Politique Internationale - La Revue n°162 - HIVER -

sommaire du n° 162
L'Ukraine à l'heure du bilan
Article de Alain GUILLEMOLES
Journaliste à La Croix, spécialiste de l'ex-URSS.
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L'année 2019 s'annonce décisive pour l'Ukraine : le pays va connaître une élection présidentielle le 31 mars, puis des législatives le 27 octobre. Les résultats de ces scrutins diront si les Ukrainiens entendent poursuivre sur le chemin qui est actuellement le leur, celui de la construction d'un État souverain allié à l'ensemble européen, ou s'ils souhaitent s'arrêter en route.



Longtemps, l'Ukraine, indépendante depuis 1991, a été dénuée de projet clair. L'élite se dépêchait de s'enrichir sans guère se préoccuper de l'avenir. Ce pays de 45 millions d'habitants s'est retrouvé graduellement vassalisé par la Russie voisine, déterminée à obtenir un contrôle maximal sur son « étranger proche ». Moscou exerçait notamment de fortes pressions pour que l'Ukraine intègre l'Union douanière, une organisation régionale dominée par le Kremlin.



On en était là, durant l'hiver 2013-2014, quand une partie des habitants a dit « stop ! ». À l'issue de manifestations violemment réprimées sur le « Maïdan » (la place de l'Indépendance), à Kiev, ils ont renversé le président pro-russe Viktor Ianoukovitch et affirmé leur volonté d'échapper à la tutelle de Moscou, de se rapprocher de l'Europe, de vivre dans un pays où les libertés publiques seraient garanties et où la corruption serait sanctionnée.



Ces manifestants ont imposé un changement de régime et la mise en place d'un gouvernement réformateur, sous la conduite du libéral Arseni Iatseniouk. La réaction russe ne s'est pas fait attendre  : le Kremlin a promptement annexé la péninsule de Crimée, au sud, avant d'encourager et de soutenir une rébellion dans l'est du pays, autour des villes de Donetsk et de Lougansk.



C'est dans ce contexte chahuté que Petro Porochenko a été élu à la tête de l'Ukraine le 25 mai 2014, dès le premier tour, avec 54,7 % des voix. Cet homme d'affaires fortuné qui avait dès le départ du mouvement du Maïdan affiché son soutien aux manifestants s'est imposé comme le plus à même de restaurer l'autorité de l'État tout en impulsant un certain nombre de changements. Son mandat a été marqué par la guerre qui s'est installée à l'est, par la confrontation avec la Russie voisine et par le lancement d'un vaste train de réformes, spectaculaires si ce n'est toujours efficaces, visant à rapprocher cette ancienne république soviétique du modèle européen.



Au moment où son mandat de cinq ans s'achève vient pour lui le moment de rendre des comptes. Le président sortant sera très probablement candidat à sa propre succession. Mais à quelques mois du scrutin, il demeure difficile d'évaluer ses chances de l'emporter.



Le bilan de Petro Porochenko 



Cap à l'Ouest 



Vu depuis les capitales européennes, le bilan de M. Porochenko apparaît plutôt bon. Il a réussi à stabiliser l'économie, ce qui est déjà un beau résultat. Quand il a pris les rênes du pays, l'Ukraine n'avait plus, dans ses réserves en devises, que de quoi couvrir ses importations durant deux mois. La monnaie chutait. L'industrie tournait au ralenti. L'État était au bord de la cessation de paiements.



Dans cette phase délicate, le pays a bénéficié d'un vigoureux soutien du FMI, avec un plan d'aide de 17,5 milliards de dollars. Mais les nouvelles autorités ont aussi su prendre des décisions qui avaient été trop longtemps différées. Le gouvernement a renégocié sa dette avec ses créanciers ; il s'est affranchi de sa dépendance vis-à-vis du gaz russe en trouvant d'autres sources d'approvisionnement, en relançant la production nationale et en inversant le flux d'un gazoduc vers la Slovaquie, ce qui lui a permis de se fournir sur le marché européen ; la Banque centrale a assaini le secteur bancaire en mettant sous tutelle les établissements les plus fragiles et en fermant ceux qui n'étaient pas assez solides.



Surtout, l'Ukraine a signé, le 27 juin 2014, le traité d'association avec l'Union européenne qui fixe désormais un cap clair et un cadre stable pour sa politique. C'est le refus par le précédent régime, au dernier moment, de signer cet accord qui avait déclenché les manifestations. Le nouveau pouvoir, lui, en a fait une priorité. Le texte ouvre à l'Ukraine l'accès au grand marché européen et affirme la volonté du pays de rejoindre les standards de l'UE, aussi bien en matière de démocratie que de normes pour ses produits.



Les résultats de ces réformes se sont fait sentir. Après deux années difficiles durant lesquelles le PIB s'est effondré, l'économie a renoué avec la croissance. Le PIB a augmenté de 2,5 % en 2017 et devrait croître de 3 % en 2018. Le chômage a été stabilisé à 9 %.



Entre-temps, l'Ukraine s'est engagée dans une mue sans précédent. Jusqu'en 2014, le pays entretenait des liens commerciaux étroits avec la Russie. Mais, à compter de l'entrée en vigueur du traité d'association, alors que les barrières douanières vers le riche marché européen ont commencé à s'abaisser, les exportations vers l'UE ont augmenté tandis que celles en direction de la Russie reculaient fortement. L'Ukraine a cessé de fournir de l'acier, des turbines ou d'autres pièces au complexe militaro-industriel russe. Elle vend désormais de plus en plus de produits laitiers, de viande, de miel, d'huile ou d'objets manufacturés aux pays de l'UE.



Ce virage s'accompagne d'un rééquilibrage régional. Jusqu'ici, les régions les plus industrialisées étaient celles de l'Est, où se trouvaient les mines de charbon et les usines sidérurgiques ou militaires. Alors que ces grandes unités situées à Kharkiv, Dnipro ou Zaporijia sont aujourd'hui en difficulté, il se développe à l'ouest du pays une petite industrie privée qui fabrique du textile, des meubles et des produits agro-alimentaires à destination de l'Europe. L'économie nationale pivote graduellement. Aujourd'hui, les échanges avec l'Union européenne représentent 42 % des exportations ukrainiennes quand ce ratio n'était que de 30 % en 2011. Dans le même temps, les échanges avec la Russie ont reculé. En 2011, 35 % des exportations ukrainiennes allaient vers la Russie. Entre janvier et août 2018, cette part n'a plus représenté que 7,9 %. Petro Porochenko a su, sans trop d'à-coups, placer l'Ukraine sur la voie de cette délicate transition.



Donbass : un conflit contenu ? 



Le président sortant peut se prévaloir d'avoir obtenu une relative stabilisation sur le plan militaire. Durant tout le mois d'avril 2014, l'insurrection a gagné du terrain dans l'est du pays. En mai de cette année-là, l'armée s'était déployée dans l'Est pour conduire une « opération anti-terroriste ». Mais c'est au lendemain de l'élection de Petro Porochenko que le conflit armé a véritablement commencé.



Le lundi 26 mai 2014, quelques dizaines d'hommes armés sans insignes, mais qui s'identifiaient comme formant le bataillon « Vostok » (1), se sont lancés à l'assaut de l'aéroport civil de Donetsk, un bâtiment ultra-moderne qui avait été construit pour l'Euro de football de 2012 et où était alors stationnée l'armée ukrainienne. L'aéroport est devenu l'épicentre de violents combats qui ont duré des mois, jusqu'à ce que les forces séparatistes s'emparent de ses ruines.



Entre mai 2014 et février 2015, les affrontements ont pris l'allure d'une véritable guerre marquée par des batailles particulièrement dures autour de localités comme Ilovaïsk ou Debaltsevo. Les combats, très meurtriers, ont opposé des troupes appuyées par des chars, des canons et des lance-roquettes. Les séparatistes ont également pu disposer d'équipements sophistiqués comme on l'a vu avec la destruction, le 17 juillet 2014, du Boeing de la Malaysia Airlines qui survolait le Donbass à plus de 10 000 mètres d'altitude. On sait aujourd'hui que cet avion a été abattu par un missile Buk SA-11 fabriqué en Russie (2) et tiré depuis une zone contrôlée par les séparatistes. 298 personnes se trouvaient à bord. Au total, selon les rapports de l'ONU, le conflit du Donbass a fait plus de 10 500 tués, civils et militaires, et près de 25 000 blessés.



En soutenant cette guerre, la Russie espérait déstabiliser l'ensemble de l'Ukraine. Mais ce n'est pas ce qui s'est produit, au contraire : la société ukrainienne s'est mobilisée pour prêter main-forte à l'armée, acheter des équipements, former des bataillons de volontaires. Résultat : la guerre a été cantonnée autour des deux grandes villes industrielles de Donetsk et de Lougansk, dans un réduit attenant à la frontière russe, où les séparatistes ont créé deux « républiques populaires » non reconnues.



En février 2015, la médiation des Européens a fini par porter ses fruits et le président russe a consenti à une désescalade. Après une nuit de discussions tendues à Minsk, Angela Merkel, François Hollande, Vladimir Poutine et Petro Porochenko ont signé un accord ouvrant la voie à un cessez-le-feu. Dans son livre Les Leçons du pouvoir, François Hollande a révélé quelques détails sur l'atmosphère de cette nuit de négociations : la chancelière allemande « qui tenait la plume », les « sandwichs de mauvaise mine » qui ont remplacé le repas, l'hostilité manifeste qui opposait le président russe et son homologue ukrainien... « Plusieurs fois, le ton monte entre Porochenko et Poutine, lequel s'énerve soudain et menace d'écraser purement et simplement les troupes de son interlocuteur. Ce qui revient à avouer la présence de ses forces à l'est de l'Ukraine. Il se reprend aussitôt », écrit par exemple l'ex-président français.



L'accord de Minsk est finalement signé dans la matinée ; mais il ne met pas fin à la guerre. Il dessine simplement une voie vers une sortie de crise. Il prévoit d'abord, pour faire descendre la tension, le retrait des armes lourdes ; le déploiement d'une mission d'observation de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) ; et un échange de prisonniers. Puis, dans un second temps, le retrait des « formations armées étrangères » (3) ; un retour des troupes ukrainiennes sur les 400 kilomètres de frontière avec la Russie dont Kiev a perdu le contrôle ; et des élections dans le Donbass, la région restant au sein de l'Ukraine mais bénéficiant d'une plus grande autonomie.



La Russie souhaitait que les deux petites entités séparatistes obtiennent également un droit de veto sur les décisions de politique étrangère. Ainsi, les « républiques populaires » de Donetsk et de Lougansk auraient pu s'opposer à ce que le pays rejoigne un jour l'Otan ou l'Union européenne ; la « finlandisation » de l'Ukraine aurait alors été assurée. Mais cette clause n'a finalement pas été incluse dans la version définitive de l'accord de Minsk.



Au final, ce document ne satisfait pleinement personne : ni les petites républiques qui espèrent toujours être rattachées un jour à la Russie ; ni la Russie qui voudrait se servir de leur existence pour maintenir l'Ukraine dans son giron ; ni l'Ukraine qui entend reprendre le contrôle du Donbass et jeter en prison les dirigeants de l'insurrection. C'est pourquoi l'accord n'est toujours pas pleinement appliqué.



Il y a bien eu un cessez-le-feu qui a figé la ligne de front. Les combattants et l'armée ukrainienne ont fortifié leurs positions. Mais des échanges de tirs continuent régulièrement d'avoir lieu, faisant chaque semaine de nouvelles victimes. Et rien ne laisse prévoir une accalmie. Quelques libérations de prisonniers se sont bel et bien produites. Puis les discussions se sont enlisées. L'Ukraine n'a pas obtenu le soutien de la Russie pour reprendre le contrôle de sa frontière. Dernier développement en date : le 11 novembre 2018, les séparatistes ont organisé de façon unilatérale des élections locales qui ont permis d'asseoir un peu plus le pouvoir des dirigeants locaux. Denis Pouchiline, un terne économiste, se trouve à la tête de la République populaire de Donetsk, et Leonid Pasetchnik, un ancien colonel des services de sécurité, dirige la République populaire de Lougansk. Ce scrutin non reconnu par la communauté internationale - mais qui s'est déroulé en présence d'un certain nombre d'« observateurs internationaux » parmi lesquels trois anciens députés français du parti Les Républicains, Thierry Mariani, Nicolas Dhuicq et Michel Voisin - a creusé un peu plus encore le fossé entre ces « républiques » et le gouvernement de Kiev.



En Ukraine même, l'accord est très discuté. Une partie des Ukrainiens voudraient relancer l'offensive pour reprendre le Donbass par la force. Mais Petro Porochenko ne va pas dans leur sens. Jusqu'ici, il continue de marteler son souhait d'obtenir une pleine application des accords de Minsk. À ses yeux, en relançant la guerre, Kiev prendrait un double risque : inciter la Russie à intervenir dans le conflit de façon encore plus directe ; et, surtout, voir le soutien occidental se réduire car l'Europe ne veut en aucun cas  se trouver à son tour entraînée dans une confrontation directe avec la Russie. En bon pragmatique, le président urkainien n'a donc pas voulu s'engager dans cette voie. En revanche, il s'est attaché, dès le début de son mandat, à renforcer considérablement l'armée ukrainienne. Les dépenses militaires, qui étaient tombées à 1 % du PIB en 2013, ont été portées à 2,5 % dès 2015, ce qui a permis de multiplier par trois le budget dédié à la maintenance du matériel, par deux celui consacré à l'entraînement des troupes, et par dix celui affecté à l'achat de nouveaux équipements. Ces fonds ont également servi à relancer l'industrie militaire locale. En quelques mois, les bureaux d'études ukrainiens ont su mettre au point de nouveaux véhicules 4x4 blindés, des mortiers de 120 mm et un nouveau missile tactique.



L'armée a aussi bénéficié d'une aide venue du Japon, du Canada, des États-Unis et de Grande-Bretagne en matière de formation ou d'équipements. Elle a reçu des uniformes, des moyens de communication, des radars de visée, du matériel médical... La Bulgarie a offert des munitions. Et après bien des hésitations, sur décision du Congrès américain, les États-Unis ont accepté de livrer en mai 2018 un premier lot de 210 « Javelin » : des missiles antichars lancés à l'épaule par un homme seul qui permettent de détruire un blindé à près de 2 kilomètres. Ils sont considérés comme l'arme la plus appropriée pour stopper une offensive de chars en l'absence de moyens aériens.



Par ailleurs, les bataillons de volontaires qui agissaient de façon autonome au début du conflit ont été intégrés au sein de l'armée. L'Ukraine dispose désormais d'une force de 200 000 hommes, entraînée et équipée, ayant l'expérience du combat, même si son matériel reste globalement très ancien. Se voulant proche de l'armée, Petro Porochenko a adopté un discours ferme face à la Russie et se plaît à visiter en uniforme les lignes de front et à distribuer des médailles aux blessés.



Aujourd'hui, le conflit n'est pas réglé mais semble contenu. Une zone représentant 2,5 % du territoire ukrainien, soit 15 000 kilomètres carrés, échappe au contrôle des autorités de Kiev. Plus de 3,8 millions d'habitants y vivaient avant la guerre (dont 1,6 million pour la seule agglomération de Donetsk). Nombre d'entre eux avaient fui au plus fort des combats (4). La plupart sont revenus vivre sur place une fois l'accalmie obtenue. Les écoles ont rouvert leurs portes et on y enseigne désormais une histoire qui présente une image positive de l'Union soviétique, utilisant des manuels offerts par la Russie (5). Le nombre de classes en ukrainien a diminué au profit du russe. Les magasins fonctionnent et on y paie en roubles. L'heure officielle n'y est plus celle de l'Ukraine mais celle de Moscou. L'économie y est administrée à l'ancienne, plusieurs mines et usines ont été confisquées par le nouveau pouvoir et la Russie se cache à peine pour boucher les trous du budget (6).



Quatre points de passage subsistent pour traverser la ligne de front. Les civils parviennent à passer après de longues heures d'attente. Mais la plupart des liens avec le reste de l'Ukraine ont été interrompus. Un semblant de dialogue se poursuit entre les autorités de Kiev et les leaders séparatistes dans le cadre du « groupe de suivi » des accords de Minsk, par l'intermédiaire de l'OSCE et des diplomates européens et russes. Il a lieu dans un climat tendu et rien ne laisse entrevoir qu'une amélioration pourrait survenir.



Un président peu populaire 



Durant le processus de Minsk, Petro Porochenko s'est imposé comme un partenaire fiable qui a su bâtir des relations de confiance avec les dirigeants occidentaux. Certes, le FMI a pu s'impatienter, à plusieurs reprises, du peu d'empressement du président ukrainien à lutter contre la corruption... Mais, dans l'ensemble, l'homme a plutôt gagné le respect de ses homologues.



En revanche, les électeurs ukrainiens sont loin de dresser un bilan aussi positif de son mandat. Certes, ils lui font crédit d'avoir obtenu pour eux la libre circulation vers l'Union européenne. La disposition tant attendue est entrée en vigueur en juin 2017 : tous les titulaires d'un passeport ukrainien peuvent désormais se rendre sans visa dans l'espace Schenghen. Pour la plus grande joie des citoyens, spécialement des jeunes, qui ont été nombreux à prendre des billets de bus ou d'avion low cost afin de visiter les capitales européennes.



Ils n'en reprochent pas moins au régime en place la baisse de leur pouvoir d'achat et le creusement des inégalités. Le nouveau gouvernement a dû, en effet, adopter rapidement des mesures impopulaires, dont une importante augmentation du prix du gaz et des charges communales. L'inflation devrait encore se situer autour des 10 % en 2018, après être montée jusqu'à 49 % en 2015. Le salaire moyen était aux alentours de 290 euros fin 2018 (soit 70 euros de moins qu'en 2013, avant le Maïdan).



Dans le même temps, il existe toujours une classe d'Ukrainiens qui s'est beaucoup enrichie après la fin du communisme - et pas toujours de façon légale. Bon nombre d'électeurs font grief au président de ne pas avoir su mettre fin au système oligarchique qui s'est instauré dès le début des années 1990. Et cela, d'autant plus que M. Porochenko n'a pas cessé de veiller à ses propres intérêts tout en exerçant ses fonctions. Il avait pourtant promis, au début de son mandat, de vendre son empire qui est composé de confiseries industrielles de la marque « Roshen », d'une banque, d'un chantier naval et d'une chaîne de télévision. Or il n'en a rien fait. Depuis son accession au pouvoir, sa fortune s'est accrue (7). Et la publication des « Panama papers » en 2016 a révélé qu'il possédait des comptes offshore dans un paradis fiscal, ce qui lui permet de soustraire des sommes importantes aux impôts.



Voilà qui cadre mal avec l'image d'un président élu dans la foulée d'une révolution dont l'un des objectifs majeurs était de mettre fin à la grande corruption. Sur ce terrain, Petro Porochenko a systématiquement freiné les réformes nécessaires. Après le changement de régime, en 2014, le Parlement a pourtant adopté un programme ambitieux qui prévoyait d'obliger les ministres et les hauts fonctionnaires à publier l'état de leur patrimoine. Ce qui a été fait, dans un accès de transparence inédit dans ce pays. Le plan prévoyait également de créer un Bureau d'enquête dédié aux affaires de corruption, présenté comme une agence d'« incorruptibles ». Il a fallu des mois pour que cette institution voie le jour. L'administration a ensuite tout fait pour l'empêcher de fonctionner normalement. Enfin, le dispositif prévoyait, pour compléter le tout, la création d'une Cour spéciale destinée à juger ces mêmes affaires de corruption. La résistance du système a été encore plus forte. Ce n'est que le 7 juin 2018, quatre ans après la révolution, que la mise en place de cette institution a finalement été approuvée. Avec des effets... inexistants : à ce jour, elle n'a pas encore pu examiner la moindre affaire ! En attendant, les quelques enquêtes qui ont été lancées dans le cadre de la justice ordinaire, déclenchées avant tout pour montrer à la population que le régime s'emparait du sujet, ont été menées de façon aussi théâtrale qu'inefficace, donnant le sentiment que le pouvoir n'avait pas réellement envie que les choses changent. Le cas le plus emblématique est sans doute celui de Roman Nassirov, le chef des services fiscaux. Arrêté de manière spectaculaire, il a été inculpé le 2 mars 2017 pour avoir accepté des pots-de-vin en échange d'une dispense d'impôts accordée à des entreprises gazières. De ce fait, une centaine de millions d'euros n'avaient pas été collectés par le fisc. Faisant face à ses accusateurs, il a réussi à retarder l'instruction en se faisant passer pour malade. Puis il a obtenu contre toute attente une libération sous caution. Depuis, ses avocats font traîner la procédure et la justice ne semble pas très pressée de mener cette affaire à son terme.



Autre reproche adressé au président : tout au long de son mandat, Petro Porochenko a fait de plus en plus le vide autour de lui. Le premier gouvernement réformateur mis en place après la révolution avait fait appel à plusieurs personnalités étrangères (8). Mais celles-ci n'ont pas été reconduites dans le second gouvernement, instauré en avril 2016 et dirigé par Volodymyr Groysman, un ancien élu local qui doit tout au président. Depuis son entrée en fonctions, l'élan réformateur a été freiné. Le gouvernement s'est consacré à gérer le quotidien, s'éloignant petit à petit de ses promesses de campagne. Le président n'a conservé dans son entourage que des personnalités qui ne pouvaient pas lui faire de l'ombre en prévision des prochaines élections (9).



De la même façon, Petro Porochenko a usé de tous les moyens pour se débarrasser de Mikheïl Saakachvili, l'ancien président de la Géorgie qu'il avait pourtant nommé, en 2015, gouverneur de la région d'Odessa, avec mission d'y appliquer les recettes anti-corruption qui avaient si bien fonctionné à Tbilissi. Mais le bouillant Géorgien a vite fait de l'ombre au pouvoir central. Poussé vers la démission en novembre 2016, il a été, quelques mois plus tard, privé du passeport ukrainien qui lui avait été délivré, avant d'être arrêté et expulsé vers la Pologne (10).



Un électorat indécis 



Refus de combattre énergiquement la corruption ; incapacité à accroître le pouvoir d'achat de la population ; inaptitude à incarner un renouvellement de la classe politique en faisant venir auprès de lui des figures nouvelles... Pour toutes ces raisons, la popularité de Petro Porochenko se trouve à un niveau historiquement bas au moment où s'amorce la campagne présidentielle. À en croire les sondages, seuls 10 à 15 % des Ukrainiens ont l'intention de voter pour lui au premier tour. C'est peu, mais ce chiffre doit être comparé avec la cote de ses concurrents potentiels. Or les sondages montrent qu'ils souffrent tous d'un certain discrédit.



La candidate qui fait la course en tête depuis plusieurs mois est l'ancienne première ministre Ioulia Timochenko. Elle dispose d'une forte notoriété, d'un groupe politique qui pèse au Parlement (11) et d'un parti organisé. Fondé en 1999, ce parti, Batkyvchina (La Patrie), est l'un des plus anciens et possède des relais dans toute l'Ukraine, ainsi que l'expérience de plusieurs campagnes politiques. Elle-même a traversé toutes les époques de la vie politique ukrainienne depuis vingt ans : ayant fait fortune dans le commerce du gaz, elle est entrée en politique en 1996, dans l'ombre du premier ministre de l'époque, Pavlo Lazarenko. Puis, ayant pris son autonomie, cette petite femme énergique, devenue reconnaissable par sa tresse traditionnelle nouée en couronne autour de la tête, a été en 2004 l'un des leaders de la Révolution orange, une première révolte populaire qui préfigurait les événements de 2014.



Elle a alors été deux fois première ministre, de janvier à septembre 2005, puis de décembre 2007 à mars 2010, mais s'est retrouvée en guerre ouverte avec le président de l'époque, Viktor Iouchtchenko, pourtant membre du même camp politique qu'elle. Cette division du camp réformateur lui a été fatale. Elle a échoué lors de la présidentielle de 2010 face à Viktor Ianoukovitch qui, ensuite, l'a fait jeter en prison. Elle y est restée 31 mois, d'août 2011 à février 2014, seulement libérée à la faveur de la révolution du Maïdan. 



À 58 ans, elle tente aujourd'hui de revenir au premier plan. Si elle fait la course en tête, sa candidature est loin, cependant, de susciter une vaste adhésion populaire. Les sondages lui accordent de 15 à 20 % d'intentions de vote. Elle fait campagne en ayant adopté une nouvelle apparence - lunettes et cheveux dénoués - et en brandissant quelques slogans qui promettent tous un « renouvellement », sans trop préciser de quoi il sera fait : une « nouvelle Constitution », une « nouvelle donne pour l'Ukraine ». Elle promet une hausse des retraites et un retour de la paix, mais fait surtout campagne sur sa personnalité. Or, si elle est reconnue pour sa compétence et son charisme, elle est aussi réputée opportuniste et capable de prendre des libertés avec la vérité des faits...



Autre candidat bien placé, avec 8 à 10 % d'intentions de vote : Anatoly Grytsenko. Cet ancien ministre de la Défense, mari d'une journaliste célèbre, Ioulia Mostovaïa, bénéficie d'une réputation d'intégrité. Il se présente en conservateur modéré, soucieux de défendre l'intégrité territoriale et d'ancrer l'Ukraine dans le camp occidental.



Les communistes n'auront pas de candidat. Pour une raison simple : leur parti a été interdit et dissous après la révolution. En revanche, les héritiers de l'ex-président Viktor Ianoukovitch sont regroupés au sein d'un parti nommé Bloc d'opposition. Leur leader, Iouri Boïko, est lui aussi crédité de 8 à 10 % d'intentions de vote. Il est celui qui bénéficie le plus du report des voix des anciens communistes. M. Boïko devrait insister, durant la campagne, sur la nécessité de mettre en oeuvre une politique sociale plus généreuse et de renouer le dialogue avec la Russie... sans pour autant se positionner comme pro-russe, tant cette position est aujourd'hui difficile à tenir en Ukraine.



La perspective de l'élection a également vu émerger plusieurs candidats populistes. Le plus en vue est Volodymyr Zelenski, un acteur et humoriste âgé de 40 ans qui doit sa notoriété à un feuilleton diffusé sur la chaîne 1+1, propriété du milliardaire Igor Kolomoiski. Dans ce feuilleton, il joue le rôle du président. Les sondages lui donnent de 10 à 14 % d'intentions de vote, alors même qu'il n'est pas candidat. D'où est venue l'idée d'inclure son nom sur les listes de personnalités qui sont testées auprès de l'opinion ? Très probablement d'Igor Kolomoiski lui-même qui espère ainsi peser sur le déroulement du scrutin. Il entretient en effet des relations difficiles avec Petro Porochenko et cherche, en promouvant Zelenski, à défendre ses intérêts. M. Zelenski jouit donc d'une certaine popularité alors qu'il n'a ni programme ni parti. Mais seulement un accès au petit écran où il peut faire entendre son humour grinçant. 



Quant au leader de l'extrême droite, Oleg Tyagnybok, chef du parti Svoboda (Liberté), il n'est pour l'instant crédité que de 2 à 4 % d'intentions de vote.



Les candidats que nous venons de présenter atteignent péniblement les 50 % d'intentions de vote à eux tous. On l'aura compris : les Ukrainiens sont, dans leur majorité, profondément indécis. Ce que les citoyens attendent avant tout, c'est le renouvellement du personnel politique. Un renouvellement qui ne vient pas.



La révolution a pourtant fait apparaître de nouveaux visages. Mais très peu d'entre eux ont ensuite fait leur chemin jusqu'à entrer au Parlement. Les activistes de la place de l'Indépendance n'ont pas su créer une force nouvelle susceptible de porter leur programme. Ils se sont dispersés dans la société civile ; ils en sont devenus des acteurs importants, mais demeurent extérieurs aux institutions.



Il faut dire aussi que la politique, en Ukraine, reste dans une vaste mesure une affaire d'argent. Il n'existe aucune loi sur le financement de la vie politique et aucune transparence sur le budget des campagnes. Celui qui se présente, s'il veut avoir une chance de l'emporter, doit donc bénéficier du soutien d'hommes d'affaires. Il est difficile, pour un nouveau venu, de conquérir sa place au milieu de concurrents qui sont soutenus par de puissants intérêts.



Rupture définitive avec la Russie ?



L'effondrement de l'influence du Kremlin



L'issue du scrutin présidentiel apparaît très incertaine. Pour autant, tous les candidats adoptent plus ou moins le même discours, promettant de poursuivre sur la voie des réformes et de la marche vers l'Europe, assurant vouloir « faire la paix » dans le Donbass et lutter contre la corruption. Ce sont là les grands thèmes qui répondent à l'aspiration majoritaire. Le corps électoral, en effet, a changé depuis 2014. Avant la révolution, les électeurs se divisaient traditionnellement en deux grands blocs : ceux de l'Ouest soutenaient plutôt un candidat pro-européen, nationaliste et libéral ; ceux de l'Est penchaient plutôt pour un candidat promettant la stabilité, la sécurité et le maintien de relations fortes avec la Russie.



Ces deux blocs d'électeurs étaient à peu près équivalents en nombre, ce qui explique les alternances de la décennie ayant précédé la révolution. Mais l'annexion de la Crimée puis la guerre du Donbass ont tout changé. Du fait de ces événements, ce sont environ 6 millions d'habitants de l'Ukraine qui ne pourront participer au scrutin et qui manqueront donc à un candidat qui se présenterait devant les électeurs avec un discours pro-russe.



Le climat de tension entre les deux pays est désormais tel qu'il est devenu impossible de gagner une élection, en Ukraine, en affirmant vouloir cultiver une « amitié » avec la Russie. D'ailleurs, on l'a dit, même le Bloc d'opposition ne va pas jusqu'à promouvoir un alignement total sur Moscou et se contente plus prudemment d'appeler à « renouer le dialogue ».



En annexant la Crimée puis en soutenant la guerre dans le Donbass, la Russie s'est privée d'une part de son influence en Ukraine. Depuis 2014, Kiev s'applique à dénouer les liens, nombreux, qui existaient entre les deux voisins. Les vols directs ont été interrompus. Les chaînes de télévision russes ne sont plus diffusées sur le réseau hertzien en Ukraine. Les grands sites Internet très populaires, comme Vkontakte, l'équivalent de Facebook en Russie, ont été interdits. Une loi impose de diffuser au minimum 50 % de chansons en ukrainien à la télévision et à la radio, limitant d'autant la place traditionnellement dévolue aux artistes russes de variétés (12). Pour bien marquer le changement d'ère, l'Ukraine a pris la décision de célébrer la fin de la Seconde Guerre mondiale le 8 mai, comme en Europe, et non le 9, comme en Russie. Or cette date est devenue, chez les Russes, un jour essentiel où le Kremlin commémore en grande pompe le « sacrifice des Soviétiques dans la victoire contre le fascisme ».



Le nouveau schisme religieux



Mais la rupture la plus importante est sans doute celle qui s'est produite cet automne sur le plan religieux avec la reconnaissance d'une Église orthodoxe nationale en Ukraine. Les orthodoxes ukrainiens, religion majoritaire dans le pays, sont divisés depuis 1992. Dans la foulée de l'indépendance, une partie du clergé s'est en effet séparée de l'Église officielle, toujours rattachée au Patriarcat de Moscou. Les dissidents ont alors créé leur propre Église, sous la direction d'un patriarche ukrainien, Philarète, mais sans jamais obtenir la moindre reconnaissance des autres Églises orthodoxes. Or en 2018 le président Porochenko a entrepris des démarches auprès du Patriarche de Constantinople (13) pour obtenir cette reconnaissance. Et il a eu gain de cause.



En octobre 2018, un synode, tenu à Constantinople (les orthodoxes continuent, dans ces circonstances solennelles, à appeler l'actuelle Istanbul de son ancien nom), a approuvé cette reconnaissance. Une nouvelle Église orthodoxe est donc en cours de création, avec mission de devenir la grande Église nationale et de marginaliser celle qui est restée obéissante à la Russie. On devrait y trouver les prêtres qui ont suivi Philarète, ceux qui faisaient partie d'une autre Église ukrainienne dissidente qui avait survécu hors frontières après la révolution bolchevique (14) et aussi, sans doute, un certain nombre de prêtres qui étaient demeurés fidèles au Patriarcat de Moscou par crainte de se trouver dans une Église non canonique (c'est-à-dire non reconnue par Constantinople), mais qui n'auront plus de raison, désormais, d'attendre pour sauter le pas. Cette nouvelle Église devra élire son propre chef, qui a toutes les chances d'être encore Philarète.



En obtenant la reconnaissance de son Église, l'Ukraine redécoupe la carte de l'orthodoxie et fait reculer l'influence de Moscou, qui se rêvait en « troisième Rome ». Aussi, l'annonce de cette reconnaissance a été très mal prise en Russie. L'Église orthodoxe russe a choisi de rompre ses relations avec le Patriarche de Constantinople, entraînant un schisme majeur au sein de l'orthodoxie. Le Kremlin, très proche de l'Église russe, a également averti par la bouche de Dmitri Peskov, le porte-parole de Vladimir Poutine : « Si des actions illégales ont lieu, alors bien évidemment, tout comme la Russie protège partout les intérêts des Russes et des russophones, elle défendra les intérêts des orthodoxes », ce qui doit se comprendre comme une menace d'intervenir si la nouvelle Église ukrainienne voulait s'emparer de monastères situés en Ukraine qui se trouvent aujourd'hui aux mains du Patriarcat de Moscou. Celui qui est au coeur de toutes les convoitises est la « Laure des grottes », le grand complexe religieux de Kiev.



Pour la Russie, cette affaire est vécue comme un camouflet. L'Église russe estime être soudain dépossédée d'une partie de ce qui lui appartient. Elle situe en effet sa propre origine en Ukraine, à Kiev, au temps de la « Rous », l'ancien État slave qui a existé au Moyen Âge sur l'actuel territoire de l'Ukraine. C'est là, à Kiev, sur les bords du Dniepr, en 988, que le grand prince Vladimir, surnommé le « soleil rouge », s'est fait baptiser, avec ses soldats. Et c'est à partir de cette date que le christianisme s'est répandu chez les Slaves de l'Est. L'Église russe se place dans la continuité de ce baptême. Or l'Ukraine moderne conteste cette lecture de l'Histoire. Elle estime au contraire être la seule légitime héritière de la grande principauté de Kiev. Et la création d'une Église nationale représente, pour les Ukrainiens, l'un des moyens de récupérer leur héritage spirituel et historique. Vu d'Ukraine, cela parachève donc le processus de retour à la souveraineté. On le voit : la question va bien au-delà d'une querelle religieuse.



En guise de conclusion...



Un profond fossé s'est creusé entre la Russie et l'Ukraine. Malgré tout, Moscou tentera tout de même d'influencer le résultat de l'élection. Sans désigner ouvertement un candidat qui aurait sa préférence, ce qui serait contre-productif, mais, plutôt, en négociant discrètement avec l'entourage de ces candidats, chaque fois que cela est possible. Le but : poser des jalons qui permettraient de restaurer les relations anciennes.



La Russie parie surtout sur un échec des réformes économiques en Ukraine, sur la montée des dissensions internes et sur l'essor de groupes ultra-nationalistes (15). Depuis la révolution, les médias russes ne cessent de décrire à longueur d'antenne un pays en proie au chaos, à la pauvreté, à la guerre. Moscou attend le moment où cette prophétie se réalisera. Les Russes misent sur le fait que les Européens, trop pris par leurs propres problèmes, se lasseront de soutenir financièrement une Ukraine qui ne se transforme pas assez vite. Le Kremlin, à ce moment-là, pourrait reprendre le terrain qu'il a perdu.



Pour l'instant, cette perspective apparaît lointaine. L'Ukraine s'est plutôt consolidée durant les cinq dernières années. Mais la situation y demeure fragile. Nul ne peut dire comment évoluerait l'opinion si un nouveau choc économique devait survenir, en cas de crise politique interne ou... d'affrontements directs avec la Russie. La situation est particulièrement tendue en mer d'Azov. Après l'annexion de la Crimée, la Russie a en effet construit un pont de 18 kilomètres qui permet de rejoindre ce territoire depuis le continent et qui ferme la mer au niveau du détroit de Kertch. Depuis, les marines russe et ukrainienne se font face dans la petite mer où la température monte dangereusement. Kiev accuse Moscou de tenter d'« annexer » cette mer. La Russie, de son côté, dit simplement vouloir protéger le pont. 



Le 25 novembre dernier, l'Ukraine a tenté d'acheminer trois navires militaires (deux vedettes blindées et un remorqueur) vers la mer d'Azov pour y renforcer sa présence. La Russie a bloqué leur passage. La situation a dégénéré. La marine russe a fait feu, blessant 4 marins, avant d'arraisonner les bateaux et de capturer les 24 hommes d'équipage. Ces derniers ont été mis en détention pour « franchissement illégal de la frontière ». C'est la première fois que la Russie reconnaît avoir commis un acte de guerre contre des militaires ukrainiens depuis l'annexion de la Crimée. C'est pourquoi l'incident est pris très au sérieux, à Kiev comme au niveau international.



L'Ukraine et la Russie se renvoient la responsabilité de l'incident. La Russie se prévaut du contrôle de fait du détroit, après l'annexion de la Crimée. L'Ukraine ne reconnaît pas l'annexion et se réfère à un traité de 2003 entre Kiev et Moscou qui prévoit la liberté de circulation par le détroit de Kertch. La mer conserve de toute façon son statut de mer internationale puisqu'elle est bordée par deux pays et la Russie ne peut donc interdire le passage. Mais elle fait tout pour le rendre, au quotidien, plus compliqué. En réponse, l'Ukraine a décrété la loi martiale pour 30 jours dans toutes les régions frontalières de la Russie. L'entrée des citoyens russes sur le territoire ukrainien a été interdite pour tous les hommes de 16 à 60 ans, sauf motif humanitaire.



Les relations entre la Russie et l'Ukraine n'ont jamais été aussi tendues qu'en ce début de 2019. Le plus peuplé de tous les États de l'ex-URSS après la Russie était pourtant celui qui était supposé être le plus proche culturellement de Moscou. Mais il trace désormais sa propre route en s'opposant, partout où c'est possible, à la politique du Kremlin. Les élections de mars ne devraient pas inverser la tendance.



(1) Le bataillon « Vostok » a été la première formation armée à apparaître au grand jour à Donetsk, au printemps 2014, au service des séparatistes. Ses membres affirmaient être des « volontaires » engagés de leur propre initiative. Mais, dans les faits, beaucoup venaient du Caucase russe et avaient déjà une pratique des armes, ce qui ne laisse aucun doute sur le fait qu'ils bénéficiaient du soutien des services de sécurité russes qui avaient, à tout le moins, autorisé leur venue. 



(2) L'enquête sur la catastrophe du MH17 est conduite par une équipe internationale d'enquêteurs basée aux Pays-Bas. Elle a déjà livré une partie de ses conclusions. Les enquêteurs ont établi que le Boeing a été abattu par un missile de fabrication russe qui appartenait à la 53e brigade anti-aérienne, basée à Koursk, et qui a été tiré depuis une zone située sous le contrôle des séparatistes. En revanche, les enquêteurs ne sont pas encore en mesure de nommer les responsables du tir, ni de dire comment un missile russe a pu se trouver en Ukraine. Ils doivent déterminer si des soldats russes ont participé à cette opération et découvrir l'identité du responsable ayant donné l'ordre de tirer. La thèse la plus vraisemblable est que les auteurs du tir visaient un avion militaire ukrainien et ont fait une erreur.



(3) Le « retrait des forces étrangères » figure au point 10 de l'accord, qui évoque le « retrait de toutes les formations armées étrangères, équipements militaires, ainsi que des mercenaires qui sont sur le territoire ukrainien, sous supervision de l'OSCE, ainsi que le désarmement des groupes illégaux ». Chacun des belligérants comprend ces termes de façon différente. Pour les séparatistes, l'expression vise des formations militaires privées qui aideraient l'armée ukrainienne. Ils croient, en effet, à la présence de « mercenaires » occidentaux en Ukraine, voire de forces de l'Otan agissant sous couverture. Une telle présence n'a jamais été démontrée. Mais elle est un thème récurrent dans le discours des chefs séparatistes. Ces accusations répondent à celles lancées par l'Ukraine. Kiev dénonce de façon répétée la présence de forces russes dans le Donbass. Ces accusations ont, en revanche, été plusieurs fois étayées par des éléments tangibles.



(4) L'UNHCR a compté jusqu'à 1,5 million de personnes déplacées, venues du Donbass, en Ukraine. Un certain nombre d'entre elles sont rentrées chez elles après l'accord de Minsk, mais conservent leur statut aux yeux des autorités de Kiev de façon à bénéficier d'une aide sociale. Il est donc impossible de savoir combien sont réellement demeurées sur le territoire contrôlé par Kiev. Le service fédéral russe des statistiques a dénombré pour sa part 700 000 réfugiés ukrainiens arrivés en Russie depuis 2015 et ayant déposé une demande d'asile. Pour les mêmes raisons, il est impossible de dire combien d'entre eux sont toujours en Russie.



(5) En septembre 2015, la « ministre de l'Éducation » du gouvernement autoproclamé de la « République populaire de Donetsk », Larissa Polyakova, a publiquement remercié la Russie pour lui avoir fourni « des dizaines de milliers de manuels d'histoire et de littérature ». Ces manuels sont arrivés dans un convoi « humanitaire » le 27 août 2015, quelques jours avant la rentrée scolaire. 



(6) La DNR et la LNR possèdent leurs propres infrastructures pour produire de l'eau, et disposent de leur propre énergie grâce au charbon du Donbass. Mais elles reçoivent du gaz de Russie et le soutien de convois humanitaires réguliers. Tout cela est officiel. Il existe très probablement aussi une importante aide financière qui, pour sa part, reste secrète. Les responsables de ces deux entités nient l'existence de ces transferts. Mais la journaliste Elena Volochine, dans un reportage réalisé en 2016 pour France 24, a démontré leur existence, sans pouvoir en dévoiler les montants. Voir : https://www.france24.com/fr/20161014-reporters-video-ukraine-donetsk-republique-sous-perfusion-russie-armes



(7) La fortune de Petro Porochenko était évaluée en 2017 à 1 milliard de dollars par le magazine Forbes. S'il n'est pas pour autant l'homme le plus riche du pays, il est en revanche le seul grand oligarque dont le patrimoine s'est accru depuis 2014 - et cela, alors que le pays a connu une profonde crise au cours de cette période. En 2014, sa fortune était en effet estimée à 816 millions de dollars.



(8) Parmi les personnalités étrangères ayant apporté leur concours au premier gouvernement réformateur issu de la révolution se trouvaient le Lituanien Aivaras Abromavicius (ministre de l'Économie), les Géorgiens Sandro Kvitachvili (ministre de la Santé) et Eka Zguladze (vice-ministre de l'Intérieur) et l'Américaine Natalie Jaresko (ministre des Finances). 



(9) La Constitution ukrainienne fait du premier ministre le chef de l'exécutif. Mais, dans les faits, le président parvient en général à contrôler la majorité au Parlement. Il dispose de larges prérogatives, notamment celle de signer les lois pour les rendre exécutoires. Dans la période récente, tous les présidents ont su prendre l'ascendant sur le Parlement en créant une majorité autour des députés élus sur le programme présidentiel. C'est aussi ce qu'a fait Petro Porochenko. Après avoir, dans un premier temps, laissé le premier ministre libéral Arseni Iatseniouk accomplir quelques réformes, il a mis en place, en avril 2016, un gouvernement qui lui était davantage dévoué. Il a nommé à sa tête Volodymyr Groysman, 40 ans, qui s'était fait connaître en étant élu en 2006 maire de Vynitsa, une capitale régionale, où il s'est montré un réformateur avisé. Devenu député, il s'est mis au service de l'ambition de Petro Porochenko et reste dans son ombre depuis son accession au fauteuil de premier ministre.



(10) Mikheïl Saakachvili, président de la Géorgie de 2004 à 2013, a fait une partie de ses études en Ukraine et parle couramment l'ukrainien. Durant le Maïdan, il a effectué plusieurs visites dans ce pays pour apporter son soutien aux manifestants. Après la révolution, il a reçu la nationalité ukrainienne et a été nommé gouverneur de la région d'Odessa. Il a alors entamé une spectaculaire campagne de communication sur le thème de la lutte contre la corruption qui lui a valu de nombreuses inimitiés locales. En revanche, il a gagné en popularité dans le pays, ce qui a fini par irriter Petro Porochenko.



(11) Le Parlement ukrainien est composé d'une seule Chambre de 450 élus. Du fait de l'annexion de la Crimée et de la perte du Donbass, 28 sièges n'ont pas été pourvus dans la législature actuelle. Le Bloc Porochenko, qui est le parti présidentiel, dispose de 135 sièges ; le Front populaire d'Arseni Iatseniouk en a 81. Ces deux partis peuvent donc former une majorité et gouverner ensemble. Ils disposent en effet de 216 élus alors qu'il en suffit de 212 pour atteindre la majorité absolue. Le Bloc d'opposition (ancien Parti des Régions de Viktor Ianoukovitch) a 38 élus ; Samopomitch, le parti chrétien-démocrate, 25 ; le Parti radical (nationaliste), 21 ; Batkyvchina (Patrie), le parti de Ioulia Timochenko, 20 ; La Volonté du peuple (centriste), 19 ; Renaissance (centre gauche), 19 ; enfin, 64 députés sont non inscrits. 



(12) La langue officielle de l'Ukraine est l'ukrainien. Cela n'a jamais varié depuis 1990. Cependant, dans les régions où il se trouve plus de 10 % de citoyens parlant une autre langue, celle-ci peut devenir localement une langue officielle, utilisée dans l'administration en plus de l'ukrainien. C'est ainsi que le russe dispose de ce statut dans plusieurs régions, mais c'est aussi le cas de 11 autres langues, dont le roumain, le hongrois, le polonais et le grec. Quelque 68 % des habitants déclarent que leur langue principale est l'ukrainien. Le russe reste cependant très utilisé dans les grandes villes de l'Est (Kharkiv, Dnipro) et du Sud, comme à Odessa.



(13) Le Patriarche de Constantinople est le premier parmi ses pairs, celui qui dispose de la primauté parmi tous les chefs des Églises orthodoxes nationales. Son autorité lui est conférée par la tradition plus que par le dogme. Ses décisions doivent donc être soutenues par une majorité de chefs religieux des Églises nationales. 



(14) L'Église orthodoxe ukrainienne hors frontières est née au lendemain de la révolution de 1917, lorsque les Ukrainiens ont tenté de devenir indépendants. Cette tentative a échoué et l'Ukraine est repassée sous le contrôle des bolcheviks à l'issue d'une guerre. L'Église ukrainienne autocéphale a survécu à l'étranger, principalement aux États-Unis mais aussi en France. Après l'indépendance de l'Ukraine en 1991, le chef de cette Église est revenu en Ukraine. Il s'agit actuellement du Patriarche Makariy. Cette Église a pr&

Notes :