Politique Internationale - La Revue n°164 - ÉTÉ - 2019

sommaire du n° 164
Poutine et les siens
Entretien avec Andreï KOLESNIKOV
Politologue. Directeur du programme « Politique intérieure russe et institutions publiques » au Cen
conduit par
Natalia RUTKEVICH
Journaliste indépendante, spécialiste de l'espace post-soviétique.
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Natalia Rutkevich - Comment le régime poutinien fonctionne-t-il ? Le président contrôle-t-il personnellement tous les principaux processus politiques et économiques, ou existe-t-il une sorte de système de « checks and balances » ?



 



Andreï Kolesnikov - Sur le papier, l'équilibre des pouvoirs est assuré par la Constitution. La Russie possède officiellement des institutions démocratiques classiques qui n'ont rien à envier aux institutions des pays occidentaux... à ceci près qu'elles ne fonctionnent absolument pas ! La désinstitutionnalisation est d'ailleurs l'une des principales caractéristiques du régime poutinien. Le Parlement n'est qu'une coquille vide ; quant au gouvernement, il a été réduit au rang d'organe purement technique chargé de mettre en oeuvre des décisions qui sont prises en dehors de son cadre.



 



N. R. - Quand et où ces décisions majeures sont-elles adoptées ?



 



A. K. - Lors de réunions qui se tiennent directement dans le bureau de Poutine. C'est là que sont discutées et décidées les principales mesures tant politiques qu'économiques. Il existe cependant un ersatz de système de « checks and balances » au sein de l'élite puisque les différents groupes qui la composent s'opposent en permanence les uns aux autres : ce tiraillement constant permet d'aboutir à une forme d'équilibre. Un tel système n'a évidemment rien de démocratique ; les destinées du pays sont régulées de façon tout à fait opaque par Vladimir Poutine et son entourage.



 



N. R. - Parlons justement de cet entourage. Les observateurs estiment généralement qu'il existe deux grands pôles d'influence au Kremlin : d'un côté, les « siloviki », à savoir les représentants des structures de force, hostiles à l'Occident, conservateurs en matière sociétale et étatistes en matière économique ; de l'autre, les « libéraux », plus prompts à tendre la main aux Américains et aux Européens, plus modernes et plus attachés à l'économie de marché. Partagez-vous cette vision des choses ?



 



A. K. - Cette perception d'une élite russe divisée plus ou moins équitablement entre libéraux et siloviki a longtemps été valable ; elle était particulièrement justifiée à l'époque de la présidence de Dmitri Medvedev (2008-2012), quand Vladimir Poutine occupait le poste de premier ministre. Mais, de nos jours, la cause est entendue : le camp des siloviki l'a clairement emporté sur celui des libéraux. En 2017, celui qui est sans doute le représentant le plus emblématique du bloc libéral au sein de l'élite, Alexeï Koudrine - ancien ministre des Finances et directeur d'un think tank dénommé « Centre de recherches stratégiques » -, a présenté un ensemble de mesures pour la période 2018-2024. Ce projet, qui prônait une forte désétatisation de l'économie, une stimulation de l'initiative privée et un dégraissage significatif de l'appareil du gouvernement a été examiné mais jamais mis en oeuvre. Ce fut un échec retentissant pour les libéraux, qui marqua leur défaite. On ne peut plus dire, aujourd'hui, qu'ils pèsent sur les décisions prises par l'establishment politique russe. En réalité, il n'y a même plus lieu de parler d'un véritable « camp libéral ». Koudrine lui-même est désormais partie intégrante du système alors que, auparavant, il était une sorte d'électron libre. En 2018, il a accepté de devenir le président de la Cour des comptes. Ce poste lui permet de conserver autour de sa personne quelques technocrates aux inclinations libérales, mais guère plus : la Cour des comptes ne dispose d'aucune influence concrète.



Bref, l'affrontement entre les libéraux et les siloviki s'est soldé par une victoire sans discussion de ces derniers. Bien entendu, leur groupe est hétérogène et se compose, quand on y regarde de plus près, de nombreux blocs concurrents. Mais tous ces blocs partagent une même vision globale - une vision conservatrice, anti-occcidentale et étatiste, comme vous l'avez dit. 



 



N. R. - Qui sont les siloviki les plus influents aujourd'hui ?



 



A. K. - La plupart des membres permanents du Conseil de sécurité auprès du président, un organe consultatif chargé de définir la politique sécuritaire de pays. Je citerai tout particulièrement le directeur du Conseil de sécurité Nikolaï Patrouchev ; le ministre de la Défense Sergueï Choïgou ; le ministre de l'Intérieur Vladimir Kolokoltsev ; le patron des renseignements extérieurs Sergueï Narychkine ; le directeur du Comité d'enquête Alexandre Bastrykine ; le procureur général Iouri Tchaïka ; le directeur du FSB Alexandre Bortnikov ; le directeur du Service fédéral de protection des hautes personnalités (FSO) Dmitri Kotchnev ; sans oublier le général Viktor Zolotov, qui dirige la Garde nationale. Tous ces hommes sont, en quelque sorte, les porte-étendards du régime. Et au centre de ce système, il y a Poutine, qui est toujours le décideur en dernière instance.



 



N. R. - Le premier cercle de Poutine est donc assez vaste...



 



A. K. - Absolument, d'autant que ce cercle comprend également des personnalités qui ne sont pas des siloviki. Je pense, par exemple, à Alexandre Beglov, actuellement gouverneur par intérim de la ville de Saint-Pétersbourg en attendant la prochaine élection gubernatoriale, à laquelle il est candidat. Malgré son impopularité dans la ville, le pouvoir le soutient de toutes ses forces. Beglov est, en effet, un homme de confiance de Poutine. C'est un bureaucrate chevronné (il a, en particulier, occupé le poste de représentant du président dans le District fédéral du Centre puis dans le District fédéral du Nord-Ouest) (2), mais il n'est pas issu des rangs de l'armée ou du FSB. Poutine apprécie ce type de profil : ce sont souvent des bureaucrates expérimentés qui sont promus à des postes importants comme ceux de gouverneur de Saint-Pétersbourg ou de maire de Moscou - l'actuel édile de la capitale, Sergueï Sobianine, est lui aussi un bureaucrate pur sucre.



 



N. R. - S'il n'est pas nécessaire d'être issu des structures de force pour intégrer le premier cercle de Poutine, alors quel est le critère essentiel ?



 



A. K. - La loyauté envers le président. C'est un aspect fondamental. Dès lors qu'ils sont loyaux, les technocrates peuvent avoir de beaux jours devant eux. On assiste d'ailleurs actuellement à une sorte de « technocratisation » des élites : de plus en plus souvent, des personnalités passées par les programmes « Leaders de Russie » ou « Réserve de cadres » - des espèces de longs cursus destinés à former les dirigeants régionaux et nationaux de demain, créés et pilotés par le chef adjoint de l'administration présidentielle Sergueï Kirienko - accèdent à des postes de responsabilité. On les retrouve parmi les gouverneurs et vice-gouverneurs des régions, parmi les ministres et vice-ministres... Poutine, qui possède déjà suffisamment de militaires dans son entourage, souhaite s'appuyer, à tous les échelons du pouvoir, sur des dirigeants raisonnablement compétents et de bons gestionnaires. Ces nouveaux cadres sont généralement plus instruits et plus en phase avec le monde moderne que la vieille garde formée à l'époque soviétique.



 



N. R. - Vous avez évoqué l'administration présidentielle. Quel est le poids réel de cette instance et de son patron, Anton Vaïno, un homme peu connu du grand public ?



 



A. K. - Dans le système actuel, le chef de cette administration est une figure politique de premier plan. Il est vrai que la nomination de Vaïno à ce poste, en août 2016, a pu surprendre. Son nom de famille était plus connu que lui : il est le petit-fils de Karl Vaïno, qui fut le premier secrétaire du Comité central du Parti communiste d'Estonie de la fin des années 1970 jusqu'aux premières années de la perestroïka. Mais, depuis, Anton s'est fait un prénom. Au moment de sa nomination à la tête de l'AP, il n'avait que 42 ans et avait jusqu'alors occupé une fonction a priori subalterne, celle de chef du protocole du Kremlin. Mais le chef du protocole, c'est celui qui veille à ce que tout se passe bien au quotidien, celui qui « ouvre les portes et dispose les chaises », comme on dit... Et dans un système autoritaire et bureaucratique comme celui de la Russie contemporaine, ce type de compétence est très demandé. Tout autocrate apprécie ce genre de serviteurs, ces personnes qui l'entourent en permanence, qui lui facilitent la vie et qui sont, j'y reviens, d'une loyauté sans faille. Poutine a vu Vaïno à l'oeuvre pendant des années et lui a accordé le plus grand atout politique dont une personnalité puisse disposer dans la Russie d'aujourd'hui : sa confiance. Vaïno travaille en tandem avec son adjoint Sergueï Kirienko - éphémère premier ministre en 1998, au moment où la Russie s'est mise en défaut de paiement -, qui est en charge de la gestion de la politique intérieure. Ces deux hommes personnifient la tendance à la « technocratisation » que l'on constate dans l'appareil depuis quelques années.



 



N. R. - Toutes ces personnalités que vous avez citées, qu'il s'agisse des siloviki ou des technocrates, sont essentiellement des exécutants. Mais Poutine possède-t-il, par ailleurs, son propre clan, comparable à la fameuse « Famille » de son prédécesseur Boris Eltsine ? Certains observateurs jugent qu'un tel clan existe bel et bien, et qu'il est constitué de vieux amis du président, devenus milliardaires depuis son accession au Kremlin...



 



A. K. - C'est effectivement le cas. La Russie des années 2010 est un système que l'on peut qualifier de cronies capitalism, ou capitalisme de copinage. Ce système a vu l'apparition de ce que j'appelle les « oligarques d'État » - des individus comme le patron de Rosneft Igor Setchine, mais aussi les frères Rotenberg (3), Guennadi Timtchenko (4), Iouri Kovaltchouk (5)... - dont les empires se confondent avec l'État au point que l'on est bien en peine de distinguer ce qui est public de ce qui est privé. Autrement dit, nous sommes en présence d'un système où le pouvoir et la propriété ont fusionné : si tu appartiens à l'élite au pouvoir, alors à toi la propriété ! Et inversement, si tu possèdes des ressources importantes, alors tu dois absolument être très proche du pouvoir si tu souhaites conserver et accroître tes possessions.



Dans ce régime, le secteur privé est au service de l'État, lequel se sert quand il le souhaite dans les fonds privés pour financer ses propres besoins. Cette situation a été résumée de façon éclatante dès 2007 par Oleg Deripaska, l'un des principaux oligarques du pays, propriétaire de l'entreprise RUSAL, surnommé le « roi de l'aluminium ». Dans un entretien au Financial Times, il avait déclaré qu'il était prêt à tout instant à remettre l'ensemble de ses actifs à l'État. Je cite : « Si l'État me dit que je dois renoncer à mon entreprise, j'obéirai immédiatement. Je ne me dissocie pas de l'État. Les seuls intérêts que j'ai à coeur sont les intérêts de l'État. » Ces propos témoignent de la nature du régime : les grandes richesses sont, en quelque sorte, confiées pour un temps donné à leurs propriétaires officiels ; elles peuvent leur être retirées n'importe quand.



 



N. R. - Les Russes, échaudés par les privatisations des années 1990 - qui ont enrichi de façon vertigineuse une poignée d'oligarques -, ne souhaitent-ils pas, précisément, que l'État joue un rôle de premier plan dans l'économie et puisse, si nécessaire, remettre aisément la main sur les entreprises privées ?



 



A. K. - Ce n'est pas aussi simple. Au Centre Carnegie, nous avons récemment effectué une enquête sur la façon dont les Russes perçoivent la propriété privée (6). Il en ressort effectivement que, comme vous le dites, la privatisation des années 1990 est considérée de façon très négative : elle apparaît non pas comme une répartition équitable des richesses parmi les habitants, mais comme un partage de butin entre quelques « happy few » triés sur le volet. Mais il s'avère que le rapport des Russes aux « renationalisateurs » - ces hommes arrivés au sommet dans le sillage de Poutine et qui ont envoyé en prison ceux des oligarques précédents qui n'avaient pas réussi à trouver un terrain d'entente avec le nouveau président, comme Mikhaïl Khodorkovski - est également négatif. Les citoyens jugent que ce deuxième partage des richesses a été tout aussi injuste et opaque que le premier, et tout autant marqué par la corruption. Il reste que, au fond, savoir qui possède quoi n'est pas un aspect crucial à leurs yeux. Ce qu'ils souhaitent, c'est que l'État leur fournisse une protection sociale efficace et des services publics fonctionnels. Peu leur importe, dès lors que ces conditions sont remplies, que telle ou telle grande entreprise appartienne officiellement à l'État ou non.



 



N. R. - Ce qui rejoint la vision de Poutine et de son entourage... 



 



A. K. - Poutine et ses proches veulent bâtir un capitalisme d'État. Ils sont persuadés que le bien-être de la population ne peut provenir que de l'État, que l'État doit être le principal investisseur du pays, qu'il doit tout contrôler. L'État tel qu'ils le perçoivent est incarné par quelques dizaines de noms - ceux des principaux dirigeants dont nous avons parlé, et ceux des quelques milliardaires privés étroitement associés à l'exécutif, comme les Rotenberg. Pour le Kremlin, c'est ainsi que les choses doivent être. L'État est au coeur de tous les processus, et eux sont au coeur de l'État. Dès lors, il est tout à fait normal, à leurs yeux, qu'ils puissent installer leurs enfants, parfois très jeunes et ne disposant pas des qualifications nécessaires, à des postes élevés. Les exemples sont légion : l'un des fils de Nikolaï Patrouchev est devenu en 2018 ministre de l'Agriculture ; l'autre a obtenu un poste en or à Gazpromneft, la filiale de Gazprom spécialisée dans le pétrole ; les fils de Sergueï Kirienko, de Iouri Kovaltchouk, d'Arkadi Rotenberg et de plusieurs autres commis de l'État siègent dans les conseils d'administration de diverses grandes entreprises... De même, les membres de l'élite estiment normal d'avoir accès aux richesses du pays et de posséder de grandes fortunes et d'importants biens immobiliers. Comme le dit une formule célèbre, nos chefs actuels veulent vivre comme Abramovitch (7) et diriger comme Staline...



 



N. R. - Vous dites que les Russes estiment que le « deuxième partage des richesses » a été aussi empreint de corruption que le premier. Est-ce pour amadouer la population que le pouvoir a dernièrement fait arrêter pour corruption plusieurs hauts fonctionnaires ? 



 



A. K. - Vous faites sans doute référence à Mikhaïl Abyzov (8) et à Viktor Ichaev (9). Selon moi, leur arrestation relève à la fois d'un énième conflit au sein de l'élite et d'un message visant à convaincre les masses que les autorités combattent la corruption. Même s'il n'est pas certain que ce message soit très convaincant : un récent sondage effectué par le Centre Levada (10) montre qu'un tiers seulement des personnes interrogées croient effectivement que ces arrestations s'expliquent par la lutte sincère des autorités contre la corruption. La majorité estime que ce ne sont que de nouveaux épisodes de l'affrontement opaque que se livrent les divers groupes d'influence. D'ailleurs, 34 % des sondés se disent satisfaits de voir les clans s'en prendre les uns aux autres : à leurs yeux, toute l'élite est corrompue et chaque fois que l'un de ses membres est emprisonné, on ne peut que s'en réjouir !



 



N. R. - Si les Russes ne sont pas dupes de la corruption du régime, pourquoi la popularité personnelle de Poutine demeure-t-elle si élevée ? L'explication réside-t-elle dans l'article récemment publié par l'un de ses conseillers les plus proches, Vladislav Sourkov (11), où il qualifie le poutinisme de « nouveau bonapartisme » fondé sur un lien organique entre le « petit peuple » et le leader du pays (12) ? 



 



A. K. - Sourkov décrit assez justement le régime actuel. S'inspirant probablement du théoricien allemand Carl Schmitt, il affirme qu'il ne doit y avoir aucune institution intermédiaire entre le peuple et son chef. Dans cette conception du pouvoir, le souverain comprend profondément les aspirations du peuple, et le peuple se reconnaît dans le souverain. C'est une vision que Poutine partage pleinement - et, il faut le reconnaître, c'est aussi un sentiment qu'une bonne partie du peuple éprouve sincèrement. Pour beaucoup de gens, Poutine est l'homme qui leur a rendu leur fierté. Il incarne leur dignité, à un niveau très personnel, psychologique. Il est le peuple, au fond. Il est la Russie. Dès lors, même si son entourage est fortement soupçonné de corruption, il demeure intouchable. Il apparaît comme une sorte de divinité. Mais cet état de fascination ne peut pas durer éternellement si le niveau de vie baisse. Et, dernièrement, c'est le cas. Dès lors, la cuirasse se fissure ; si Poutine était effectivement considéré comme une divinité en 2014, après la « réintégration » de la Crimée, on peut considérer aujourd'hui qu'il n'est plus qu'un demi-dieu...



 



N. R. - Justement, on entend souvent en Russie l'expression « la télévision a de plus en plus de mal à vaincre le réfrigérateur », c'est-à-dire que la propagande ne fonctionne plus quand les conditions matérielles des gens se détériorent...



 



A. K. - Voilà. L'euphorie née de l'ambiance extatique de 2014 s'efface progressivement. L'économie est en berne, notamment du fait des sanctions occidentales, et l'on ne voit pas d'amélioration à l'horizon. En 2018, les revenus de la population ont baissé pour la cinquième année consécutive. La réforme des retraites annoncée après la réélection de Poutine en mars 2018 est très impopulaire (13). Pour faire passer la pilule, Poutine, qui avait dans un premier temps laissé le gouvernement assumer les conséquences de l'allongement de la durée des cotisations, s'est personnellement engagé en faveur de cette mesure. Son aura a pâti de cet épisode. Les élections gubernatoriales tenues à l'automne 2018 ont donné à la population la possibilité d'exprimer son mécontentement en se détournant du parti du pouvoir : dans plusieurs régions, les représentants de Russie unie ont été vaincus par des adversaires inconnus au bataillon et investis, selon les cas, par les communistes du KPRF ou par les nationalistes du LDPR (14). Si les gens ont élu ces candidats qui, eux-mêmes, ne s'attendaient absolument pas à gagner, c'est uniquement parce que ceux-ci étaient opposés aux « russie-uniens », comme on les appelle.



 



N. R. - Quelles sont les forces qui pourraient profiter de ces sentiments contestataires ?



 



A. K. - On pourrait croire que les partis que je viens de citer, à savoir le KPRF de Guennadi Ziouganov et le LDPR de Vladimir Jirinovski, ont le vent en poupe, mais c'est une illusion. Leurs candidats aux gubernatoriales, je le répète, n'ont gagné que parce que les électeurs voulaient indiquer au centre fédéral qu'ils étaient mécontents de leur niveau de vie ; et le seul moyen à leur disposition a été d'apporter leurs suffrages à d'autres partis que Russie unie. Mais les enquêtes d'opinion sont sans appel : de toutes les institutions et organisations publiques, les formations politiques sont celles dans lesquelles les citoyens ont le moins confiance. Les gens comprennent parfaitement que les formations de ce qu'on appelle l'« opposition systémique » - c'est-à-dire les partis croupions qui sont autorisés à siéger au Parlement et dont le seul rôle est de canaliser le mécontentement populaire (15) - sont tout à fait factices.



 



N. R. - Quid de l'opposition hors système, à commencer par Alexeï Navalny, l'ennemi juré d'une bonne partie de l'entourage de Poutine, dont il expose régulièrement la corruption (16) ?



 



A. K. - Il est difficile d'évaluer le soutien réel dont il bénéficie au sein de l'opinion dans la mesure où il n'est pas autorisé à concourir aux divers scrutins organisés dans le pays. Ce qui est sûr, c'est que c'est un homme courageux, un détracteur radical de Poutine et de son régime. Actuellement, il se concentre sur les problèmes sociaux, cherchant à démontrer à la population que si celle-ci vit mal, c'est parce que toute la clique de Poutine s'enrichit à ses dépens. C'est une stratégie intelligente mais le grand problème de Navalny, c'est que ses concitoyens ont du mal à croire sérieusement qu'il puisse un jour accéder au pouvoir. Il n'a ni pouvoir, ni influence réelle, ni argent. Il ne peut pas régler les problèmes concrets des gens. Oui, les Russes sont nombreux à lire avec intérêt ses enquêtes qui prouvent, documents et chiffres à l'appui, que tel ou tel proche du président est riche à millions... mais ils se disent, finalement, qu'il n'y a là rien de nouveau. Le pouvoir vole, c'est comme ça. Oui, tel ou tel ministre, ou tel ou tel chef d'une structure de force, s'est acheté une villa luxueuse en Italie... Et alors ? Qu'est-ce que ça change ? Il y a une forme de fatalisme autour de la corruption du pouvoir et, de plus en plus, une forme de lassitude à l'égard des révélations de Navalny.



 



N. R. - Quelle lecture faites-vous de l'arrestation à Moscou, le 15 février dernier, de l'Américain Michael Calvey, gérant du fonds d'investissement Baring Vostok, et de cinq de ses collaborateurs ? 



 



A. K. - C'est une nouvelle illustration de l'instrumentalisation de la justice russe par des intérêts privés. Calvey, qui travaillait en Russie depuis 1994, était très bien introduit auprès de la communauté d'affaires russe. Mais l'un de ses partenaires, en conflit financier avec lui, a réussi à le faire envoyer en prison. Dans le régime actuel, c'est ainsi que se tranchent les litiges... Cette affaire a seulement eu plus de résonance que bien d'autres affaires comparables, car Calvey est un étranger, et une personnalité assez connue. Sa mise sous les verrous a porté un rude coup au climat d'investissement dans le pays. Ce qui est d'autant plus dommageable que les investissements directs étrangers étaient déjà en chute libre. Les businessmen étrangers constatent qu'il est extrêmement hasardeux de faire des affaires en Russie, où l'État est omniprésent, où les fonctionnaires peuvent décider en un instant de faire fermer une entreprise et d'emprisonner ses dirigeants, où les règles changent en permanence... La banque Morgan Stanley vient d'annoncer qu'elle quittait la Russie, expliquant qu'elle ne pouvait plus y travailler normalement. Je suis certain que l'arrestation de Calvey a pesé sur cette décision. Aussi longtemps que le système sera ce qu'il est aujourd'hui, la Russie restera une terre d'investissement très risquée. 



 



N. R. - Revenons au fonctionnement du régime. La principale décision prise par le Kremlin au cours de ces dernières années a sans douté été de procéder au rattachement de la Crimée. Est-ce Poutine lui-même qui en a décidé ainsi, ou bien son Conseil de sécurité ?



 



A. K. - Les membres du Conseil de sécurité ne peuvent pas imposer une décision au président. Ils peuvent éventuellement être consultés, ils peuvent donner un conseil concret sur le meilleur moyen d'obtenir tel ou tel résultat, mais les grandes mesures stratégiques sont du ressort de Poutine et de lui seul. On a atteint un niveau de personnalisation du pouvoir qu'on n'avait plus vu en Russie depuis des décennies. Même à l'époque soviétique, la direction du pays était plus collégiale qu'aujourd'hui. L'invasion de l'Afghanistan, en 1979, n'était pas le fait de Brejnev seul ; la prise de la Crimée, elle, s'explique exclusivement par la détermination de Poutine. Il faut bien comprendre que même si de nombreux groupes gravitent autour de sa personne, il est le chef incontesté. Il est la base et l'équilibre du système, et dispose d'un pouvoir individuel colossal. Dès lors, des décisions majeures, qui engagent l'avenir du pays pour des années, dépendent de son état psychologique, voire de son humeur du jour...



 



N. R. - Dans quelle mesure la présence autour du président - lui-même ancien colonel du KGB - de nombreux hommes issus des structures de force explique-t-elle le rapport actuel du Kremlin envers l'Occident ?



 



A. K. - Poutine partage avec l'ensemble des siloviki une profonde méfiance à l'égard du reste de la planète et, avant tout, à l'égard de l'Occident. Ces gens-là voient le monde comme un théâtre d'opérations, le lieu d'un bras de fer entre puissances. Pour eux, les peuples n'ont pas de volonté propre et sont toujours manipulés par ceux qui tirent les ficelles. Poutine lui-même, mais aussi la plupart des membres de son premier cercle, au premier rang desquels Patrouchev et Bortnikov (17), voient des conspirations partout. Passer des décennies au sein du KGB/FSB, ça vous marque ! C'est ainsi que, par exemple, ils refusent de croire que les Ukrainiens ont pu spontanément se rassembler sur le Maïdan fin 2013-début 2014 pour réclamer le départ de Ianoukovitch : à leurs yeux, tout mouvement de masse est nécessairement piloté soit par eux-mêmes, soit par leurs ennemis. Leur propre peuple, le peuple russe, doit donc être étroitement contrôlé - d'où leurs efforts visant à créer une société civile artificielle, à leur botte. Les processus sociaux, politiques, économiques doivent tous être placés sous leur emprise... Car, pensent-ils, si nous ne les contrôlons pas, alors les Occidentaux le feront ! Cela vaut pour ce qui se passe en Russie mais, aussi, en Europe. Puisque les Occidentaux sont nos adversaires, alors nous devons nous impliquer dans leurs affaires afin de les plier à notre volonté.



 



N. R. - Précisément, de nombreux observateurs occidentaux ont affirmé que la Russie était pour beaucoup dans la victoire de Donald Trump à la dernière présidentielle américaine, mais aussi dans le vote des Britanniques en faveur du Brexit ou encore, en France, dans le mouvement des Gilets jaunes... 



 



A. K. - Que Poutine soit mêlé à tout cela ou non, une chose est sûre : il n'a rien contre le fait d'être perçu ainsi. Car, pour lui, c'est de bonne guerre : il n'y a rien de honteux à chercher à affaiblir l'adversaire. Naturellement, il serait ravi que l'Europe entière connaisse la même évolution que la Hongrie de Viktor Orban. Il voudrait faire de l'UE une alliance de démocraties illibérales qui, sans être directement aux ordres de Moscou, serait à tout le moins son alliée et sa protégée. Pour l'instant, il n'y est pas arrivé. Il a espéré la victoire de Marine Le Pen à la présidentielle française de 2017, et l'a même reçue au Kremlin quelques semaines avant le scrutin. Ce faisant, il a commis une erreur d'appréciation. En Russie, si un candidat à un quelconque poste régional a l'honneur d'être photographié en compagnie de Poutine peu avant l'élection, il est certain de l'emporter. Mais la France n'est pas une région russe, et il est fort possible que bon nombre d'électeurs hésitants ont été refroidis en voyant Mme Le Pen s'afficher avec Poutine...



Quant aux interventions plus fines dans les affaires internes des pays occidentaux, Poutine se sert amplement, dans ce domaine, de cette imbrication de l'État et du secteur privé dont nous avons parlé tout à l'heure. Lorsqu'il est interrogé sur l'immixtion russe dans la vie politique des démocraties occidentales, il répond toujours que l'État russe n'y est pour rien et que tout ce qu'on reproche « aux Russes » relève, en réalité, de l'initiative de divers acteurs agissant à titre privé. Nous avons un pays libre, affirme-t-il ; si des hackers russes patriotes s'en prennent à des pays occidentaux, si l'homme d'affaires Prigojine cherche à peser sur tel ou tel processus électoral étranger (18), cela ne concerne en rien le pouvoir dès lors qu'ils n'enfreignent pas les lois russes, déclare-t-il sans ciller. Or il est évident que l'État ne fait que sous-traiter à des acteurs privés des missions dont il ne veut pas se charger lui-même. Il se lave ainsi les mains de ces actions.



 



N. R. - Comment peut-on définir l'idéologie de Poutine ? 



 



A. K. - C'est un ultra-conservateur certain de son bon droit. Il voit la Russie comme une forteresse éternellement assiégée. Elle a toujours été attaquée, et s'est toujours défendue. Ce fut le cas par le passé à d'innombrables reprises, et c'est encore le cas aujourd'hui. Il se voit donc comme celui qui protège son pays face à un environnement hostile.



 



N. R. - Qui l'influence le plus en matière idéologique ? Quel est le poids réel du sulfureux théoricien de l'eurasisme Alexandre Douguine, parfois présenté comme son idéologue en chef (19) ? Quid de l'Église orthodoxe et, spécialement, du patriarche Kirill, qui semble très proche du président ?



 



A. K. - Je sais que, en Occident, on a tendance à donner beaucoup d'importance à Douguine. Selon moi, c'est exagéré. Il est vrai qu'il a collaboré, un temps, avec l'administration présidentielle, quand Vladislav Sourkov en était le chef adjoint. Mais je ne crois pas qu'il ait rencontré Poutine ne serait-ce qu'une seule fois, ni que Poutine ait lu ses essais. Douguine est devenu une espèce de figure mythique en Occident, on lui consacre des articles, des chapitres d'ouvrages collectifs sur la Russie, voire des livres entiers. Mais, en réalité, c'est un penseur trop complexe et trop confus pour que son propos puisse être résumé en quelques formules politiques. Il en va de même pour le philosophe Ivan Iline, un spécialiste de Hegel aux vues ouvertement fascisantes, qui a été expulsé de Russie après la Révolution de 1917 et a vécu en Allemagne jusqu'à sa mort dans les années 1950. Le cinéaste Nikita Mikhalkov, qui est un grand admirateur de son oeuvre et, par ailleurs, l'un des principaux « artistes officiels » russes d'aujourd'hui, a appris à Poutine quelques citations d'Iline ; on a eu tôt fait de voir en Iline le maître à penser de Poutine (20). Là aussi, je pense que c'est excessif, et je ne suis pas certain que Poutine l'ait beaucoup lu. En revanche, le rôle de l'Église orthodoxe dans l'idéologie du régime actuel est absolument essentiel. Elle tient en Russie une place au moins aussi importante que de l'Église catholique en Pologne. Aujourd'hui, tout partisan du discours officiel doit impérativement se montrer favorable à un pouvoir fort, être nationaliste, avoir des vues impérialistes et afficher son attachement à la foi orthodoxe. L'orthodoxie est un élément clé de l'idéologie conservatrice de l'équipe au pouvoir. L'Église est extrêmement conservatrice, et le patriarche Kirill tout particulièrement. Il s'est nettement radicalisé ces dernières années, comme Poutine d'ailleurs (21). Il affirme en permanence que les Russes sont différents des Occidentaux, qu'ils sont fondamentalement meilleurs qu'eux, et ne cesse de dénoncer la définition occidentale des droits de l'homme. Soit dit en passant, il critique, ce faisant, la Constitution de la Fédération de Russie, où ces droits sont inscrits de la même façon que dans les Constitutions des pays occidentaux ! Mais évidemment, il ne risque guère d'être inquiété pour de tels propos...



 



N. R. - Vous expliquez que le secteur privé russe se trouve au service du pouvoir. Dans quelle mesure cela se vérifie-t-il dans le domaine des médias, dont une bonne partie sont privés ?



 



A. K. - Aujourd'hui, tout propriétaire d'un média - qu'il s'agisse d'un journal, d'une chaîne de télévision ou d'une station de radio - dépend étroitement de l'État. Il sait qu'il doit « bien se conduire », c'est-à-dire faire en sorte de ne pas diffuser de critiques trop sévères à l'égard du pouvoir. La critique, en tant que telle, est admise, mais à condition d'être « constructive ». Les journaux privés sont autorisés à faire état de problèmes locaux, mais sur les grandes questions politiques, ils doivent s'aligner sur le Kremlin. D'ailleurs, généralement, ils n'y sont même pas contraints directement : l'autocensure est partout, ce qui, en un sens, est encore plus effrayant que la censure.



Depuis les protestations de début 2012, le pouvoir cherche également à étendre son contrôle sur les réseaux sociaux. Le Kremlin a bien compris que ces réseaux sociaux étaient devenus, à bien des égards, plus influents que les médias traditionnels. Des lois - officiellement destinées à combattre la « diffusion d'idées extrémistes » - ont été adoptées pour réduire la liberté d'expression sur Internet. Plusieurs personnes ont déjà été condamnées et emprisonnées pour avoir partagé des contenus sur un blog ou sur une page Facebook, voire pour un like ou un retweet...



 



N. R. - Le mandat de Poutine - son dernier, s'il respecte la Constitution - s'achève en 2024. Que se passera-t-il ensuite, selon vous ?



 



A. K. - La communauté des experts est divisée sur cette question. Plusieurs scénarios sont évoqués. Certains envisagent un élargissement du « monde russe » qui verrait la Russie créer avec le Bélarus une espèce d'union supranationale dont Poutine prendrait la tête. D'autres jugent possible une évolution « à la kazakhstanaise » : à l'instar de ce que vient de faire Noursoultan Nazarbaev dans son pays, Poutine quitterait son fauteuil présidentiel mais occuperait immédiatement une nouvelle fonction créée ad hoc. Il deviendrait alors un « leader national » qui continuerait de diriger l'État, le président officiel lui étant subordonné. D'autres encore évoquent un changement de Constitution qui autoriserait Poutine à exercer un mandat supplémentaire : ce serait assez osé de la part du pouvoir, mais je crains fort que la population l'accepte. Enfin, il est possible que Poutine se trouve un successeur qui lui conviendra parfaitement et qui perpétuera le système qu'il a mis en place. Tous ces scénarios peuvent se réaliser. Ils dépendent de nombreux développements à venir, en particulier du déroulement et des résultats des élections législatives de 2021.



 



N. R. - Si Poutine décide de quitter le Kremlin et de désigner son successeur, vers qui pourrait-il se tourner ?



 



A. K. - Le premier critère sera, évidemment, la loyauté personnelle de ce dauphin à l'égard de Poutine. Il ne cédera son poste qu'à un homme en qui il a pleinement confiance. Et, à ce titre, Dmitri Medvedev semble avoir toutes ses chances. Ne serait-ce que parce qu'il a déjà démontré sa loyauté envers Poutine en s'effaçant sans le moindre état d'âme devant lui en 2012.



Mais le plus important, en ce qui concerne l'échéance de 2024, c'est peut-être l'indifférence de la population. Nous avons effectué des enquêtes qui montrent toutes le même résultat : les citoyens ne se préoccupent guère de ce qui se produira en 2024. Pour eux, que Poutine reste au pouvoir d'une façon ou d'une autre, ou qu'il se trouve un successeur, le régime ne changera pas pour autant. Le capitalisme d'État aux mains des siloviki a pris racine en Russie. Le système poutinien est stable. Toutefois, comme le montre la montée du mécontentement social, ce système n'est pas immensément populaire. C'est pourquoi Poutine, qui souhaite ne rien laisser au hasard, cherche à faire en sorte que les citoyens apprécient un peu plus son régime. C'est précisément ce qui explique le processus de « technocratisation » en cours : en nommant des gestionnaires efficaces, il espère accroître le niveau de satisfaction de la population et, donc, s'assurer que rien ne risquera de déstabiliser le poutinisme, même après 2024...



 



N. R. - Hormis Medvedev, voyez-vous d'autres personnalités qui pourraient être choisies pour succéder à Poutine au Kremlin ?



 



A. K. - La question est très ouverte. On pourrait citer le nom du ministre de la Défense Sergueï Choïgou, un silovik d'envergure qui se trouve au pouvoir depuis des années (il a été ministre des Situations d'urgence de 1994 à 2012, puis brièvement gouverneur de la région de Moscou avant d'obtenir le portefeuille de la Défense) et passe énormément de temps avec Poutine. Mais le successeur peut aussi surgir de nulle part. Qui sait, peut-être Poutine optera-t-il pour quelque dirigeant local efficace qui est aujourd'hui vice-gouverneur de telle ou telle région du pays et dont le grand public ignore encore l'existence ? Ou bien pour un membre quelconque du clan des siloviki qui lui semblera posséder les qualités nécessaires ? Pourquoi pas un de ses gardes du corps, après tout ? Certains d'entre eux ont bien été promus gouverneurs (22)...



 



N. R. - Voulez-vous dire que l'on pourrait voir apparaître à la veille de la présidentielle de 2024 un parfait inconnu, comme l'était Poutine lui-même quelques mois encore avant d'arriver au pouvoir ?



 



A. K. - Absolument. Car notre système est intégralement constitué de « petits Poutine ». Tous les membres de l'élite cherchent à se conduire comme le président. Dans ce pays immense peuplé de 140 millions de personnes, Poutine ne décide pas de tout à tout instant ; mais il n'en a pas besoin car, à tous les échelons du pouvoir, les responsables s'efforcent de faire ce qu'il ferait à leur place. Imaginons un gouverneur quelconque qui apprend que Navalny veut organiser un rassemblement dans sa ville. Sa seule réaction sera de se demander : « Que ferait Vladimir Vladimirovitch ? » Dans le doute, il se dira que Poutine interdirait cette manifestation. Alors, il l'interdira. C'est ainsi que fonctionne notre système, nos politiques, nos tribunaux, nos médias. Ce système est peuplé d'une multitude de « mini-Poutine ». C'est pourquoi il a toutes les chances de survivre à Poutine lui-même...



 



(1) Les activités du Centre Carnegie de Moscou sont présentées de façon détaillée sur le site de l'organisation : https://carnegie.ru/?lang=en (en anglais).



(2) Les 85 sujets fédéraux de Russie sont regroupés dans huit districts fédéraux administrés, chacun, par un représentant plénipotentiaire du président de la Fédération de Russie. Chaque représentant plénipotentiaire chapeaute donc plusieurs sujets fédéraux. Cet échelon administratif a été créé en mai 2000, peu après l'accession de Vladimir Poutine au Kremlin, dans le cadre de la mise en place de sa fameuse « verticale du pouvoir ».



(3) Arkadi et Boris Rotenberg, originaires de Léningrad (Saint-Pétersbourg) comme Vladimir Poutine, dont ils sont des amis d'enfance, sont des magnats de la construction. Leurs entreprises ont notamment obtenu des contrats mirifiques en vue de la préparation des Jeux olympiques d'hiver de Sotchi (février 2014) et de la construction du pont qui reliera la Crimée à la Russie métropolitaine.



(4) Guennadi Timtchenko est un richissime homme d'affaires russe possédant également la nationalité finlandaise, ami personnel de Vladimir Poutine depuis le début des années 1990. Il a fait fortune dans le négoce pétrolier.



(5) Iouri Kovaltchouk est un banquier et magnat des médias, proche de Vladimir Poutine qu'il connaît depuis les années 1990. Il est d'ailleurs parfois surnommé « le banquier de Poutine ». Les frères Rotenberg, Timtchenko et Kovaltchouk sont tous trois visés par les sanctions occidentales décidées après l'annexion de la Crimée. Lire : Karen Bennett, « The $24 Billion Men Who Help Run Putin's Russia - and How the U.S. Plans to Stop Them », Cheatsheet, 24 juin 2018 (en ligne).



(6) Andreï Kolesnikov et Denis Volkov, « Pragmatic Paternalism : The Russian Public and the Private Sector », Centre Carnegie, 18 janvier 2019 (en ligne).



(7) Roman Abramovitch est l'un des plus célèbres oligarques russes, connu pour son style de vie particulièrement opulent. Pour s'en faire une idée, lire, par exemple : Katie Warren, « Russian billionaire Roman Abramovich owns the second-largest yacht in the world and a customized airplane with a 30-person banquet hall - see how else he spends his fortune of at least $11 billion », Business Insider, 4 novembre 2018 (en ligne).



(8) Mikhaïl Abyzov, qui fut de 2012 à 2018 ministre sans portefeuille chargé du « gouvernement ouvert » (un programme gouvernemental visant à faciliter les relations entre les citoyens et l'administration), considéré comme un proche de Dmitri Medvedev, a été arrêté à Moscou en mars 2019 dans une affaire de détournement de fonds. Il est soupçonné d'avoir détourné, avec ses complices, une somme de 55 millions de dollars appartenant à deux sociétés sibériennes de distribution d'électricité.



(9) Viktor Ichaev, ancien gouverneur du territoire de Khabarovsk (1991-2009) puis représentant plénipotentiaire du président dans le District fédéral d'Extrême-Orient (2009-2012) et ministre chargé du Développement de l'Extrême-Orient (2012-2013), a été arrêté le 28 mars dernier à Moscou. Il est soupçonné d'avoir détourné à son profit d'importantes sommes d'argent appartenant au géant pétrolier Rosneft, dont il fut l'un des vice-présidents de 2013 à 2018.



(10) Le Centre Levada est l'un des principaux instituts de sondages de Russie. L'enquête à laquelle Andreï Kolesnikov fait ici référence, intitulée « Korrouptsia v vyschikh echelonakh vlasti » (La corruption aux plus hauts échelons du pouvoir), a été publiée sur son site le 9 mai 2019.



(11) Considéré comme l'un des principaux idéologues du régime et le père du concept de « démocratie souveraine », Vladislav Sourkov a occupé de nombreux postes éminents, dont celui de chef adjoint de l'administration présidentielle (2008-2011) et celui de vice-premier ministre en 2012-2013. Il est aujourd'hui spécialement chargé des dossiers de l'Abkhazie, de l'Ossétie du Sud et du Donbass.



(12) Cet article, intitulé « La longue gouvernance de Poutine », a été publié le 6 mai 2019 en français sur le site de la Fondation pour l'innovation politique : http://www.fondapol.org/etude/la-longue-gouvernance-de-poutine.



(13) Le relèvement de l'âge du départ à la retraite (de 55 à 63 ans pour les femmes, et de 60 à 65 ans pour les hommes) a été annoncé peu après la réélection de Vladimir Poutine en mars 2018. Face à la fronde populaire, le pouvoir a légèrement reculé, le président annonçant en personne que, finalement, les femmes partiraient à la retraite non pas à 63 ans mais à 60. Voir : AFP, « Réforme des retraites en Russie : Poutine lâche (un peu) de lest », 29 août 2018.



(14) Le premier tour de l'élection des chefs (gouverneurs ou présidents) de 26 régions russes a eu lieu le 9 septembre 2018. À la surprise générale, les candidats présentés par Russie unie ont été battus dans quatre sujets de la Fédération : la région de Vladimir, le territoire de Khabarovsk, la région de Vladivostok et la Khakassie. Pour plus de détails, se reporter à : Olivier Tallès, « Le parti de Vladimir Poutine s'essouffle en Russie », La Croix, 26 septembre 2019.



(15) La Douma d'État (la Chambre basse du Parlement russe) comporte 450 sièges. Elle est dominée par Russie unie (339 sièges), suivie de loin par le KPRF (43), le LDPR (39) et le parti de centre gauche Russie juste (23). Ces trois partis ne cherchent guère à entraver l'action de Russie unie. Lire : Konstantin Glikine, « Opposants malgré eux », Le Courrier de Russie, 17 octobre 2018.



(16) Le Fonds de lutte contre la corruption que dirige Alexeï Navalny publie régulièrement des enquêtes retentissantes faisant état de l'enrichissement démesuré de nombreux membres de l'élite. Lire l'entretien qu'il a accordé à Politique Internationale : « L'ennemi numéro un du Kremlin », no 153, automne 2016.



(17) Nikolaï Patrouchev, le secrétaire du Conseil de sécurité, a par exemple déclaré dans un entretien accordé à la Rossiïskaïa Gazeta le 15 octobre 2014, que les États-Unis cherchaient à détruire la Russie en tant que telle, de la même façon qu'ils avaient « détruit l'Union soviétique ». Voir Vladimir Ryzhkov, « Paranoid Russia Now Sees Enemies Everywhere », The Moscow Times, 21 octobre 2014.



(18) Evguéni Prigojine, un homme d'affaires au passé sulfureux surnommé le « cuisinier de Poutine » car son entreprise de restauration sert notamment le Kremlin, financerait la « fabrique de trolls », une organisation visant à inonder les réseaux sociaux de messages favorables à Moscou. Lire : Veronika Dorman, « L'arrière-cuisine de la "fabrique de trolls" russe », Libération, 29 septembre 2017. Il serait par ailleurs le grand financier de la société militaire privée de sinistre réputation Wagner (se reporter aux articles de Jean-Baptiste Onana et d'Alain Barluet dans ce même numéro de Politique Internationale).



(19) Se reporter à l'entretien qu'Alexandre Douguine a accordé à Politique Internationale : « L'idéologue de Poutine », no 144, été 2014.



(20) Voir, en particulier, Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Babel essais, 2016.



(21) Kirill, devenu patriarche en 2009, s'est souvent signalé par des propos ultra-conservateurs sur les questions sociétales, appelant notamment à l'interdiction totale de l'avortement en Russie. Voir, par exemple : Igor Gachkov, « Cyrille, patriarche de la rupture », Le Courrier de Russie, 28 janvier 2019.



(22) C'est le cas, notamment, d'Alexandre Dioumine, 46 ans, ancien garde du corps de Poutine, qui occupe depuis 2016 le poste de gouverneur de la région de Toula. Il est parfois présenté comme un héritier putatif du président. Voir, par exemple : Will Stewart, « Vladimir Putin is grooming ex-bodyguard and military hero, 43, to become future Russian president, experts claim », Mail Online, 6 février 2016.


Notes :