Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
La vérité sur les armes de destructions massives
Article de Jean-Dominique Merchet
Journaliste à L'Opinion
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Plusieurs pays ont récemment avoué avoir développé des programmes d'armes de destruction massive (ADM). Corée du Nord, Pakistan, Iran, Irak, Libye... la prolifération des armes de destruction massive s'impose, avec le terrorisme, comme la préoccupation majeure en matière de sécurité internationale en ce début de siècle. Les récentes informations montrent que le mal était plus grave qu'on ne le croyait. La Corée du Nord poursuit son programme nucléaire et s'est retirée du traité de non-prolifération ; l'Iran avait soigneusement camouflé ses installations et se fait tirer l'oreille pour les ouvrir aux inspections de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique) ; le Pakistan a joué un rôle central en matière d'exportation de technologie ; la Libye, il y a encore peu de mois, conservait elle aussi des ambitions en la matière. D'autres pays s'interrogent plus ou moins ouvertement sur l'opportunité de se lancer dans de tels programmes d'ADM. On évoque, bien sûr, la Syrie, mais le débat existe aussi au Japon ou en Arabie saoudite. Mieux, si l'on ose dire : la guerre d'Irak, conduite sous le prétexte de lutter contre les ADM, se révèle un fiasco en la matière, faute d'arsenal irakien. Du coup, les " contre-proliférateurs " partisans d'actions " préemptives " (l'administration Bush et ses alliés) passent pour des va-t-en-guerre irresponsables...
Et pourtant, jamais la lutte contre la prolifération n'a rencontré de tels succès. Car, paradoxalement, la découverte de l'ampleur des programmes rend la poursuite de ceux-ci beaucoup plus difficile. À cet égard, la Libye constitue un véritable modèle. En décembre 2003, au terme de tractations secrètes avec Washington et Londres, le régime du colonel Kadhafi dévoile son programme... le jour même où il y renonce, en échange de son retour dans le concert des nations !
L'affaire d'Abdul Qader Kahn, le père de la bombe pakistanaise, relève de la même logique. Depuis des années, les experts et les services de renseignement occidentaux le soupçonnaient de se trouver au cœur d'un réseau de prolifération nucléaire. Or la vérité dépasse leurs estimations les plus alarmistes ! Mais heureusement, notre savant pakistanais ne devrait plus guère avoir l'occasion d'exporter des centrifugeuses qui entrent dans le processus d'enrichissement de l'uranium. Nous expliquerons pourquoi.
Ce qui est positif, en tout cas, c'est que le mal est identifié et combattu. Il peut donc être maîtrisé et peut-être même vaincu. Après tout, en matière de prolifération comme dans d'autres domaines, le pire n'est pas toujours sûr.
Une préoccupation récente
La prolifération des ADM est une problématique relativement nouvelle. Elle a été formulée explicitement pour la première fois par le Conseil de sécurité des Nations unies en 1992. Il s'agit, évidemment, d'une conséquence directe de la fin de la guerre froide et de la première guerre du Golfe. Jusqu'alors, les questions de sécurité tournaient autour des accords de désarmement entre les deux Grands. Les années 1960-1980 avaient été l'époque des discussions portant sur les missiles intercontinentaux (Salt), les anti-missiles (ABM), les euromissiles ou encore sur le volume des forces conventionnelles en Europe (CFE). L'affaire se jouait entre très peu d'acteurs. À la périphérie, quelques États développaient bien leurs propres programmes, sans que cela ne suscitât d'émotion particulière dans les opinions publiques. À un moment où soixante-cinq mille têtes nucléaires étaient accumulées par les cinq Grands (États-Unis, Union soviétique, Grande-Bretagne, France et Chine), comme ce fut le cas en 1986, l'année du record en la matière, quelques bombes de plus ou de moins n'empêchaient personne de dormir.
C'était, bien sûr, une vision naïve. Pour la simple raison suivante : l'augmentation du nombre d'acteurs bouleverse l'équilibre d'un système. Le général de Gaulle n'aurait pas dit le contraire ! La France fut, en 1960, le premier véritable pays proliférant lorsqu'elle fit exploser la bombe " Gerboise bleue " dans le Sahara. La " bombinette ", comme l'appelaient alors les opposants au nucléaire, permit à la France gaullienne de reconquérir son " indépendance nationale ". D'autres pays allaient suivre la même voie. La Chine, pour se libérer de la tutelle soviétique. Israël, qui se nucléarisa avec l'aide de la France sous la IVe République. L'Inde qui, dès 1974, procéda à un essai nucléaire, joliment qualifié d'" expérimentation pacifique ". L'Afrique du Sud de l'apartheid, qui se dota sans doute d'une vingtaine de bombes. Le Brésil et l'Argentine, qui développèrent des programmes d'armement avant d'en finir d'un commun accord. Et même la pacifique Suisse, qui se mit sérieusement à y réfléchir à partir de 1958. La Commission des affaires atomiques du Département fédéral de la Défense ne fut, d'ailleurs, dissoute qu'en 1988...
La première alerte sérieuse eut lieu le 7 juin 1981, lorsque l'aviation israélienne détruisit le réacteur Osirak - que le régime de Saddam avait construit avec l'aide française - dans la banlieue de Bagdad. Mais que pesait alors cette attaque, en pleine crise des euromissiles provoquée par le déploiement des SS-20 soviétiques ?
Répétons-le : les ADM ne devinrent un réel sujet de préoccupation qu'au début des années 1990, avec la guerre du Golfe et l'éclatement de l'URSS. Face à l'Irak, deux choses marquèrent les opinions publiques : l'emploi de missiles sol-sol Scud et la nécessité pour les troupes de l'opération " Tempête du désert " de se protéger contre d'éventuelles attaques chimiques. L'utilisation de ce type d'armes, désormais qualifiées de " destruction massive ", n'était pourtant pas une nouveauté. Durant sa guerre contre l'Iran, dans les années 1980, l'Irak en avait fait un large usage, tirant près de 200 Scuds sur Téhéran et les grandes villes iraniennes. L'Irak avait également lancé des obus chimiques, y compris contre sa propre population kurde. Mais, en 1991, pour la première fois, des Scuds visèrent des soldats occidentaux.
Jusqu'alors, ces armes avaient été assimilées à un passé révolu et à une technologie obsolète : le recours aux gaz de combat évoquait la Première Guerre mondiale et les Scuds rappelaient les bombardements de V2 sur Londres et Anvers. Elles devinrent soudain le symbole de la menace représentée par les États perturbateurs. Or l'armée irakienne ne fit pas usage d'armes chimiques contre les alliés et les missiles Scud ne causèrent qu'une poignée de victimes civiles, en Israël et dans le Golfe. Mais la terreur provoquée dans les opinions - et les états-majors ! - fut sans commune mesure avec les dégâts. D'entrée, et à l'égal du terrorisme, les ADM s'imposèrent comme une arme de communication massive.
La défaite militaire de Saddam Hussein permit l'envoi d'inspecteurs des Nations unies (AIEA et UNSCOM) en Irak. Malgré la difficulté de leur mission, ils parvinrent à dévoiler l'ampleur des programmes du régime baasiste. Les experts s'accordent à penser que, si la guerre du Golfe n'avait pas eu lieu, l'Irak aurait pu disposer d'une bombe nucléaire vers 1992 ou 1993. Son arsenal chimique - constitué en particulier de neurotoxiques binaires, les plus dangereux - était très avancé. Pis : il fallut attendre 1995 pour que les inspecteurs de l'UNSCOM découvrent, presque par hasard, l'existence d'un vaste programme d'armes biologiques, grâce aux témoignages d'un transfuge. L'essentiel de ces armes et des capacités industrielles et scientifiques de l'Irak fut alors démantelé. La mission de l'ONU fut suspendue en 1998, mais, au vu des travaux de l'Iraq Survey Commission (dépêchée en Irak après la chute du régime, en 2003), il semble aujourd'hui probable que Saddam Hussein n'a jamais pu reconstituer son arsenal, même s'il en avait vraisemblablement gardé le désir et l'illusion. Les découvertes irakiennes des inspecteurs de l'ONU au début des années 1990 sonnèrent l'alarme dans la communauté des experts : à condition d'être riche comme l'Irak, n'importe quel pays du tiers-monde pouvait se doter d'un arsenal imposant - et cela, hors de tout contrôle.
Au même moment, l'Union soviétique éclata. Des dizaines de milliers de têtes nucléaires et chimiques, des installations de production gigantesques, ainsi que des milliers de chercheurs et d'ingénieurs, se retrouvèrent soudain pratiquement livrés à eux-mêmes. Conscients du risque représenté par une prolifération des armes, des infrastructures et du savoir-faire soviétiques, les Américains s'empressèrent de coopérer avec les nouveaux régimes. Pour Washington, il était impératif de garder un seul interlocuteur nucléaire dans la région : la Russie devait récupérer toutes les armes de la défunte URSS. Nombreuses furent les valises de dollars qui circulèrent alors pour convaincre les responsables des ex-Républiques soviétiques de se montrer coopératifs... Trois nouveaux États indépendants - la Biélorussie, l'Ukraine et le Kazakhstan - avaient hérité de l'arsenal soviétique stationné sur leur territoire. Ils acceptèrent de le remettre à la Russie en échange d'une juste rétribution américaine (autre soulagement : au même moment, l'Afrique du Sud de Nelson Mandela renonçait aux ADM).
Des chercheurs soviétiques, comme le biologiste Kanatjan Alibekov - passé à l'Ouest sous le nom de Ken Alibek -, dévoilèrent l'ampleur des programmes biologiques de l'URSS et les accidents terrifiants qui en jalonnèrent l'histoire. Pour les services de renseignement occidentaux, il fallait absolument éviter que ces experts, réduits au chômage et à la pauvreté, ne se vendent au plus offrant. Tout comme il était impératif d'empêcher des militaires clochardisés de faire commerce de " leurs " armes chimiques ou nucléaires. Malgré quelques affaires délicates, comme l'arrestation de trafiquants de plutonium à Munich en 1994, il semble que la situation soit globalement restée sous le contrôle des autorités russes et américaines. Le désastre redouté - qui a donné naissance à pléthore de scénarios-catastrophe hollywoodiens - n'eut pas lieu.
En cette première moitié des années 1990, la crainte des ADM se matérialisa le 20 mars 1995, lorsque les illuminés de la secte japonaise Aum organisèrent un attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Il y eut 20 morts et plus de 5 000 blessés. Pour la première fois, les ADM quittaient la sphère étatique, dangereuse mais a priori rationnelle, pour celle du terrorisme.
La question des ADM va alors s'imposer définitivement comme une préoccupation majeure de la communauté internationale. Au risque d'engendrer beaucoup de confusion sur leur réalité, leur dangerosité et leur instrumentalisation politique, comme on l'a vu dans l'affaire irakienne, où elle servit de justification à l'intervention américaine.
Des craintes disproportionnées
Une efficacité douteuse
Le concept d'ADM est un fourre-tout. Longtemps, les spécialistes militaires ont parlé d'armes NBC (nucléaires, biologiques, chimiques). C'est une représentation plus juste, quoique moins propre à émouvoir les esprits que la formule " destruction massive ". Le sigle NBC évoque la nature physique de ces armes, les ADM, leur effet supposé. Pour faire bonne mesure, les experts incluent désormais dans le catalogue des ADM les missiles balistiques et, depuis peu, les armes radiologiques, qui mêlent à un explosif classique des produits radioactifs. Cette définition n'est pas sans poser de problèmes.
Qu'est-ce qu'une arme de destruction massive ? Un engin qui permet de détruire ou de tuer massivement. La bombe d'Hiroshima est sans aucune doute une ADM. Mais quid des 300 000 machettes commandées par les autorités du Rwanda quelques semaines avant le début du génocide de 1994 ? Des millions de mines antipersonnel ou de munitions non explosées qui tueraient plus de 10 000 personnes par an ? Des deux avions détournés qui vinrent se fracasser sur le World Trade Center ? Des explosifs utilisés dans les travaux publics qui font sauter des trains de banlieue à Madrid ? Chaque fois, l'effet, quoique différent, est bien " massif ". Entendues comme regroupant le nucléaire, le chimique, le biologique, le balistique et le radiologique, les ADM sont-elles vraiment synonymes de destruction massive ? Rien ne l'indique à coup sûr... et c'est plutôt rassurant.
La Première Guerre mondiale fut le seul conflit à l'occasion duquel les armées utilisèrent franchement l'arme chimique - à raison de plus de 110 000 tonnes de substances diverses ! Pourtant, à aucun moment, cette arme ne fut décisive. C'est-à-dire qu'elle ne fit jamais basculer la décision d'un côté ou de l'autre. D'ailleurs, elle ne causa finalement que peu de victimes, en regard des 8 millions de morts et des 23 millions de blessés du conflit. Il est admis que les gaz furent responsables au maximum de 3,4 % des victimes. Sur le front occidental, là où les chiffres sont les plus fiables, l'arme chimique aurait tué au total 20 000 soldats. L'équivalent de la première journée de la bataille de la Somme...
Depuis lors, l'arme chimique, rarement employée, n'a jamais causé de destruction supérieure à ce qu'aurait provoqué une attaque classique. Une armée se protège facilement contre ce type d'agression, même si cette protection coûte cher et obère considérablement sa capacité de manœuvre. Même en matière de terrorisme, le chimique n'est pas une arme si " massive " qu'il y paraît. Si l'ingéniosité technique consacrée par la secte Aum à la mise au point de sa bombe chimique avait été utilisée afin de fabriquer des explosifs classiques, le bilan humain dans le métro de Tokyo aurait été bien supérieur. Mais l'écho médiatique, beaucoup plus faible.
Les armes biologiques restent globalement virtuelles. Seuls les Japonais en ont utilisé - en Chine, de 1938 à 1942 -, et seuls les Soviétiques ont conduit des programmes très importants, employant jusqu'à 60 000 personnes. Il faut savoir que ces armes sont d'un usage délicat : une épidémie se contrôle difficilement... et elle est susceptible de toucher son propre camp. Là encore, l'effet psychologique et déstabilisateur est considérable, comme l'a montré l'affaire des " lettres à l'anthrax " au lendemain du 11 septembre. La souche de Bacillus anthracis provenait d'un laboratoire militaire américain et n'a vraisemblablement pas été répandue par des islamistes. Au final, cinq personnes sont mortes. La destruction n'a pas été massive. Ce qui l'a été, en revanche, c'est la pagaille provoquée par cette affaire, attribuée d'office à Al-Qaïda. En France, où pourtant aucun cas n'a été signalé, les deux seuls laboratoires spécialisés ont dû analyser près de 3 000 échantillons de poudre en quelques semaines. L'arme biologique est une arme de " désorganisation massive ", juge un récent rapport parlementaire français qui critique les " effets pervers d'une application trop large du principe de précaution ".
À juste titre, la bombe atomique apparaît comme la véritable arme de destruction massive. Encore que... Depuis Hiroshima, la technologie a permis le développement d'armes de faible puissance, utilisables sur le champ de bataille (armes tactiques). La course à " la plus grosse bombe " (de l'ordre de cent mégatonnes) est terminée depuis les années 1960 et la stratégie " anti-cités ", qui consistait à vitrifier les villes de l'" adversaire potentiel ", n'a plus cours. Au sein d'un concert de critiques, les chercheurs américains travaillent aujourd'hui sur des " mini-nukes ", des bombes atomiques à fort pouvoir détonant, mais de faible puissance, qui permettraient de détruire les bunkers enterrés.
Là encore, l'effet de destruction massive doit être rapporté à ce que des moyens classiques permettent d'obtenir. Si l'on s'en tient aux bombardements stratégiques, l'attaque contre Tokyo en mars 1945 a fait plus de morts que la bombe A larguée sur Hiroshima en août de la même année.
Reste la question des armes radiologiques, qualifiées de " bombes sales ". On en connaît le principe théorique, mais pas d'exemple d'utilisation. Il s'agit de répandre des matières radioactives grâce à un explosif classique. Au-delà des effets directs de l'explosion, le secteur touché serait contaminé, freinant les secours et provoquant une pollution durable.
Les romanciers et les experts de l'anti-terrorisme imaginent tous ces scénarios de terreur : une bombe nucléaire dans le container d'un cargo ; l'empoisonnement d'un réseau d'eau potable ; une bombe sale dans une grande gare ; une épidémie de variole ou une épizootie s'attaquant au bétail pour ruiner l'économie d'un pays... Les terroristes y songent aussi. Mais pour eux, heureusement, il y a loin de la coupe aux lèvres.
Des armes difficiles à développer
C'est un mythe qui a la vie dure : grâce aux documents que l'on trouve sur Internet, il serait devenu possible de bricoler une arme chimique dans sa salle de bains et une bombe atomique dans son garage. La réalité est heureusement plus compliquée. Un expert résume ainsi la situation : " Vous pouvez facilement acheter un manuel de chirurgie cardiaque et, moyennant finances, des instruments médicaux de pointe. Ce n'est pas pour autant que vous allez réussir une greffe du cœur ! "
Il en va de même pour une bombe atomique. En mobilisant ses moyens de grande puissance scientifique et industrielle, la France a mis six ans (1954-1960) pour construire sa bombe. Et il s'est encore écoulé quatre ans avant que le premier escadron de Mirage IV A, vecteur de la force de frappe, ne soit déclaré opérationnel. Malgré une importante aide chinoise, il a fallu plus de vingt-cinq ans au Pakistan pour parvenir à faire exploser une bombe, en 1998. C'est l'évidence : produire une arme nucléaire est une procédure extrêmement complexe. Il ne suffit pas de posséder de l'uranium hautement enrichi ou du plutonium, ce qui n'est d'ailleurs pas une mince affaire. Il faut aussi avoir à sa disposition des spécialistes en métallurgie, en détonique, en connectique, capables de construire l'arme pour qu'elle explose de telle façon que la réaction nucléaire se déclenche. Sinon, ce ne serait qu'un méchant pétard... Et il ne s'agit pas seulement de réussir une expérience de laboratoire, mais aussi de savoir durcir l'engin pour qu'il résiste à son transport dans l'ogive d'un missile ou sous un avion.
Huit pays au monde savent le faire, pas un de plus, jusqu'à preuve du contraire : les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, la Grande-Bretagne, Israël, l'Inde et le Pakistan. Pour reprendre la fameuse phrase d'Engels sur le pudding (" the proof of the pudding is in the eating "), la preuve de l'existence de la bombe, c'est qu'elle explose. À l'exception d'Israël (qui a peut-être testé une arme avec les Sud-Africains et bénéficié, un temps, de l'expertise française), les puissances nucléaires procèdent toujours à des essais. Pour prouver qu'elles maîtrisent vraiment la technologie. Sinon, les plus grands doutes seraient permis. On sait avec certitude que la Corée du Nord possède suffisamment de matière fissile pour construire plusieurs armes. Mais rien ne prouve qu'elle sache les assembler. L'Iran semblait en être encore loin, lorsqu'il a accepté, en 2003, des contrôles plus stricts de la part de l'AIEA. Quant à l'Irak, ses capacités - qui avaient été bonnes - n'étaient plus que résiduelles à la veille de l'offensive américaine.
Les autres armes de destruction massive ne sont pas moins complexes à fabriquer et à utiliser. Produire une substance chimique n'est pas forcément difficile pour qui possède une industrie pharmaceutique ou d'engrais. Ce qui l'est plus, c'est de la militariser, c'est-à-dire de la transformer en aérosol qu'il faudra ensuite répandre sur une grande surface. D'autant que certains produits ont une durée de vie limitée (c'est notamment le cas des neurotoxiques). Un des grands classiques médiatiques - dont l'administration Bush nous a récemment fait profiter - consiste à présenter un tube devant les caméras en expliquant que son contenu pourrait tuer un million de personnes. C'est vrai, mais seulement en théorie. Car, en pratique, il faudrait réussir à mettre chacun de ces individus en contact direct avec une quantité infime de ce produit...
Le maniement des armes biologiques est encore plus complexe, pour cette bonne et simple raison que les organismes vivants sont fragiles. Ils supportent mal la chaleur, l'humidité ou les rayons ultraviolets. Rares sont les organismes réellement militarisables. On peut en citer quatre : l'anthrax, la toxine botulinique, la ricine ou l'aflatoxine. Si les grandes puissances industrielles maîtrisent ces techniques, aucun groupe terroriste n'a - pour l'instant - apporté la preuve de son savoir-faire. Par exemple, le dispositif de diffusion mis au point par la secte Aum et appliqué à Tokyo en 1995 s'est révélé défectueux, ce qui a sauvé de nombreuses vies.
Une situation sous contrôle
Les États voyous sous surveillance
Même sujette à caution, cette notion d'armes " de destruction massive " possède une vertu : celle d'avoir permis de sensibiliser les opinions publiques et les États à la menace que ces systèmes non conventionnels représentent. Au point que l'administration Bush a utilisé " massivement " cet argument pour justifier sa guerre contre l'Irak.
Les grandes puissances, au premier rang desquelles les États-Unis, ont franchement pris le dossier en main. Et il est indéniable qu'elles volent de succès en succès, bien que les méthodes utilisées prennent parfois leurs aises avec le droit et la morale internationale. Petit tour d'horizon :
- L'Irak est complètement hors jeu après deux guerres, un embargo, une série d'inspections et, désormais, la présence de troupes occidentales sur son sol.
- La Libye a volontairement renoncé à ses programmes en décembre 2003.
- L'Iran, sur lequel s'est exercée la pression conjointe des États-Unis et de l'Union européenne (on se souvient de la visite du trio européen à Téhéran en octobre 2003), a finalement accepté les inspections " intrusives " de l'Agence internationale de l'énergie atomique, même si la République islamique l'a fait de mauvaise grâce.
- La Corée du Nord est sous étroite surveillance. Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Corée du Sud et le Japon s'entendent pour contenir ses ambitions et bloquer toute escalade. Visant directement Pyongyang, le régime de contrôle du trafic maritime (Proliferation security initiative), décidé au sommet d'Évian de juillet 2003, est déjà entré en vigueur et donne satisfaction. Il s'agit d'un système informel de coopération entre les grandes puissances, dont la France, destiné à contrôler les navires susceptibles de transporter des matériaux illicites ou sensibles.
- Le Pakistan a été contraint de reconnaître sa responsabilité en matière de prolifération et A. Q. Kahn, un héros national, fut écarté de ses fonctions, même si le président Pervez Musharraf lui a " pardonné ". Les capacités prolifératrices du pays sont aujourd'hui réduites et placées sous haute surveillance des Américains et des Britanniques.
Ces cinq pays sont traités de manières très différentes. En Irak, les armes ont parlé, alors qu'en Libye le dialogue a porté ses fruits. L'Iran, le Pakistan et la Corée du Nord sont tenus rênes courtes par la communauté internationale, chacun à sa façon. Le pragmatisme l'a emporté sur les grands systèmes multilatéraux de désarmement, comme les éternelles négociations de Genève. Jusqu'à présent, ce principe a démontré son efficacité. Depuis 1998 - année des essais nucléaires indiens et pakistanais -, aucun pays n'a accédé à la puissance atomique. Les installations sensibles de l'ex-Union soviétique font l'objet d'une grande vigilance des Américains - à tel point que, dans une République d'Asie centrale, les systèmes de vidéosurveillance transmettent leurs images directement aux États-Unis... Dans les pays sensibles, les matières fissiles, souvent à usage scientifique, sont récupérées. Ainsi, durant l'été 2002, une opération conjointe russo-américaine a permis d'évacuer du centre nucléaire de Vinca, à Belgrade, un stock d'uranium enrichi. Discrètement, les autorités françaises ont fait de même, pendant l'été 2003, à l'université d'Abidjan (Côte-d'Ivoire). Cet uranium avait été donné par la France dans les années 1980 au département de physique. Les troubles politiques ont incité les autorités françaises à le placer en lieu sûr, c'est-à-dire à le rapatrier en France.
À l'exception des lettres à l'anthrax qui ont semé la panique aux États-Unis (2001), aucun cas d'utilisation d'ADM n'a été signalé depuis l'attentat du métro de Tokyo en 1995. Et pourtant, les conflits et les actions terroristes ne manquent pas. Les armes de destruction massive semblent contenues. Les rares États à la fois capables et désireux de s'en doter sont, globalement, sous contrôle de la communauté internationale, par le biais de l'AIEA, de l'OIAC (Organisation pour l'interdiction des armes chimiques) et des services de renseignement des grandes puissances occidentales. Et pour le cas où ce contrôle viendrait à faillir, l'intervention en Irak a fait passer le message de Washington : l'Amérique peut entrer en guerre à tout moment, même sans bénédiction de l'ONU. Quant aux groupes terroristes, ils n'ont jusqu'à présent pas fait montre d'une quelconque capacité dans ce domaine et il n'existe aucun courant d'échanges établi entre des États et des groupes rebelles. Certes, le risque existe ; mais la communauté internationale n'est pas, pour l'instant, confrontée à une menace prégnante d'utilisation d'ADM.
Il n'y a là rien d'étonnant. Plutôt que de se lancer dans des aventures coûteuses, hautement techniques et aux résultats aléatoires, les organisations terroristes préfèrent s'en tenir à des activités rentables et sûres en termes de destruction : attentats à la bombe, comme on vient encore de le voir à Madrid, détournements d'avions pour le 11 septembre, attaques-suicides commises par des fanatiques... Par surcroît, remarquons que les groupes terroristes ne sont encore jamais parvenus à abattre un avion avec un missile sol-air portable, type Sam-7 ou Mistral, des engins pourtant largement répandus et bien moins difficiles à utiliser que des ADM.
Aspects juridiques
La notion confuse d'ADM pose, enfin, un problème sur le plan juridique. Contrairement à une idée largement répandue, les ADM ne sont pas toutes interdites. Seules les armes biologiques et chimiques sont vraiment hors la loi. Au terme d'un processus diplomatique de vingt-neuf ans, la Convention d'interdiction des armes chimiques est entrée en vigueur en avril 1997. Sa mise en œuvre est placée sous le contrôle d'un organisme (OIAC) installé à La Haye. Une Convention d'interdiction des armes biologiques existe également depuis 1972, mais la communauté internationale ne s'est toujours pas accordée sur les modalités d'un protocole de vérification.
La question des armes nucléaires est juridiquement plus complexe. Selon le traité de non-prolifération nucléaire (TNP), entré en vigueur en 1970, il existe deux catégories d'États signataires, dont les obligations ne sont pas les mêmes :
- Les cinq États nucléaires " déclarés " (États-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine), qui possédaient l'arme atomique au moment de la signature, ont été autorisés à la conserver. En échange de quoi, ils se sont engagés à réduire leurs arsenaux et à ne pas transférer d'armes nucléaires à d'autres pays.
- Les 183 autres États signataires ont renoncé au nucléaire militaire. En contrepartie d'une aide pour le développement de leur nucléaire civil, ils ont accepté les contrôles de l'Agence internationale de l'énergie atomique.
Des pays signataires comme l'Iran ou la Corée du Nord se mettent donc clairement en infraction vis-à-vis du droit international en poursuivant leurs programmes militaires. La Corée du Nord a inauguré une manière de faire en se retirant du TNP, sans grande conséquence jusqu'à présent. Il existe toutefois une troisième catégorie d'États : les non-signataires. Ils sont au nombre de quatre : Israël, Inde, Pakistan et Cuba. Les trois premiers sont des puissances nucléaires. Toujours au regard du droit international, ces pays ne violent aucun traité étant donné qu'ils n'ont pas signé le TNP !
Enfin, les missiles balistiques échappent à toute réglementation. La production, la possession et le commerce des missiles sol-sol sont libres. On l'a vu lorsque la marine espagnole a intercepté en 2002 un navire qui transportait des Scuds nord-coréens à destination du Yémen. Il a bien fallu laisser repartir le cargo, puisqu'il ne contrevenait à aucun traité. Seuls trente-trois pays occidentaux (plus la Russie) se sont entendus, à partir de 1987, pour " coordonner leurs efforts de prévention " dans le cadre du MTCR (Missile technology control regime). Il s'agit d'un système peu contraignant d'échanges d'informations sur les exportations de technologie de missiles.
L'approche pragmatique - qui marie les solutions ad hoc pays par pays et la définition de grands principes de droit international dont l'application repose sur des organisations comme l'AIEA - ne satisfait guère les esprits cartésiens. Mais, jusqu'à preuve du contraire, elle est parvenue à contenir la prolifération des ADM. Dans ce domaine, le monde n'est pas plus dangereux aujourd'hui qu'il y a dix ans.
Une prolifération raisonnable pourrait même avoir des effets apaisants. Le fait que l'État hébreu soit une puissance nucléaire avérée a sans doute contribué à ce qu'il n'y ait plus de guerres israélo-arabes depuis 1973. L'Inde et le Pakistan, malgré le Cachemire, n'en sont pas venus aux mains militairement depuis qu'ils ont la bombe. Pourquoi l'équilibre de la terreur qui a garanti la paix entre les États-Unis et l'URSS durant la guerre froide ne fonctionnerait-il pas dans d'autres cas ? Pourquoi l'accès à l'arme nucléaire, qui a permis à la France de jouer un rôle particulier au sein de son propre camp, ne serait-il pas valable dans un autre contexte ? On pense, par exemple, au Brésil.
En guise de conclusion
Indéniablement contenue, la prolifération des ADM n'a pas pour autant été totalement éliminée. Si le système actuel venait à péricliter, rien ne s'opposerait à une prolifération massive - notamment en matière nucléaire, la bombe atomique étant la seule arme qui confère immédiatement un statut hors normes à son détenteur. Le TNP pourrait être jeté aux oubliettes, comme l'a été le traité ABM (antimissile) sans susciter beaucoup d'émotion. Aujourd'hui, de nombreux pays se trouvent potentiellement au seuil du nucléaire, à l'instar du Japon ou de l'Arabie saoudite.
Si la Corée du Nord accédait explicitement au statut nucléaire, Tokyo pourrait être tenté de revoir sa doctrine de défense. Longtemps tabou, le débat est aujourd'hui ouvert dans la classe politique japonaise. Techniquement, l'archipel nippon possède suffisamment de plutonium - souvent en provenance de l'usine de La Hague -, des capacités industrielles et scientifiques considérables et une technologie spatiale permettant la construction de missiles stratégiques. Accéder au statut nucléaire pourrait donc être, pour Tokyo, l'affaire de quelques mois. La Corée du Sud ou Taïwan, dans un contexte différent, ne peuvent pas ne pas se poser ce genre de question...
Au Moyen-Orient, l'Arabie saoudite observe avec une grande inquiétude l'évolution de son voisin iranien. Si la République islamique devient une puissance atomique, le royaume wahhabite révisera sa doctrine de sécurité. Dans les années 1980, l'Arabie saoudite a acquis des missiles sol-sol chinois - dont personne n'a jamais vraiment compris à quoi ils lui servaient - et elle a, selon toute vraisemblance, largement financé la bombe islamique pakistanaise. Comme en Asie, l'effet " boule de neige " jouerait alors et des pays comme l'Égypte ou l'Algérie pourraient suivre, ouvrant la voie à une nouvelle course aux armements. Mais, on l'a vu, en matière d'ADM, le pire n'est pas toujours sûr.

Notes :