Politique Internationale - La Revue n°165 - AUTOMNE - 2019

sommaire du n° 165
Le Pakistan sur tous les fronts
Entretien avec Imran KHAN
Premier ministre du Pakistan depuis août 2018.
conduit par
Maurin PICARD
Correspondant du Figaro à New York
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Maurin Picard - En cette fin d'année 2019, bon nombre d'observateurs estiment que le monde est toujours plus dangereux, les crises toujours plus nombreuses. Souscrivez-vous à cette vision du contexte géopolitique international ?



 



Imran Khan - L'histoire du monde est une succession de phases dangereuses et d'autres de paix relative. Nous nous trouvons malheureusement à un moment difficile. À un moment très délicat pour le Pakistan, en particulier. Il y a d'un côté de nos frontières l'Iran, qui connaît de gros soucis avec les Américains et les Saoudiens et, de l'autre côté, l'Afghanistan, qui incarne à la fois le meilleur et le pire de la période présente. Le meilleur, parce que les pourparlers de paix avec les talibans, facilités par le Pakistan, semblaient aller dans la bonne direction. Le pire, parce que ces pourparlers ont été interrompus (3). Si les combats reprennent, notre pays en sera profondément affecté. 



 



M. P. - Et pourtant ni l'Iran ni l'Afghanistan ne semblent accaparer vos craintes à l'heure actuelle... 



 



I. K. - Il est vrai que nous avons un autre problème qui est probablement le plus dangereux : l'Inde. Celle-ci a hélas aujourd'hui à sa tête un gouvernement profondément raciste. Le chef de ce gouvernement, Narendra Modi, est un pur produit du parti hindou RSS (4) qui tire une part de son inspiration du nazisme dans la mesure où il prône une épuration ethnique des musulmans en Inde. Ce parti, qui promeut ouvertement la pureté raciale du pays et la suprématie raciale des hindous, a été trois fois interdit en Inde en tant qu'organisation terroriste (en 1947, 1948 et 1975). C'est l'un de ses militants qui a assassiné le Mahatma Gandhi : aux yeux du RSS, Gandhi était trop tolérant envers les musulmans (5). Force est de constater que cette idéologie s'est désormais hissée au pouvoir à New Delhi (6)...



 



M. P. - À quel point la montée en puissance de cette idéologie est-elle dangereuse, selon vous ?



 



I. K. - C'est une très sombre période pour tous les musulmans de l'Inde, mais aussi pour les chrétiens, pour les sikhs et pour toutes les autres minorités du pays. Le RSS estime que l'Inde n'appartient qu'aux hindous et que les autres minorités ne devraient pas disposer des mêmes droits. Ces vues constituent une dénégation complète de l'idée séculaire qu'avaient défendue Gandhi et Nehru. Ce que les dirigeants indiens sont en train de faire est impensable à notre époque ! Le Cachemire indien, où vivent 8 millions d'habitants, est devenu une prison à ciel ouvert : les autorités y ont déployé pas moins de 900 000 soldats (7). C'est une façon pour eux de transformer la majorité musulmane cachemirie en minorité dans un ensemble pendjabi (8). Voilà ce qui me préoccupe le plus à l'heure où nous parlons.



 



M. P. - Quel regard portez-vous sur la crise qui oppose l'Iran aux États-Unis ?



 



I. K. - Ce qui affecte l'Iran nous affecte également. Ne serait-ce que parce que, du fait de cette crise, le prix du pétrole augmente. Nous ne sommes pas les seuls à en ressentir les conséquences. La plupart des économies des pays pauvres seront dévastées si le baril continue de grimper ! J'ai proposé à Donald Trump de jouer les conciliateurs entre l'Iran et les États-Unis. Je ne comprends pas les va-t-en-guerre. Il est aisé de commencer une guerre, mais beaucoup moins d'y mettre fin, comme les Américains ont pu le constater en Afghanistan. Voilà dix-huit ans qu'ils y sont présents ! On nous avait pourtant assuré que leur intervention dans ce pays ne durerait que quelques mois...



 



M. P. - Vous avez récemment déclaré que jamais le Pakistan ne délivrerait la première frappe en cas de confrontation nucléaire avec l'Inde. Vous dites également souhaiter, le jour venu, renoncer à l'arme nucléaire. Or vous n'avez pas toujours tenu ce discours. Quand et comment votre réflexion a-t-elle évolué ?



 



I. K. - Je veux le dire ici très clairement : je n'ai jamais mentionné l'éventualité d'une première frappe. Un esprit sain ne peut concevoir la possibilité d'une guerre nucléaire. C'est de la folie pure ! Le recours à l'arme nucléaire signifierait tout simplement la fin de nos deux pays, l'annihilation à la fois de l'Inde et du Pakistan. Dès lors, parler de première ou de seconde frappe ne change rien à l'équation. Depuis le jour où je suis entré en fonctions, nous avons cherché à amorcer un dialogue avec les Indiens sur divers sujets, qu'il s'agisse d'échanges commerciaux ou de la situation au Cachemire. Nous avons tout essayé, mais nous nous sommes systématiquement heurtés à un mur d'arrogance de leur part. Ils refusaient tout simplement de nous parler. L'explication tient sans doute au calendrier électoral : le parti ultranationaliste hindou au pouvoir, qui excite les sentiments anti-pakistanais et anti-musulmans pour mobiliser ses partisans, cherchait à se montrer intraitable à notre égard dans la perspective des législatives (9).



 



M. P. - Après ces législatives, qui se sont soldées par une nouvelle victoire du BJP, les dirigeants de New Delhi se sont-ils montrés moins hostiles à votre endroit ?



 



I. K. - Non. Même après les élections, les autorités indiennes ont tenté de nous acculer à la faillite. Le Pakistan se trouve, en effet, sur la liste grise du Groupement d'action financière internationale (10). Eh bien, les Indiens essaient de nous faire basculer sur la liste noire (11) ! Le plus scandaleux, c'est qu'ils se sont lancés dans cette action de lobbying au moment même où ils violaient le droit international et internaient les 8 millions d'habitants du Cachemire...



 



M. P. - Malgré tout, vous continuez de vous faire le chantre d'une paix durable avec l'Inde et insistez sur les défis communs : réchauffement climatique, raréfaction de l'eau, misère... Mais vous ne vous interdisez pas, dans le même temps, d'avertir le monde sur le risque qui consiste à vouloir « apaiser » le gouvernement indien - un gouvernement que vous n'hésitez pas, on l'a vu, à comparer au NSDAP d'Adolf Hitler. Ces deux approches ne sont-elles pas contradictoires ?



 



I. K. - Je n'y vois aucune contradiction. Nos deux pays doivent trouver, ensemble, des réponses à de nombreux défis communs. Notre plus grand problème est la pauvreté : l'Inde comme le Pakistan en souffrent terriblement. Nos deux pays doivent créer de nouveaux emplois pour les jeunes. Et, bien évidemment, le réchauffement climatique nous menace autant les uns que les autres. Les glaciers dont nous tirons conjointement tout notre approvisionnement en eau sont en train de fondre à un rythme accéléré. D'ici cinquante ans, nous allons probablement vivre une catastrophe aux proportions inimaginables ; ce sera peut-être encore pire qu'une explosion nucléaire ! C'est pourquoi, comme je vous l'ai dit, j'ai appelé le Premier ministre indien dès mon arrivée au pouvoir pour lui faire savoir que je souhaitais résoudre nos différends.



 



M. P. - Mais il a fait la sourde oreille...



 



I. K. - Effectivement. Un incident grave s'est produit à Pulwama, au Cachemire indien, en février dernier. Un jeune homme d'une vingtaine d'années s'est fait sauter au passage d'un convoi des forces de sécurité indiennes (12). Après avoir été violenté à plusieurs reprises par les policiers, il s'était progressivement radicalisé. L'Inde nous a immédiatement pointés du doigt ! J'ai répondu que si les dirigeants de New Delhi nous apportaient la moindre preuve impliquant le Pakistan, nous agirions en conséquence. Au lieu de cela, ils nous ont bombardés ! Nous avons riposté et descendu deux de leurs avions (13). Un pilote a été capturé. Nous lui avons rendu sa liberté... et c'est alors que j'ai été véritablement sidéré. Plutôt que d'apprécier ce geste magnanime, Narendra Modi, en pleine campagne électorale, a affirmé que cette libération montrait que le Pakistan avait peur de l'Inde et n'osait pas répondre sur le plan militaire ! Comme je vous l'ai indiqué, c'est en bonne partie sur ce genre de propos que Modi a bâti sa victoire aux législatives : il n'a cessé de se présenter comme un « Superman » qui allait démolir le Pakistan. Bref, j'aimerais avoir une relation apaisée avec l'Inde mais, comme on dit, il faut être deux pour danser le tango !



 



M. P. - Et la répression anti-musulmane en cours au Cachemire indien ne fait qu'accentuer l'antagonisme entre New Delhi et Islamabad...



 



I. K. - Bien sûr. Encore une fois, regardez ce que les Indiens y font ! Le Conseil de sécurité des Nations unies a déjà adopté onze résolutions qui qualifient toutes cette zone de « territoire disputé » et réclament la tenue d'un référendum (14). Il faut que le peuple cachemiri puisse se décider entre l'appartenance à l'Inde et le rattachement au Pakistan. Au lieu d'organiser un tel référendum, Modi a unilatéralement annexé la province !



 



M. P. - Le dialogue est donc au point mort entre Islamabad et New Delhi ?



 



I. K. - Pour le moment, il n'est pas question de relancer des pourparlers avec l'Inde. Comment pourrions-nous reprendre langue avec ce régime aussitôt après ses exactions au Cachemire ? Il existe un arrangement historique entre l'Inde et le Pakistan, connu sous le nom d'accord de Simla (15). Les Indiens l'ont allègrement violé, tout comme ils ont violé les résolutions successives du Conseil de sécurité qui, je le répète, interdisaient à l'Inde d'agir de manière unilatérale au Cachemire.



 



M. P. - Le Cachemire vient de se trouver à l'agenda d'une session du Conseil de sécurité pour la première fois depuis 1965. Même s'il n'en est pas ressorti grand-chose, le fait même que la question cachemirie ait pu être débattue dans ce cadre représente-t-il une victoire pour votre gouvernement ?



 



I. K. - De notre point de vue, c'est une bonne chose car personne ne parlait de ce sujet depuis trop longtemps. Cela dit, c'est aux Nations unies qu'il incombe de résoudre la question du Cachemire. Les Nations unies sont, en effet, responsables dans la mesure où l'accord de Simla avait été négocié sous l'égide de l'ONU (16), dans l'intérêt du peuple cachemiri et au nom du droit à l'autodétermination. Tout ce qui peut se produire désormais au Cachemire relève de la responsabilité de l'ONU. Personnellement, je redoute un génocide. 100 000 personnes ont été tuées depuis 1989. Le Cachemire est l'un des endroits les plus militarisés au monde. La question qu'il convient de se poser est la suivante : que se passera-t-il lorsque les Indiens décideront de lever le couvre-feu (17) ? À mon avis, les gens vont alors oser s'exprimer avec plus de virulence... et, en réaction, les autorités indiennes pourraient bien commettre un massacre. J'ai prévenu l'ONU : il faut agir tout de suite. À New York, j'ai parlé aux dirigeants du monde entier pour leur faire prendre conscience du danger. Je le répète : que ferons-nous si un massacre se produit, comme je le redoute ? La communauté internationale va-t-elle laisser faire sans intervenir ? Je le dis et le redis : il s'agit là de la responsabilité de l'ONU.



 



M. P. - Vous avez formellement déconseillé aux jeunes Pakistanais en colère, ainsi qu'aux mouvements anti-indiens, de s'engager dans une marche en direction de la frontière, la fameuse LOC (ligne de contrôle) qui sépare le Cachemire indien du Cachemire pakistanais. Cet appel à la modération vise-t-il en premier lieu à éviter toute effusion de sang ?



 



I. K. - Oui. Il y a en fait deux raisons à cet appel. Premièrement, comme vous venez de le dire, vu le nombre de soldats indiens qui sont mobilisés sur la LOC, ces jeunes se feraient tout simplement tuer ! Deuxièmement, je ne veux pas donner de grain à moudre à la propagande de New Delhi qui ne cesse d'affirmer que les habitants du Cachemire sont dans leur immense majorité « des gens bien » victimes d'une poignée d'agitateurs venus du Pakistan ! Donc, selon ce raisonnement, si l'Inde a été obligée de déployer ses troupes au Cachemire, c'est parce que le Pakistan y aurait dépêché des « terroristes » !



Pour toutes ces raisons, je consacre mes efforts à dire à mes compatriotes, à commencer par les jeunes en Azad Cachemire, que personne, absolument personne, ne doit se rendre de l'autre côté de la LOC pour y prendre les armes. Ceux qui le feraient tout de même deviendraient, de facto, des ennemis du peuple cachemiri dans la mesure où ils donneraient ainsi aux Indiens le prétexte dont ils ont besoin pour tuer encore plus de Cachemiris. Ils deviendraient aussi des ennemis du Pakistan car l'Inde se servirait de ces affrontements 1) pour détourner l'attention de l'opinion du Cachemire et l'orienter vers le Pakistan ; 2) pour éloigner les regards des violations des droits de l'homme qu'elle commet et les concentrer sur les prétendus « terroristes » venus du Pakistan.



 



M. P. - Reste la question des groupes militants tels que Jaish-e-Mohammed (18) qui incitent ouvertement vos compatriotes à aller se battre contre l'armée indienne au Cachemire. Votre gouvernement s'efforce-t-il d'étouffer ces appels ?



 



I. K. - Quand mon parti est arrivé au pouvoir, nous avions décidé de ne laisser aucune milice armée proliférer sur le sol pakistanais. Et c'était bien avant l'incident de Pulwama. Rappelez-vous qu'en 2014 tous les partis politiques pakistanais avaient proclamé, dans un document commun, que ces groupes étaient le résidu suranné du djihad afghan. Tolérer de tels mouvements militants était totalement contre-productif pour notre pays. Pourtant, mes prédécesseurs n'avaient rien fait contre eux, essentiellement de peur de subir des représailles : tous les gouvernements successifs ont hésité à écraser ces groupes - 40 000 ou 50 000 combattants dont la plupart étaient des vétérans du djihad afghan. Nous avons mis fin à cette mansuétude. Nous avons même invité des observateurs étrangers à assister à nos actions contre leurs repaires. C'est la première fois que de telles mesures ont été prises (19).



 



M. P. - Sur le chemin de New York, vous avez fait escale pendant 48 heures en Arabie saoudite. Vous y avez rencontré le roi Salmane ainsi que le prince héritier Mohammed Ben Salmane. Quel a été l'objet de vos discussions ?



 



I. K. - Nous avons parlé de la question du Cachemire, bien sûr. L'objectif est d'organiser un sommet de l'Organisation de la coopération islamique (20) à un moment ou à un autre, dans un avenir proche.



 



M. P. - Quels rapports entretenez-vous avec Riyad et, en particulier, avec le prince héritier ?



 



I. K. - Le Pakistan a toujours maintenu une relation étroite avec l'Arabie saoudite. Mais lorsque je suis arrivé au pouvoir, nous nous trouvions dans une situation financière terrible, écrasés par une dette et des déficits record. Ces déficits étaient si lourds que la roupie pakistanaise se trouvait au bord de l'effondrement. C'est alors que le prince Mohammed Ben Salmane est intervenu. Les Saoudiens nous ont aidés à rétablir notre balance des paiements et à renflouer nos réserves financières (21). Je ne l'oublierai jamais. Lorsque vous vous trouvez dans une situation désespérée et que quelqu'un vole à votre secours, il est impossible de ne pas lui vouer une gratitude éternelle. Sans les Saoudiens, nous aurions dû annuler le remboursement des intérêts de la dette. Notre monnaie se serait encore plus dévalorisée, ce qui aurait aggravé l'inflation et, par ricochet, accru la pauvreté. L'Arabie saoudite, ainsi que les Émirats arabes unis, nous ont apporté une assistance absolument cruciale.



 



M. P. - Comment évaluez-vous la situation économique du Pakistan aujourd'hui ?



 



I. K. - Le FMI vient de nous octroyer un prêt à des fins d'ajustement structurel, après nous avoir délivré un satisfecit sur les progrès de l'économie pakistanaise, plus rapides qu'escompté. Nous avons enrayé les déficits, nos recettes remontent, nos exportations repartent. Nous sommes sur le bon chemin, après une rude année.



 



M. P. - Sous votre patronage, le Pakistan semble tenté par des ouvertures diplomatiques inédites. Un rapprochement avec Israël, régulièrement évoqué à voix basse en coulisses, est-il d'actualité ?



 



I. K. - Hélas, je ne pense pas être en mesure de jouer un rôle dans le conflit israélo-palestinien en facilitant la mise en oeuvre de la fameuse solution à deux États - et cela, bien que j'eusse aimé pouvoir le faire. Laissez-moi vous dire que je ne comprends pas l'attitude des Israéliens. Tout indique qu'ils n'envisagent pas réellement une solution à deux États. Mais le maintien d'un seul et unique État, c'est de l'apartheid (22) ! Cela n'a aucun sens. Et pourtant, nous parlons d'un peuple cultivé, supérieurement éduqué. Les meilleurs cerveaux de ce monde sont juifs, vous savez. Je ne comprends donc absolument pas pourquoi ils ont choisi de rester dans cette impasse qui s'éternise. Tôt ou tard, il faudra bien qu'ils proposent un plan. Je parle d'un plan sérieux, pas de la promesse d'annexer Gaza ou la Cisjordanie (23) ! Envisagent-ils vraiment de telles annexions ? Réalisent-ils que des êtres humains résident sur ces territoires ? Qu'est-ce qui leur passe par la tête ? Ne peuvent-ils pas imaginer une solution acceptable pour tous ceux qui vivent là ? Il doit pourtant bien y en avoir une ! Je le répète : un seul État, c'est l'apartheid. Il faut donc deux États. Il n'y a pas d'option alternative.



 



M. P. - Revenons au dossier afghan. Le Pakistan est favorable à des négociations de paix avec les talibans. Certains acteurs, à l'instar du général américain David Petraeus, ont cependant exprimé de sérieux doutes à l'égard de tels pourparlers en soulignant que, s'ils avaient lieu, de nombreux talibans pourraient être tentés de quitter le mouvement et de rallier des organisations plus radicales encore comme le groupe État islamique ou le réseau Haqqani (24). Comprenez-vous ces réserves ?



 



I. K. - Mais que propose David Petraeus ? Prolonger cette guerre de dix-huit années supplémentaires ? Pour moi, persévérer dans la même direction, encore et toujours, en espérant provoquer un résultat différent, c'est la définition même de la folie. Combien de temps les Américains veulent-ils encore rester ? Pensez à tout l'argent dépensé au cours de toutes ces années (25). Si les États-Unis avaient utilisé une fraction de ces sommes pour le bien du peuple afghan, et non pour combattre et pour bombarder, nous connaîtrions la paix depuis longtemps. S'ils avaient donné au Pakistan une fraction de ces sommes, c'est nous qui aurions rétabli la paix en Afghanistan ! Ce qui se passe en ce moment est insupportable. Des gens sont tués tous les jours. Voilà quarante ans que le peuple afghan souffre. S'il y a un pays qui mérite de retrouver la paix, c'est bien l'Afghanistan. Donald Trump a tout à fait raison d'exiger un calendrier précis sur le chemin de la paix. Je suis seulement un peu triste quand je pense à tous les efforts que le Pakistan a consentis pour favoriser la paix et qui ont été réduits à néant d'un simple tweet (26). Chacun doit bien comprendre qu'il n'y aura jamais de solution militaire. Jamais. L'interruption des pourparlers de paix, c'est une tragédie. Les négociateurs étaient sur le point d'aboutir à un accord !



Hormis l'Afghanistan lui-même, nous sommes le pays qui désire le plus que ce pays retrouve la paix. Tout simplement parce que nos destins sont étroitement liés. La priorité de mon gouvernement, c'est la lutte contre la misère et le chômage. Or si la paix s'impose en Afghanistan, alors les routes vers l'Asie centrale s'ouvriront enfin ! Nous appelons de nos voeux l'apparition de ce couloir économique. La « guerre contre la terreur » nous ruine depuis dix-huit ans. Aucun investisseur ou presque ne s'intéresse au Pakistan. Notre pays a même été parfois présenté comme étant le plus dangereux au monde ! Or la dernière chose que nous souhaitons, ce sont bien les conflits dans les pays voisins. Nous avons une frontière longue de 2 500 kilomètres avec l'Afghanistan ; 2,7 millions de réfugiés afghans sont installés chez nous : la paix serait synonyme de reconstruction le long de cette zone frontalière qui a été tellement défigurée par la guerre. C'est notre rêve à tous.



 



M. P. - Votre plus grand défi, pourtant, se trouve ailleurs : dans cette relation distendue avec les États-Unis qui vous reprochent de fermer les yeux sur le phénomène islamiste. Vous avez rencontré le président Donald Trump à la Maison-Blanche en juillet 2019. Le grand « perturbateur » en chef a-t-il trouvé en vous un interlocuteur idéal ?



 



I. K. - Ma délégation et moi-même avons été absolument charmés par le président Trump lors de cette visite à Washington. Il s'est comporté en hôte chaleureux à notre égard. Pour ce qui est des similarités éventuelles entre lui et moi, je dirais que nous sommes tous les deux des outsiders. Ma famille baignait dans la politique mais, longtemps, ce ne fut pas mon cas. Si j'ai fini par entrer dans ce monde, c'est parce que je voulais changer le système au Pakistan. Trump a connu un cheminement similaire. C'est quelqu'un de totalement non conventionnel. Sa manière de penser est novatrice. Il est différent. Tous les jours, il crée l'événement.



 



M. P. - Et pourtant, vous ne semblez pas cautionner son appétence pour la provocation et le scandale permanents...



 



I. K. - Mon approche de la politique diffère sans doute de la sienne. Je ne suis pas de ceux qui soulignent les aspects positifs de la cupidité, je ne suis pas un fervent adepte du capitalisme individuel. Je suis plus préoccupé par le changement climatique, comme j'ai eu l'occasion de vous le dire. Je crois que nous portons une responsabilité envers les franges les plus démunies de la société, que nous devons faire montre d'une grande compassion à leur égard. Devons-nous encourager le monde des affaires à générer des profits ? Oui, sans aucun doute. Mais, dans le même temps, il ne faut pas perdre de vue nos responsabilités envers la société dans son ensemble. La corruption et le blanchiment d'argent sont en train de détruire ce monde. Ces maux hâtent les transferts financiers des pays pauvres vers les pays riches, des transferts estimés à quelque mille milliards de dollars par jour ! Chaque jour, donc, les pays pauvres deviennent plus pauvres et les pays riches deviennent plus riches...



 



M. P. - Vous dressez un bien sombre tableau de l'avenir...



 



I. K. - Oui, parce que si l'on ne fait rien, les conséquences des phénomènes que nous observons actuellement seront dévastatrices. Elles pousseront les migrants économiques du tiers-monde, ainsi que des flots de réfugiés toujours plus nombreux, vers les pays développés. Il est essentiel que les États riches traquent la corruption et le blanchiment d'argent aussi implacablement qu'ils traquent l'argent de la drogue et le financement du terrorisme. Le blanchiment que mettent en oeuvre les castes les plus riches des pays en voie de développement tue bien plus que la drogue ou le terrorisme ! Il aspire l'argent qui pourrait générer des emplois et il obère le développement des sociétés. Enfin, il s'effectue en dollars, ce qui contribue à faire chuter les monnaies nationales, augmente l'inflation et, par conséquent, la pauvreté, comme je l'ai dit. Illustration : au Pakistan, deux familles dirigeantes, les Bhutto Zardari et les Sharif, ont placé notre pays sous coupe réglée au cours de ces trente dernières années, alternant régulièrement au pouvoir (27). Sous leur règne, la dette publique a été multipliée par cinq. Après avoir stagné autour de 6 billions de roupies pendant soixante ans, elle est passée à 30 billions ces dix dernières années (28) !



 



M. P. - Et vous avez hérité de ce fardeau !



 



I. K. - Durant notre première année au pouvoir, la moitié des impôts collectés a dû être consacrée au remboursement des intérêts de la dette. Comment, dans ces conditions, peut-on investir au profit des 221 millions de Pakistanais ? La corruption et le blanchiment d'argent nous étouffent. Hélas, l'Occident ne prend rien de tout cela au sérieux parce qu'il estime qu'il n'est pas directement concerné...



 



(1) Imran Khan, à la tête du parti PTI (Pakistan Tehreek-e-Insaf), a remporté les élections législatives du 25 juillet 2018, avec 31,8 % des voix contre 24,3 % à Shebhaz Sharif (Ligue musulmane du Pakistan) et 13% à Bilawal Bhutto Zardari (Parti du peuple pakistanais).



(2) En 1949, après la partition de l'ancien Empire britannique des Indes, les deux États nés de la décolonisation du sous-continent, l'Inde et le Pakistan, se sont livré une guerre qui a abouti à un partage de la région himalayenne du Cachemire. Le Pakistan a alors fondé la province de l'Azad Cachemire (Cachemire libre, en ourdou) : 4 millions d'habitants y vivent sur 78 000 km2. De son côté, l'Inde a créé la province du Jammu-et-Cachemire (12 millions d'habitants, dont près des deux tiers sont musulmans, sur 101 000 km2). Deux nouvelles guerres, en 1965 et 1971, ont échoué à modifier le statu quo. Le 5 août 2019, le gouvernement indien de Narendra Modi, en application d'une promesse de campagne faite avant les législatives du printemps 2019, a révoqué le statut d'autonomie spéciale dont jouissait jusqu'ici la région du Jammu-et-Cachemire. Pour contrôler le mécontentement de la population, les communications mobiles et Internet ont été coupées, les services postaux interrompus et des dizaines de milliers de soldats ont été déployés pour restreindre les mouvements par d'incessants barrages militaires.



(3) Menés sporadiquement depuis 2007 entre autorités afghanes, responsables américains et insurgés talibans, les pourparlers ont souvent achoppé sur la valse des interlocuteurs, le sort des armes et la méfiance réciproque entre les différents protagonistes. Ils ont néanmoins connu un second souffle à partir de 2018, avec l'aide déterminante du Pakistan. Le président américain Donald Trump y a mis un coup d'arrêt brutal en août 2019, probablement parce que l'éventualité d'une apparition aux côtés de dirigeants talibans, soutiens actifs d'Al-Qaïda et des terroristes du 11 septembre 2001, lui semblait irrecevable auprès de sa base électorale.



(4) Fondé en 1925, le RSS, ou Rashtriya Swayamsevak Sangh (Organisation patriotique nationale), est un mouvement suprémaciste paramilitaire hindou comprenant entre 5 et 6 millions de membres, sur une population indienne totale estimée à 1,3 milliard d'habitants. Le parti BJP (Bharatiya Janata Party), qui en est l'émanation politique, exerce le pouvoir depuis 2014.



(5) Gandhi est assassiné le 30 janvier 1948 par un ancien membre du RSS, Nathuram Godse.



(6) Le Premier ministre Narendra Modi, longtemps membre actif du RSS, est aujourd'hui le leader du BJP.



(7) Le nombre exact de soldats déployés par l'Inde au Jammu-et-Cachemire depuis la révocation de l'autonomie de la province fait l'objet d'estimations très variées.



(8) La révocation de son statut d'autonomie spéciale fait du Jammu-et-Cachemire un territoire administrativement centralisé, où des Indiens de toute provenance sont désormais habilités à acheter des terres ou à s'établir de manière permanente. Cette colonisation discrète, calquée sur l'expansion israélienne en Cisjordanie ou chinoise (han) au Xinjiang, permettrait au BJP de Narendra Modi de « diluer » l'actuelle majorité musulmane dans un ensemble à plus forte identité hindoue.



(9) Les élections générales se sont tenues en Inde du 11 avril au 19 mai 2019. Les résultats, publiés le 23 mai, ont donné le BJP de Narendra Modi vainqueur, à la tête d'une coalition de partis (nommée Alliance démocratique nationale), face au Congrès national indien de Rahul Gandhi.



(10) Le Groupement d'action financière internationale (GAFI) est une organisation intergouvernementale fondée en 1989 qui se consacre à la lutte contre le blanchiment de l'argent sale et, depuis 2001, contre le financement du terrorisme. Elle est hébergée par l'OCDE, en son siège à Paris.



(11) En session régulière du GAFI, l'Inde a insisté pour que le Pakistan soit reversé sur la liste noire. Elle n'est cependant pas le seul des 39 États membres du groupe à pousser en ce sens, les États-Unis et leurs alliés européens ayant régulièrement rappelé le Pakistan à l'ordre pour son manque de détermination à lutter contre les réseaux de financement des groupes islamistes radicaux implantés sur son territoire. Une fois placé sur cette liste, le pays incriminé voit sa note dégradée auprès des organismes bailleurs de fonds tels que le FMI, la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement, l'Union européenne, ainsi que les agences de notation financière Moody's, S&P et Fitch, déterminantes pour le choix des investisseurs.



(12) Adil Ahmad Dar, 22 ans, membre du mouvement Jaish-e-Mohammed, s'est fait exploser le 14 février 2019 dans le district de Pulwama, au Jammu-et-Cachemire, tuant 40 auxiliaires de police indiens. Ses parents ont déclaré que Dar avait précédemment été arrêté à six reprises et molesté.



(13) Le 26 février 2019, l'armée de l'air indienne mène des raids de représailles contre des camps d'entraînement présumés de militants sur le sol pakistanais, près de Balakot. Le lendemain, l'aviation pakistanaise réplique en bombardant des objectifs militaires indiens au Cachemire. Un MiG-21 Bison indien est abattu et tombe en territoire pakistanais. Son pilote est capturé par les troupes pakistanaises. Les bombardements des deux côtés de la frontière ne semblent pas avoir provoqué de dégâts particuliers, Imran Khan appelant immédiatement New Delhi à éviter une spirale susceptible de conduire à une « guerre totale ».



(14) Ces résolutions sont en réalité au nombre de 18. Toutes, depuis la première en 1948 jusqu'à la plus récente en 1971, appellent l'Inde et le Pakistan à s'abstenir d'aggraver la situation au Cachemire. Les deux États sont incités à renouer des négociations de paix, à démilitariser la zone frontière et à contribuer à la tenue d'un référendum sur l'avenir du Cachemire indien, dans un contexte pacifié.



(15) Cet accord, signé le 2 juillet 1972, soit six mois après le cessez-le-feu consacrant l'éclatement du Pakistan en deux pays indépendants (Pakistan et Bangladesh), voit l'Inde et le Pakistan s'engager à résoudre leurs différends par la seule voie pacifique.



(16) L'accord, un document de trois pages négocié de haute lutte par les Premiers ministres pakistanais Zulfikar Ali Bhutto et indien Indira Gandhi, se contente d'invoquer le respect des principes de la Charte des Nations unies, l'organisation n'étant aucunement garante de son application.



(17) Incités depuis la révocation du statut d'autonomie spéciale du Cachemire indien le 5 août 2019 à « rester chez eux », les habitants de la capitale provinciale, Srinagar, ainsi que d'autres lieux stratégiques ont vu cet avertissement mué en couvre-feu officiel le 8 septembre suivant, après des heurts opposant des manifestants aux forces de sécurité indiennes. Les téléphones portables et Internet sont toujours coupés, mais les lignes téléphoniques fixes ont été rétablies. Aucun journaliste étranger n'a été autorisé à se rendre dans la province depuis le 5 août.



(18) Fondé en 2000, ce groupe islamiste basé au Pakistan a juré de reconquérir le Cachemire indien et de faciliter son rattachement au Pakistan. Il veut également promouvoir le « djihad » dans le reste de l'Inde, contre le pouvoir central hindou et les autres communautés non musulmanes. Proche des talibans afghans, il serait étroitement lié aux services de renseignement pakistanais (ISI), servant de bras armé clandestin pour porter le fer jusqu'au coeur du dispositif militaire indien, au moyen d'attentats réguliers.



(19) Le 5 mars 2019, une vaste opération de police contre ces groupes radicaux entraînait l'arrestation de plusieurs centaines de militants ainsi que la fermeture de plus de 700 madrassas, mosquées et cliniques liées à ces groupes, dont Jaish-e-Mohammed (JeM) et Jamaat-ud-Dawaa (JuD), lui-même associé à Lashkar-e-Taiba (LeT). Si Islamabad a fait arrêter Hafiz Saeed, cofondateur du LeT et dirigeant du JuD, il n'a toujours pas interpellé le leader de JeM, Massoud Azhar, de peur de représailles sérieuses contre les forces de sécurité pakistanaises.



(20) L'Organisation de la coopération islamique (OCI) a été fondée en 1969. Elle comprend 57 États membres, regroupant 1,8 milliard de personnes. Son siège se trouve à Djeddah, en Arabie saoudite.



(21) Le 24 octobre 2018, Riyad octroyait une aide financière de 3 milliards de dollars à Islamabad, ainsi que 3 milliards de dollars de crédits pétroliers. Le 17 février 2019 s'y ajoutaient 20 milliards de dollars en promesses d'investissements dans les secteurs minier, électrique et pétrochimique.



(22) Imran Khan partage ici l'argument qui consiste à dire que, dès lors que les Palestiniens ne disposent pas de leur propre État, les Arabes israéliens résidant en Israël sont voués à y demeurer des citoyens de seconde zone, comme les Noirs en Afrique du Sud à l'époque de l'apartheid.



(23) Le 10 septembre 2019, en pleine campagne électorale, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou annonçait vouloir annexer les colonies israéliennes de Cisjordanie. Celles-ci représentent 90 % de la vallée du Jourdain qui constitue elle-même environ 30 % de la Cisjordanie, un territoire palestinien occupé par Israël depuis 1967.



(24) Le réseau Haqqani est un groupe armé islamiste rattaché aux talibans afghans. Les estimations de ses effectifs oscillent entre 4 000 et 15 000 combattants armés. Il opère contre les troupes internationales déployées en Afghanistan et l'armée nationale afghane. Son but avoué est de prendre le pouvoir à Kaboul. Le 7 septembre 2012, les États-Unis l'ont inclus dans leur liste des organisations considérées comme terroristes. Présent dans les régions tribales du Pakistan, surtout le Waziristan du Nord, il se sert du territoire pakistanais comme d'une base arrière pour ses coups de main en Afghanistan.



(25) La guerre en Afghanistan aurait coûté 975 milliards de dollars, selon les calculs de l'université Brown, pour une moyenne d'environ 52 milliards par an de 2001 à 2018. Il s'agit du deuxième conflit le plus coûteux de l'histoire des États-Unis après la Seconde Guerre mondiale (qui aurait coûté 4,1 billions de dollars contemporains en tenant compte de l'inflation).



(26) Le 7 septembre 2019, Donald Trump écrivait sur Twitter : « À l'insu de presque tout le monde, les principaux dirigeants talibans et, séparément, le président d'Afghanistan, devaient venir me rencontrer secrètement à Camp David dimanche (8 septembre 2019). Malheureusement, dans l'intention de négocier en position de force, ils ont autorisé une attaque à Kaboul qui a tué l'un de nos grands, grands soldats, et onze autres personnes. J'ai aussitôt annulé la rencontre et suspendu les négociations de paix. » Il faisait référence à la mort d'un agent américain dans un attentat perpétré à Kaboul deux jours auparavant.



(27) Benazir Bhutto gouverna de 1988 à 1990, puis de 1993 à 1996, avant d'être assassinée en 2007. Nawaz Sharif, lui, a exercé le pouvoir de 1990 à 1993, de 1997 à 1999 et de 2013 à 2017.



(28) Imran Khan évoque ici la dette publique du Pakistan, qui s'élevait en mars 2019 à 35 billions de roupies (222,8 milliards de dollars), soit 91,2 % du PNB. La dette extérieure atteignait au même moment 105 milliards de dollars.


Notes :