Politique Internationale - La Revue n°162 - HIVER -

sommaire du n° 162
Donald Trump va-t-il s'autodétruire ?
Article de Anne TOULOUSE
Journaliste franco-américaine. Anne Toulouse a été pendant douze ans correspondante de RFI en Amériq
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Donald Trump va-t-il s'autodétruire ?



 



Donald Trump a fait savoir dès cette année qu'il serait candidat en 2020. L'annonce n'a surpris personne : avec un mandat de quatre ans renouvelable une seule fois, les présidents américains ont toujours la tentation de doubler la mise. À peine revenu de la surprise de sa première élection, il a immédiatement pensé à la seconde. Mais il y a pensé en termes trumpiens avec la certitude que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la potion magique allait continuer à faire son oeuvre. Il n'est d'ailleurs pas le seul. Beaucoup de ceux qui ne croyaient pas en sa victoire ont envisagé sa réélection comme une suite logique ou une fatalité. Les élections de mi-mandat ont alimenté ces spéculations. Il est vrai qu'elles ne se sont pas traduites par un désastre absolu comme cela avait été le cas, au même stade de son mandat, pour son prédécesseur Barack Obama, qui a pourtant été confortablement réélu deux ans plus tard. Mais, comme on le sait, l'histoire ne se répète pas et, à l'aube de deux années de cohabitation, le pire ennemi du président pourrait bien être Donald Trump lui-même. 



Deux années de grâce



Donald Trump a mangé son pain blanc. Certes, les Démocrates n'ont pas remporté en 2018 autant de sièges que les Républicains en 2010, mais une majorité est une majorité et ils tiennent désormais l'un des leviers du pouvoir : la Chambre des représentants. Dans le système américain, où la branche législative a autant de poids que la branche exécutive, le chef de la majorité à la Chambre, le « Speaker », est le troisième personnage de l'État ; c'est lui, ou elle, qui succéderait au président et au vice-président s'ils venaient à disparaître simultanément. La Chambre a non seulement l'initiative des lois, mais elle contrôle aussi les puissantes commissions parlementaires qui peuvent enquêter sur tous les aspects de la présidence ; elle tient l'agenda législatif et, plus que tout, elle vote le budget. Elle peut donc tourmenter le président jusqu'à plus soif et, après huit années de frustration dominées par une majorité républicaine, elle va certainement s'en donner à coeur joie.



Pendant les deux années de grâce qu'il vient de vivre, le président a réussi à se chamailler avec sa propre majorité au point que le Speaker sortant de la Chambre, Paul Ryan, a préféré se réfugier dans sa circonscription du Wisconsin. Au Sénat, Donald Trump a trouvé le moyen d'entretenir une mauvaise querelle avec John McCain, alors que ce héros de la nation agonisait sur son lit de mort. Le sénateur de l'Arizona, qui était lui-même vindicatif, a sans doute goûté une dernière joie dans cette passe d'armes avec un président qu'il abominait, mais les Républicains en ont été ulcérés. On n'ose imaginer son comportement face à des adversaires qui considèrent l'opposition comme une croisade...



Donald Trump, qui ne supporte pas la contradiction, risque d'être contrarié tous les jours que Dieu fait. Certains présidents se sont très bien accommodés d'une telle cohabitation qui offre l'avantage de rejeter sur le camp d'en face tout ce qui ne va pas dans la conduite des affaires. L'artiste en la matière a été Ronald Reagan. Il avait noué de véritables liens de complicité avec le chef des Démocrates de la Chambre, Tip O'Neill, un vieux politicien coriace qui avait décrété que la politique s'arrêtait à 18 h, après quoi il sirotait un whisky en échangeant des blagues irlandaises avec le président. On peine à se représenter Donald Trump dans ce genre d'exercice, d'autant qu'il aura comme partenaire Nancy Pelosi.



Nancy Pelosi est aux Républicains ce que Donald Trump est aux Démocrates : un épouvantail qu'ils agitent devant leurs électeurs. Ils présentent d'ailleurs bien des points communs. L'un et l'autre ne comptent pas sur la politique pour vivre, Nancy Pelosi par la grâce d'un mari financier. L'un et l'autre dorment 4 heures par nuit, ce qui leur laisse 20 heures ouvrables pour s'affronter. L'un et l'autre compensent le manque de sommeil par le sucre - des barres de friandises pour Donald Trump, un pot entier de glace au chocolat au petit déjeuner pour Nancy Pelosi. Tous les deux ont de bons gènes puisque ce régime effroyable les a amenés intacts jusqu'à un âge respectable. À près de 79 ans, Nancy Pelosi vient une fois de plus d'envoyer rouler dans la poussière les jeunes gens ambitieux qui voulaient lui disputer le titre de Speaker, qu'elle a été la première femme à conquérir en 2007. Lorsqu'on voit ce que cette femme est capable d'infliger à ses amis, ses adversaires feraient bien de se méfier ! Tel ne semble pas être l'état d'esprit de Donald Trump qui, au lendemain de la victoire des Démocrates à la Chambre, a non seulement présenté ses félicitations, mais aussi offert son soutien à Nancy Pelosi, lui promettant de lui apporter des voix républicaines si jamais certains Démocrates lui faisaient défaut au moment de l'élection du Speaker. Tout le monde a cru qu'il plaisantait ; ce n'était pas le cas. Il aime la bagarre, elle aussi. Mais elle a sur lui l'énorme avantage d'avoir baigné dans la politique depuis le berceau, étant la fille de l'ancien maire de Baltimore, qui a également siégé à la Chambre des représentants.



Donald Trump aura donc sans doute maintes occasions de se souvenir du vieux dicton américain : « Be careful what you wish for, you might get it » (faites attention à ce vous souhaitez, vous pourriez bien l'obtenir). Les qualités de négociateur dont il se vante dans son livre L'Art du deal vont être mises à rude épreuve, d'autant qu'elles s'appuient sur le principe « ça passe ou ça casse ». La casse, en période de cohabitation, se traduit par une paralysie des institutions dont l'ultime illustration est le « shutdown » - une période de plusieurs semaines pendant laquelle le gouvernement cesse de fonctionner. Inutile de préciser que le bon peuple n'aime pas cela. Bill Clinton et Barack Obama, qui ont connu de tels épisodes, se sont bien tirés de ce jeu psychologique qui consiste à blâmer l'adversaire. C'est l'un de ces moments où le président trône en majesté au-dessus de la mêlée. Mais Donald Trump a du mal à prendre de la hauteur et passe facilement de la fermeté à la rage. Et chacune de ses éructations, par voie de tweet, se répand comme une onde de choc qui écorne l'image de sa fonction. 



Donald Trump et l'éternelle campagne



L'une des caractéristiques les plus surprenantes de la présidence de Donald Trump est la remarquable constance de sa cote de popularité. Depuis les mois qui ont précédé son élection jusqu'à ce jour, elle tourne autour de 40 % de satisfaits - un score que certains lui envieraient mais qui ne suffit pas à faire une majorité. Pour l'emporter en 2016, il s'est appuyé sur ce socle auquel se sont ajoutés les déçus des partis traditionnels. À l'époque, 15 % de ceux qui avaient voté pour lui avouaient ne pas aimer Donald Trump, tout en lui accordant le bénéfice du doute et en attendant de voir ce qu'il allait donner dans l'exercice du pouvoir. Aujourd'hui, ils l'ont vu. 



Lorsque au matin du 7 novembre 2016 l'Amérique ébahie a découvert son nouveau leader, la question était de savoir si Donald Trump allait devenir présidentiel ou si la présidence allait devenir trumpienne. Depuis deux ans, c'est la seconde hypothèse qui s'est vérifiée. Donald Trump, qui a été élu en faisant tout ce qu'un candidat ne doit pas faire, en a tiré la conclusion qu'il pouvait appliquer la même recette en arrivant à la Maison-Blanche. Il cultive le noyau dur de sa base, qui l'a choisi pour son caractère iconoclaste et ne s'en rassasie pas. Mais ces fidèles ne constituent qu'environ 20 % du corps électoral. S'il veut élargir son audience, il doit changer de comportement, ce qui lui sera très difficile dans la mesure où il est content de ce qu'il est. Dans une interview au site Axios, diffusée sur la chaîne HBO, voici ce qu'il répond lorsqu'on lui demande s'il va écouter ceux, dans son entourage, qui lui conseillent de baisser d'un ton sa rhétorique : « Je sais ce que je fais bien et ce que je fais mal, c'est une chose que je ressens vraiment, OK ! C'est quelque chose que je ressens vraiment mieux que n'importe qui au monde. »



Il doit pourtant se rendre compte que l'arithmétique ne joue pas en sa faveur, non seulement les chiffres des sondages - qu'il conteste, souvent à juste titre -, mais surtout ceux de la carte électorale issue des Midterms. Comme il en a informé la terre entière par ses tweets, le président considère comme une victoire majeure le fait qu'il ait conforté sa majorité au Sénat. Certes, le résultat est notable, mais il est sans doute plus important pour le parti dont il se revendique que pour lui. La principale prérogative du Sénat - on le sait - est de ratifier les nominations présidentielles. Donald Trump n'aura donc pas de mal à faire adouber tous les membres de son gouvernement. Au rythme où il licencie et engage ses collaborateurs, ce n'est pas un mince avantage. Mais là où la chambre haute exerce l'influence la plus déterminante, c'est dans les nominations des juges - les plus spectaculaires étant celles à la Cour suprême -, notamment les juges fédéraux qui ont le pouvoir de suspendre les décisions présidentielles et qui sont nommés à vie par l'exécutif. Jusqu'à présent, 60 % d'entre eux émanaient de présidences démocrates. Donald Trump est en train de rétablir l'équilibre et il reste encore 179 sièges vacants. La désignation de ces nouveaux magistrats aura sur la société américaine un impact qui se fera sentir bien au-delà du mandat de Donald Trump, qu'il soit simple ou double. Sur ce plan, le président a déjà rempli son contrat.



Mais la victoire au Sénat est une victoire en trompe-l'oeil : cette assemblée est renouvelable par tiers et, cette année, les sièges remis en jeu étaient très défavorables aux Démocrates. D'une manière générale, dans tous les États qui ont assuré le succès de Donald Trump en 2016 - comme le Michigan, la Pennsylvanie ou le Wisconsin -, les Républicains ont perdu du terrain. Le président, que rien ne démonte, affirme que c'est parce que son nom ne figurait pas sur le bulletin de vote ! Il est néanmoins monté en première ligne, s'impliquant personnellement dans la campagne alors que, traditionnellement, la Maison-Blanche reste en retrait de ces scrutins à risque. Une prudence qui se traduit d'habitude par une forte abstention due au désintérêt des électeurs du parti au pouvoir. Cette fois-ci, le taux de participation a atteint celui d'une élection présidentielle, ce qui permet de faire des projections pour 2020.



L'art de gâcher ses atouts



L'un des grands paradoxes de la présidence Trump est que le pays ne s'est jamais aussi bien porté depuis plus de cinquante ans... mais sans que personne, à commencer par le président lui-même, n'en tire vraiment avantage.



Les chiffres de l'économie sont remarquablement positifs, comme le reconnaissait en novembre le président de la Fed. Le chômage a plongé en dessous de 4 % et il est en baisse pour toutes les catégories, y compris les plus vulnérables comme les noirs, les hispaniques ou les travailleurs non diplômés. L'indice de confiance des consommateurs reste très élevé. Donald Trump a tenu et même dépassé sa promesse d'une croissance à 3 % alors que, sous son prédécesseur, elle plafonnait entre 1,5 et 2,2 %. Le pays a atteint l'autosuffisance énergétique. Et des mesures promues par le président, comme la réforme fiscale et les déréglementations, ont donné un véritable coup de fouet à l'économie américaine. Comment se fait-il, dans ces conditions, que la fameuse maxime attribuée (à tort) à Bill Clinton, « it's the economy stupid » (en traduction libre : l'économie c'est ce qui compte !) ne s'applique pas ? Ceux qui ont voté Trump autrement que par idéologie ont parié sur les talents qu'il avait déployés dans sa vie d'homme d'affaires et, dans une certaine mesure, ils sont satisfaits de leur choix. Mais l'optimisme ne se nourrit pas seulement de prospérité ; il lui faut aussi un climat de stabilité qui n'est pas le point fort de l'actuel président. Il s'est, en effet, lancé dans une série de guerres commerciales qui ont pénalisé en priorité l'électorat qui lui était le plus favorable : celui des zones rurales. Quant au boom économique, il est soumis à la loi immuable « what goes up must go down », tout ce qui monte doit redescendre. Les mesures qui ont dopé l'activité vont finir par être absorbées et leurs effets s'atténueront fatalement avec le temps. Le destin du président est lié au moment imprévisible où la croissance se retournera.



Autre trait de caractère à mettre au crédit de Donald Trump : il essaie de faire ce qu'il a dit, même si les choses se compliquent lorsqu'il s'agit de passer des paroles aux actes. Ainsi, l'un des thèmes saillants de sa campagne - l'abrogation de l'assurance maladie connue sous le nom d'Obamacare - s'est heurté à un mur. Les Républicains, aussi bien à la Maison-Blanche qu'au Congrès, ont été incapables de proposer une alternative viable à un système qui bien qu'imparfait a au moins le mérite d'exister. Face aux résistances, le président semble tout simplement avoir abandonné ce casse-tête. L'autre dossier en souffrance est l'immigration. Là encore, le résultat a été négatif. Les enfants séparés de leurs parents ont choqué l'opinion mais, dans le même temps, les Démocrates se sont donné une image de laxisme, favorisant ceux qui sont dans l'illégalité au détriment de ceux qui essaient d'entrer légalement dans le pays. De nombreuses décisions de l'exécutif ont été bloquées par des juges, ce qui a déchaîné la colère présidentielle contre la branche judiciaire. Devant les attaques répétées de Donald Trump, le président de la Cour suprême, le juge Roberts, désigné par George W. Bush, est sorti de ses gonds et a publié un communiqué rappelant que les juges n'étaient pas assimilables au président qui les avait nommés. Cette escarmouche marque une rupture par rapport à la tradition qui veut que la Cour suprême ne s'exprime qu'à travers ses arrêts. Elle en dit long, en tout cas, sur le climat qui règne à Washington.



Donald Trump n'a pourtant aucun besoin de croiser le fer avec la Cour suprême puisque celle-ci a été le théâtre de son plus grand triomphe, avec la nomination de deux juges qui y assurent désormais une domination de la mouvance conservatrice. Pendant les deux processus de nomination, dont l'un a été particulièrement houleux, le président a fait preuve d'une réserve inhabituelle, comme si la machine à tweeter se bloquait face à un enjeu majeur. 



C'est la preuve que Donald Trump peut être subtil quand il le veut. Alors pourquoi ne l'est-il pas tout le temps ? Sans doute, précisément, parce qu'il ne le veut pas. Son comportement défie toutes les lois de la politique et ne trouve d'explication que dans un constat établi par les psychologues : plus on vieillit, plus il est difficile de changer. Donald Trump a 72 ans et, pendant plus d'un demi-siècle, sa manière d'être ne lui a rapporté que des succès. Il a conquis l'un des marchés immobiliers les plus difficiles du monde, a amassé une fortune considérable, est devenu une vedette de la télévision, a épousé de jolies femmes, eu de beaux enfants et, pour couronner le tout, il a été élu président de la plus grande puissance mondiale. Certes, il lui a fallu se battre : toute sa vie il a dû s'affirmer face à un père autoritaire, face à l'establishment de Manhattan, pour qui il était « le petit gars du Queens », face à la presse qui l'a exploité comme sujet de divertissement puis comme sujet d'indignation, face au reste du monde qui l'a d'emblée abhorré et snobé. Trump qui, dans son adolescence, a été renvoyé du lycée pour avoir boxé un professeur est un bagarreur né, qui aime la confrontation et réagit au quart de tour à tout ce qu'il perçoit comme une atteinte à son autorité et à sa personne.



Son comportement suscite des réactions extrêmes qui, à leur tour, le font grimper d'un cran dans l'excès, alimentant ainsi un cycle infernal. Sa guerre avec la presse en est un parfait exemple. Dans une large mesure, c'est elle qui a fait de Donald Trump ce qu'il est. Mais aujourd'hui, elle se retourne contre sa créature et cherche à la neutraliser. Pour comprendre ce qui va vraisemblablement se passer dans les deux années à venir, il faut se souvenir de la véritable hystérie qui s'est emparée des médias dans les premiers mois de la campagne de celui que l'on appelait alors « le Donald ». Pendant des années, il s'était servi de la concentration des moyens d'information dans le petit périmètre de Manhattan pour mettre en scène sa vie publique et privée. L'apogée de son ascension a été l'émission de télévision « The Apprentice » où, à partir de 2004, il est entré dans tous les foyers américains comme un bateleur plutôt sympathique, qui donnait des leçons sur la vie en entreprise à des jeunes gens béats d'admiration. Ses prétentions politiques, vues comme une rodomontade de plus, ont été accueillies avec jubilation dans le monde médiatique. Voici ce que déclarait en avril 2016 Les Moon, qui était alors le président de l'une des plus grandes chaînes de télévision américaines, CBS : « Qui aurait cru que nous étions partis pour ce tour de piste, l'argent coule à flot et c'est super. Je n'ai jamais rien vu de pareil, cela va être une très bonne année pour nous. Désolé, c'est triste à dire, mais vas-y Donald, continue comme cela. » Le problème de Donald Trump, c'est qu'il a continué de suivre ce conseil à la lettre après son élection et qu'il n'a pas compris que sa complicité avec la presse avait changé de registre. Les Moon (qui, depuis, a été démis de ses fonctions pour harcèlement sexuel) avait raison : Donald Trump est une mine d'or pour les médias. Dans une interview publiée en décembre par Vanity Fair, le président de CNN, Jeff Zucker, déclare candidement : « Chaque fois que nous nous éloignons du sujet Donald Trump le public s'éloigne également. » De son côté, en novembre, dans l'interview diffusée sur HBO, Donald Trump défend en ces termes ses attaques contre la presse : « C'est ce qui m'a amené là où je suis, je ne serais pas là si je n'avais pas fait ça ! » Les protagonistes de cette guerre de tranchées y trouvent-ils leur compte ? Les faits sont là : CNN est en train de perdre l'audience gagnée après l'élection, et Donald Trump ne conforte que sa base dure.



L'ombre des affaires



Il reste une question qui assombrit de plus en plus la présidence : Donald Trump sera-t-il en situation de se présenter à l'élection de 2020 s'il est rattrapé par les affaires qui ont commencé à le cerner avant même le début de sa présidence ?



L'élément le plus spectaculaire concerne les liens de sa campagne avec la Russie. Depuis plus d'un an et demi, un procureur spécial, Robert Mueller, tente de démêler les fils de cette histoire rocambolesque. La loi accorde à ce genre d'enquête de gros moyens. Trente juristes chevronnés ont été recrutés pour exercer le rôle de procureurs adjoints. Ils ont mis en oeuvre une technique bien rodée : inculper par cercles concentriques des membres de l'entourage et faire pression sur eux pour qu'ils coopèrent et fassent progresser les investigations. Trois personnages clés sont ainsi tombés sous le couperet des procureurs : Mike Flynn, l'éphémère chef de cabinet de Donald Trump, convaincu d'avoir menti au FBI sur ses contacts avec l'ambassadeur de Russie ; Paul Manafort, qui fut pendant un temps le directeur de la campagne de 2016 ; et Michael Cohen, avocat de Donald Trump pendant une dizaine d'années. Ces deux derniers, qui traînaient des casseroles de fraude fiscale et de malversations financières, ont accepté sans trop sourciller de contribuer à la manifestation de la vérité... 



La présidence de Donald Trump serait en danger s'il était prouvé qu'il a personnellement participé, en toute connaissance de cause, à une conspiration avec la Russie pour favoriser son élection. Il est plus probable que seuls ses proches immédiats, en particulier ses enfants, seront inquiétés - ce qui constituera pour lui un problème d'image mais pas un problème de droit. En revanche, si au cours des enquêtes menées par le procureur spécial ou par la Chambre des représentants des conflits d'intérêts apparaissent entre sa présidence et son empire financier, il risque de se retrouver en mauvaise posture. 



Enfin et surtout, l'hôte de la Maison-Blanche s'est tiré une balle dans le pied en limogeant en mai 2017 le directeur du FBI, James Comey. Il aurait parfaitement pu s'en séparer sans dommages au moment où il a pris ses fonctions puisque ce poste est à la discrétion du président. Le problème est que la décision est intervenue après que l'intéressé eut subi des pressions pour freiner son enquête sur la Russie, ce qui constitue potentiellement un cas d'obstruction à la justice dont pourrait se saisir le procureur spécial. 



Donald Trump n'a rien fait pour étouffer le retentissement de ces affaires sur la place publique. Les tweets dans lesquels il s'en est pris à tous les protagonistes - les procureurs, ses anciens collaborateurs, voire son propre ministre de la Justice - ont maintenu l'opinion en haleine jour après jour. Il a menacé à plusieurs reprises de limoger le procureur spécial, au risque de déchaîner la fureur du Congrès, y compris d'une partie des Républicains, et d'accélérer le lancement d'une procédure d'impeachment. 



L'impeachment a été le serpent de mer de la présidence Trump. Une partie des Démocrates en rêvaient avant même qu'il soit élu et ce thème a figuré en bonne place dans la campagne des Midterms. Ils ont désormais les mains libres car, comme l'avait dit Gerald Ford, « est impeachable ce que la majorité de la Chambre a décidé d'impeacher ». Mais ont-ils intérêt à le faire ? Les dirigeants de la Chambre freinent des quatre fers car non seulement une telle procédure risquerait d'être vécue comme une façon de faire oublier les vrais problèmes du pays, mais elle pourrait être un coup d'épée dans l'eau. En effet, pour que le président quitte ses fonctions il faut que l'impeachment soit confirmé à la majorité des deux tiers par le Sénat. Or les Démocrates n'y disposent même pas d'une majorité simple...



Pour chasser Donald Trump du pouvoir avant l'heure, il faudrait un scénario à la Nixon - une situation où le président serait tellement discrédité que son propre parti lui demanderait de démissionner avant même qu'il n'y soit contraint. Encore faudrait-il qu'il accepte, ce qui ne paraît pas être dans sa nature. Sans oublier que la Constitution lui donne les moyens de s'accrocher à son fauteuil et qu'il pourrait être tenté de le faire. 



Une dernière hypothèse, envisagée périodiquement, est le recours au 25e amendement de la Constitution. Celui-ci prévoit que le vice-président prend le relais du président lorsque ce dernier est dans l'incapacité d'exercer ses fonctions, cette inaptitude étant constatée par le vice-président lui-même et par le Congrès. Cette disposition a souvent été utilisée pour remplacer le président lorsqu'il était dans un état physique qui l'empêchait temporairement de gouverner, par exemple en cas d'intervention chirurgicale nécessitant une anesthésie. Mais, à ce jour, elle n'a jamais été invoquée pour constater une incapacité mentale qui mettrait le pays en danger. Or, malgré son comportement chaotique, Donald Trump n'a provoqué pour l'instant ni effondrement de l'économie, ni désordre public, ni conflit armé.



Il est donc probable que Donald Trump terminera son mandat, mais dans quel état ? Son actuel statut de président le prémunit contre d'éventuelles poursuites judiciaires. Mais si, après 2020, il devait redevenir un simple citoyen, la justice ne manquerait pas de le rattraper. Cette perspective devrait l'inciter à tout faire pour être réélu.



Une bataille solitaire



Dans « The Apprentice », la formule favorite de Donald Trump était « you are hired » ou « you are fired » (vous êtes embauché ou viré). C'est peu dire qu'il ne s'en est pas privé au cours de ses deux premières années à la Maison-Blanche. On a vu ainsi passer à la trappe ou s'effacer volontairement un ministre de la Défense, un ministre de la Justice, un ministre des Affaires étrangères, deux conseillers pour la Sécurité, le conseiller pour l'Économie, deux chefs de cabinet du président, trois directeurs du service de presse, un porte-parole, l'ambassadrice auprès des Nations unies, le directeur de la CIA et celui du FBI.



Cette valse des collaborateurs est due à trois facteurs : il y avait dans l'équipe présidentielle des grenades dégoupillées qui ont explosé les unes après les autres ; Donald Trump attend de son entourage une loyauté inconditionnelle ; et, dans son système, la loyauté est à sens unique.



Les premières conflagrations ont atteint deux éléments clés de la campagne. Mike Flynn, conseiller officiel du président, est parti au bout de 24 jours, après les révélations sur ses liens avec l'ambassadeur de Russie. Ensuite, on a vu s'éloigner Steve Bannon, considéré comme l'idéologue de la campagne. Ce compagnonnage était voué à une existence éphémère. Steve Bannon, gourou de l'Alt-Right, un mouvement populiste ultra-conservateur, n'a jamais caché qu'il considérait Donald Trump comme un « véhicule », selon ses propres mots. Son but était une véritable révolution conservatrice qui, même dans les débuts chaotiques de la présidence, s'est révélée incompatible avec l'exercice du pouvoir. Il serait, paraît-il, revenu en coulisse dans la perspective de la nouvelle campagne.



Parmi ceux qui ont constitué le premier cercle de Donald Trump en 2016, celui dont l'élimination a été la plus douloureuse est Jeff Sessions, l'Attorney General, qui a été prié de démissionner au lendemain des Midterms à l'issue de ce que l'on pourrait comparer à une lente agonie. Jeff Sessions n'a pourtant pas démérité. Il a été le premier sénateur à se rallier à la candidature de Donald Trump et, pendant les deux années qu'il a passées au ministère de la Justice, il a mis tout le poids de son expérience dans le processus de nomination de juges conservateurs. Mais, de manière irrationnelle, le président ne lui a pas pardonné de s'être récusé dans la conduite de l'enquête sur l'implication de la Russie dans le scrutin de 2016, qui a débouché sur la nomination d'un procureur spécial. Jeff Sessions, qui était lui-même soupçonné de contacts imprudents avec les Russes, ne pouvait pas faire autrement. Il est néanmoins devenu le bouc émissaire des colères présidentielles.



Certains n'ont pas attendu d'être dans la ligne de mire pour se mettre aux abris. Le président a ainsi perdu deux collaborateurs précieux. Gary Cohn, son conseiller économique, qui venait du carnet d'adresses que Donald Trump s'était constitué à Wall Street, est parti au bout de quatorze mois. Quelques semaines avant les élections de mi-mandat, Nikki Haley a annoncé qu'elle cesserait à la fin de l'année de représenter les États-Unis à l'ONU. Cette jeune femme d'origine indienne, en laquelle d'aucuns voient une future candidate aux plus hautes fonctions, a été l'un des grands atouts diplomatiques de Donald Trump. Curieusement, il n'a jamais osé l'attaquer, même lorsqu'elle s'est publiquement démarquée de lui.



Remplacer les partants n'est pas une mince affaire. On en a eu récemment un exemple lorsque Donald Trump a poussé vers la sortie son deuxième chef de cabinet, John Kelly. Celui qui était pressenti pour lui succéder a finalement dit « merci, mais non merci » et il a fallu plusieurs jours pour trouver un candidat à ce qui est pourtant la plus haute fonction auprès du président. D'une part, la façon dont le président traite son entourage n'encourage pas les vocations ; d'autre part, les enquêtes qui pèsent sur la Maison-Blanche font que tout collaborateur est susceptible d'être emporté dans la tempête judiciaire et, subséquemment, de se ruiner en frais d'avocats. Certains précédents font trembler les âmes sensibles, comme le sort des collaborateurs de Bill Clinton qui sont devenus des témoins involontaires dans le procès en impeachment du président...



Alors que les présidents ont pour habitude de consolider leur équipe gouvernementale à mi-mandat, Donald Trump s'est dépouillé non seulement de l'ivraie mais aussi de ceux qui auraient pu constituer le bon grain de sa présidence. 



Quel est le noyau stable qui gravite autour de lui ? Essentiellement sa famille. Dans sa vie d'homme d'affaires et de président, il s'est toujours vu comme un patriarche. Lorsqu'il a été obligé de se défaire de son empire en entrant à la Maison-Blanche, à qui l'a-t-il confié ? À ses fils - ce qui est une source potentielle de conflits d'intérêts. Il a gardé près de lui sa fille Ivanka avec son corollaire obligé, le mari, Jared Kushner. Celui-ci avait joué un rôle important durant la campagne en concoctant un système de bases de données qui permettait d'identifier les réservoirs d'électeurs. Après la victoire, Monsieur Gendre s'est vu un avenir dans la conduite des affaires du monde. Sa famille ayant des liens avec Israël, il a été chargé de missions officieuses au Proche-Orient. Il a joué de malchance en nouant des liens avec le prince héritier d'Arabie saoudite juste avant que celui-ci ne soit éclaboussé par l'assassinat de l'opposant Jamal Khashoggi. Ce n'est pas la première déconvenue de ce jeune businessman qui a découvert que la politique est un monde encore plus cruel que ceux qu'il avait fréquentés précédemment. Pendant ses premières semaines à la Maison-Blanche il a visiblement maigri de plusieurs kilos. Ivanka, installée elle aussi dans un rôle de conseillère, est plus résistante. Mais l'un et l'autre pourraient être entraînés dans le tourbillon des enquêtes qui se resserrent autour de la présidence, car nul n'a été plus proche de Donald Trump aussi bien dans la sphère privée que durant la campagne. 



Avant de se lancer en politique, Ivanka et Jared étaient l'un des couples à la mode de Manhattan. Elle s'est convertie au judaïsme pour l'épouser et ils forment une équipe tellement fusionnelle qu'on les a surnommés J-Vanka. Comme il se devait dans leur entourage d'alors, ils avaient des sympathies démocrates. On les a présentés comme exerçant une influence modératrice sur le président, mais celle-ci a, comme on peut le voir, ses limites.



Donald Trump semble s'intéresser davantage à la conquête du pouvoir qu'à son exercice : pendant que son équipe s'appauvrit à la Maison-Blanche, celle de sa campagne est déjà en ordre de marche. Ivanka et Jared vont reprendre du service et ils ont apparemment pesé sur le choix de celui qui, pour l'instant, dirige les opérations : Brad Pascale, un génie de l'informatique, entré dans l'entreprise Trump en 2011 et qui a conçu les premiers sites internet de la campagne 2016. Pour la suivante, qui fonctionne sous le nom de code twenty-twenty (20-20), une chose est certaine : l'argent ne manquera pas. Les divers comités constitués pour financer la réélection du président ont déjà amassé un trésor de guerre de 100 millions de dollars. L'argent ne manquera pas, non plus, dans le camp d'en face. On a vu au moment des Midterms que la présence de Donald Trump a amplifié la capacité, déjà grande, des Démocrates à recueillir des fonds électoraux. Leurs candidats ont, dans la majorité des cas, été mieux pourvus que leurs adversaires républicains. 



Mais là n'est pas la recette absolue du succès. Hillary Clinton a perdu l'élection de 2016 en dépensant deux fois plus d'argent que Donald Trump (et moins que Barack Obama en 2012) ! Son absence de la présidentielle de 2020 est une mauvaise nouvelle pour Donald Trump qui a, en quelque sorte, été élu par défaut, attirant à lui les voix de ceux qui ne voulaient pas voter pour l'ex-première dame. Parmi ces derniers, on ne sait pas combien ont opté pour lui par adhésion ; on sait, en revanche, que plus de 4 millions d'électeurs qui avaient voté Obama en 2012, dont un tiers de noirs, se sont abstenus en 2016. Ces électeurs ne sont pas tous des Démocrates ; une bonne partie d'entre eux sont des Indépendants, un groupe non affilié qui constitue 40 % du corps électoral. Le résultat de l'élection dépend de cette catégorie d'électeurs. Mais, en réalité, l'équation n'est pas aussi simple car, si les élections se gagnent bien au centre, les candidats, en revanche, sont désignés par des primaires dont les participants tendent vers les extrêmes. C'est ainsi que Donald Trump est devenu candidat, au grand dam de l'appareil républicain. Dans la perspective de 2020, cet appareil ne pourra évidemment pas prendre le risque de s'aliéner les fidèles de Trump en lui opposant une autre personnalité qui correspondrait davantage à ses voeux...



Les Démocrates vont, eux, passer par des primaires très ouvertes. À moins que le pays ait développé une addiction à l'incertitude, il semblerait logique de désigner une valeur sûre. Le nom de Joe Biden, le vice-président de Barack Obama, revient souvent bien que, lors de sa candidature de 2008, il se soit retiré dès le premier revers - les Caucus de l'Iowa, où il n'avait recueilli que 1 % des voix. John Kerry, battu par George Bush en 2004, songerait lui aussi à un retour. Quant à Michael Bloomberg, il se dit que s'il devait y avoir un autre milliardaire à la Maison-Blanche... il ferait bien l'affaire ! Mais ces personnalités ne font guère rêver l'électorat de plus en plus jeune et de plus en plus féminin du parti démocrate. C'est pourquoi l'on voit arriver à grands pas des profils séduisants comme la jeune sénatrice de Californie Kamala Harris, le beau Beto O'Rourke battu de peu à la sénatoriale du Texas et, surtout, Sherrod Brown qui vient de remporter pour la troisième fois un siège de sénateur dans l'État convoité de l'Ohio. Tous ont cependant l'inconvénient de représenter l'aile gauche du parti démocrate qui, tout autant que l'actuel président, fait peur à une partie du pays. En somme, si Donald Trump était réélu, ce serait malgré lui et grâce aux Démocrates...


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