Politique Internationale - La Revue n°162 - HIVER -

sommaire du n° 162
Pyongyang-Séoul : les illusions de la détente
Article de Pascal DAYEZ-BURGEON
Spécialiste des deux Corées, Pascal Dayez-Burgeon dirige actuellement le bureau du CNRS à Bruxelles
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Pyongyang-Séoul :les illusions de la détente



 



À l'est, du nouveau !



La Corée est réputée pour ses smartphones, son cinéma d'auteur, sa cuisine relevée et, plus tristement, pour sa division en deux soeurs ennemies. Mais elle est aussi une grande pourvoyeuse de clichés. Longtemps chantée comme le « Pays du matin calme » vivant en « royaume ermite » (1), elle se serait soudainement transformée en antichambre de l'enfer : enfer de la guerre de Corée (1950-1953), enfer concentrationnaire au Nord contre enfer hyper-capitaliste au Sud (2). Et, depuis cette année, tout aurait à nouveau changé. « Coup de théâtre » pour les uns, « miracle » pour les plus optimistes, l'enfer aurait laissé la place au paradis, du moins à l'espoir, à la réconciliation, voire à la paix. 



Hier encore, à coups de tirs balistiques et d'essais nucléaires (3), Kim Jong-un, l'Attila de Pyongyang, brandissait la menace d'une guerre thermonucléaire. Mais depuis ses voeux du 1er janvier 2018 où il proposait à Séoul de renouer le dialogue, le tyranneau dodu se serait métamorphosé en dirigeant responsable, pour ne pas dire sympathique, n'ayant d'autres ambitions que de restaurer la sérénité en Asie du Nord-Est et de rassurer l'opinion internationale.



De fait, après avoir rencontré son homologue sud-coréen Moon Jae-in à deux reprises sur la DMZ (4), le 17 avril et le 26 mai, il s'est envolé pour Singapour le 12 juin pour un sommet aussi inattendu que médiatisé avec le président américain Donald Trump. Puis, du 18 au 21 septembre, il a reçu le président Moon en grande pompe à Pyongyang, en attendant de se rendre à son tour à Séoul - ce qui serait une première - et, si le projet n'est pas reporté sine die, de retrouver à nouveau Donald Trump. 



Friands de sensations fortes, les médias de la planète ont aussitôt célébré ce « tournant historique », oubliant un peu vite que les deux Corées n'en sont pas à leur première détente. En fait, depuis la guerre de Corée, celle-ci est au moins la troisième. En juillet 1972, portées par le dialogue entre les États-Unis, la Russie et la Chine (5), les deux gouvernements coréens se sont rencontrés pour débattre du projet de Kim Il-sung visant à instaurer une confédération. En décembre 1991, alors que l'URSS vivait ses derniers jours, le Nord et le Sud ont signé un traité de non-agression et même de dénucléarisation, lancé une série de coopérations économiques portées par le trust Hyundai et branché un téléphone rouge entre leurs deux capitales. Enfin, en juin 2000, le sommet de Pyongyang entre Kim Jong-il, qui régnait alors au Nord, et Kim Dae-jung, le président du Sud, suscita un immense espoir, que les attentats du 11 Septembre et la montée de la menace terroriste n'ont pas permis de concrétiser (6). En d'autres termes, le climat de détente qui s'est instauré durant ces derniers mois n'est pas radicalement nouveau et laisse même craindre un revirement soudain de la part de Pyongyang ou de Washington. 



Pour autant, ne boudons pas notre plaisir. Voilà près de trois quarts de siècle que les deux Corées sont techniquement en guerre, seul un armistice ayant été signé en juillet 1953 et qu'elles se regardent en chiens de faïence de part et d'autre d'un mur de la honte infranchissable. Que de provocations en escalades, elles risquent, par mégarde, de relancer un conflit qui embraserait le pays, sans doute la région et peut-être le monde. 



On ne peut donc que se féliciter qu'en reprenant langue Séoul et Pyongyang fassent reculer le spectre de la guerre. Certes, l'accord signé au sommet de septembre n'est qu'un premier pas. Pour « faire cesser les hostilités militaires dans la région » et « supprimer le risque de guerre dans toute la péninsule », il faudra un peu plus que la réduction des postes militaires avancés dans la DMZ, la création d'un bureau de liaison à Kaesong (à la frontière intercoréenne) ou l'établissement d'une zone de pêche commune en mer Jaune. Mais, à tout prendre, une énième réunion des familles séparées par la guerre et des projets de coopération sportive, économique et écologique valent mieux que les provocations atomiques et les bruits de bottes.



Le shérif et les États voyous



Ne soyons pas naïfs. Émue par la division dont elle a elle-même pâti jusqu'à la chute du mur de Berlin, fascinée par la créativité débridée du miracle coréen et scandalisée par l'extravagante dictature qui prévaut au Nord, c'est l'Europe qui considère la question coréenne comme une fin en soi. Sa normalisation, sa pacification et, à terme, sa réunification lui apparaissent comme un de ces progrès symboliques pour l'humanité que consacre le prix Nobel (7). Mais à Pékin comme à Washington, il en va autrement. On n'y éprouve ni empathie pour le drame que vit la Corée ni sympathie pour sa réunification qu'on se garde bien de mentionner.



De fait, les motivations du président Trump sont d'une tout autre nature. L'homme, qui se présente volontiers comme le shérif de l'Amérique et qui s'est assigné pour mission de refouler les migrants, les hors-la-loi et les terroristes - tous mis dans le même sac - veut s'attaquer à cette catégorie un peu particulière de criminels que constituent les « États voyous », stigmatisés par George W. Bush lors de son discours sur l'axe du mal (8). Si le cas de Saddam Hussein a été réglé, Pyongyang et Téhéran continuent à menacer la pax americana. Il faut donc en finir.



Car, pour Washington, le doute n'est pas permis : Kim Jong-un est le parrain d'un État voyou, prêt à toutes les compromissions (contrebande, trafic de drogue, impression de fausse monnaie...) et à tous les reniements. La preuve ? En dépit de ses engagements répétés, la Corée du Nord a bel et bien joué avec le feu nucléaire. Elle posséderait désormais de 20 à 30 bombes et serait capable, via ses bombardiers et ses missiles, de frapper le Japon et même les États-Unis, du moins ses dépendances, comme l'île de Guam, menacée en août 2017. 



Militairement, la menace n'est pas aussi grave qu'on l'imagine. Les États-Unis disposant des moyens de rayer la Corée du Nord de la carte, toute attaque nucléaire de la part de cette dernière équivaudrait à un suicide. Or le régime des Kim n'a jamais eu qu'un objectif : survivre. Mais, symboliquement, il en va tout autrement. Comment la grenouille coréenne ose-t-elle se prendre pour un boeuf nucléaire ? Plus grave : s'étant retirée unilatéralement du traité de non-prolifération (9), en janvier 2003, elle pourrait brader ses composants nucléaires au plus offrant et pousser d'autres États voyous, voire des mouvements terroristes, à flirter avec l'atome. Tout au long de l'année 2017, Donald Trump a clairement fait passer le message que ce n'était plus possible.



Pour ne pas perdre la face, le régime de Pyongyang a toujours cherché à faire illusion, non sans succès d'ailleurs. Il se targue d'avoir décidé son revirement tout seul ; laisse entendre qu'il pourrait changer d'avis, comme en février 2012 sous l'administration Obama (10) ; et prétend qu'il aurait marqué des points en amenant le président des États-Unis à la table des négociations, ce à quoi ni Kim Il-sung ni Kim Jong-il n'étaient jamais parvenus. En somme, la Corée du Nord aurait eu bien raison de courir son marathon atomique. Mouammar Kadhafi, le « guide de la révolution libyenne », y a renoncé en décembre 2002 et n'y a pas survécu.



À bien y regarder, pourtant, ce succès ressemble à une victoire à la Pyrrhus. Ayant trouvé en Donald Trump un adversaire à sa mesure qui ne craint ni les provocations ni les palinodies (comme l'atteste la fausse annulation du sommet de Singapour fin mai), Kim Jong-un a compris qu'il ne pouvait plus continuer à crier au loup. En réplique à l'essai nucléaire du 3 septembre 2017 et au tir balistique du 15, Trump a été très clair : « Si nous sommes forcés de nous défendre, ou de défendre nos alliés, nous n'aurons pas d'autre choix que de détruire totalement la Corée du Nord » (11). Après un dernier tir de missile le 29 novembre ayant tout du baroud d'honneur, le pays n'avait plus le choix qu'entre la détente et la guerre. Il a opté pour la détente.



Depuis, il est vrai, le régime de Pyongyang finasse. Il donne des gages qui n'en seraient pas vraiment, comme le démantèlement de la base de lancement de Tongchang-ri ou la fermeture du site nucléaire de Yongbyon, tout en se dotant de nouvelles installations militaires (12). Il prétend troquer la « dénucléarisation complète, vérifiable et irréversible » qu'exige Washington contre un processus graduel, gageant chaque renoncement sur une concession américaine. Soit. Mais il s'est trop engagé pour prendre la responsabilité d'une volte-face. Reprendre ses tirs et ses essais serait politiquement très coûteux, comme le serait également de conserver l'ensemble de son arsenal. Donald Trump n'en a peut-être pas fini avec le trublion nord-coréen. Kim Jong-un est loin cependant d'avoir remporté la partie.



C'est d'autant plus vrai qu'aux yeux du président américain il y a bien plus préoccupant que le dossier nord-coréen : celui de l'Iran, cet autre État voyou qui anime l'« axe du mal ». Après le hors-d'oeuvre Kim, Téhéran constitue le plat de résistance. Washington s'est retiré en mai dernier de l'accord multilatéral de juillet 2015 et vient d'adopter en novembre une panoplie de sanctions destinée à forcer le régime de Téhéran à renoncer une fois pour toutes au nucléaire. Dans ce contexte, que pèse vraiment la Corée du Nord, dépourvue d'alliés et mise en quarantaine à l'ONU ? Pas autant qu'elle voudrait qu'on le croie.



Le retour de la guerre froide



Donald Trump continue toutefois à surveiller le dossier nord-coréen, car il présente à ses yeux un grand avantage : il embarrasse la Chine. Pékin, on le sait, a l'ambition d'exercer le leadership mondial d'ici une génération. Xi Jinping l'a benoîtement exposé en octobre 2017 lors du 19e congrès du parti communiste chinois. À coup d'accusations tonitruantes - la Chine détruirait les emplois américains et ferait main basse sur ses brevets -, de tweets vengeurs et d'oukases protectionnistes, le président américain a pris la tête d'une croisade qui ne dit pas son nom pour combattre ce nouvel avatar du péril jaune.



Mais si cette nouvelle guerre froide se joue sur tous les fronts - à l'ONU comme à la Bourse, sur mer, dans le Pacifique, comme sur terre, au Proche-Orient ou en Afrique -, pour Washington, la péninsule coréenne est un théâtre de choix. En termes de puissance, sa position est stratégique. Dès la fin de la guerre de Corée, les États-Unis ont transformé le Sud en une base militaire capable de frapper Pékin, situé à moins de 1 000 km. Une sorte de Cuba asiatique en somme, mais encore plus dangereux que ne l'était l'île tropicale lors de la crise des missiles d'octobre 1962 puisque 2 000 km séparaient La Havane de Washington.



Pour contrer cette menace, Pékin a donc érigé la Corée du Nord en Guantanamo chinois, destiné à faire pièce au Sud. Et depuis 2006, le rapport de forces est en sa faveur. Alors que les États-Unis ont replié leur parapluie nucléaire (13), le Nord dispose désormais de l'arme atomique. Officiellement, Pyongyang est seul aux manettes. Mais, officieusement, cela arrange bien Pékin. Dialoguer avec la Corée du Nord pour l'inciter à dénucléariser, même si le processus doit prendre du temps, permet donc à Washington de saper le glacis protecteur érigé par la Chine. Pékin l'a d'autant mieux compris que l'implantation au Sud du système antimissile THAAD (14) à compter d'avril 2017 atteste que les Américains n'entendent pas quitter la péninsule.



Pour Washington, le dialogue avec Pyongyang est également une bonne affaire politique. Les crimes commis par la Corée du Nord ont longtemps occupé le devant de la scène. Mais depuis que Kim Jong-un fait montre de retenue, le régime de Pékin ne peut plus agiter l'épouvantail nord-coréen pour dissimuler sa vraie nature, dictatoriale et concentrationnaire. L'absolutisme viager qui prévaut désormais à Pékin (15) n'est pas plus recommandable que la monarchie communiste instaurée par la dynastie Kim.



Et il en va de même du point de vue économique. La Corée du Nord survit actuellement sous perfusion chinoise, pour son approvisionnement en énergie notamment. Pékin en a profité pour faire main basse sur son charbon, ses ressources minières et ses fameuses terres rares, ces matériaux aux propriétés électromagnétiques que s'arrachent les industries de pointe. Que se passerait-il en cas d'ouverture du marché nord-coréen suite à une normalisation politique ? Dans une telle hypothèse, on pourrait assister à l'irruption de concurrents internationaux qui réduiraient d'autant les marges chinoises ou, pis encore, à l'annexion économique de la Mandchourie orientale - une région majoritairement peuplée de Sino-Coréens qu'on considère souvent comme une troisième Corée (16). 



La Chine, on s'en doute, n'entend pas se laisser faire. C'est à tort que la discrétion dont elle fait preuve passe pour de l'attentisme. En fait, comme toujours, Pékin joue la montre : la Chine a tout son temps, contrairement à Donald Trump qui a absolument besoin d'obtenir des résultats d'ici la fin de son mandat. Elle a en outre monnayé son soutien à la rencontre de Singapour avec Donald Trump qu'elle a laissée se dérouler sans intervenir pour ramener Kim Jong-un à la raison, c'est-à-dire dans son giron. Au début de son règne, le nouveau maître de Pyongyang s'était payé le luxe de snober Pékin. Il aurait même fait liquider son oncle (décembre 2013) et son demi-frère (février 2017) pour les punir d'avoir intrigué en faveur d'un rapprochement avec Pékin. Ces temps-là sont révolus. Kim s'est même rendu à trois reprises à Canossa : en mars, en avril et en juin, juste après le sommet de Singapour.



Apparemment, cela n'a pas suffi. Jusqu'ici, la Chine n'appliquait le blocus économique décidé par l'ONU qu'avec une paresse complice qui permettait au Nord de trafiquer pour survivre. Mais, depuis le début de l'année, elle se montre de plus en plus tatillonne, au point que les échanges sino-coréens se sont effondrés des deux tiers. Depuis début novembre, Pékin recommande même à ses ressortissants de ne plus commercer avec le régime de Pyongyang, ce qui pourrait rapidement le conduire à la faillite. Pourquoi un tel durcissement ? La Chine se serait-elle ralliée aux objectifs américains, comme Donald Trump l'avait demandé à Xi Jinping lors de leur rendez-vous de Floride, en avril 2017 ? C'est peu probable. Il s'agit surtout de faire comprendre à Pyongyang qui est le maître. Ce n'est ni Washington ni l'ONU qui décident. C'est Pékin.



En revanche, ni la Russie ni le Japon n'ont eu leur mot à dire. Leurs intérêts historiques et leur position géographique auraient pourtant justifié qu'on les consultât. Moscou entretient des liens commerciaux plus ou moins occultes avec Pyongyang tandis que Tokyo est directement menacé par les missiles nord-coréens. Le premier ministre Abe a d'ailleurs beaucoup agité cette menace pour remporter les élections d'octobre 2017 et se maintenir au pouvoir. Il a donc tenté d'être associé aux négociations (17). Mais ni Washington ni Pékin n'ont donné suite. Dans la partie planétaire qui est en train de se jouer, la carte coréenne est à leur usage exclusif.



Bonnes affaires ou bons sentiments ?



Pour les deux Corées, il n'y a pourtant pas d'alternative à la détente. Au Nord, elle devient urgente. Pour les touristes qui s'y pressent, fascinés par ce Disneyland stalinien (18), Pyongyang, avec ses commerces et ses immeubles flambant neufs, donne encore le change. Mais le reste du pays est aux abois, acculé à la misère par l'effet conjugué du blocus de l'ONU et des pressions chinoises. Kim Jong-un qui a promis de transformer la Corée en « un pays puissant et prospère » n'a plus le choix : il lui faut absolument desserrer l'étau qui l'étrangle. 



La population, à qui on ne peut plus dissimuler la vérité, ne tiendra plus longtemps. Et il ne suffira pas de reprendre les trafics avec la Chine pour relancer l'économie. Il faudra reconstruire les infrastructures défaillantes et investir, aussi bien dans l'agriculture que dans l'industrie. En somme, seul un virage complet peut réussir. Les Nord-Coréens en ont la capacité et attendent que Kim Jong-un les y autorise. Les slogans en faveur de la relance économique qui, selon les observateurs qui reviennent du Nord, se substituent à la propagande martiale en vigueur jusque-là, montrent qu'il y est prêt, pourvu que son pouvoir ne soit pas remis en cause. Mais en aura-t-il les moyens ?



Pour le Sud, aussi, la détente est vitale. Le président Moon Jae-in sait qu'il joue son mandat et le succès du Minju, la gauche démocrate et libérale, revenue au pouvoir après une décennie conservatrice (19). Car la mécanique bien huilée du miracle économique coréen commence à se gripper. Faute d'avoir su trouver de nouveaux moteurs de croissance, le Sud s'est reposé sur ses lauriers, préférant la spéculation boursière et immobilière à l'investissement et le soutien aux grands groupes à l'innovation et à la répartition des fruits de la croissance. 



La coopération avec le Nord où tout est à rebâtir tombe donc à point nommé pour donner au Sud le coup de fouet dont il a besoin et pour financer les mesures sociales indispensables. Les grands industriels, dont le président de Samsung, qui ont accompagné le président Moon à Pyongyang en septembre dernier regorgent de projets : relancer la zone économique spéciale de Kaesong ; en ouvrir une autre sur la côte de la mer Jaune ; bâtir des voies de chemin de fer et des autoroutes pour relier le Sud à la Chine via le Nord ; ou encore reboiser les provinces qui sont à deux doigts du désastre écologique. 



Mais la marge de manoeuvre est des plus étroites. Les États-Unis, qui ont déjà forcé le Sud à renégocier leur traité de libre-échange (mars 2018), ne sont pas disposés à laisser Séoul tirer avantage de la situation. Jouer les petits télégraphistes en aidant Washington à dialoguer avec Pyongyang, d'accord. En profiter pour relancer la coopération économique avec le Nord, pas question. Depuis l'été, les pressions américaines se multiplient. Aux banques et aux entreprises tentées de s'entendre avec le Nord, Washington fait clairement comprendre qu'elles violeraient le blocus de l'ONU et pourraient être sanctionnées (20). Difficulté supplémentaire : il ne faut pas non plus heurter la Chine qui est le principal fournisseur, mais surtout le principal client de la Corée du Sud (21) - seul pays développé qui affiche un excédent vis-à-vis d'elle.



Dès lors, que faire ? Pour la première fois de leur histoire, les deux Corées ont intérêt à mener une politique de détente à contre-courant - en économie, on dirait contra-cyclique -, c'est-à-dire à un moment où les puissances dont elles dépendent se préparent à une nouvelle guerre froide. Le problème est évident, la solution beaucoup moins. Pour faire prévaloir leurs intérêts, les deux Corées n'ont plus d'autre choix que de prendre le monde à témoin en jouant sur la corde sensible des bons sentiments.



C'est ainsi qu'il faut comprendre ces rencontres surmédiatisées où le pathos le dispute aux symboles : échanges de cadeaux, politesse surjouée, visite au mont Paekdu où, selon la légende, le prince Tangun aurait créé le premier royaume coréen en 2333 avant Jésus-Christ - et où serait né Kim Jong-il. On parle de traité de paix même si chacun sait que cette paix dépend de Pékin. On en vient même à ressusciter le vieux rêve de la réunification qui, à force d'être patiné par l'histoire, n'a plus qu'une portée morale et poétique. Car, si elle fascine tout le monde, personne n'en veut vraiment. Ni les puissances voisines qui, comme François Mauriac à propos de l'Allemagne, aiment tellement la Corée qu'elles préfèrent qu'il y en ait deux. Ni le Nord où la dynastie Kim n'entend pas abdiquer. Ni même le Sud que l'exemple allemand a dessillé : absorber un Nord quinze à vingt fois plus pauvre l'acculerait immanquablement à la ruine.



En somme, tout est bon pour prouver que la détente est un impératif moral. C'est utile dans la péninsule où beaucoup doutent encore, les conservateurs pro-américains au Sud comme la caste militaire du Nord. Mais c'est surtout nécessaire pour gagner la sympathie des peuples et des médias internationaux, friands de belles histoires et de happy ends. Face au cynisme brutal dont fait preuve Chinamérica (22), il n'est pas sûr que cette stratégie aboutisse. Mais les deux Corées n'ont pas d'autres armes que celles de la paix.



« Quand les baleines se battent, assure un vieux proverbe coréen, les crevettes en ont le dos rompu. » Tout au long de leur histoire, les Coréens en ont fait l'amère expérience. Lorsque la baleine japonaise s'est attaquée à ses congénères chinoise, russe et américaine, la crevette coréenne, réduite en esclavage, a vécu le martyre. Et lorsque les baleines américaine et soviétique ont pris le relais, la guerre froide l'a dépecée. Qu'adviendra-t-il des deux crevettes survivantes alors que la guerre froide reprend entre les États-Unis et la Chine ? Rien de bon si elles n'unissent pas leurs efforts pour calmer les baleines. Mais les baleines se sont-elles jamais embarrassées des crevettes ?



(1) L'appellation de royaume ermite a été popularisée par le missionnaire William Griffis (1843-1926), auteur en 1882 de Corea : the Hermit Kingdom. Et c'est à Percival Lowell (1855-1916), sympathique aventurier américain qui se piquait de science, qu'on doit la formule du « matin calme ». Cette formule n'a aucun fondement dans la culture coréenne mais elle s'est imposée au fil des ans comme un cliché touristique indépassable.



(2) Touchés de plein fouet par le chômage, les jeunes Sud-Coréens n'ont plus confiance en leur pays qu'ils ont surnommé Hell Joseon, l'enfer coréen.



(3) Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2011, Kim Jong-un a fait procéder à 4 essais nucléaires (12 février 2013, 6 janvier et 9 septembre 2016, et 3 septembre 2017) après ceux du 9 octobre 2006 et du 25 mai 2009 ordonnés par son père Kim Jong-il (1942-2011) et à 80 tirs balistiques. Systématiquement condamnés par l'ONU, ces tirs ont donné lieu à des sanctions économiques de plus en plus draconiennes. 



(4) La DMZ, pour DeMilitarized Zone, est la bande de territoire de 248 km de long et de 4 km de large sinuant de part et d'autre du 38e parallèle, et qui sert de frontière entre la Corée du Sud et la Corée du Nord.



(5) Rencontre entre les présidents Nixon et Mao à Pékin en février 1972 et sommet Nixon-Brejnev à Moscou en mai 1972.



(6) Roh Moo-hyun, le successeur de Kim Dae-jung, a essayé de relancer le dialogue intercoréen lors d'un second sommet en octobre 2007 mais n'est parvenu à aucune mesure concrète.



(7) Le président Kim Dae-jung a reçu le prix Nobel de la paix en octobre 2000 pour son action en faveur de la réconciliation avec la Corée du Nord et de la paix sur la péninsule coréenne.



(8) Discours sur l'état de l'Union, 29 janvier 2002 : « States like North Korea, Iran and Iraq and their terrorist allies constitute an axis of evil, arming to threaten the peace of the world. »



(9) Conclu le 1er juillet 1968, le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) vise à empêcher qu'en dehors des grandes puissances (États-Unis, Russie, France et Chine) les États accèdent à l'arme nucléaire.



(10) En février 2012, la Corée du Nord avait accepté de suspendre son programme nucléaire contre 240 000 tonnes d'aide alimentaire livrées par les États-Unis ; un mois plus tard, Pyongyang reprenait les tirs balistiques.



(11) Discours du 19 septembre 2018 à la tribune de l'ONU.



(12) Selon un rapport du Center for Strategic and International Studies révélé par le New York Times le 12 novembre 2018, la Corée du Nord se serait dotée de 13 sites secrets de missiles balistiques à capacité nucléaire.



(13) En décembre 1991, les États-Unis ont retiré les missiles nucléaires Matador qu'ils avaient déployés au Sud à partir de 1958.



(14) Le Terminal High Altitude Area Defense (THAAD) est un système de missiles antibalistiques mis au point par la firme Lockheed Martin.



(15) Depuis mars 2018, la Constitution chinoise a mis fin à la règle du mandat présidentiel limité. Xi Jinping va donc pouvoir rester au pouvoir aussi longtemps qu'il le jugera bon.



(16) Voir Patrick Maurus, « La troisième Corée », Le Débat, no 198, janvier 2018.



(17) Abe Shinzo a rencontré le président Trump dans sa résidence de Mar-a-Lago, en Floride, en avril 2018, sans obtenir que le Japon soit associé au dialogue entre Pyongyang et Washington.



(18) Le chroniqueur et écrivain Yann Moix y a, par exemple, accompagné l'acteur Gérard Depardieu en septembre 2018. 



(19) Lee Myung-bak (février 2008-février 2013) puis Park Geun-hye (février 2013-mars 2017).



(20) Révélation du Choson Ilbo, l'un des trois grands quotidiens sud-coréens, 22 octobre 2018.



(21) En 2017, les exportations sud-coréennes en Chine (145 milliards de dollars) ont dépassé les importations chinoises en Corée du Sud (118 milliards).



(22) L'expression a été popularisée par l'ouvrage de Handel Jones : Chinamerica : Why the Future of America is China, McGraw Hill, 2010.


Notes :


(1) L'appellation de royaume ermite a été popularisée par le missionnaire William Griffis (1843-1926), auteur en 1882 de Corea : the Hermit Kingdom. Et c'est à Percival Lowell (1855-1916), sympathique aventurier américain qui se piquait de science, qu'on doit la formule du « matin calme ». Cette formule n'a aucun fondement dans la culture coréenne mais elle s'est imposée au fil des ans comme un cliché touristique indépassable.



(2) Touchés de plein fouet par le chômage, les jeunes Sud-Coréens n'ont plus confiance en leur pays qu'ils ont surnommé Hell Joseon, l'enfer coréen.



(3) Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2011, Kim Jong-un a fait procéder à 4 essais nucléaires (12 février 2013, 6 janvier et 9 septembre 2016, et 3 septembre 2017) après ceux du 9 octobre 2006 et du 25 mai 2009 ordonnés par son père Kim Jong-il (1942-2011) et à 80 tirs balistiques. Systématiquement condamnés par l'ONU, ces tirs ont donné lieu à des sanctions économiques de plus en plus draconiennes. 



(4) La DMZ, pour DeMilitarized Zone, est la bande de territoire de 248 km de long et de 4 km de large sinuant de part et d'autre du 38e parallèle, et qui sert de frontière entre la Corée du Sud et la Corée du Nord.



(5) Rencontre entre les présidents Nixon et Mao à Pékin en février 1972 et sommet Nixon-Brejnev à Moscou en mai 1972.



(6) Roh Moo-hyun, le successeur de Kim Dae-jung, a essayé de relancer le dialogue intercoréen lors d'un second sommet en octobre 2007 mais n'est parvenu à aucune mesure concrète.



(7) Le président Kim Dae-jung a reçu le prix Nobel de la paix en octobre 2000 pour son action en faveur de la réconciliation avec la Corée du Nord et de la paix sur la péninsule coréenne.



(8) Discours sur l'état de l'Union, 29 janvier 2002 : « States like North Korea, Iran and Iraq and their terrorist allies constitute an axis of evil, arming to threaten the peace of the world. »



(9) Conclu le 1er juillet 1968, le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) vise à empêcher qu'en dehors des grandes puissances (États-Unis, Russie, France et Chine) les États accèdent à l'arme nucléaire.



(10) En février 2012, la Corée du Nord avait accepté de suspendre son programme nucléaire contre 240 000 tonnes d'aide alimentaire livrées par les États-Unis ; un mois plus tard, Pyongyang reprenait les tirs balistiques.



(11) Discours du 19 septembre 2018 à la tribune de l'ONU.



(12) Selon un rapport du Center for Strategic and International Studies révélé par le New York Times le 12 novembre 2018, la Corée du Nord se serait dotée de 13 sites secrets de missiles balistiques à capacité nucléaire.



(13) En décembre 1991, les États-Unis ont retiré les missiles nucléaires Matador qu'ils avaient déployés au Sud à partir de 1958.



(14) Le Terminal High Altitude Area Defense (THAAD) est un système de missiles antibalistiques mis au point par la firme Lockheed Martin.



(15) Depuis mars 2018, la Constitution chinoise a mis fin à la règle du mandat présidentiel limité. Xi Jinping va donc pouvoir rester au pouvoir aussi longtemps qu'il le jugera bon.



(16) Voir Patrick Maurus, « La troisième Corée », Le Débat, no 198, janvier 2018.



(17) Abe Shinzo a rencontré le président Trump dans sa résidence de Mar-a-Lago, en Floride, en avril 2018, sans obtenir que le Japon soit associé au dialogue entre Pyongyang et Washington.



(18) Le chroniqueur et écrivain Yann Moix y a, par exemple, accompagné l'acteur Gérard Depardieu en septembre 2018. 



(19) Lee Myung-bak (février 2008-février 2013) puis Park Geun-hye (février 2013-mars 2017).



(20) Révélation du Choson Ilbo, l'un des trois grands quotidiens sud-coréens, 22 octobre 2018.



(21) En 2017, les exportations sud-coréennes en Chine (145 milliards de dollars) ont dépassé les importations chinoises en Corée du Sud (118 milliards).



(22) L'expression a été popularisée par l'ouvrage de Handel Jones : Chinamerica : Why the Future of America is China, McGraw Hill, 2010.