : la Cour internationale de justice nous a donné raison. Sur ce dossier comme sur d'autres, j'ai toujours discuté avec mes prédécesseurs à la présidence - Eduardo Frei, Ricardo Lagos, feu Patricio Aylwin, Michelle Bachelet - avant de décider du cap à tenir. C'est pourquoi vous ne devez pas vous attendre à des changements majeurs en politique étrangère. Ce qui ne signifie pas que je suivrai en tous points la ligne du gouvernement précédent, bien sûr. Je pense évidemment au Venezuela : Mme Bachelet s'est toujours montrée indulgente à l'égard du régime de Caracas ; pour ma part, j'ai opté pour la plus grande fermeté vis-à-vis de Nicolas Maduro car j'ai pris conscience de la tragédie humanitaire qui se déroule dans son pays. Nous avons déjà évoqué cette question, n'est-ce pas ?



P. I. - Quelle analyse faites-vous de la crise dans laquelle se trouve l'Église catholique chilienne du fait du scandale de pédophilie dit « scandale Karadima » (7) ? Chacun sait qu'il s'agit d'une institution à laquelle la population de votre pays attache une très grande importance...



S. P. - C'est vrai, l'Église catholique est une institution très importante au Chili. Elle a joué un rôle majeur dans l'histoire de notre pays. Aujourd'hui, elle est dans la tourmente parce que, pendant de longues années, de nombreux prêtres ont abusé de très nombreux enfants. C'est un euphémisme que de dire qu'il s'agit d'un comportement totalement inacceptable. La hiérarchie ecclésiastique n'a pas géré ce scandale de façon transparente et courageuse. Elle a fermé les yeux sur les faits, voire cherché à les dissimuler. D'où la crise dans laquelle elle est plongée aujourd'hui. J'espère que le pape réalisera que la seule manière de régler ce problème colossal, c'est de dire la vérité, de ne rien cacher. Le temps de la diplomatie est terminé. Il faut prendre des mesures drastiques. Comment un individu comme Karadima, dont tant de gens connaissaient les turpitudes, a-t-il pu, au départ, être protégé ? Il n'a été sanctionné qu'avec beaucoup de retard. Ces tergiversations ont constitué un très mauvais message adressé à la société chilienne. J'espère donc que le pape François va se montrer intraitable sur ces questions.



P. I. - Des mesures seront-elles prises au Chili ?



S. P. - Nous avons, bien sûr, pris de nombreuses mesures au Chili ; mais l'Église catholique est une institution très hiérarchisée. C'est donc principalement au pape qu'il appartient de s'occuper de ces affaires. Ne serait-ce que parce que après toutes les révélations des trois dernières années nous ne savons plus à qui il est possible de faire confiance au Chili. J'ajoute que ce n'est pas seulement un problème chilien. Des scandales similaires ont éclaté dans de très nombreux autres pays : en Australie, aux États-Unis, en France, au Pérou...



P. I. - Le Chili a retrouvé la démocratie il y a trente ans, en octobre 1989. Quel jugement portez-vous sur la transition ? Peut-on considérer que la démocratie est désormais irréversiblement ancrée dans votre pays, qu'il n'y aura pas de retour en arrière ?



S. P. - En règle générale, la transition d'un régime militaire à un régime démocratique se produit à l'occasion d'une crise politique, d'un chaos économique, de violences sociales... Il n'y a rien eu de tel au Chili, ce qui est exceptionnel. Le monde entier le reconnaît. C'est pourquoi j'estime que notre transition a été parfaitement réussie. Pourquoi ? Parce qu'elle était fondée sur un accord. C'est ce qui nous a permis de redevenir un pays libre, démocratique et respectueux des droits de l'homme.



Mais c'était il y a trente ans. Nous ne devons pas l'oublier, bien sûr, mais nous ne devons pas pour autant rester arrimés au passé. Il faut regarder de l'avant. Il y a tant de défis à relever au niveau mondial ! D'un côté, il y a les menaces globales comme le changement climatique ou le terrorisme, j'en ai déjà parlé. De l'autre, il y a des possibilités de progrès extraordinaires : la quatrième révolution technologique, la société du savoir qui se met en place... Dans le monde de demain, les pays qui adopteront tous les bienfaits de ces nouvelles réalités prospéreront ; en revanche, ceux qui ne sauront pas le faire et qui demeureront tournés vers le passé seront les grands perdants de cette immense évolution qui s'annonce. 



Il y aura toujours des menaces, mais je suis certain que le Chili saura y faire face. Mon pays s'apprête à faire un grand pas en avant et à devenir un pays réellement développé, débarrassé de la pauvreté, plus égalitaire, plus respectueux de l'environnement. En douze ans, comme je vous l'ai dit, nous y parviendrons. D'ici à la fin de la décennie 2020, nous aurons atteint ces objectifs.



P. I. - Mais vous n'aurez pas la possibilité de diriger le pays pendant ces douze années puisque, au Chili, un président ne peut pas effectuer plusieurs mandats consécutifs...



S. P. - Ce projet dépasse ma personne. Il s'agit d'un projet national.


Notes :


(1) Le 5 août 2010, un effondrement survenu dans une mine extrayant du cuivre et de l'or au nord de Copiapó, au Chili, a laissé 33 mineurs bloqués à 700 mètres sous terre. Initialement considérés comme morts, ces derniers ont pu se mettre à l'abri dans un refuge de la mine et donner signe de vie. Les opérations de sauvetage, qui ont duré deux mois et 10 jours, ont été suivies dans le monde entier. « Les 33 » ont finalement été remontés à la surface, un à un, le 13 octobre 2010, après 69 jours sous terre, en présence de Sebastian Piñera, entré en fonctions quelques mois plus tôt.



(2) L'Alliance du Pacifique est une communauté économique regroupant le Chili, la Colombie, le Pérou et le Mexique, formée en 2011. Son objectif est de mettre en oeuvre, entre ses pays membres, une liberté totale de circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes.



(3) En 2018, près de 1 % de la population d'Haïti, soit un peu plus de 100 000 personnes, s'était réfugiée au Chili, d'après le Service des frontières chilien. Les Haïtiens représentent environ 10 % de la population immigrée au Chili, talonnant les Vénézuéliens (12 %).



(4) M. Piñera fait ici référence à la décision prise en juin dernier par l'administration Trump de séparer les enfants des migrants sans papiers de leurs parents quand ceux-ci sont inculpés d'entrée illégale sur le territoire des États-Unis. Cette décision a provoqué une levée de boucliers au niveau international. Voir, par exemple : Gilles Paris, « L'administration Trump sur la défensive sur la séparation de familles de sans-papiers », Le Monde, 18 juin 2018.



(5) Le groupe de Lima est une organization multilatérale créée en 2017 par 17 pays du continent américain dans l'objectif de trouver une solution pacifique à la crise vénézuélienne.



(6) Après un boom économique survenu dans les mois suivant l'entrée en fonctions de Mauricio Macri en 2017, l'Argentine est actuellement confrontée à une profonde récession qui montre à quel point la situation sur les marchés y est volatile.



(7) L'affaire du père Karadima, accusé d'abus sexuels sur mineurs au Chili, a été rendue publique en 2010. Ce scandale a soulevé de nombreuses questions sur la responsabilité, voire la complicité de plusieurs évêques chiliens, y compris certains des prélats catholiques les plus importants du pays. Le 28 septembre 2018, le pape François a défroqué Karadima. D'autres accusations ont alors émergé, conduisant au départ de trois évêques chiliens.