Politique Internationale - La Revue n°165 - AUTOMNE - 2019

sommaire du n° 165
Donald Trump sera-t-il réélu ?
Article de Jean-Eric Branaa
Maître de conférences à l'université Paris II Panthéon-Assas. Chercheur au centre Thucydide. Auteur
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Quatre ans presque jour pour jour après avoir lancé sa première campagne présidentielle, Donald Trump est officiellement reparti au combat le 18 juin 2019 (1). À plus d'un an du scrutin, il est évidemment difficile de prédire l'issue de la prochaine bataille électorale. N'oublions pas que, en 2016, l'immense majorité des observateurs avaient annoncé avec beaucoup d'assurance la victoire d'Hillary Clinton. Tous ceux-là en ont été pour leurs frais et ne souhaitent pas se retrouver dans la même position ! À l'époque, l'annonce des résultats avait retenti comme un coup de tonnerre. L'ancien homme d'affaires peut-il réaliser le même exploit pour la deuxième fois consécutive ? Même s'ils ont été échaudés par la surprise colossale de 2016 et se montrent désormais plus prudents dans leurs pronostics, la plupart des spécialistes estiment aujourd'hui que le milliardaire new-yorkais est le favori à sa propre succession. Il est vrai que ses atouts sont nombreux ; mais quand on y regarde de plus près, on constate que les éléments susceptibles de causer sa défaite risquent fort de faire pencher la balance en sa défaveur... 



Pourquoi M. Trump peut gagner...



Un Parti républicain uni face à des démocrates divisés



Cette fois-ci - et c'est la différence la plus notable -, M. Trump est le président sortant, un titre qui pose et en impose. Le Parti républicain, longtemps réticent à l'idée de serrer les rangs autour de ce personnage, s'est finalement rallié à sa bannière et a voté à l'unanimité le 25 janvier 2019 un soutien qui sera sans faille et empêchera l'émergence de toute contestation interne. Le contraste avec la situation qui prévaut au sein du camp adverse est saisissant : au total, 26 candidats ont déclaré vouloir porter les couleurs du parti de l'âne en 2020 ! Naturellement, ces prétendants doivent, dans un premier temps, s'affronter afin de se départager ; or on a compris, dès le premier débat, que la primaire serait extrêmement dure jusqu'à la fin. Cet affrontement interne pourrait faire de gros dégâts au sein du camp démocrate. Chacun des très nombreux postulants, s'il souhaite émerger de ce trop-plein, n'a d'autre choix que d'insister lourdement sur ce qui le distingue des autres. Dès lors, la confrontation s'impose. La campagne, côté démocrate, est émaillée d'empoignades, d'échanges parfois très rudes, de dénonciations ou de mises en cause réciproques. Comment en rester à des arguments politiques policés et emplis de civilité, comme le souhaitait Elizabeth Warren lors du deuxième débat le 30 juillet 2019, à Détroit (Michigan), et capter en même temps l'attention d'un public qui n'est guère friand de politique et encore moins de guéguerres politiciennes ? Les sympathisants démocrates ont vite jugé qu'il était trop compliqué d'entrer dans les détails des programmes de tous ces challengers (2) et ont très tôt concentré leur attention sur les quatre ou cinq d'entre eux qui possédaient déjà une certaine aura (Joe Biden, Bernie Sanders, Elizabeth Warren...) ou se sont révélés dans les premiers mois de la campagne (comme Kamala Harris ou Pete Buttigieg, mais dans une moindre mesure). Ce sont eux qui surnagent après le quatrième débat du 15 octobre. Pendant ce temps, Donald Trump comptait déjà les points et soufflait sur les braises de la discorde, se faisant un plaisir de relever les dissensions entre ces candidats bien trop nombreux (3).



Un socle électoral en béton



Au-delà de l'affaiblissement de son adversaire démocrate, quel qu'il soit, Donald Trump comptera beaucoup, pour assurer sa victoire, sur son grand point fort : un socle électoral qu'il a soigneusement entretenu depuis 2016. Celui-ci n'en finit pas d'étonner : entre 40 et 44 % des Américains soutiennent quoi qu'il arrive l'actuel locataire de la Maison-Blanche. Celui-ci a réussi à conserver un statut particulier dans leur coeur et à demeurer leur champion en toutes circonstances. On oublie trop souvent, en effet, que Donald Trump est un séducteur hors pair... ou un manipulateur de génie, selon qu'on l'apprécie ou non.



Sa popularité repose sur trois piliers, à commencer par ses tweets incessants - plus de 43 000 - qui ont profondément déstabilisé les bien-pensants et les amateurs d'une pratique politique plus orthodoxe. Le côté novateur et dérangeant de cette communication constitue, précisément, le deuxième élément de son dispositif car jamais encore un président en exercice n'avait réussi à établir un tel lien direct et régulier avec le peuple : grâce à cela aussi, l'homme s'impose, aux yeux de ceux qui l'ont adoubé, comme le seul responsable capable de renverser l'establishment. Il s'agit là de la troisième corde de son arc : Donald Trump apparaît comme le porte-voix des « dégradés », des « déplorables », comme les avait malencontreusement surnommés Hillary Clinton. Quelle ironie quand on réalise que l'establishment, c'est avant tout lui, désormais, puisqu'il est le président du pays ! D'ailleurs, en 2016, il était déjà un milliardaire qui prétendait pouvoir mieux que tout autre comprendre les problèmes des déclassés et des plus pauvres. Donald Trump assume ce paradoxe avec une assurance qui ne cesse d'offusquer les mondes politique et médiatique. Assurément, le président ne joue pas avec les mêmes règles que les autres : chacune de ses outrances, vulgarités ou sorties de route, quel que soit le nom qu'on leur donne, fait davantage parler de lui... avec la certitude que l'événement qui choque tant sur le moment sera oublié la semaine suivante, balayé par deux, trois ou quatre « Trumperies » plus déroutantes encore. À chaque attaque dont il est la cible, il répond pied à pied. Mais, attention ! À la moindre erreur, à la moindre fausse information ou à la moindre contre-vérité provenant du camp adverse, le « faussaire » est taillé en pièces par le chef de l'État et jeté en pâture à ses supporters, sous un tel déluge de nouvelles exagérations qu'on en finit souvent par perdre de vue les accusations d'origine, y compris quand celles-ci étaient justifiées.



L'animal de campagne



Le caractère très particulier de l'ancien promoteur immobilier constitue un autre atout majeur en vue de sa réélection : c'est un battant qui adore les confrontations et, tout particulièrement, les campagnes électorales. Avec l'ouverture d'une nouvelle bataille présidentielle, il retourne dans l'élément où il se sent le plus à l'aise. En quelque sorte, il n'a jamais cessé de faire campagne depuis son élection. Contrairement à ses prédécesseurs George W. Bush en 2004 et Barack Obama en 2012, qui avaient attendu le dernier moment pour se lancer dans la quête d'un second mandat, M. Trump s'est jeté dans l'arène dès son installation à la Maison-Blanche. L'ambiance électrique qu'il entretient dans ses rapports avec ses adversaires politiques lui apporte sa dose d'adrénaline et rend l'exercice de la fonction suprême un peu moins ennuyeux. Depuis son accession à la Maison-Blanche et, encore plus, depuis l'annonce de sa candidature à sa propre succession, il a employé les mêmes recettes qu'en 2015-2016, multipliant les attaques ciblées. Dernièrement, par exemple, il s'en est pris à plusieurs jeunes élues démocrates au Congrès originaires de pays étrangers qu'il a invitées à « repartir d'où elles sont venues » et a dénoncé en des termes fleuris l'état de délabrement de la ville de Baltimore (dont le maire est un démocrate), la qualifiant de cité « où aucun être humain ne peut vivre ». Comme au moment de sa fameuse tirade sur « les violeurs et les voleurs » mexicains en 2015, ses propos ont généré des milliers de commentaires scandalisés de la part de ses opposants, ce qui était précisément le but recherché. Il a aussi tué, du même coup, les campagnes de ces jeunes démocrates qui souhaitaient se faire entendre et n'ont plus trouvé aucun écho dans les médias pour faire avancer leurs idées, alors qu'elles étaient noyées sous la polémique avec le chef de l'État. Comme en 2016, Trump dicte son tempo. Ce qui lui permet d'imposer les thématiques de son choix en vue de la campagne de 2020. Les débats portent une fois de plus, comme en 2015-2016, sur ses thèmes favoris, au premier rang desquels l'immigration, et sont émaillés d'innombrables échanges d'anathèmes et de noms d'oiseaux - et nul n'est aussi fort à ce jeu-là que le président sortant.



Le mythe de l'économie



La réduction de l'exercice démocratique à une dimension aussi étriquée est insupportable pour bon nombre d'observateurs et de simples citoyens - en tout cas pour tous ceux qui n'imaginent pas que l'on puisse être élu sans avoir un solide programme à défendre. Peut-être est-ce pour introduire un peu de rationalité, voire pour apporter une explication préventive à une éventuelle réélection de Donald Trump qu'une thèse a envahi les articles de fond et les éditoriaux de la presse du monde entier : en réalité, la popularité du chef de l'État s'expliquerait bien moins par ses incartades que par la situation florissante de l'économie.



Il est vrai que les résultats sont au rendez-vous : le chômage est au plus bas depuis cinquante ans ; l'inflation est jugulée ; la croissance est élevée ; les taux d'intérêt sont très faibles ; et la Bourse ne cesse de battre des records. Il est compliqué de s'attaquer au président en exercice en l'affrontant sur ce terrain. D'ailleurs, si l'on en croit la célèbre la formule prononcée par James Carville, le conseiller à la stratégie de la campagne de Bill Clinton en 1992, « c'est l'économie, idiot » qui décide de tout. De là à penser que le sortant a déjà partie gagnée, il n'y avait qu'un tout petit pas que beaucoup ont allègrement franchi. Conscients de l'enjeu, les démocrates ont combattu la réforme fiscale (4) dès son élaboration. Mais ils n'ont pas pu empêcher son adoption en décembre 2017 : « un vrai cadeau de Noël pour les Américains », a claironné Donald Trump avec son sens de la formule - de la « punchline », comme disent les journalistes. Les leaders de l'opposition sont montés au créneau pour dénoncer les largesses fiscales que cette réforme offrait aux plus riches ; Trump ne l'a pas contesté. Au contraire, il a parfaitement assumé : c'est en donnant aux riches et aux entreprises que l'on produit de la richesse, ce qui permet de créer des emplois et des bénéfices qui peuvent être redistribués à leur tour, a-t-il affirmé. Comme pour illustrer ce propos, de très nombreuses entreprises ont aussitôt dégagé des primes exceptionnelles pour leurs employés - jusqu'à 1 000 dollars par personne ! -, un effet d'aubaine qui a donné l'impression que, comme annoncé par le chef de l'État, le Père Noël était passé avant l'heure dans le pays...



Les démocrates n'ont plus jamais réussi à retrouver l'oreille de leurs concitoyens sur les sujets économiques : ils ont eu beau dénoncer les dérégulations, notamment la suppression de nombreuses règles destinées à empêcher les entreprises de polluer, l'enrichissement phénoménal de certains (5), le creusement des inégalités ou les droits de douane imposés à répétition (6), toutes leurs attaques sont retombées comme des soufflés. Leurs avertissements répétés sur le danger lié à l'augmentation constante de la dette nationale n'ont pas davantage convaincu. Tout cela semblait trop lointain, trop abstrait ou trop pessimiste. En revanche, une bonne partie de la population adhère à la guerre que le président a déclenchée contre les « mauvais traités » (7) ou contre les monnaies étrangères qui seraient, selon lui, artificiellement soutenues par des gouvernements félons pour nuire à l'Amérique. Le patriotisme, y compris économique, fait toujours recette outre-Atlantique.



Au bout de six mois à peine de mandat de Donald Trump, Gallup et CBS publiaient déjà des sondages (8) qui révélaient un taux de satisfaction de 69 % sur les questions économiques. Ce qui passait alors totalement inaperçu, c'est que, dans le même temps, en dépit de l'approbation massive de son action dans ce domaine, la cote de popularité du président ne bougeait pas d'un iota : alors qu'elle aurait dû bondir, propulsée par les bénéfices des ménages et de la reprise de la consommation qui ne s'est jamais démentie depuis, elle est restée bloquée autour de 40 % de satisfaits et 55 % de mécontents (9). Donald Trump n'a donc pas encore partie gagnée. Bien loin de là, même...



Pourquoi il pourrait bien perdre



Malgré tous les éléments qui semblent favorables à M. Trump, les obstacles qu'il devra surmonter paraissent considérables. Le personnage est diviseur et les tensions au sein de la société, qui se sont encore creusées sous son mandat, pourraient potentiellement devenir un handicap. Pour vaincre, il lui faudra tirer une fois de plus le meilleur parti du complexe système électoral américain, convaincre que l'embellie dans le secteur économique ne survivrait pas à son départ, séduire à nouveau les électeurs de toutes les régions qu'il a gagnées sur le fil en 2016... et cela, alors qu'il ne bénéficie plus de l'attrait de la nouveauté et que l'évolution démographique du pays joue clairement contre lui. On l'a dit : même si ses compatriotes l'ont crédité très tôt d'une réussite indéniable dans la conduite des affaires de la nation pour tout ce qui touche aux finances et au budget, l'indice de confiance ou de sympathie du chef de l'État n'a pas progressé pour autant. Il est donc possible que la réussite flamboyante dont se targuent Donald Trump et ses supporters n'ait quasiment aucune incidence sur le choix futur des électeurs ! Il y a là quelque chose de plutôt inquiétant pour le sort futur du 45e président. Un autre élément est de nature à accroître l'inquiétude de ses partisans : les règles électorales spécifiques au pays.



Le collège électoral, un système vraiment avantageux pour Trump ?



Comme chacun sait, le locataire de la Maison-Blanche n'est pas élu au suffrage populaire direct mais par un collège de grands électeurs représentant chaque État. D'où une organisation radicalement différente des campagnes électorales en comparaison aux nôtres : il s'agit avant tout d'assurer une victoire dans le plus grand nombre d'États, qui sont considérés un par un par les équipes de campagne, en tenant compte des particularismes locaux. Négliger un seul d'entre eux peut avoir des conséquences immenses : un État gagné par l'adversaire, même de très peu, et c'est l'ensemble de ses grands électeurs qui lui seront acquis.



En 2016, ce mécanisme avait profité à Donald Trump. Rappelons que l'homme d'affaires avait recueilli quelque trois millions de voix de moins que son adversaire Hillary Clinton, mais la victoire qu'il avait remportée dans plusieurs États clés lui avait offert la présidence. Le vainqueur avait ensuite expliqué que sa campagne électorale avait été spécifiquement calibrée pour répondre à la règle du jeu imposée et qu'il n'avait pas visé le vote général - qu'il aurait d'ailleurs également gagné s'il avait conduit un autre type de campagne, ajoutait-il aussitôt. Il renvoyait ainsi l'équipe Clinton à ses responsabilités, lui reprochant son manque de clairvoyance et sa mauvaise stratégie. De leur côté, sans surprise, les démocrates insistaient sur la très nette avance de leur candidate en termes de vote populaire. Reste que, on l'a dit, cet écart n'a eu aucune incidence sur le résultat final. On peut également relever que la seule Californie a enregistré 13 237 598 suffrages, dont 8 753 788 ont été exprimés en faveur de Mme Clinton. C'est donc là que réside, en grande partie, la différence enregistrée au plan national : Donald Trump aurait remporté le vote populaire si la Californie n'était pas membre de l'Union ! Par surcroît, dans plusieurs autres États - le New Hampshire, le Maine, le Nevada, le Minnesota et le Nouveau-Mexique -, la démocrate n'avait gagné qu'avec un écart minime. Dès lors, aux yeux de Donald Trump et de son équipe, ces États sont jugés « prenables » et ont été érigés en objectifs de campagne prioritaires.



Mais si les républicains considèrent ces cibles avec convoitise, les démocrates ont également les yeux rivés sur plusieurs États clés que M. Trump n'a remportés que de justesse en 2016 et qui pourraient bien, cette fois, lui échapper...



L'adage dit qu'il ne faut pas vendre la peau de l'ours trop vite et Donald Trump pourrait bien commettre à son tour la même erreur que sa concurrente lors du dernier scrutin. Son équipe semble, en effet, oublier qu'il a suffi de trois États seulement pour sceller le sort de la surprenante élection de 2016, et que ces trois victoires ont été bien maigres : M. Trump a gagné avec 10 704 voix d'avance dans le Michigan, 22 748 voix dans le Wisconsin et 44 292 voix en Pennsylvanie. Il a donc suffi de 77 744 Américains pour faire la différence et envoyer le trublion milliardaire à la Maison-Blanche. L'écart enregistré dans ces trois États de la Rust Belt (10) est extrêmement mince : on pourrait réunir les 77 744 personnes qui ont fait pencher la balance dans un seul stade de football américain ! Alors que le système du collège électoral est souvent présumé favorable à Donald Trump, l'avance ne tient donc en réalité qu'à un fil et pourrait s'inverser cruellement au profit des démocrates si, par exemple, le président n'arrivait pas à mobiliser ses troupes en 2020 avec le même succès qu'en 2016. Or, cette année-là, il avait dû une bonne partie de ses suffrages à ces électeurs qui ne votaient plus depuis longtemps et ont estimé qu'il fallait le faire cette fois-là, histoire de donner une bonne leçon au monde politique et de renverser la table. Seront-ils dans le même état d'esprit quatre ans plus tard ? Ou retourneront-ils à leur indifférence, plus que jamais persuadés que rien ne changera en constatant que, même avec un président aussi « inhabituel », Washington reste Washington et que leur situation personnelle ne s'améliore pas forcément ?



Cote de popularité, économie et dynamique de campagne



Les supporters de l'actuel président ne devraient donc probablement pas se montrer trop confiants. Lors de la dernière course à la présidence, l'écart entre les deux candidats a été inférieur à 1 % dans quatre États et inférieur à 4 % dans six autres. En plus du Michigan, du Wisconsin et de la Pennsylvanie, M. Trump devra donc se soucier également de la Caroline du Nord, de l'Ohio, de la Floride, de la Géorgie, du Texas, de l'Arizona et du Nevada... tout en faisant campagne partout ailleurs ! 



En d'autres termes, il pourrait suffire aux démocrates d'ajouter au moins un stade de football au total des voix qu'Hillary Clinton a obtenues en 2016 pour gagner la présidence tandis que Donald Trump, lui, devra se battre sur un nombre de fronts bien supérieur à ce qu'il avait envisagé. Or, et ce n'est pas le moindre des paradoxes, sa cote de popularité dans les trois États clés de la Rust Belt se situe invariablement, depuis trois ans, aux alentours de 40 %, bien en dessous de ses espérances. Dans ces États, tous les sondages le donnent perdant contre n'importe lequel des candidats du Parti démocrate. D'après ces enquêtes, il serait battu très nettement par un adversaire à forte notoriété comme Joe Biden, Bernie Sanders ou Elizabeth Warren... et perdrait même contre un parfait inconnu ! Les sondages ne sont pas plus favorables au président sortant dans les autres États qui seront en balance. La dynamique s'est peut-être inversée par rapport à 2016.



Faut-il croire les signes ?



Bien entendu, les supporters de Donald Trump ne croient plus aux sondages défavorables depuis longtemps, encouragés par leur champion qui recommande de les ignorer... sauf lorsqu'ils annoncent une remontée. Il reste que de nombreux indicateurs sont pour le moins inquiétants. Et n'y-a-t-il pas de meilleur sondage que des élections ? Les dernières, celles de mi-mandat en 2018, se sont soldées par des résultats décevants pour le locataire de la Maison-Blanche. Alors que les chiffres du chômage étaient déjà excellents, y compris dans cette fameuse Rust Belt, le rebond de l'économie n'a pas profité au camp républicain : de nombreuses circonscriptions de la région ont rebasculé côté démocrate. Surtout, dans le Wisconsin et le Michigan, les gouverneurs sortants, deux républicains, ont été battus par leurs adversaires démocrates. La perte d'influence des républicains a été sensible quasiment à tous les niveaux. C'est notamment flagrant dans deux des circonscriptions les plus importantes du Michigan, les 8e et 11e circonscriptions du Congrès, deux anciens bastions républicains qui avaient voté pour Trump et les candidats de son parti du Congrès en 2016 mais sont revenus dans le camp adverse en 2018. 



La 8e circonscription, qui avait été remportée par le républicain Mike Bishop avec une marge de 16,9 % en 2016, comprend le comté de Livingston, une zone autrefois rurale, aujourd'hui en pleine croissance et de plus en plus urbanisée. Les habitants y sont 50 % plus riches qu'ailleurs dans l'État. La circonscription compte également certaines des banlieues prospères de Détroit, dans le comté d'Oakland, et la totalité du comté d'Ingham qui, bien qu'un peu moins riche, abrite la capitale de l'État et l'Université d'État du Michigan. Au cours des quatre dernières années, le revenu médian des ménages du district a augmenté de près de 12,6 % alors que la moyenne de l'État s'est élevée à 7,3 % sur la même période. Donald Trump estime, avec quelque raison, que cette embellie doit beaucoup aux mesures qu'il a prises. Mais les électeurs ne l'ont pas entendu ainsi... La situation est similaire dans la 11e circonscription, composée des trois quarts du comté d'Oakland (y compris Troy, qui abrite la plus grande proportion d'immigrés de toutes les communautés du Michigan) et de certaines parties de la banlieue de Détroit. Là aussi, le progrès économique a été supérieur à celui enregistré sur l'ensemble de l'État. Là encore, cette amélioration pourrait être portée au crédit du président. Pourtant, répétons-le, ces deux circonscriptions ont basculé en faveur des démocrates - avec une marge de 4 % dans la 8e et de plus de 6 % dans la 11e. Pour compléter le tableau, ajoutons que dans la 13e circonscription, la démocrate Rashida Tlaib l'a emporté avec 84,6 % des suffrages après une campagne presque entièrement fondée sur une dénonciation vigoureuse de l'action et de la personnalité de M. Trump.



En Pennsylvanie, les deux sièges de sénateur et celui du gouverneur étaient déjà aux mains des démocrates : mais quatre circonscriptions ont également basculé lors des midterms (11). Résultat : l'ancienne domination républicaine a fondu comme neige au soleil. Si le parti de l'éléphant contrôlait 13 sièges sur 18 auparavant, il n'en possède plus que 9. Le plus préoccupant, pour les républicains, est que dans certaines de ces circonscriptions perdues, les démocrates les ont battus avec un écart de plus de 30 %...



Les temps changent vite



Ce paradoxe apparent - des circonscriptions affichant une nette prospérité économique depuis l'arrivée au pouvoir de M. Trump et basculant pourtant du côté des démocrates - s'est répété un peu partout, spécialement dans le Midwest : là encore, dans 8 des 13 districts de l'Illinois, du Minnesota, de la Pennsylvanie et de l'Iowa qui ont basculé au profit des démocrates, le revenu des habitants est supérieur à la moyenne de leur État. Ces districts font partie de régions métropolitaines prospères comme Minneapolis, Chicago, Pittsburgh et Des Moines.



Le cas de la Rust Belt est représentatif de l'état d'un pays qui, après la crise des années 2007-2008, a repris son cycle de mutation en profondeur. De nombreuses circonscriptions de cette Rust Belt se sont éloignées du modèle industriel unique qui prévalait dans le passé et qui les a soutenues pendant une grande partie du XXe siècle. Minneapolis n'est plus aujourd'hui associée à la farine, Pittsburgh n'est plus la ville de l'acier, plus personne n'appelle Cincinnati « Porkopolis » et Akron, en Ohio, a perdu son titre de capitale mondiale du caoutchouc. La croissance des villes repose désormais sur la diversification, sur l'émergence des industries manufacturières de pointe ou sur leur transformation en carrefour du transport et de la logistique. La mobilité légendaire des Américains ne se dément pas en période de prospérité et la Rust Belt a accueilli de nombreux nouveaux travailleurs qui ont importé de nouvelles idées et ont fait évoluer le traditionalisme de ces contrées parfois un peu rudes. Un phénomène naturellement favorable au camp démocrate.



C'est la démographie, idiot !



La grande force du Parti démocrate tient à son implantation au coeur des minorités du pays aussi bien qu'au coeur des villes. Il est aujourd'hui, plus encore qu'hier, le vaisseau politique du progressisme aux États-Unis. C'est sur cette réalité que se sont construites les victoires de Barack Obama en 2008 et en 2012 : jeunes, femmes, minorités ethniques et diplômés des cycles supérieurs s'étaient mobilisés et n'avaient laissé aucune chance au Parti républicain.



Donald Trump a fait campagne en 2016 en faisant croire qu'il était possible de surmonter ce défi démographique. Son discours, qui a reçu un bon écho dans la classe moyenne blanche américaine - celle qui est clairement la perdante des quarante dernières années de mondialisation -, lui a permis de gagner l'élection, contre toute attente. Les observateurs y ont vu une ultime réaction de ces Blancs qui ne veulent pas perdre leur statut majoritaire au sein de la société étatsunienne. Il n'en demeure pas moins que, avec ou sans Trump, l'évolution démographique est bien là, et aura un impact croissant sur les prochains scrutins dans de nombreux États. À titre d'exemple, les Hispaniques constituent déjà le quart de la population en Floride, près du tiers en Arizona et 39 % au Texas, et, même si ce groupe ne participe pas toujours au processus électoral, ils ne sont que 14 % à avoir choisi Donald Trump il y a trois ans.



Autre catégorie de l'électorat qui représente un danger pour le président sortant : les femmes. Il est vrai que Donald Trump est parvenu à attirer la moitié des électrices sur son nom en 2016 ; mais les femmes des banlieues se sont largement détournées du Parti républicain aux midterms de 2018, un phénomène qui rendra la réélection de M. Trump presque impossible s'il se confirme en 2020. Ce mouvement s'inscrit dans une tendance plus générale : depuis 1996, le vote des femmes en faveur des démocrates ne cesse de progresser. Année après année, elles sont toujours plus nombreuses à investir l'espace politique, à voter et même à se présenter. Les midterms de 2018 ont été emblématiques de leur ascension. Ces élections ont été marquées, en particulier, par l'élection au Congrès de plusieurs candidates, souvent situées à la gauche du Parti démocrate, qui ne s'étaient jamais engagées auparavant. Nous l'avons évoqué : au cours de l'été 2019, le président a tenté de contrer cette difficulté en s'en prenant violemment à quatre députées très en vue, qu'il a accusées d'être soit des « socialistes », soit des ennemies de la nation. Mais cette tactique pourrait avoir l'effet inverse à celui recherché dans la mesure où elle pourrait être ressentie comme une attaque de plus visant « les femmes » au sens large. Il s'agit peut-être de la polémique de trop, même pour ce grand habitué du scandale qu'est le chef de l'État : ce qui « passait » encore voici quatre ans est devenu désormais inacceptable. Les femmes considèrent de plus en plus, hors de toute idéologie, que les comportements machistes du passé doivent être combattus. Leur mobilisation pourrait être fatale aux ambitions trumpiennes.



Il apparaît que Donald Trump s'est lancé dans une course folle contre le temps et contre l'évolution de la société alors que le Parti démocrate, lui, bénéficie de l'appui de deux électorats en pleine ascension : les communautés non blanches, qui représentent environ 30 % de l'électorat total (12), et les millennials (nés entre 1980 et 2000), qui se veulent plus progressistes et plus « inclusifs » que leurs aînés et entendent défendre les droits des minorités ethniques et sexuelles. En 2020, ces millennials seront aussi nombreux que les baby boomers. Ce sera l'année de bascule entre les tenants des idées défendues par Donald Trump et ceux qui les combattent. La bonne santé de l'économie n'a rien pu faire pour le camp républicain en 2018, les électeurs se positionnant en fonction d'autres critères que ceux qu'ils privilégiaient ne serait-ce que deux ans plus tôt. Le corps électoral attend davantage d'implication et de propositions sur les questions ayant trait à la vie quotidienne. Les Américains souhaitent de bonnes écoles pour leurs enfants, un enseignement supérieur abordable, des soins de santé pour tous et des infrastructures décentes, à commencer par les routes qu'ils empruntent chaque jour. Ces thèmes-là sont abordés plus volontiers par les candidats démocrates que par Donald Trump, qui reste axé sur sa marotte à laquelle il croit davantage pour lui apporter une victoire : l'immigration.



Quand l'incroyable se produit



Deux ans seulement après le grand choc de 2016, il s'annonçait donc que la page allait déjà se tourner. Les nouveaux électeurs sont désormais clairement moins enclins que leurs aînés à défendre le nativisme (13) et le nationalisme économique, et cette tendance est appelée à se renforcer à l'avenir. « It's the demography, stupid », s'annonçait aussi comme un slogan possible de cette année 2020. Car Donald Trump ne répondait plus à l'attente du moment et semblait enfermé dans un programme qui n'allait être que du réchauffé : en jouant sur les divisions, il a pris dès le départ le risque de susciter à nouveau un mouvement vers les urnes de la part d'électeurs qui, jusqu'alors, ne votaient pas. Mais, cette fois-ci, à l'inverse de 2016, ces abstentionnistes habituels auraient bien pu voter non pas pour M. Trump mais contre lui...



C'est alors qu'est arrivé le 24 septembre et cette déclaration de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants, qui a surpris tout le monde : en lançant une enquête en vue d'un impeachment, les démocrates ont changé le cours des choses et la nature de la campagne qui s'ouvre. Sur le papier, une procédure de destitution n'a aucune chance d'aboutir : l'impeachment n'est que l'équivalent d'une « mise en examen » et doit être examiné par le Sénat avant de déboucher sur un procès en bonne et due forme. Et dans cette enceinte, il faut trouver une majorité des deux tiers des sénateurs pour déclarer le président coupable d'une violation de la Constitution, d'un crime, de trahison « ou de tout autre chose ». Or le Sénat est tenu d'une main solide par les républicains, ces mêmes républicains qui ont besoin d'un chef de file comme Donald Trump pour assurer leur propre réélection dans leurs circonscriptions.



La procédure d'impeachment, éminemment politique, pourrait alors se retourner contre celles et ceux qui l'ont lancée si les électeurs se lassaient de ces « guéguerres » washingtoniennes et considéraient, comme le leur suggère Donald Trump dans ses tweets, que les démocrates devraient plutôt se préoccuper des Américains, de leur bien-être quotidien ou de leur sécurité...



(1) Il avait annoncé son entrée en campagne le 16 juin 2015.



(2) Il n'y en a jamais eu plus de 25 en course en même temps : le retrait d'Eric Swalwell est intervenu le 8 juillet 2019 et Tom Steyer s'est lancé le lendemain.



(3) L'assurance santé est le point d'achoppement le plus flagrant entre celles et ceux qui veulent instaurer un système à payeur unique et les autres, qui souhaitent conserver une organisation privée à côté d'un système gouvernemental. La question des armes est un autre sujet qui a donné lieu à des discussions intenses en ce début de campagne.



(4) Un taux d'imposition ramené de 35 % à 21 % et une baisse des impôts de 1 456 milliards de dollars.



(5) Les trois hommes les plus riches du monde sont américains : Jeff Bezos (Amazon) est premier avec une fortune estimée à 112 milliards de dollars, suivi par Bill Gates (90 milliards) puis par Warren Buffet (72 milliards).



(6) Imposés principalement à la Chine depuis plus d'un an, à hauteur de 550 milliards de dollars, dans le cadre d'une guerre commerciale agressive.



(7) Des traités commerciaux qui sont défavorables à l'économie du pays selon le président américain et qui doivent tous être renégociés, comme il l'a déjà fait avec l'ALENA (devenu USMCA) ou le traité avec le Japon, par exemple.



(8) Sondage du 3 au 6 août 2017. En ligne : https://www.cbsnews.com/news/trumps-approval-ratings-remain-low-while-his-ratings-on-economy-rise/ (9) Même sondage du 3 au 6 août 2017. La cote de popularité stagnait alors à 36 % et la cote d'impopularité grimpait à 58 %. Ce n'était pourtant pas encore le moment le plus critique du mandat du 45e président puisque le drame de Charlottesville ne s'était pas encore produit.



(10) La Ceinture de la Rouille est la région située autour des Grands Lacs au nord des États-Unis, qui a abrité l'industrie américaine à son époque glorieuse avant de connaître le déclin. 



(11) Les districts qui ont basculé sont le 5e (65,2% pour les démocrates et 34,8 % pour les républicains), le 6e (58,6 % / 41,1 %), le 7e (53,5 % / 43,5 %) et le 17e (56,3 % / 43,7%).



(12) Barack Obama avait reçu le soutien de 71 % des Hispaniques, 73 % des Asiatiques et 93 % des Afro-Américains. 



(13) Un courant politique qui s'oppose à toute nouvelle immigration.



 

Notes :