Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Les voix des Mollahs
Entretien avec Hassan Rohani
Secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale de la République islamique d\'Iran depuis le
conduit par
Patrick Wajsman
Directeur Général
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Politique Internationale - Certains observateurs estiment qu'un climat " pré-révolutionnaire " règne en Iran. Qu'en pensez-vous ?
Hassan Rohani - Ce sont des affirmations gratuites. N'oubliez pas que la République islamique a été établie sur la base du vote populaire et que tous les responsables actuellement au pouvoir y sont parvenus - directement ou indirectement - par la voie des urnes ! À mon sens, ces assertions relèvent uniquement de l'imaginaire de ceux qui les colportent. Elles ne reflètent en rien la réalité.
P. I. - Selon vous, que recouvre la division entre réformateurs et conservateurs en Iran ? La trouvez-vous appropriée ?
H. R. - Là encore, ce que j'entends à l'étranger ne correspond absolument pas à ce que l'on constate sur place. Par exemple, certains dirigeants considérés en Occident comme des " réformateurs " ont pu, par le passé, apparaître comme des radicaux. Certains d'entre eux ont même participé, en 1979, à l'occupation de l'ambassade des États-Unis (1) ! En fait, sur le plan social et politique, ces " réformateurs " comptaient alors parmi les durs du nouveau pouvoir. Et vice versa pour ce qui concerne de nombreux " conservateurs " d'aujourd'hui : à l'époque, on les qualifiait de " libéraux ". Au début de la Révolution, les " conservateurs " actuels étaient favorables à l'économie libérale, tandis que ceux qui sont perçus à présent comme des " réformateurs " étaient, eux, partisans d'une économie étatisée ! Vous le voyez : il est impossible de réduire la classe politique iranienne à deux factions rivales. Le camp qualifié de " réformateur " ne comporte pas moins de dix-huit groupes différents ! Sur certains sujets, il y a une convergence de vues, sur d'autres non. Le même constat vaut pour le camp " conservateur ", au sein duquel coexistent plusieurs courants. Je tiens également à attirer votre attention sur une évolution importante : ces dernières années, un courant centriste (2) a émergé dans le pays. Des coalitions politiques sont même en train de s'assembler autour de cette sensibilité. Bref, il ne faut pas schématiser ! Personnellement, je considère que la formation des partis est un problème crucial. Ce processus n'est pas encore mûr et ne ressemble pas - vous vous en doutez - à ce qui se fait en Occident ; mais l'Iran est sur la bonne voie.
P. I. - Ces derniers mois, le président Khatami a évoqué, à plusieurs reprises, l'éventualité de sa démission ; dans le même temps, les législatives du 20 février ont permis au camp conservateur de marquer des points. Peut-on dire que les réformateurs ont échoué dans leur projet d'établir une " démocratie islamique " ?
H. R. - Je ne reviens pas sur votre distinction entre " réformateurs " et " conservateurs ". Ce qui est clair, en tout cas, c'est que les rumeurs concernant la démission de M. Khatami ne sont que des affabulations. Quant au concept de " démocratie islamique ", il n'est nullement l'apanage d'une seule partie de la classe politique ; au contraire, il répond au désir de la quasi-totalité des dirigeants du pays. Dois-je rappeler que les principes démocratiques ont été inscrits dans la Constitution iranienne dès le premier jour et que, lors de son avènement, il y a vingt-cinq ans, la Révolution islamique a immédiatement affirmé l'importance du processus électoral ? Je veux être très clair sur ce point : les élections législatives, la présidentielle et les différents scrutins - comme l'élection de l'Assemblée des experts pour la nomination du Guide ou l'élection des Conseils municipaux islamiques - sont le socle même de notre Constitution. Le doute n'est donc pas permis : l'Iran est une démocratie islamique.
P. I. - L'un des fondements de la République islamique, le " Velayat-e faqih " - la primauté du religieux sur le politique -, est aujourd'hui remis en question par une partie de la société iranienne. Il est également contesté au sein de la communauté chiite d'Irak. L'abandon de ce principe est-il envisageable ?
H. R. - Ma réponse sera très simple : le statut islamique de la République d'Iran est inscrit dans notre Constitution. Or, à l'heure actuelle, la majorité du peuple iranien n'est pas favorable à une modification majeure de cette Constitution. Il est vrai que les " réformateurs ", pour reprendre votre expression, ont évoqué certains changements constitutionnels. Il est vrai, aussi, que le président Khatami a personnellement abordé ce sujet à plusieurs reprises (3). On en est là. Pour ce qui est du Velayat-e faqih, il faut savoir qu'il est contrôlé par le Conseil des experts, un organe très puissant dont les membres sont élus au suffrage universel. Même les décisions du Guide suprême (4) sont placées sous la surveillance de ce Conseil ! J'en fais moi-même partie. Et je vous le dis franchement : je ne vois pas quel danger pourrait bien présenter un système qui comporte un Conseil - élu par le peuple, j'insiste sur ce point - chargé de contrôler et de surveiller l'activité des plus hautes instances religieuses. Dès lors, pourquoi devrions-nous revenir sur le Velayat-e faqih ?
P. I. - Il n'en reste pas moins que les manifestations des étudiants (5) ont démontré qu'il existait, chez les jeunes, une puissante demande d'ouverture. Est-il possible de concilier ce désir de changement avec l'héritage de la Révolution de 1979 ?
H. R. - Certaines des revendications de la jeunesse iranienne sont légitimes. En réalité, ces exigences n'ont rien d'idéologique. Les jeunes aspirent à une certaine ouverture, à davantage de liberté dans leur vie sociale. Ils ne remettent pas le système en cause pour autant ! Simplement, ils réclament plus de latitude pour choisir leur tenue ; ils veulent être plus libres dans leurs comportements au sein de la société et se voir accorder des facilités pour leurs réunions ; ils aimeraient jouir d'une certaine autonomie pour leurs loisirs, prendre des distances avec les traditions anciennes... Rien de plus. Vous auriez tort d'y voir un désaveu profond de la République islamique !
P. I. - Cette liberté qu'ils exigent, êtes-vous, personnellement, prêt à la leur octroyer ?
H. R. - Je pense qu'il faut préparer le terrain pour accorder plus de liberté aux jeunes. D'autres acteurs de la vie politique en revanche, souhaitent adopter une attitude plus dure et imposer le respect des traditions. Cette question les inquiète. Ils considèrent que l'abandon de certaines coutumes ferait perdre au pays son indépendance culturelle. Je ne partage pas cette opinion. À mon sens, nous devons accepter la réalité telle qu'elle est. Il faut faire avec la modernité ! D'ailleurs, nous ne sommes pas le seul pays en proie à ces préoccupations. Les mêmes questions se posent en Inde, en Chine et même au Japon. Il n'y a rien d'étonnant à ce que ces débats suscitent une certaine inquiétude chez les gouvernants.
P. I. - Le rejet, par le Conseil des gardiens de la Constitution, des candidatures de plus de 2000 (6) réformateurs à la veille des élections législatives ne représente-t-il pas un aveu de faiblesse du camp conservateur ?
H. R. - Le processus de vérification des candidatures a été, cette année, plus ou moins semblable à ce qu'il a été par le passé. Peut-être le pourcentage des refus a-t-il été, cette fois-ci, un peu plus important que d'habitude ; mais il faut garder à l'esprit que 5 500 candidatures ont été acceptées, soit en moyenne dix-neuf candidats pour chaque siège ! Connaissez-vous un cas de figure similaire quelque part au monde ? Pour ma part, j'aimerais qu'il y ait le moins de rejets possible. Admettez tout de même qu'il est indispensable de s'assurer de la qualité des candidats. Des filtres semblables existent dans tous les pays. La France, par exemple, ne permet pas qu'une personne condamnée par un tribunal puisse être élue député. En Occident, ce sont principalement les partis politiques qui se chargent de filtrer leurs candidats. Chez nous, c'est le Conseil des gardiens de la Constitution qui s'en occupe.
P. I. - Mais dans le cas des législatives du 20 février, les candidats écartés l'ont été pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec leur éventuel casier judiciaire ! Parmi les évincés figuraient, entre autres, d'ardents partisans d'une reprise du dialogue avec les États-Unis. N'est-ce pas significatif ?
H. R. - Le rejet de la candidature d'un candidat n'a strictement rien à voir avec son point de vue sur la politique étrangère. De plus, le fait de classer les personnes en deux catégories - ceux qui sont " pour " et ceux qui sont " contre " le rétablissement des relations avec les États-Unis - n'est pas pertinent. En Iran, nul n'est opposé au processus visant à apaiser les tensions et à résoudre les problèmes avec Washington... à condition, bien sûr, de préserver nos intérêts nationaux, régionaux et internationaux.
P. I. - Vous ne pouvez pas nier que la question de la reprise des relations avec les États-Unis divise aujourd'hui la classe politique iranienne. Certains parlent même de la nécessité d'amorcer un rapprochement comparable à la détente Est-Ouest des années 1960-1970. Quelle est votre position sur cette question ?
H. R. - De toute évidence, la tension qui existe entre l'Iran et les États-Unis ne pourra demeurer indéfiniment. Ne serait-ce que parce que les Iraniens profondément hostiles à toute forme de réconciliation avec les Américains sont très minoritaires. Mais ce qui est sûr, en tout cas, c'est que le peuple iranien - tout comme la classe politique - considère que la collusion entre l'ancien régime et les États-Unis était inacceptable. Vous ne trouverez personne qui souhaiterait voir l'Iran redevenir aussi dépendant vis-à-vis de la Maison-Blanche qu'il l'était au temps du Shah. Tout le monde s'accorde à dire que la reprise des relations avec Washington ne pourra avoir lieu que si les deux pays se trouvent sur un pied d'égalité. Or certains estiment qu'à l'heure actuelle les Américains refusent de considérer l'Iran comme un égal. Ce serait pourtant la seule façon de promouvoir un rapprochement entre nos deux pays. Vous connaissez peut-être ce proverbe iranien qui décrit le regard que pose le loup sur le mouton. Eh bien, c'est exactement ce que nous ne voulons pas : nous sentir dans la peau d'un mouton face à un loup.
P. I. - L'absence de relations entre Téhéran et Washington nuit aux deux pays : sans l'Iran, les États-Unis ne peuvent pas envisager une stabilisation durable de la région ; et sans les États-Unis, l'Iran aura du mal à réaliser son intégration économique avec l'Irak et restera écarté des projets de développement énergétique régionaux (notamment autour de la mer Caspienne). Dès lors, la réconciliation avec les Américains ne devrait-elle pas représenter une priorité nationale pour Téhéran ?
H. R. - Nous sommes convaincus que ce qu'il convient de faire, dans un premier temps, c'est d'en finir avec les tensions existantes. Malheureusement, les États-Unis n'ont de cesse d'entreprendre des actions hostiles envers l'Iran, tant au niveau bilatéral qu'au niveau régional ou international. Le respect mutuel, la prise en compte des intérêts des deux parties ainsi que la non-ingérence dans les affaires intérieures doivent former le socle de nos relations bilatérales. Et puis, il faut des actes.
P. I. - Lesquels, précisément ?
H. R. - Si, par exemple, les avoirs iraniens étaient débloqués (7), ce serait un important pas en avant, un acte lourd de signification. Pour ce qui est de l'économie, il y a vingt-cinq ans que l'Iran parvient à développer son activité économique tout en se passant des États-Unis - et cela, en dépit des blocages créés par les Américains ! Le taux de croissance élevé que l'Iran a connu au cours de ces dernières années (8) est l'illustration de cette réalité.
P. I. - Pensez-vous qu'un jour - de la même manière que nous voyons aujourd'hui Siméon de Saxe-Cobourg Gotha, l'héritier du trône de Bulgarie, exercer le pouvoir dans son pays en tant que premier ministre - le fils du Shah d'Iran pourrait être appelé à jouer un rôle politique en Iran ?
H. R. - Si vraiment il a le courage de rentrer et de se présenter devant la population iranienne - qui le rejette -, nous ne nous y opposerons pas. Mais je vous parie que jamais il ne se résoudra à revenir sur la scène politique iranienne.
P. I. - Venons-en à l'Irak. De quelle manière le transfert de souveraineté doit-il être réalisé ? Êtes-vous favorable à la constitution d'un gouvernement intérimaire non élu - ce que prévoient les accords du 15 novembre 2003 -, ou bien partagez-vous, au contraire, l'opinion de l'ayatollah chiite de Nadjaf (9), Ali Al-Sistani, selon lequel un tel gouvernement ne serait pas légitime ?
H. R. - En fait, tout le monde souhaite que le pouvoir soit exercé par les Irakiens eux-mêmes. Mais la transmission du pouvoir doit être légitime. Et je ne vois pas comment ceux qui envisagent de mettre en place un gouvernement intérimaire pourraient lui conférer une quelconque légitimité. Par conséquent, on ne peut donner tort à l'ayatollah Al-Sistani lorsqu'il affirme que seul un gouvernement issu des urnes trouverait grâce aux yeux de ses concitoyens. J'ajoute qu'à mon sens le processus électoral devrait être garanti par les Nations unies. C'est pourquoi le plan américain visant à désigner un gouvernement intérimaire me semble très discutable. Un gouvernement désigné de la sorte serait perçu comme une marionnette aux mains de la puissance occupante. Si la population ne sent pas que le pouvoir réel est entre ses mains, il sera très difficile d'instaurer la stabilité dont le pays a tant besoin. Comme pour me donner raison, les membres du Conseil intérimaire de gouvernement mis en place par les Américains viennent eux-mêmes de faire savoir qu'ils souhaitent recevoir un mandat populaire pour négocier la prolongation de la présence militaire des Occidentaux en Irak ! En un mot : je pense que la proposition de l'ayatollah Al-Sistani est la bonne. Les Irakiens doivent élire leurs représentants au suffrage universel.
P. I. - L'ayatollah conservateur iranien Mohammad Yazdi a récemment déclaré : " La résistance irakienne ne parviendra pas à chasser les Américains d'Irak, mais elle peut chasser George W. Bush de la Maison-Blanche. " Qu'attendez-vous de l'élection présidentielle américaine ? Pensez-vous que la ligne actuelle pourrait être abandonnée en cas de changement d'administration ?
H. R. - Quel que soit le résultat de l'élection présidentielle, notre position est très nette : nous estimons que le maintien d'une présence américaine en Irak ne dispose ni du soutien du peuple irakien, ni de celui des États de la région, ni de celui de la communauté internationale ou des Nations unies. Aussi vaut-il mieux y mettre un terme.
P. I. - Comment Téhéran perçoit-il la présence américaine en Afghanistan, en Irak et dans l'ex-URSS - un quasi-encerclement de l'Iran, en somme ?
H. R. - Je vous ferai la même réponse : la présence américaine chez nos voisins, décidée de manière quasi unilatérale, n'est certainement pas dans l'intérêt des pays de la zone. Pas plus qu'elle ne satisfait la communauté internationale. Elle n'est même pas bénéfique pour les États-Unis eux-mêmes ! Pourtant, ce pays aurait pu jouer un rôle constructif dans la région. Il aurait pu permettre d'instaurer un climat de confiance entre les États, par exemple en contribuant au renforcement des coopérations régionales. Et je suis persuadé qu'à long terme les Américains auraient récolté les fruits d'une telle attitude. Malheureusement, tel ne fut pas leur choix. En fait, nous pensons que la politique des États-Unis au Moyen-Orient est une véritable erreur stratégique.
P. I. - Ne peut-on pas dire que la défaite infligée par les Américains au parti Baas en Irak et aux Talibans en Afghanistan a été, finalement, une bonne chose pour Téhéran dans la mesure où vos relations avec ces régimes étaient loin d'être cordiales ?
H. R. - Il est indéniable que la chute de Saddam et des Talibans a été accueillie avec satisfaction par les pays de la région et, au premier chef, par l'Iran. Dois-je vous rappeler que, ces vingt dernières années, l'Iran a consenti des dépenses et des sacrifices considérables pour lutter contre Saddam, puis contre les Talibans ? Ironie de l'Histoire : à l'époque où mon pays entamait sa lutte contre ces régimes, ceux-ci jouissaient du soutien des Américains ! N'oubliez pas non plus que la guerre Iran-Irak (10) - un conflit qui nous a été imposé par Bagdad (11) - a grandement contribué à l'affaiblissement du pouvoir de Saddam et du parti Baas. Et cela, grâce à la résistance exemplaire de l'Iran. Le même constat vaut pour les Talibans. L'Iran n'a-t-il pas été le seul État au monde à s'opposer d'emblée aux Talibans ? Notre attitude était d'autant plus méritoire que - je le répète - ces derniers étaient alors soutenus par les États-Unis, par la Grande-Bretagne et par certains de leurs voisins (12)... La disparition de ces deux ennemis ne peut donc que nous réjouir.
P. I. - Peut-on parler d'un réchauffement irano-turc depuis l'arrivée au pouvoir, à Ankara, de Recep Tayyip Erdogan ?
H. R. - Entretenir de bons rapports avec la Turquie a toujours été primordial pour l'Iran. Nous avons sans cesse suivi cette ligne, indépendamment des gouvernements en place ou des courants politiques dominants à Ankara. À l'heure actuelle, nos deux États entretiennent des relations cordiales. Selon moi, ce qui se passe en Turquie aujourd'hui n'est pas sans rappeler la période où Turgut Özal était à la tête du pays (13).
P. I. - Êtes-vous, à l'instar de la Syrie et de la Turquie, opposé à l'émergence d'un État fédéral en Irak ?
H. R. - L'émergence d'un État fédéral irakien qui serait fondé sur le principe d'un découpage géographique ne présente pas d'inconvénient particulier à nos yeux. En revanche, il faut que la préservation de l'intégrité territoriale de l'Irak soit garantie. L'Iran s'opposerait avec force et sans hésitation à toute tentative visant à morceler ce pays.
P. I. - De nombreux membres présumés d'Al Qaida ont été arrêtés sur le territoire iranien et, dans certains cas, remis à leur pays d'origine. Le problème n'est-il pas dû à la porosité de vos frontières ? Comment envisagez-vous de lutter contre ce phénomène ?
H. R. - Les différentes crises survenues autour des frontières de l'Iran - je pense, bien sûr, à l'Afghanistan et à l'Irak - ont été les sources de multiples problèmes pour notre pays. N'oubliez pas que nous possédons plus de 2 000 kilomètres de frontières communes avec l'Irak et l'Afghanistan ! Le contrôle du trafic de stupéfiants en provenance de la frontière afghane nous a coûté cher, financièrement, mais aussi en vies humaines (14). Il n'en reste pas moins que nous ne pouvons pas tout faire par nos seuls moyens. Si nous voulons combattre efficacement le trafic de drogue et le terrorisme, la coopération doit se développer entre la communauté internationale, les Nations unies et l'Iran. Voyez-vous, nous occupons une place particulière à l'échelle mondiale dans la lutte contre Al Qaida : près de 250 membres de cette organisation ont été arrêtés sur notre territoire, puis extradés ou reconduits vers les frontières par lesquelles ils s'étaient infiltrés en Iran. Comme il se doit, leurs noms ont été communiqués à l'Organisation des Nations unies. Dans ce combat, l'Iran est en première ligne.
P. I. - Parmi les membres présumés d'Al Qaida détenus par l'Iran, pourquoi certains sont-ils extradés vers leur pays d'origine et d'autres non ?
H. R. - Comme je viens de vous le dire, la plupart des membres d'Al Qaida que nous avons arrêtés ont été extradés vers leur pays d'origine ou reconduits vers les pays d'où ils étaient venus. Seules les personnes soupçonnées d'avoir attenté à la sécurité nationale de l'Iran y sont restées détenues, afin que l'enquête soit menée à bien.
P. I. - L'un des points de friction entre l'Iran et les pays occidentaux concerne la non-reconnaissance de l'État d'Israël. Si une paix venait à être signée entre les Palestiniens et les Israéliens, reconnaîtriez-vous cet État ?
H. R. - Dans un tel cas de figure, l'Iran reconnaîtrait... la Palestine ! En fait, nous considérons que le fondement de l'État israélien n'est pas légitime. C'est précisément pour cette raison que les propositions iraniennes, jusqu'à présent (15), ne visent pas à la construction séparée de deux États mais à l'édification d'un seul État réellement binational. Tout d'abord, notre plan implique le retour des différents réfugiés palestiniens expulsés des territoires depuis 1948 et la préparation d'une élection générale à laquelle toutes les parties prendraient part. Le résultat d'une élection de ce type pourrait être acceptable pour tout le monde. Hélas, dans l'état actuel des choses, il n'y a pas d'espoir. Dans un passé récent, un espoir, même très faible, subsistait ; mais la construction du mur a tout anéanti. Le plus choquant, c'est le fait qu'Israël n'ait jamais mis en application les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, pas plus que les déclarations de l'Assemblée générale. Ces cinquante dernières années, Israël a toujours privilégié le bras de fer et la politique de la terre brûlée. Le pouvoir de Tel-Aviv n'a jamais oublié ses ambitions et cherche toujours à réaliser son but, qui est d'asseoir sa domination sur la région. Sur le plan international, un problème considérable est posé par le soutien inconditionnel que les États-Unis accordent à ce pays. Or seul un plan juste et équitable permettrait de résoudre ce problème de façon définitive.
P. I. - L'Iran est donc opposé à la feuille de route ?
H. R. - À nos yeux, ce plan est incomplet. Lors de sa présentation, nous avons pensé que les Israéliens allaient le refuser. Et peut-être vous souvenez-vous que, dès le début de son examen, les Israéliens ont effectivement réclamé des centaines de modifications... Les faits nous ont donné raison. Aujourd'hui, il n'y a aucun espoir que ce projet soit appliqué.
P. I. - Votre pays soutient-il le Hamas et le Djihad islamique ?
H. R. - L'Iran n'intervient ni militairement ni financièrement dans le combat palestinien. En revanche, nous soutenons moralement le rétablissement des droits des Palestiniens.
P. I. - Vous avez, personnellement, négocié avec trois ministres européens des Affaires étrangères (16) en vue de la signature du protocole additionnel au Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Et Téhéran a effectivement fait la preuve de sa volonté de transparence en signant, le 18 décembre 2003, ce protocole additionnel. Mais certains persistent à dire que l'Iran a la capacité scientifique et technique de fabriquer une bombe atomique d'ici à quelques années. Étant donné que votre pays a longtemps dissimulé certaines de ses recherches sur le nucléaire, peut-on lui faire confiance ?
H. R. - Notre négociation avec ces trois ministres européens visait à bâtir une relation de confiance à l'échelle internationale. Certains pays s'étaient montrés très préoccupés par notre progression vers l'acquisition de la technologie nucléaire. Nous avons donc décidé de redonner confiance au monde entier. C'est pourquoi nous avons choisi de faire preuve d'une attitude plus transparente à l'égard de l'Agence internationale pour l'énergie atomique (17). Je veux être très clair : si, par le passé, nous n'avons pas dévoilé notre démarche nucléaire, ce n'était nullement dans le but d'entrer dans une phase nucléaire militaire, mais seulement à cause de l'embargo et des sanctions qui nous étaient imposés. Nos activités - tout à fait pacifiques et civiles - se déroulaient dans le cadre des lois et des conventions internationales ; mais, chaque fois que nous déclarions un projet, aussi pacifique fût-il, nous nous heurtions à l'embargo et aux sanctions des autres pays (18). Le pire, c'est que nous ne pouvions rien dire face à cette politique injuste que les pays industrialisés conduisaient à notre égard ! Aujourd'hui, alors que nous déclarons tout ce que nous avons fait, l'embargo est plus ferme que jamais. Or, d'après la dernière résolution de l'AIEA, il apparaît très clairement que notre activité dans ce domaine était uniquement destinée à des fins civiles. Elle était donc parfaitement légale. J'en veux pour preuve qu'il nous a été expliqué que l'Iran n'avait pas commis de fautes, mais seulement des " manquements ". De notre côté, pour montrer notre bonne volonté face à la communauté internationale, nous avons mis le protocole en application sans attendre sa ratification. Nous croyons ainsi avoir écarté toutes les suspicions qui pesaient sur nous (19).

Notes :

(1) L'occupation de l'ambassade des États-Unis, au cours de laquelle 52 personnes furent retenues en otage, eut lieu en novembre 1979, neuf mois après le déclenchement de la Révolution islamique. Elle ne prit fin qu'en janvier 1981.
(2) Ce courant " centriste " naissant comporte des conservateurs " éclairés " auxquels se sont adjoints des réformateurs.
(3) Par le passé, Mohammad Khatami avait demandé, à plusieurs reprises, une révision de la Constitution, réclamant davantage de prérogatives présidentielles et une réduction des pouvoirs du Conseil des gardiens de la Constitution. Pour autant, il n'a jamais remis en cause le principe du " Velayat-e faqih ".
(4) Il s'agit de l'ayatollah Ali Khameneï, le premier personnage de l'État, avant le président Mohammad Khatami.
(5) La révolte des étudiants de juillet 1999 fut la première grande manifestation contre le régime. Périodiquement, des mouvements de contestation agitent les campus. En juin 2003, une protestation de rue, qui dura dix jours, se solda par l'arrestation de près de 4 000 étudiants. 2 000 d'entre eux sont toujours sous les verrous.
(6) 3 300 candidatures avaient été écartées dans un premier temps. Après les protestations des réformateurs, 1 160 des postulants recalés ont été autorisés à se présenter. Mais les 2 140 autres sont restés bannis.
(7) Au moment de la prise d'otages à l'ambassade américaine à Téhéran, les États-Unis décidèrent, en représailles, de saisir les avoirs iraniens sur leur territoire et de placer sous embargo les livraisons d'armes déjà payées par l'Iran. En 1987, sur décision du Tribunal d'arbitrage de La Haye, Washington a restitué à l'Iran 451 millions de dollars - sur une somme totale de 4 milliards de dollars gelés. À noter que, selon Téhéran, ce ne sont pas 4 mais 11 milliards de dollars qui ont été gelés par les Américains.
(8) La croissance du PIB a été de 5,8 % en 2002 et de 6,1 % en 2003. À titre indicatif, le PNB par habitant en Iran était en 2003 de 1 710 dollars, contre 1 760 dollars pour la Jordanie, 3 990 pour le Liban et 22 010 pour la France.
(9) Nadjaf, en Irak, est la ville sacrée du chiisme mondial. Elle abrite en particulier le sanctuaire de l'imam Ali, le gendre du Prophète.
(10) La guerre a duré de 1980 à 1988.
(11) L'Irak était l'agresseur. Le 22 septembre 1980, les forces irakiennes déclenchèrent les hostilités en pénétrant en Iran, tandis que l'aviation de Bagdad attaquait des installations aéroportuaires iraniennes.
(12) Hassan Rohani fait sans doute référence avant tout au Pakistan.
(13) Premier ministre puis président de Turquie (1989-1993), il tenta de mettre la République d'Atatürk sur la voie des réformes. Il mit fin, par exemple, à l'interdiction de parler le kurde et manifesta plus de souplesse à l'égard des divers courants et confréries religieux.
(14) Selon les autorités iraniennes, de nombreux gardes-frontières iraniens ont perdu la vie en tentant de poursuivre les trafiquants de drogue en provenance d'Afghanistan.
(15) L'Iran n'a jamais fait de propositions officielles concernant la résolution du conflit israélo-palestinien.
(16) Il s'agit des ministres des Affaires étrangères français, Dominique de Villepin ; allemand, Joschka Fischer ; et britannique, Jack Straw.
(17) Les experts de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique) pourront désormais, aux termes du protocole additionnel au TNP signé par l'Iran en décembre 2003, procéder à des visites inopinées des sites nucléaires iraniens.
(18) En 1979, les États-Unis décrétaient un embargo commercial contre l'Iran. À ce jour, celui-ci n'a pas été levé. Les relations diplomatiques sont inexistantes. En 1996, le Congrès américain adopta une loi visant à interdire aux compagnies pétrolières du monde entier d'investir en Iran sous peine de sanctions (loi D'Amato). Elle reste en vigueur à ce jour.
(19) Dans un rapport daté du 24 février, l'AIEA estime que les " manquements " de l'Iran à propos de son programme nucléaire sont " gravement préoccupants ". L'agence de l'ONU révèle que les traces d'uranium enrichi décelées en Iran - interprétées comme un signe de la fabrication d'uranium hautement enrichi, sans doute à visées militaires - proviennent de machines fabriquées sur place. La technologie qui a servi à fabriquer ces centrifugeuses en Iran comme en Libye est " très similaire et a été, dans une large mesure, obtenue auprès des mêmes sources à l'étranger ", c'est-à-dire par le biais de la filière pakistanaise démantelée récemment. À la fin de janvier, les autorités de Téhéran ont reconnu avoir acheté à un intermédiaire, en 1994, les plans pakistanais d'une centrifugeuse de grosse capacité. Soulignant les lacunes dans les informations fournies par Téhéran, l'AIEA conclut : " Il sera très difficile de confirmer l'absence d'activités illicites. " Une résolution de l'AIEA du 13 mars 2004 a condamné l'Iran pour ses omissions mais repousse à juin l'éventuelle saisine du Conseil de sécurité des Nations unies en vue de sanctions.