Politique Internationale - La Revue n°165 - AUTOMNE - 2019

sommaire du n° 165
Trump face à son bilan
Article de Nicole BACHARAN
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Il aime bafouer les usages, se moquer des institutions et se montrer imprévisible. Il manie le mensonge et l'insulte comme des armes, multiplie les volte-face pour déstabiliser alliés et adversaires, et propage avec malice de folles théories du complot... Au début de son mandat, les optimistes pensaient qu'une fois président il retrouverait la sagesse, se hisserait à la hauteur de la fonction et s'imposerait en leader républicain crédible ; d'autres prétendaient que ses coups de sang, ses annonces brutales et ses reculades sans justification relevaient d'une stratégie politique habile et portaient une grande vision pour le pays. Force est de le constater aujourd'hui : Donald Trump n'a pas changé. Il est resté Donald Trump. Un homme versatile et brutal, narcissique et souvent infantile, incontestablement cynique. Et sa personnalité instable n'a fait que produire de l'instabilité dans son pays et dans le monde. Donald Trump mine les valeurs de vérité, de dignité et de respect indispensables à la vie des démocraties. Il ébranle les alliances internationales et l'ordre mondial dont les États-Unis étaient les garants depuis 1945. Il secoue le commerce et les systèmes de production de la planète à coups de tweets rageurs et d'annonces contradictoires. À l'étranger, on le regarde avec effarement, on le considère comme un bouffon ou comme un enfant colérique qu'il faut apaiser par la flatterie.



Qu'en est-il alors qu'il approche du terme de son premier mandat ? Peut-il être réélu ? Aujourd'hui, sa cote de popularité reste solide, mais plafonne autour de 42 % (depuis 1952, aucun président n'a été réélu avec une popularité inférieure à 48 %). Peut-il aller au-delà ? Quels éléments de son bilan peuvent-ils convaincre ? Quels projets peut-il proposer pour faire la différence ? Sur quels conseillers, quelles stratégies, quels ressorts va-t-il s'appuyer ? À quels électeurs s'adresse-t-il ? Qui est prêt à lui faire à nouveau confiance ? Jusqu'où peut aller la procédure d'impeachment engagée par la Chambre des représentants, sous la direction de la Démocrate Nancy Pelosi ? Disons-le d'emblée avant d'analyser ces questions plus avant : en voyant se dessiner la campagne présidentielle à venir, on est bien obligé d'admettre que Donald Trump, président atypique, inclassable et inquiétant, mais que l'on aurait tort de considérer comme un accident de l'Histoire, conserve de vraies chances d'être réélu.



Des guerres commerciales hasardeuses



La stratégie habituelle d'un président en lice pour un second mandat est d'adopter la posture rassurante de la continuité. Au pouvoir depuis bientôt quatre ans, Donald Trump ne peut plus incarner l'insurrection ou le changement. Les casquettes qui fleurissent maintenant dans ses meetings donnent le ton : on est passé de « Make America Great Again » à « Keep America Great ». En somme, on continue ! Il ne lui est plus si aisé de vomir « Washington » comme il l'a tant fait, puisque désormais, Washington, c'est lui. Il avait promis d'« assécher le marécage » (l'establishment), mais on n'a jamais vu autant d'officiels compromis dans des affaires de corruption ou de conflits d'intérêts.



Donald Trump doit donc d'abord défendre son bilan. Lors de sa première campagne électorale, il avait promis à sa base de la protéger contre un monde extérieur inquiétant ; il n'avait cessé de pourfendre la mondialisation et les accords de libre-échange, accusés d'aspirer les emplois américains vers l'étranger. À cet égard, il a tenu nombre de ses promesses. Il est sorti des accords internationaux qu'il jugeait désastreux : l'accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), l'accord de Paris sur le climat, l'accord de partenariat transpacifique (TPP). Il a renégocié un accord commercial avec le Japon, ainsi que l'accord de libre-échange nord-américain avec le Canada et le Mexique (ALENA). Mais ensuite ? Un meilleur traité avec l'Iran, une modification de l'accord de Paris sur le climat ne se sont jamais matérialisés. La position de l'Iran s'est encore durcie, les États-Unis sont marginalisés sur la question climatique, et la version actualisée de l'ALENA, rebaptisée USMCA (accord USA-Mexique-Canada), faute d'avoir été ratifiée dans aucun des trois pays, n'est toujours pas appliquée. En somme, Donald Trump a défait. Mais il n'a rien reconstruit, créant partout une atmosphère de méfiance et d'instabilité. 



Le président avait également assuré qu'il mettrait fin aux déficits commerciaux « injustes » entre les États-Unis et leurs partenaires, ignorant qu'un déficit commercial n'est pas forcément mauvais en soi : les pays qui accumulent des réserves en dollars les réinvestissent ensuite aux États-Unis ; et les déficits contribuent à la position dominante de la monnaie américaine. La cible principale de Donald Trump était la Chine (même si le Mexique, le Canada, les alliés européens et asiatiques n'échappaient pas à sa colère). Les reproches qu'il adresse aux pratiques commerciales chinoises - subventions publiques aux entreprises, multiples barrières non tarifaires, vol de la propriété intellectuelle, cours artificiellement bas du yuan - sont partagés par l'ensemble du monde. Ces pratiques auraient pu faire l'objet d'actions concertées, mais Donald Trump n'a pas l'esprit de groupe ; il affiche ostensiblement son mépris envers l'ONU et l'OMC, il veut que les projecteurs soient braqués sur lui seul. Il s'est donc engagé dans des guerres commerciales qu'il assurait « bonnes et faciles à gagner » : il a imposé en plusieurs vagues des droits de douane élevés sur nombre de produits chinois, tenté la même méthode sur l'acier et l'aluminium de l'Union européenne (qu'il qualifie, à cet égard, de « pire ennemi des États-Unis »). Mais la Chine résiste, les alliés ripostent, l'escalade menace, et le ralentissement de l'activité mondiale risque d'affecter jusqu'à la prospérité américaine.



Donald Trump n'a pas les moyens de défaire les liens d'interdépendance tissés sur la planète. Il affirme que, grâce aux nouveaux droits de douane, des milliards de dollars rentrent dans les caisses de l'État, sans bien réaliser, semble-t-il, que ce sont les importateurs américains qui acquittent ces droits. Certes, les produits chinois sont ensuite vendus plus cher et donc pénalisés, mais les usines et les consommateurs américains en souffrent aussi. À cause des mesures de rétorsion chinoises, les producteurs d'automobiles, de soja, de porc, de maïs et même de pétrole voient leurs ventes chuter. Les entreprises étrangères retardent leurs investissements aux États-Unis ou cherchent d'autres débouchés, ne sachant quelle nouvelle lubie saisira l'hôte de la Maison-Blanche. 



Donald Trump ne gagne donc pas les guerres commerciales qu'il mène un peu partout. Et cela pourrait lui nuire : en campagne électorale, il aura besoin d'un accord avec la Chine pour crier victoire. Quant à une récession qui résulterait de ces offensives mal contrôlées, elle pourrait lui être fatale.



L'Amérique a perdu de son influence



L'offensive de la Chine pour la maîtrise de la haute technologie, la domination d'Internet, l'influence globale à travers les politiques d'aide et d'investissement dans les pays en voie de développement (route de la soie, banque asiatique d'investissement) sont autant d'aspects d'une guerre froide qui ne dit pas son nom et que l'administration Trump, focalisée sur le commerce et isolée, ne semble guère évaluer à sa juste valeur. En dépit des rodomontades présidentielles, l'influence de l'Amérique recule chaque jour. Plus important peut-être, la plus vieille démocratie du monde a perdu toute légitimité morale pour faire pression sur les dictateurs et sur ceux qui bafouent les règles de l'ordre international. Comment le président américain pourrait-il exercer cette autorité, lui qui préfère féliciter Jair Bolsonaro au Brésil et Rodrigo Duterte aux Philippines pour leurs méthodes musclées, lui qui détourne le regard quand l'Inde coupe le Cachemire du monde extérieur, quand la Chine enferme les musulmans dans des camps ou menace les manifestants de Hong Kong ? La sympathie de Donald Trump va aux hommes forts - Xi Jinping, Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Viktor Orban, Mohammed Ben Salmane - auxquels il aime s'identifier et dont il envie les pouvoirs. Ainsi, l'Amérique se désengage, n'inspire plus ni le respect et ni même la crainte, et laisse le champ libre à la Russie qui acquiert une capacité de nuisance disproportionnée par rapport à sa puissance démographique, économique ou militaire. Le président américain va même jusqu'à offrir à Vladimir Poutine le cadeau dont celui-ci ne faisait que rêver : la division et l'affaiblissement de l'Alliance atlantique.



Donald Trump ne cesse en effet de clamer que l'OTAN n'a jamais profité qu'à la seule Europe, et que les États-Unis s'y font exploiter. Il n'est certes pas le premier président américain à déplorer que les États membres ne contribuent pas aux dépenses communes autant qu'ils le devraient. Mais il méconnaît la paix, la stabilité et la prospérité assurées grâce à cette Alliance pendant 70 ans, sur une large partie du globe, permettant ainsi l'expansion de l'économie, du commerce et de l'influence politique des États-Unis. La force et la crédibilité de l'OTAN reposent sur la solidarité indéfectible des signataires à travers l'article 5 du traité : une attaque contre un pays membre sera considérée comme une attaque contre toute l'Alliance. Insuffler le doute sur la solidité de ce pacte, c'est priver l'OTAN de son principal atout : la capacité de dissuasion. Quand Donald Trump laisse entendre qu'il aimerait quitter le cercle des alliés ou qu'il défendrait un pays balte attaqué à condition que celui-ci ait bien payé ce qu'il doit, il donne de sérieux coups de canif dans le tissu protecteur de l'Alliance. Considérer l'OTAN comme un club qui ne porterait secours qu'aux membres à jour de leurs cotisations est de bien mauvaise politique.



Dans le reste du monde ? On finirait par considérer comme un succès que le président n'ait pas déclenché une guerre par forfanterie ou par inadvertance. En Corée du Nord, en dépit des menaces d'anéantissement suivies de débordements d'affection, le premier pas vers la dénucléarisation de la péninsule n'est pas engagé. Donald Trump avait promis la fin de la guerre en Afghanistan, mais les troupes américaines sont toujours sur place. En revanche, il veut quitter la Syrie, laissant le champ libre à la Russie et à l'Iran. Il a annoncé la défaite complète de l'État islamique, mais on voit ce dernier renaître de ses cendres. Quant au règlement du conflit israélo-palestinien, le dossier insoluble a été confié à son gendre Jared Kushner et remis aux calendes grecques. Reconnaissons cependant que, dans ces régions explosives, Donald Trump n'est pas le premier à promettre et à échouer.



Une économie florissante mais à courte vue



Le bilan de Donald Trump en politique étrangère ne convainc guère, mais ce n'est pas la préoccupation majeure des électeurs, au moins en temps de paix relative. Emplois et salaires passent avant. « It's the economy, stupid », martelait James Carville, le conseiller de la campagne victorieuse de Bill Clinton en 1992, signifiant par là que l'économie était le nerf de la guerre électorale. Lors de son premier mandat, Donald Trump n'a réussi à faire passer qu'une seule réforme législative, mais elle est d'envergure : des baisses d'impôts massives. L'impôt sur les sociétés est tombé de 35 % à 21 %, le taux maximum d'imposition des ménages de 39,6 % à 37 %. Même si ce sont les 1 % des Américains les plus riches qui en ont le plus bénéficié, deux tiers des contribuables ont vu leurs impôts diminuer. 



Poursuivant sur la lancée de la période Obama, les employeurs ont continué à créer quelque 200 000 emplois par mois. Le chômage est à 3,7 %, du jamais vu depuis 1969 ! La croissance se maintient autour de 3 %. Les salaires ont augmenté de 3,4 % au cours des douze derniers mois (les plus bas salaires de 4,4 %). Avec une inflation à 1,6 %, tout le monde en profite, au moins un peu. Même si Donald Trump refuse d'augmenter le salaire minimum fédéral bloqué à 7,25 dollars depuis 2009, vingt-neuf États et nombre de villes ont imposé d'aller au-delà. À New York et à Seattle, le minimum horaire atteint 15 dollars. En bref : Donald Trump peut se targuer des meilleurs chiffres de l'emploi et de la croissance que l'on ait connus depuis bien longtemps. 



Mais attention, le président a tout misé sur la vieille économie fossile et a amorcé un brutal retour en arrière : vive le charbon, le pétrole, la sidérurgie et les plastiques ! À bas les énergies renouvelables, les normes environnementales, le développement scientifique ! Si ces choix à courte vue lui permettent d'afficher provisoirement de bons indicateurs nécessaires pour sa réélection, ils auront tôt ou tard de lourdes conséquences. 



Quant à la dette et aux déficits, les électeurs ne semblent pas tenir rigueur au président de les laisser filer. La dette publique que Trump s'était engagé à rembourser en huit ans vient de dépasser 22 000 milliards de dollars ! Le déficit budgétaire atteint, lui, 10 000 milliards. Pour continuer à soutenir Donald Trump, le parti républicain a abandonné ses principes d'orthodoxie budgétaire. Et le parti démocrate ne fait pas de l'équilibre des finances publiques une priorité. Pourtant, à la fin d'août 2019, seuls 49 % des Américains approuvaient la manière dont le président dirigeait l'économie. D'où vient cette méfiance ? Des fameuses guerres commerciales qui suscitent l'inquiétude pour l'avenir ? Ou plutôt d'autres promesses non tenues du candidat Trump en matière économique et sociale ?



L'environnement sacrifié



Les investissements massifs (et urgents) dans les infrastructures vétustes (ponts, routes, transports, bâtiments publics, accès à Internet) que le candidat annonçait en 2016 ne se sont pas concrétisés. Plus préoccupant encore : les ratés de l'assurance médicale. Donald Trump s'était engagé à abroger Obamacare et à lui substituer « quelque chose de bien meilleur, beaucoup plus simple, beaucoup moins cher ». Mais Obamacare est toujours là. L'administration Trump n'a réussi qu'à fragiliser l'équilibre du système sans proposer un projet de remplacement crédible.



En matière environnementale, Donald Trump a tenu parole : les normes imposées par Barack Obama pour limiter les rejets toxiques dans l'air, les eaux fluviales, sur les côtes et en mer, provenant des mines, des usines, des transports et des bâtiments, ont bien été démantelées. Le gouvernement fédéral combat même les États comme la Californie, qui édictent des règles strictes sur leur territoire. Désormais, les permis d'exploration pétrolière off shore se multiplient et le secteur du plastique, en proie au syndrome du « saisissons vite notre dernière chance », est en plein essor. Mais ces décisions peuvent-elles vraiment être des arguments gagnants dans la campagne présidentielle ? En dépit de la volonté farouche du président de remonter le temps, bien peu de mines de charbon ou d'aciéries sont revenues dans les régions désindustrialisées du Midwest et des Grands Lacs. L'amélioration de la productivité avait été la cause première des destructions d'emplois, et les chaînes de montage complexes, réparties depuis longtemps sur plusieurs pays étrangers, ne peuvent se défaire d'un claquement de doigts. Résultat : en mars 2019, selon l'institut Gallup, 65 % des Américains pensaient que la protection de l'environnement devait passer avant la croissance économique et 59 % désapprouvaient Donald Trump sur ce sujet.



S'il y a donc des zones d'ombre dans le bilan économique, elles ne sont cependant pas suffisamment visibles pour empêcher Donald Trump de faire efficacement campagne sur les chiffres florissants de l'emploi et de la croissance, et sur les records battus à la Bourse. Il lui suffirait d'ébaucher un plan santé à peu près cohérent et de lancer quelques phrases apaisantes sur l'environnement pour convaincre les indécis et les indépendants, ni démocrates ni républicains, qui forment un tiers de l'électorat. Beaucoup n'apprécient pas sa personnalité, le trouvent grossier et brutal, mais ils restent sensibles à son argument massue : « Jobs, jobs, jobs ! » Des emplois, des emplois, des emplois ! 



Le mensonge plutôt que le débat d'idées



Un tel paysage devrait donc logiquement conduire Donald Trump à faire campagne « au centre » comme l'espèrent tant d'analystes et de républicains à l'ancienne. Mais ce chemin logique et bien balisé, le président n'en veut pas. Le centre et la modération, cela l'assomme. La plus grande concession qu'il puisse faire à tous ces « bien-pensants » qu'il méprise, c'est de lancer dans ses meetings « même si vous me haïssez, vous êtes obligés de voter pour moi ». À cause des emplois. 



Trump n'a jamais changé. Dans les années 1980, quand le jeune promoteur a commencé à s'exprimer dans la presse, sa vision du monde était déjà là : les gens sont divisés entre winners et losers ; les femmes n'ont d'intérêt que très belles et très minces ; l'argent et la célébrité sont les seuls critères de réussite ; le monde extérieur est un ennemi ; les nations étrangères, et particulièrement les alliés, exploitent honteusement les États-Unis... De l'immobilier à la politique, la méthode Trump, elle non plus, n'a pas changé : toujours affirmer qu'on est le meilleur et le plus intelligent ; ne pas débattre sur des idées, mais écraser l'adversaire sous des sarcasmes humiliants... Faire peur, faire mal, se venger sont pour lui des sensations enivrantes. La vérité n'existe pas, seule compte la victoire. Mais la moindre blessure narcissique est pour lui intolérable. Quand Trump répète « on se moque de nous », il faut entendre « on se moque de moi ». Et si une personnalité (que ce soit Meghan Markle ou la première ministre danoise) le contrarie, il clame comme un enfant : « Ce n'est pas juste, c'est méchant. » Avec lui, aucune offense ne demeure impunie. Donald Trump adore cogner, régler ses comptes et gagner. Est-ce étonnant s'il aime faire campagne ?



La passion plutôt que la raison



Pour cette deuxième aventure électorale, les contradicteurs ont tous disparu de la Maison-Blanche. Le vieux requin a un instinct sans pareil pour débusquer ceux qui voudraient le modérer. Le seul patron, c'est lui. Ne restent autour de lui que ceux dont les vues s'accordent aux siennes (Stephen Miller, qui met en forme sa politique de l'immigration, Robert Lighthitzer et Peter Navarro, ses conseillers au commerce) ; ceux qui plieront l'échine aussi bas que nécessaire pour conserver leur poste (Steve Mnuchin, secrétaire au Trésor) ; ceux qui pensent en profiter pour faire progresser leur propre « agenda » (Mike Pence, le vice-président évangélique, Mike Pompeo, le secrétaire d'État ultra-conservateur, Mitch McConnell, le chef de la majorité républicaine au Sénat)... Sans compter les voix officieuses, comme l'éditorialiste de Fox News Sean Hannity, avec qui le président discute quotidiennement au téléphone. Et puis, il y a la « famille royale » : sa fille préférée Ivanka et son gendre idéal Jared Kushner, élevés à un niveau de responsabilité qui a dépassé depuis longtemps le seuil de leurs compétences. Ceux-là tentent parfois d'apaiser l'irascible patriarche et, même s'ils perdent toutes les batailles, ils resteront loyaux, présents à chaque tournant de la campagne, aux côtés de la fantomatique Melania. 



Ce que Trump recherche, ce qui le nourrit, ce qu'il a découvert avec ivresse en 2016, ce sont les salles enfiévrées, l'adulation des « siens » - my people comme il aime à les appeler - qui applaudissent chacune de ses plaisanteries, acclament toutes ses vantardises, hurlent de joie mauvaise quand il insulte ses adversaires, scandent des slogans à sa gloire, conspuent les ennemis désignés (souvent des femmes) aux cris de « mettez-la en prison ! », « renvoyez-la ! » (dans « son » pays s'il juge qu'en raison de ses origines la réprouvée n'est pas une « vraie » Américaine) ou même « tuez-la ! ». Le calcul du président n'est pas de gagner au centre, mais d'amener aux urnes davantage de Blancs en colère. En 2016, il a gagné le vote blanc avec vingt points d'avance. Il veut faire mieux en 2020. Il y aurait là une réserve d'électeurs qui lui seraient favorables, il en est convaincu. Pour faire voter tous « les siens », pour enflammer ces Américains qui lui ressemblent ou veulent lui ressembler, Donald Trump choisira comme d'habitude la passion contre la raison, il cherchera à susciter le délicieux plaisir de « bien haïr ensemble », il attisera la peur et la colère. Et pour cela, il existe un bouc émissaire bien commode : l'immigré.



La stratégie de la peur



En 2015, Donald Trump avait annoncé sa candidature en lançant une diatribe contre les immigrés mexicains, « criminels, dealers, violeurs ». Il avait promis de construire un mur infranchissable à la frontière, qui serait payé par le Mexique. Quatre ans plus tard, force est de constater que la politique migratoire de Trump est un échec. Pas plus que George W. Bush ou Barack Obama, il n'a réussi à faire adopter au Congrès une réforme de l'immigration. En dépit des menaces pour décourager les candidats à l'exil, des règlements de plus en plus restrictifs, de la séparation brutale des familles à la frontière, de la dispersion des enfants dans des camps où règnent des conditions d'hygiène déplorables, le nombre des demandeurs d'asile n'a pas diminué, non plus que celui des arrivées illégales. Donald Trump, ses patrouilles et ses militaires ne feraient donc pas peur ? Il en faudrait bien davantage pour dissuader ceux qui fuient la faim, la misère, la violence, le crime ou la sécheresse engendrée par le dérèglement climatique. La vigueur de l'économie américaine, ses emplois aisément disponibles, l'annonce même du mur résonnent comme autant d'appels : vite, vite, franchir la frontière avant que cela devienne tout à fait impossible. Le mur tant promis n'est toujours pas construit - financement et tracé font l'objet de multiples procès, Donald Trump essayant de faire passer la réfection de parties existantes pour de nouveaux tronçons - et, bien sûr, le Mexique ne paiera pas. 



Mais, au fond, Donald Trump a-t-il réellement besoin, pour aiguillonner sa « base », de régler la question de l'immigration ? Ne vaut-il pas mieux la garder à vif, brûlante, obsédante, et continuer à agiter la menace du déferlement de tous ces nouveaux venus « non blancs » qui voudraient vivre aux crochets des bons Américains, prendre leurs emplois, profiter de l'aide sociale payée par leurs impôts, de ces « criminels » qui violeraient, drogueraient et assassineraient leurs enfants ? Donald Trump parle d'invasion et d'infestation, il caricature le système de loterie qui permettrait au rebut de l'humanité d'être accueilli à bras ouverts aux États-Unis (en réalité, le système de diversity lottery est soumis à des contrôles très stricts). Faute de connaître le champion des primaires démocrates, il choisit ses adversaires : quatre jeunes élues démocrates qu'on surnomme the squad, « l'équipe » (Alexandria Ocasio-Cortez, Ayanna Pressley, Rashida Tlaib, Ilhan Omar), très à gauche, dont (est-ce un hasard ?) aucune n'a la peau blanche. Celles-là, dit Donald Trump, haïssent l'Amérique, elles veulent détruire le pays. « Ayez peur ! semble-t-il dire à ses électeurs, mais heureusement, je suis là. »



Les précieux évangéliques



Parmi ceux qui craignent d'être « remplacés » par des immigrés qui ne leur ressemblent pas, Donald Trump peut compter sur le soutien fidèle des évangéliques. Comment le président venu de la Babylone new-yorkaise, marié trois fois, accusé de harcèlement et de viol, peut-il être l'élu de ces protestants très conservateurs et très pratiquants ? Ces derniers répondent volontiers : « Les voies du Seigneur sont impénétrables. » Dans son infinie sagesse, Dieu aurait en effet choisi ce débauché prétendument repenti pour donner aux chrétiens évangéliques ce qu'ils n'espéraient plus : le soutien à leur combat contre l'avortement, la contraception, les droits LGBT et, pour ce faire, la nomination de juges et de procureurs fédéraux ultra-conservateurs à tous les niveaux de juridiction, jusqu'à la Cour suprême, dont les membres nommés à vie resteront en place longtemps après Donald Trump. Le président ne manque pas une occasion de louer la sainteté de la famille, il a exclu les transgenres de l'armée et il accueille régulièrement à Washington les manifestants de la « marche pour la vie ». 



Il en retrouve certains lors du congrès de la puissante NRA, le lobby des armes à feu, vivier lui aussi des « trumpistes » les plus loyaux. Ce sont souvent les mêmes qui, sans craindre le paradoxe, dénoncent l'avortement (au nom de la vie) et refusent toute restriction au port d'armes. Chaque année, Donald Trump y prononce un discours pour leur confirmer que leur meilleur ami se trouve à la Maison-Blanche. Et après chaque fusillade de masse, il reprend à son compte la maxime de la NRA : « Ce ne sont pas les armes qui tuent, mais les gens. » Si le tireur est blanc, il ne parlera pas de terrorisme intérieur, mais d'un problème de santé mentale...



Les juifs comme arme électorale



Donald Trump a mis bien longtemps à prononcer les mots « suprémacistes blancs » et à condamner officiellement ces mouvements. À Charlottesville en 2017, quand des néonazis ont défilé au cri de « les juifs ne nous remplaceront pas ! », Trump a néanmoins jugé « qu'il y avait des gens bien » parmi eux. Les groupuscules racistes, antisémites, néonazis ont malheureusement tendance à penser qu'avec ce président leur heure est venue, comme en témoignent les diatribes des tueurs des synagogues de Pittsburgh et de Poway en Californie. Les juifs américains sont légitimement inquiets, mais Donald Trump leur pose un problème tout particulier.



Le président met en effet en avant sa fille convertie au judaïsme, son gendre et ses petits-enfants juifs. Il affirme son soutien indéfectible à Israël et accomplit des gestes que certains attendaient depuis longtemps : le déménagement de l'ambassade américaine à Jérusalem ; la reconnaissance de la souveraineté israélienne sur le Golan ; la dénonciation de l'accord nucléaire avec l'Iran qu'Israël percevait comme une menace existentielle. Mais, dans son ardeur populiste, Donald Trump véhicule aussi de vieux stéréotypes antisémites : il attaque les élites mondialisées, les globalistes, les médias et les milliardaires tels George Soros qui manipuleraient l'opinion et il adopte cet opportunisme propre aux antisémites, confiant de préférence ses affaires à des avocats et des banquiers juifs qui seraient dans ce domaine « naturellement » compétents. 



Certains juifs américains estiment que même si Trump n'est pas le président de leurs rêves, son soutien à Israël est toujours bon à prendre. Ils ne voient pas que, dans le même temps, par son mépris des règles démocratiques, sa rhétorique et ses meetings racistes, Trump attise les haines et met en danger les juifs qu'il prétend défendre. Il les transforme de surcroît en arme électorale. Traditionnellement, les juifs américains, sensibles aux causes sociales, à la situation fragile des minorités, votent plutôt démocrate. Donald Trump, lui, a décidé de présenter le parti républicain comme le seul parti pro-Israël, et le parti démocrate comme entièrement anti-Israël. Une division dangereuse pour l'État hébreu, qui a besoin de l'appui militaire et économique des États-Unis et s'efforce de cultiver les deux partis. 



Quand, à la demande de Trump, le gouvernement israélien a refusé en août dernier un visa d'entrée aux élues démocrates Rashida Tlaib et Ilhan Omar (toutes deux soutiens du mouvement de boycott BDS, interdit en Israël), le président a brutalement accusé les juifs américains qui voteraient démocrate de « déloyauté » et d'« ignorance ». Déloyauté envers Israël ? L'Amérique ? Ou Donald Trump ? De manière trouble, le président fait souvent écho à l'ancestrale accusation de duplicité des juifs, qui seraient plus fidèles à Israël qu'à leur pays. Face à un groupe de juifs américains, il dira volontiers « votre pays » et « votre premier ministre » en parlant d'Israël et de son gouvernement. Ce mélange de flatterie et de menace lui permettra-t-il de gagner des points dans l'électorat juif ? Cela semble peu probable. 



Le jeu du collège électoral



Finalement, sur qui Donald Trump peut-il vraiment compter pour être réélu ? Essentiellement sur les « cols bleus », la petite classe moyenne blanche qui a peur du déclassement, mais aussi sur les fortunés cyniques qui pensent avant tout à leurs impôts, sur les évangéliques qui seront les plus fidèles et sur les indécis qui lui feront confiance sur l'emploi. A priori, cet assemblage ne suffira pas. Trump fera un mauvais score chez les femmes, les jeunes, les diplômés, les Noirs, les Hispaniques. Il n'a donc guère de chance de remporter la majorité des suffrages. Mais on sait que, dans le système américain, on peut être élu sans cela : les voix sont comptabilisées par État, chaque État gagné rapportant un nombre de points (les grands électeurs) déterminé en fonction de la population. À cinq reprises dans l'Histoire, le président a été élu par ce jeu de points sans pour autant rassembler la majorité des électeurs américains. Ce fut le cas en 2016 pour Donald Trump : une très légère avance dans trois États industriels habilement ciblés par son équipe de campagne (avec l'aide de la Russie qui les a arrosés de fake news) a fait basculer ceux-ci dans son camp et lui a assuré la victoire malgré un déficit de près de 3 millions de voix au niveau national par rapport à Hillary Clinton.



Le jeu électoral s'annonce donc complexe. En 2020, certains États seront cruciaux pour Donald Trump, en particulier le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin qu'il devra impérativement conserver. Il lui faudra aussi gagner des swing States traditionnellement hésitants, comme la Floride et l'Ohio. On regardera de près le Texas, où les démocrates progressent régulièrement. Selon certains sondages de l'été 2019, le démocrate Joe Biden l'emporterait dans le Texas et même dans le Michigan, mais il est encore bien trop tôt pour en être sûr.



À n'en pas douter, se sentant menacé, Donald Trump jouera sur le large clavier des peurs et prédira l'apocalypse. Lui ou le chaos ! Il a déjà annoncé que s'il perdait, la Bourse s'effondrerait, l'Amérique connaîtrait la pire crise économique de son histoire, les frontières seraient ouvertes et le pays envahi par les étrangers, ébranlé par des émeutes. Il dénoncera l'« État profond », accusera les médias de propager des fake news et révélera de multiples complots inventés de toutes pièces. Recevra-t-il à nouveau l'aide plus ou moins discrète, mais redoutablement efficace et en tout point illégale, de la Russie ? Les réseaux sociaux, lieux privilégiés de la propagande russe, voire chinoise, sauront-ils cette fois faire le ménage ? Il est peu probable que la Chine, en pleine guerre commerciale, soutienne Donald Trump, même en sous-main. Il est tout aussi improbable que la Russie s'en abstienne. On en est encore à découvrir l'ampleur de son action en 2016, non seulement dans les fameux trois États qui ont fait basculer le résultat, mais dans tout le pays. Vladimir Poutine n'éprouve sans doute pas une grande sympathie pour Donald Trump, mais son objectif reste de déstabiliser et de délégitimer les démocraties. À cet égard, 2016 fut un coup de maître. 2020 sera donc une période à haut risque.



La machine à perdre des Démocrates



En août 2019, 52 % des électeurs se disaient décidés à voter pour le futur candidat démocrate. Et pourtant, le principal atout du président sortant se trouve là, dans l'incontestable faiblesse du camp adverse.



Parmi les nombreux prétendants, les Démocrates n'ont pas encore débusqué leur nouveau Barack Obama, celui qui susciterait la ferveur et incarnerait l'air du temps. Les primaires peuvent se révéler une dangereuse machine à perdre, les candidats se démolissant et s'affaiblissant mutuellement avant de se frotter au bulldozer Trump. Plus grave, le camp démocrate est profondément divisé entre radicaux et modérés : d'une part, ceux qui veulent des changements fondamentaux de la société et de l'économie (le sénateur du Vermont Bernie Sanders, la sénatrice du Massachusetts Elizabeth Warren) ; d'autre part, les pragmatiques qui estiment que l'heure n'est pas à la révolution mais qu'il faut rassembler une majorité pour chasser Donald Trump (l'ancien vice-président Joe Biden, la sénatrice de Californie Kamala Harris). Dans une société où les inégalités ne cessent de se creuser, la justice fiscale, la santé, la dette étudiante seront au centre du débat, de même que le changement climatique. Mais certaines idées généreuses sur le papier, comme une assurance médicale publique pour tous, y compris pour les migrants illégaux (Medicare for all, un équivalent de la sécurité sociale à la française), seraient fatales aux Démocrates : une telle mesure priverait de leur assurance privée près de 200 millions d'Américains et causerait une inquiétude insurmontable. Pis : elle déclencherait la colère des compagnies d'assurances et de l'industrie pharmaceutique qui mettraient leurs ressources financières infinies au service de la campagne de Trump. Promettre que les contribuables américains prendront entièrement en charge la santé et l'éducation des immigrants illégaux suscitera également l'hostilité. La majorité de la population n'est pas prête pour cette révolution ; elle souhaite simplement une atmosphère plus sereine, un Congrès plus efficace et une forte dose de bon sens. Si les Démocrates s'enferrent dans leurs primaires et choisissent le jusqu'au-boutisme, ils risquent d'offrir à Donald Trump l'élection que lui-même ne pourrait pas gagner. En ce sens, le scrutin de 2020 peut se résumer à cette phrase qui n'a rien d'un paradoxe : Donald Trump a peu de chances d'être réélu, mais les Démocrates ont de grandes chances de perdre.



Après avoir tergiversé pendant plus de deux ans, taraudés par la peur de transformer le président en martyr, ils n'ont eu d'autre choix que d'engager une procédure d'impeachment. À moins de renoncer à leurs responsabilités politiques et constitutionnelles, ils ne pouvaient ignorer plus longtemps les soupçons d'abus de pouvoir, de corruption, d'obstruction à la justice et de manipulation de la politique étrangère à son profit personnel pesant sur Donald Trump. Celui-ci, fidèle à lui-même, se dit victime d'un coup d'État et dénonce les menaces pesant sur les libertés, le port d'armes, la religion, l'armée, le mur à la frontière et les droits que Dieu en personne a donnés aux citoyens américains. Rien de moins ! Si Donald Trump échappe à la destitution, cela représentera pour lui la validation de tous ses choix, et galvanisera ses électeurs. Mais l'élection est encore loin, l'enquête peut réserver bien des surprises, autant que la crise politique dans laquelle la nation s'enfonce chaque jour un peu plus.



La démocratie américaine était malade bien avant l'arrivée de Donald Trump. Le rôle incontrôlé de l'argent dans le processus politique, le venin partisan s'opposant à tout compromis raisonnable, les luttes sans merci autour de la religion, de l'avortement et de la contraception ont miné la cohésion du pays. Donald Trump s'est fait élire en exploitant des failles, des peurs et des échecs qu'il n'a pas inventés. Mais il a aussi remis sur le devant de la scène des courants plus anciens encore, datant des premiers jours de la colonisation européenne en Amérique : la violence, l'intolérance, le racisme. Pour l'instant, les institutions américaines, sagement équilibrées par les Pères fondateurs, ont tenu le choc. Résisteraient-elles à un second mandat de Donald Trump ? À la destruction quotidienne des fondements politiques et moraux de la démocratie ? Au charivari quotidien d'une Maison-Blanche où règnent népotisme, conflits d'intérêts et incompétence ? Qu'en serait-il du reste du monde, entraîné dans une spirale folle d'instabilité et de provocations, menacé par les bouleversements climatiques que l'Amérique de Donald Trump a choisi de nier ? Toute élection est importante. Celle de novembre 2020 est cruciale. L'Amérique peut encore vaincre ses vieux démons... ou valider l'effondrement démocratique qui la guette.


Notes :