Politique Internationale - La Revue n°103 - PRINTEMPS - 2004

sommaire du n° 103
Pologne la folie des grandeurs
Entretien avec Tadeusz Mazowiecki
Président de la fondation Robert Schuman à Varsovie.
conduit par
Arielle Thédrel
Journaliste au Figaro
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Arielle Thédrel - Vous avez été, en 1989, le premier chef de gouvernement non communiste en Europe de l'Est. Quinze ans après, que représente pour vous l'adhésion de la Pologne à l'Union européenne ?
Tadeusz Mazowiecki - Un immense enjeu historique. Si l'on nous avait dit, à nous Polonais, il y a vingt ans, qu'un jour l'Europe ne serait plus divisée, nous aurions pris cela pour une blague et, en même temps, nous aurions été prêts à payer le prix fort pour que ce scénario se concrétise. En 1989, quand je suis devenu premier ministre, j'étais convaincu qu'il fallait orienter tous nos efforts vers cet objectif. Et ce qui était alors une simple hypothèse politique devient réalité aujourd'hui. Pourtant, je suis préoccupé parce que je ne peux pas ignorer les difficultés qui surgissent. Ce qui m'inquiète le plus, voyez-vous, ce sont ces carences de communication entre les anciens États membres de l'Union et les nouveaux venus. Cette crise de confiance mutuelle me semble très grave. Je sais bien que l'Union européenne n'est pas une construction idéale, qu'il y existe des conflits d'intérêts, mais, à mon avis, cette grande Europe ne sera pas viable sans un minimum de confiance. Alors maintenant, cessons de nous renvoyer la balle sur la responsabilité de la crise et essayons de trouver les bases de cette confiance. Nous devons raisonner sur le long terme. L'intégration de dix nouveaux pays, ce n'est pas seulement le cinquième élargissement de l'Union européenne, c'est l'unification de l'Europe ! C'est cela qu'il faut expliquer à nos concitoyens. Il faut leur inculquer les valeurs économiques de cette grande Europe, mais aussi leur expliquer sa dimension culturelle, quels peuvent être son avenir et sa place dans le monde. Et il me semble que cette mission incombe aux hommes politiques. Il leur revient de préparer ce processus et non pas de lui nuire.
A. T. - Comme ils le font actuellement ?
T. M. - Exactement.
A. T. - Le président Kwasniewski a estimé, au début de l'année, que la Pologne avait atteint tous ses objectifs fixés après la chute du communisme. Partagez-vous cette opinion ?
T. M. - Le président Kwasniewski faisait allusion aux objectifs de la Pologne en matière de politique étrangère. Il avait en tête notre adhésion à l'Otan et à l'Union européenne. Quand on voit l'ampleur des divisions au sein de l'UE et les divergences de vues qui commencent à se manifester au sein de l'Alliance atlantique, on est bien obligé de se demander s'il dit vrai.
A. T. - Qu'est-ce que la Pologne, en particulier, et l'Europe de l'Est, en général, peuvent apporter à l'UE ?
T. M. - De nouveaux marchés, des expériences historiques et aussi pas mal de problèmes !
A. T. - Et qu'est-ce que ces Européens de l'Est espèrent en intégrant l'UE ?
T. M. - Ils y voient surtout une opportunité de rattrapage économique. La Pologne et l'Europe de l'Est en général vont pouvoir s'insérer dans le maelström du développement européen. L'UE devient, du même coup, la plus importante communauté d'États en Europe et chacun va devoir donner un nouveau sens au mot " nous ".
A. T. - Qu'entendez-vous par " plus importante communauté d'États en Europe " ? Seules la Suisse, la Norvège, l'ex-Yougoslavie et l'Albanie ne font pas partie de l'UE.
T. M. - Il y a aussi l'Ukraine, la Biélorussie, la Russie...
A. T. - La Russie est en Europe ?
T. M. - Elle s'étend sur une partie de l'Europe et elle ne peut être exclue du patrimoine européen. L'Europe n'est pas une simple dénomination géographique.
A. T. - Est-ce à dire que vous croyez à l'émergence d'une identité européenne ?
T. M. - Mais il me semble qu'elle existe déjà bel et bien ! Simplement, nous la ressentons de manière différente. Cette identité se fonde sur les valeurs de ce que l'on appelle la civilisation occidentale : la démocratie, le respect des droits de l'homme, l'État de droit. Elle trouve ses racines dans la philosophie grecque et la culture judéo-chrétienne et s'est nourrie de divers courants intellectuels comme la philosophie des Lumières. Cette identité a beau être complexe, elle est indispensable parce qu'elle représente la conscience d'une nation européenne face à d'autres civilisations. Des civilisations qu'il ne s'agit évidemment pas de combattre, mais avec lesquelles nous devons cohabiter. Cette identité se fonde sur un patrimoine commun, mais aussi sur les pages noires de notre histoire, les trahisons de nos valeurs communes, les deux guerres mondiales, les systèmes totalitaires nés au sein de notre civilisation, le bien et le mal que nous avons répandus sur les autres continents... L'avenir de l'Europe doit se bâtir sur la vérité, qu'elle soit glorieuse ou amère, sur la reconnaissance des mérites et l'aveu des fautes. Tout cela, il me semble, devrait apparaître dans le préambule du traité constitutionnel. Avec neuf autres personnalités polonaises, j'ai d'ailleurs signé une " Déclaration " en ce sens.
A. T. - Faites-vous allusion à la référence aux valeurs chrétiennes réclamée notamment par la Pologne et l'Espagne ?
T. M. - Oui, et la France a opposé la résistance la plus forte à cette demande. À mon avis, refuser cette référence, c'est omettre une valeur très importante de la civilisation européenne. C'est un peu comme un album de photos sur Paris qui oublierait Notre-Dame. Les Français donnent une seule définition au mot " laïcité " alors qu'il existe différentes manières de concevoir la séparation de l'État et de l'Église. La future Constitution sera européenne, et non pas française ou polonaise ! Cette référence aux valeurs chrétiennes ne vise pas à donner à l'Europe une dimension confessionnelle, mais à définir son identité. Vous remar- querez, à cet égard, que notre Déclaration est très explicite : elle affirme que la richesse de notre patrimoine trouve ses sources dans le christianisme, mais précise que le judaïsme et l'islam ont joué également un rôle important dans l'histoire de notre continent.
A. T. - La Turquie a-t-elle vocation, selon vous, à intégrer l'Union européenne ?
T. M. - En tant que Polonais, il ne m'est pas facile de prendre position sur ce sujet. Savez-vous que la Turquie a été le seul État à ne pas reconnaître les partages de la Pologne entre la Prusse, la Russie et l'Autriche ? À la suite de quoi, mon pays a disparu de la carte de l'Europe pendant 123 années, de 1795 à 1918 exactement. Lorsque j'étais enfant, mon père me racontait cette scène, qui, vraisemblablement, se répétait tous les ans à la cour du sultan turc. Lors de la cérémonie de réception des ambassadeurs, le grand vizir posait cette question rituelle : " L'ambassadeur du Lechistan - la Pologne - est-il déjà arrivé ? " Et la réponse fusait chaque fois : " L'ambassadeur du Lechistan n'est pas encore arrivé. " Cette histoire nous a été transmise de génération en génération. Elle fait partie de notre mémoire collective. Elle est d'autant plus édifiante qu'auparavant l'Empire ottoman et la Pologne se livraient des combats sans merci pour délimiter leurs zones d'influence. En 1683, alors que les Turcs assiégeaient Vienne, le roi Jan III Sobieski s'est porté au secours de l'empereur Léopold. Les Polonais ont joué un rôle décisif dans la victoire remportée sur les Turcs. La Pologne n'en a pas tiré beaucoup de bénéfices, mais que serait devenue la civilisation européenne si les Ottomans l'avaient emporté ? Il faut dépasser les rancœurs du passé, car l'histoire de l'Europe est truffée de conflits. La question qui se pose concerne les frontières de l'Europe et le concept d'identité européenne. L'UE est-elle prête non seulement à ouvrir des négociations d'adhésion avec la Turquie, mais également à assumer toutes les conséquences de cette décision ?
A. T. - Que voulez-vous dire ?
T. M. - Laissons de côté les retombées économiques bien qu'elles ne soient pas négligeables. Je pense surtout aux conséquences politiques et socio-culturelles. L'UE subit des pressions pour intégrer la Turquie parce qu'elle est un membre stratégique de l'Otan. Je crois qu'il faut prendre très au sérieux l'argument selon lequel rejeter la candidature d'Ankara pourrait pousser ce pays dans la sphère d'influence des fondamentalistes musulmans. Mais, en même temps, il faut se demander si la démocratisation et la modernisation de la Turquie peuvent se réaliser uniquement sur le modèle européen, sans recours à des moyens coercitifs. C'est ce qui se passe depuis l'époque d'Atatürk, et l'on est bien obligé de constater que les résultats ne sont pas très probants. L'autonomie des Kurdes, le poids politique des militaires, les atteintes aux droits de l'homme sont évidemment des critères d'évaluation. Mais, plus généralement, la Turquie peut-elle et veut-elle dire : " Nous, Européens " ? Et si elle le faisait, ne remettrait-elle pas en cause, du même coup, une part importante de son identité, ce qui pourrait renforcer la mouvance intégriste ? J'ai lu récemment dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung l'article d'un historien allemand, le professeur Winkler, qui propose un scénario mieux adapté. Il consisterait à proposer à Ankara une sorte de partenariat privilégié avec l'UE. Je penche assez pour cette solution. Il ne faut pas mélanger, comme le font certains, la question de l'adhésion de la Turquie avec celle de l'intégration des immigrés venus de pays musulmans - problème que l'Europe n'arrive pas à gérer. Le déplacement des frontières de l'UE entraînerait une co-responsabilité vis-à-vis des problèmes du monde arabe, avec lequel la Turquie est liée. Le pire serait de berner la Turquie avec de longues négociations, qui montreraient qu'en fait l'UE ne veut pas d'elle. Lorsque je discute avec des hommes politiques d'Europe occidentale sur le Traité constitutionnel et que j'attire leur attention sur le fait que, compte tenu de sa démographie, Ankara aurait le plus grand nombre de voix dans le processus de décision communautaire, je suscite chaque fois une réaction de perplexité.
A. T. - L'Europe, dites-vous, " doit se bâtir sur la vérité ". Seriez-vous partisan, comme le réclame le Parti populaire européen, d'exclure les anciens communistes des instances dirigeantes de l'Europe ?
T. M. - C'est une question complexe. En Pologne, pour se présenter à des élections, un candidat doit faire une déclaration selon laquelle il n'a pas coopéré avec la police politique de l'ancien régime. Cette " loi de lustration " - c'est ainsi qu'on l'appelle - ne m'a jamais enthousiasmé. Reste que l'organisme chargé de vérifier les allégations des hommes politiques existe et fonctionne plutôt bien. L'intérêt de cette loi est d'empêcher que l'on puisse exploiter le passé de telle ou telle personne à des fins politiques.
A. T. - Craignez-vous une Europe à deux vitesses, comme l'envisagent la France et l'Allemagne ?
T. M. - La France et l'Allemagne ont joué un rôle prépondérant dans la construction européenne et elles continueront à le faire, mais leur leadership ne doit pas négliger les points de vue des autres pays membres. Elles doivent continuer de jouer un rôle moteur au sein de l'UE, mais dans un esprit d'ouverture et une optique de partenariat.
A. T. - Compte tenu du fait que la très grande majorité des pays entrants avance un PIB inférieur à 75 % de la moyenne européenne - la Pologne dépasse à peine les 40 % -, n'y aura-t-il pas inéluctablement une Europe à deux vitesses (2) ?
T. M. - La question s'est déjà posée lorsque l'Irlande, en 1973, la Grèce, en 1981, l'Espagne et le Portugal, en 1986, ont intégré l'UE. Il existe un principe de solidarité européenne. Reste à savoir comment seront utilisés les fonds structurels qui expriment ce principe de solidarité et qui ont pour vocation de réduire les écarts économiques et sociaux entre pays membres (3).
A. T. - Si l'on réduit le budget de l'UE comme le souhaitent la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne à 1 % du PIB, que se passera-t-il ?
T. M. - Je pense, comme Jacques Delors, que ce serait une très mauvaise décision. Ce gel réduirait les capacités d'action de l'Union européenne.
A. T. - La Pologne n'en sera-t-elle pas la plus affectée ?
T. M. - Ce n'est pas si sûr. Les experts estiment que, pendant les deux premières années de programmation des fonds structurels, Varsovie pourrait n'utiliser que 50 ou 60 % de ces aides et jouer la carte d'une meilleure absorption des fonds européens. Il est clair qu'une réduction du budget de l'UE n'est pas dans notre intérêt, mais ce ne peut être un argument pour influer sur les choix politiques du gouvernement polonais. Vous savez, notre PIB atteint à peine 40 % du PIB de la moyenne européenne, mais, en termes de conscience historique, la Pologne n'a pas de complexes à avoir. Un Français, par exemple - je parle sous votre contrôle -, perçoit l'UE comme une excroissance de son pays. Pour l'Allemagne, en raison de ses expériences historiques, être présente dans l'UE, c'est écarter tous les doutes et tous les ressentiments qu'elle peut encore inspirer à ses voisins. La Pologne, elle, sait qu'elle est un facteur de paix et de stabilité en Europe et veut que l'on compte avec elle. D'où l'importance du Triangle de Weimar qu'on ne devrait pas traiter comme une coquille vide (4).
A. T. - Mais n'avez-vous pas l'impression que la Pologne fait la sourde oreille à ces propos de Zbigniew Brzezinski : " L'alliance avec l'Amérique constitue pour la Pologne une valeur stratégique et historique de premier ordre, mais il ne faut pas oublier non plus que la Pologne est et restera toujours en Europe " ?
T. M. - Ce n'est pas la Pologne qui fait la sourde oreille, mais une partie de la classe politique et, malheureusement, cette partie-là est beaucoup plus bruyante que les autres.
A. T. - Le gouvernement polonais, par son intransigeance, a torpillé la Conférence intergouvernementale. L'opposition de droite ne s'est pas contentée d'approuver ce jusqu'au-boutisme. Elle a fait de la surenchère. Ce slogan d'un député libéral, Jan Maria Rokita, " Nice ou la mort ", n'était-il pas irresponsable ?
T. M. - Oui, et je le déplore. " Nice ou la mort ", c'est du populisme. Il fallait défendre le Traité de Nice d'une autre manière. Mais ne faisons pas d'amalgame. Encore une fois, ce jusqu'au-boutisme ne concerne que certains hommes politiques. N'alimentons pas cette tendance des Polonais, notamment des jeunes, à rejeter en totalité la classe politique. C'est très dangereux. Un clivage entre ceux qui approuvent ce slogan et les autres profiterait aux eurosceptiques lors des élections européennes de juin. Je tiens à attirer votre attention sur le fait que, selon les sondages, les Polonais n'ont pas soutenu majoritairement cette intransigeance. Ils sont favorables au Traité de Nice tout en souhaitant que l'on parvienne à un compromis.
A. T. - Les Polonais sont plus raisonnables que leurs dirigeants ?
T. M. - Bien sûr que oui.
A. T. - Comment caractériseriez-vous les hommes politiques polonais ?
T. M. - Je répondrai, comme Churchill, que j'ai suffisamment d'occasions de les critiquer dans mon pays pour ne pas avoir à le faire devant des médias étrangers.
A. T. - Mais encore ?
T. M. - Si vous insistez, disons que la droite issue du mouvement Solidarité est dans un état de conflit permanent et que la gauche post-communiste fait preuve d'une totale hypocrisie qui consiste à faire sans arrêt des promesses et à ne jamais les tenir. En polonais, on dit : " Promettre de cueillir des poires sur un tilleul. "
A. T. - Comment jugez-vous l'attitude de la France et de l'Allemagne, accusées en Pologne de vouloir imposer leur " diktat " ?
T. M. - Dire que le projet de traité constitutionnel élaboré par la Conférence intergouvernementale est à prendre en bloc ou à laisser est une forme de " diktat ".
A. T. - Que pensez-vous de la petite phrase de Jacques Chirac à propos du soutien de la Pologne à l'intervention américaine en Irak : " Ils ont perdu une occasion de se taire " ?
T. M. - L'an dernier, lors du sommet du groupe de Weimar qui s'est tenu à Wroclaw, j'étais assis juste à côté du président Chirac. Je ne lui ai pas confié qu'il avait dit une bêtise, mais je le pensais. Vous savez, je tiens énormément à ce que les relations franco-polonaises s'améliorent. Il est devenu à la mode de nous critiquer mutuellement. Ce phénomène est très préoccupant. J'ai toujours regretté le manque d'intérêt des dirigeants français pour l'Europe de l'Est depuis la chute du communisme en 1989. C'est un peu paradoxal puisque la France est le premier investisseur étranger en Pologne (5). Mais, en même temps, elle n'est pas assez présente au niveau du dialogue politique. À l'automne dernier, les relations germano-polonaises se sont également dégradées à la suite du projet de création, à Berlin, d'un Centre de documentation sur les populations déplacées (6). Pourtant, il suffit de regarder une carte pour comprendre que la coopération entre ces trois pays est une donnée essentielle pour l'avenir de l'Europe. J'aimerais bien que la France s'en rende compte.
A. T. - La Pologne plaide en faveur d'une politique orientale de l'UE. Comment voyez-vous évoluer la Russie, où la démocratie semble faire marche arrière, l'Ukraine, qui rêve d'intégrer l'UE, et la Biélorussie ?
T. M. - C'est une évolution négative. En Russie, cette marche arrière concerne aussi bien la vie politique que les médias. En Biélorussie, la situation ne cesse de se dégrader. Le régime du président Loukachenko est toujours boycotté par les pays occidentaux et, récemment, le ton est monté d'un cran avec Moscou à propos des livraisons de gaz russe (7). L'Ukraine, de son côté, oscille entre l'Est et l'Ouest. À mon avis, il faut offrir à Kiev une perspective de coopération avec l'UE, sinon une adhésion, du moins un statut de pays associé. De même, il faut envisager une forme d'association avec la Russie tout en encourageant dans ces pays - mais reste à savoir comment - les tendances démocratiques.
A. T. - La grande Europe fait-elle peur aux Américains ?
T. M. - Certaines déclarations américaines semblent l'indiquer, ce qui ne paraît pas très logique. Les États-Unis craignent la construction d'une défense européenne commune, mais, parallèlement, ils encouragent l'Union européenne à prendre plus d'initiatives dans le domaine de la sécurité. Cette concurrence entre l'Europe et les États-Unis est, dans une certaine mesure, légitime, car on y trouve derrière des intérêts économiques. Mais passé un certain seuil, elle peut devenir très nuisible.
A. T. - Que pensez-vous de l'administration Bush ?
T. M. - Je critique tout ce qui exprime une tendance unilatéraliste. Mais le président Bush est un homme qui varie. De temps en temps, il semble comprendre que le partenariat avec l'UE est nécessaire.
A. T. - Donc, vous êtes proche de la position franco-allemande ?
T. M. - C'est mal ? Cela ne veut pas dire pour autant que j'approuve l'anti-américanisme des Français.
A. T. - L'absence d'armes de destruction massive en Irak ne vous a-t-elle pas choqué ?
T. M. - Je ne vais quand même pas regretter la chute d'un despote tel que Saddam Hussein !
A. T. - Personne ne le regrette.
T. M. - En théorie, c'est vrai. Écoutez, je ne suis pas partisan du principe des guerres préventives, mais je ne peux pas accepter que l'Europe reste les bras croisés comme cela s'est passé il n'y a pas si longtemps en Bosnie.
A. T. - " Le temps de l'asymétrie ne peut durer éternellement, écrivait cet hiver un éditorialiste du quotidien Rzeczpospolita. Il faut se demander si les déclarations d'amitié faites par les Américains sont sincères. " L'américanophilie des Polonais ne commence-t-elle pas à s'émousser ?
T. M. - Ils ont été déçus par l'absence de participation polonaise dans la reconstruction de l'Irak et par le refus de l'administration Bush de supprimer les visas pour les ressortissants polonais. Ils commencent à se rendre compte que les Américains ne vont pas régler tous leurs problèmes. Mais la question est ailleurs : les Polonais doivent comprendre qu'une alliance stratégique avec les États-Unis ne consiste pas à soutenir sans réserve n'importe quel gouvernement à Washington. Je ne crois pas qu'il y ait des tendances isolationnistes aux États-Unis. En revanche, il y a un débat sur le style de la présence américaine dans le monde. Les uns préconisent une attitude dominatrice - l'unilatéralisme -, les autres une politique axée sur le partenariat - le multilatéralisme. La Pologne doit maintenant réfléchir et avoir le courage d'engager une discussion de fond avec l'administration américaine, quelle qu'elle soit.
A. T. - La Pologne, partenaire privilégié de Washington et membre de l'Union européenne, revendique aujourd'hui un rôle de premier plan dans l'arène internationale. Comment définiriez-vous ce rôle ?
T. M. - Disons plutôt qu'elle revendique un certain rôle. La Pologne souhaite qu'il n'y ait pas de contradiction entre le fait d'appartenir à l'UE et celui d'entretenir des relations privilégiées avec les États-Unis. Car qui oserait affirmer - y compris en France - que l'on peut se passer d'une présence américaine en Europe ? Les Polonais, eux, ont toujours en mémoire la division du Vieux Continent après les accords de Yalta. Ils ont conscience que leur pays se situe toujours dans une zone d'instabilité. D'un autre côté, Varsovie doit comprendre cette volonté européenne de rattraper les États-Unis, sur le plan non seulement économique, mais aussi politique, de ne plus être un instrument dans le jeu politique américain, mais de devenir un partenaire à part égale. La Pologne n'a pas prêté assez attention à cette ambition européenne et c'est sans doute cela qui lui vaut aujourd'hui tant d'animosité.
A. T. - Comment expliquez-vous qu'elle n'ait pas compris cette ambition européenne ?
T. M. - Je dirais plutôt qu'elle la considère comme suspecte. Et cette suspicion est renforcée par un anti-américanisme très virulent chez certains de nos partenaires et par les tentatives françaises ou allemandes d'établir des liens bilatéraux avec la Russie, sans concertation préalable avec leurs alliés européens et avec les États-Unis.
A. T. - Mais les Américains font la même chose !
T. M. - Exact. Précisément, il faut aussi que les États-Unis et les Européens se concertent.
A. T. - La Pologne affiche des velléités de puissance régionale. Elle se pose en championne des intérêts des petits pays, ce qui, paradoxalement, agace ses voisins.
T. M. - Nos voisins d'Europe centrale ne nous ont pas suivis dans l'affaire du traité constitutionnel parce qu'ils craignaient de faire les frais de cette crise. Effectivement, ils sont vexés par l'attitude polonaise, et c'est pourquoi la Pologne ne doit pas s'afficher en puissance régionale. Ce qu'elle n'est pas, d'ailleurs. La Pologne est un État de taille moyenne, et c'est ainsi qu'elle doit se comporter. Nous ne devons pas avoir la folie des grandeurs. Cela dit, ce n'est pas un défaut spécifique aux Polonais. Ne voit-on pas la même chose en France ?
A. T. - Les Polonais ont la folie des grandeurs ?
T. M. - Oui, et moi je le dénonce ouvertement pour que nous ne soyons pas déçus comme cela s'est produit en Irak, où nous n'avons pas décroché de contrats pour la reconstruction du pays. Ou bien quand le président Kwasniewski est revenu des États-Unis sans avoir obtenu gain de cause sur la demande de suppression des visas pour les ressortissants polonais.
A. T. - Que dites-vous aux hommes politiques polonais ?
T. M. - Qu'il faut avoir les moyens de ses ambitions et qu'il faut être un peu plus pédagogue, convaincre que les Polonais n'agissent pas seulement en fonction d'intérêts égoïstes. De leur côté, la France et l'Allemagne doivent comprendre qu'en la traitant comme un partenaire valable et non pas comme un objet au service de leur politique la Pologne ne sera plus tentée de se draper dans sa dignité.
A. T. - La sociologue polonaise Lena Kolarska-Bobinska estime que " la déception face à la démocratie, le manque de foi dans ses règles, la conviction que les maladies telles que la corruption, le népotisme et l'abus des fonctions publiques sont omniprésentes ont atteint un niveau jamais vu " en Pologne depuis la chute du communisme. Est-ce aussi votre avis ?
T. M. - Je suis d'accord. Certaines valeurs s'émoussent. Des phénomènes que l'on considérait autrefois comme délictueux commencent à se banaliser. On finit par tolérer des choses inacceptables, par commettre des actes que l'on devrait réprouver. La corruption, qui concerne des dirigeants aussi bien de droite que de gauche, discrédite la vie politique. Ce phénomène n'est pas propre à la Pologne, mais cela ne me console pas.

Notes :

(1) Cet achat, qualifié de " contrat du siècle " et entériné le 22 avril 2003, est évalué à 3,5 milliards de dollars. En vertu du contrat, les seize premiers appareils seront livrés à la Pologne en 2006, alors que les paiements liés à l'achat des avions sont prévus à partir de 2010. Les 44 projets d'investissements compensatoires, susceptibles d'apporter jusqu'à 12 milliards de dollars à l'économie polonaise, doivent être réalisés sur dix ans à partir de 2003. Le 27 décembre, la Pologne avait choisi l'américain Lockheed Martin à l'issue d'une compétition serrée avec le suédo-britannique BAE Systems-SAAB, qui proposait des Jas-39 Gripen, et le français Dassault Aviation, avec des Mirage 2000-5.
(2) La moyenne du PIB par tête d'habitant pour les dix entrants s'élevait en 2001 à 45 % de la moyenne des Quinze. Mais on note d'importantes disparités : pour une moyenne de 100 dans l'UE, le PIB par tête d'habitant s'élève à 80 à Chypre, 69 en Slovénie, 55 à Malte, 40 en Pologne, 38 en Lituanie et 33 en Lettonie.
(3) Les Quinze ont prévu de débourser en faveur des dix nouveaux membres 27,5 milliards d'euros pour la période 2004-2006. À titre de comparaison, ils versent 40 milliards d'euros de subventions par an à leurs agriculteurs.
(4) Les consultations politiques de ce " Triangle " franco-germano-polonais ont été lancées en 1991 à Weimar (est de l'Allemagne).
(5) La France est le premier investisseur étranger en Pologne, avec un stock d'environ 12,5 milliards de dollars en 2003, loin devant les États-Unis (8,7 milliards) et l'Allemagne (7,8 milliards). À ce jour, la Pologne a bénéficié de près des deux tiers des investissements directs français effectués dans les dix pays qui intègrent l'UE. Paris y trouve aussi son compte puisque le solde du commerce bilatéral lui est largement favorable (plus de un milliard d'euros en 2003).
(6) Ce projet de création, à Berlin, d'un Centre de documentation sur les populations déplacées concerne notamment les quelque 14 millions d'Allemands déplacés, déportés ou expulsés d'Europe centrale et orientale à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
(7) Le litige porte officiellement sur les tarifs préférentiels accordés jusqu'à présent à la Biélorussie, que Gazprom, principal fournisseur de Minsk, compte aligner sur les prix accordés aux autres ex-républiques soviétiques. Mais Minsk exige, en contrepartie, une hausse des tarifs pour le transit du gaz russe par son territoire, arguant du fait que, selon elle, l'Ukraine touche trois fois plus que la Biélorussie par millier de m3 de gaz passant par son réseau.