Politique Internationale - La Revue n°165 - AUTOMNE - 2019

sommaire du n° 165
Que restera-t-il de la politique étrangère de Trump ?
Article de Patrick Chevallereau
Vice-amiral (2e section). A occupé plusieurs fonctions à l'état-major des armées et, à l'internation et Frédéric CHARILLON
Professeur des Universités en science politique et Coordonnateur des questions internationales à l'E
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« Après le Brexit et cette élection, tout est désormais possible. Un monde s'effondre devant nos yeux. Un vertige. » Le commentaire sur Twitter de Gérard Araud, alors ambassadeur de France à Washington, après la victoire de Donald Trump en novembre 2016, n'était pas passé inaperçu, émanant d'un diplomate en poste (1). Le personnage de Trump, dont l'élection a pris le monde par surprise à l'exception de quelques observateurs avertis (2), bousculait jusqu'aux codes de conduite des acteurs les plus tenus au devoir de réserve. 



Que deviendrait l'Amérique dans l'hypothèse où son quarante-cinquième président serait reconduit pour quatre années supplémentaires ? Et, dans le cas contraire, que se passera-t-il ? En matière de politique étrangère, les trois premières années de trumpisme auront été disruptives. Ses détracteurs dépeignent la période comme un moment d'agressivité et d'absence de boussole stratégique, à laquelle s'est substituée l'impulsivité d'un seul homme. 



Mais on aurait tort de croire que l'après-Trump se résumera à un simple « retour à la normale ». En cas d'alternance démocrate dès 2020, ou après le départ de Trump en 2024, on peut certes imaginer qu'une ligne plus lisible réapparaîtra, que des excès seront gommés, que des valeurs seront réaffirmées. Reste que, sous la présidence de Donald Trump, l'ordre international aura été fragilisé et, avec lui, les piliers d'une grande stratégie que l'Amérique elle-même avait promue depuis plus d'un demi-siècle.



 



De quoi le trumpisme est-il le nom ? 



 



On peine à décrire la politique étrangère de Donald Trump, sauf à faire le récit d'un processus décisionnel déroutant (3). Trois séries de questions reviennent toutefois de façon récurrente. La première concerne la remise en cause de la « grande stratégie » américaine qui prévalait depuis 1945 et qui tenait en trois points principaux : 1) entretenir une capacité militaire permettant la projection massive de troupes afin de protéger les intérêts des États-Unis et de leurs alliés, éventuellement sur deux fronts majeurs simultanés ; 2) soutenir les institutions d'une gouvernance mondiale libérale, telles que posées après 1945 (FMI, Banque mondiale, etc.) ; 3) miser sur le multilatéralisme, instrument de dialogue et vecteur d'influence, pour entretenir une clientèle. En bousculant verbalement ses alliés, en ne confirmant pas explicitement son attachement à l'article 5 de l'Otan (4), en exposant ses affinités avec des régimes ou des leaders « illibéraux », en se retirant d'accords que le pays avait pourtant approuvés (COP21, accord sur le nucléaire iranien...), Donald Trump fut soupçonné de saper ces trois piliers. 



Deuxième type de questions : Donald Trump prolonge-t-il une tradition de politique étrangère américaine et laquelle ? Incarne-t-il un néo-jacksonisme, près de deux siècles après le président Andrew Jackson (1829-1837) qui promettait de défendre le peuple contre les élites, y compris à l'extérieur (5) ? Reprend-il la tradition hamiltonienne, du nom du secrétaire américain au Trésor (Alexander Hamilton, 1798-1795), qui donnait la priorité aux questions commerciales tout en contestant les principes du libre-échange ? Plus près de nous, évoque-t-il un retour à l'isolationnisme ou plutôt à un nationalisme dur à la Reagan qui, sans se retirer du monde, se fait plus exigeant vis-à-vis de ses alliés (6) ? Rejoint-il les tenants d'un engagement maintenu des États-Unis dans les affaires internationales mais sans l'hubris des années 2000 (7) ? Ou marche-t-il dans les pas de ceux qui souhaitent voir l'Amérique réduire ses engagements extérieurs au profit du « soft balancing » (8) et d'un profil bas (9) ?



Troisième série de questions qui découle logiquement des précédentes : quel sera l'impact de la période trumpienne sur la politique étrangère américaine à long terme ? S'agira-t-il d'une parenthèse d'anormalité appelée à se refermer avec le départ de l'actuel président ? Cette version, très présente dans les esprits européens, est trop simpliste. Beaucoup dépendra de l'issue des élections de 2020 et, donc, de la durée de la présidence Trump (10). Mais lorsqu'on se penche sur l'action internationale des États-Unis sur la période 2016-2020, on peut d'ores et déjà discerner trois volets. 



 



Après Trump : un héritage à trois vitesses ? 



 



Le premier relève de la reprise, dans un style plus grossier, d'orientations formulées par les administrations précédentes, y compris démocrates. 



Brutale continuité



Sur l'Asie d'abord. L'obsession chinoise de Donald Trump prend acte, en réalité, d'une évolution du rapport de force en Asie-Pacifique à l'oeuvre depuis plus de dix ans, avec la montée en puissance politique et militaire de Pékin. Le rebalancing ou « pivot » vers l'Asie-Pacifique, matérialisé par le renforcement du grand commandement militaire PACOM, a été amorcé sous Obama (11). Sous l'administration précédente, en effet, on estimait qu'une confrontation militaire avec la Chine était inéluctable : restait à savoir quand elle aurait lieu. De fait, les stratégies nationales de sécurité (2017) et de défense (2018) désignent la Chine comme compétiteur principal, puissance « révisionniste » et prédateur économique pratiquant l'intimidation. Dans leurs programmes (12), la plupart des candidats démocrates insistent eux aussi sur le danger que représente ce pays, même s'ils estiment l'approche trumpienne trop fermée aux domaines de coopération possibles avec Pékin, comme l'environnement.



Sur la relation avec les alliés, ensuite. Les attentes des États-Unis à l'égard des membres de l'Otan et de leurs autres partenaires ne sont pas nouvelles. Washington veut depuis longtemps une Otan qui dépense mieux, qui dépense plus... et, surtout, qui dépense américain. Autrement dit, une Otan expéditionnaire, apte à soutenir les engagements extérieurs des États-Unis, voire à s'y substituer. L'ancien secrétaire à la Défense Robert Gates (qui servit sous les administrations Bush junior et Obama) fut l'un des plus virulents contempteurs du comportement des alliés, jugés peu enclins à mettre la main au portefeuille pour assurer leur défense (13). Il incarne en cela un credo partagé aussi bien par les Républicains que par les Démocrates. Le concept de « leadership from behind » développé par l'administration Obama lors de l'intervention en Libye (2011), selon lequel d'autres que les États-Unis doivent être aux avant-postes de certaines opérations, est largement répandu dans les cercles de réflexion stratégique. Attaché à une relation transatlantique forte, l'ancien secrétaire à la Défense Jim Mattis n'a pas pu empêcher Trump de multiplier les annonces intempestives (le retrait des forces américaines de Syrie, par exemple) sans consulter les Européens. Ces coups d'éclat ne sont que le révélateur des difficultés croissantes que rencontraient déjà les tenants de la ligne atlantiste face à un camp de plus en plus méfiant vis-à-vis d'alliés européens considérés comme peu fiables. La rhétorique trumpienne a accéléré le divorce entre une partie de l'opinion américaine et le concept de solidarité transatlantique (14), mais l'éloignement ne date pas d'hier : au Kosovo en 1999, en Afghanistan ensuite, l'agacement des États-Unis était palpable face à des Européens qui souhaitaient partager la décision sans engager de moyens substantiels sur le terrain. 



Quant à la défense intransigeante des intérêts commerciaux américains, qui peut prétendre qu'elle a commencé avec Trump ? Certes, une logique transactionnelle et mercantile s'est installée, liant intérêts commerciaux et sécuritaires de façon plus explicite sous l'impulsion personnelle et directe du chef de l'exécutif. Ce lien dicte, davantage qu'auparavant, les rapports des États-Unis avec les puissances économiques mondiales, Chine et Union européenne. Il s'agit d'une posture assumée par l'actuel président, qui alimente l'animosité entre Occidentaux. Mais la compétition était déjà là.



Enfin, la lassitude des dirigeants comme de la société américaine à l'égard des interventions militaires de grande envergure existait, elle aussi, en 2008 et explique en grande partie l'élection de Barack Obama. Même avant lui, il était de bon ton, dans les campagnes électorales, d'appeler à une diminution des interventions extérieures (15). Le poids psychologique, humain et financier des guerres en Irak et en Afghanistan a accentué la demande de désengagement. Depuis plusieurs années, il est question d'utiliser la force avec plus de parcimonie, uniquement lorsque les intérêts américains sont menacés. L'augmentation, sous la présidence Trump, du budget de défense vise le maintien d'une supériorité technologique face aux peer-competitors russe et chinois dans les domaines naval, aérien et spatial, sans pour autant chercher l'affrontement : un objectif classique aux États-Unis. Ces points ne seront vraisemblablement pas remis en cause, même en cas d'alternance.



 



Précédents durables



 



Le deuxième volet concerne les initiatives qui n'auraient pas été assumées à l'identique par un autre président mais qui, depuis qu'elles sont entrées dans les faits, rendent improbable un retour en arrière. En d'autres termes, Donald Trump a fait ce que beaucoup avant lui souhaitaient faire et que ses successeurs ne déferont pas. 



Au Proche-Orient, le prisme pro-israélien de l'entourage de Trump, le rôle de son gendre Jared Kushner et les liens de ce dernier avec Benyamin Netanyahou ont altéré des années d'efforts de paix américains. La fin de la revendication d'un rôle de « honest broker », l'abandon de la solution à deux États, le transfert de l'ambassade à Jérusalem, la reconnaissance de l'annexion du Golan, n'auraient sans doute pas eu lieu avec un autre président. Chez les Démocrates aujourd'hui, plusieurs candidats prônent un rééquilibrage en direction des Palestiniens. Mais si une relance du processus de paix sous une forme plus classique n'est pas à exclure (16), et si Donald Trump lui-même peut évoluer sur le sujet, on peine à imaginer un retour de l'ambassade à Tel-Aviv ou une remise en cause de l'axe Washington-Riyad-Tel-Aviv qui se dresse contre l'Iran. À l'égard de Téhéran, la prochaine administration cherchera sans doute à clarifier la position des États-Unis qui, depuis deux ans, a connu d'amples fluctuations : Trump est sorti le 8 mai 2018 de l'accord de Vienne de 2015 sur le nucléaire, puis a menacé l'Iran de guerre, avant de se raviser et d'envisager une rencontre avec le président Rohani (17), puis de limoger, le 10 septembre 2019, son conseiller à la Sécurité nationale, John Bolton, partisan d'une ligne dure (18)... Peu après ce limogeage, l'attaque d'installations pétrolières saoudiennes d'Aramco (14 septembre 2019), attribuée à l'Iran mais sans preuve tangible, a provisoirement réduit de moitié la production pétrolière de l'Arabie. Face à ce défi - l'un des plus importants depuis son accession au pouvoir (19) -, l'administration Trump a, là encore, hésité sur la conduite à tenir. Reprendre langue avec Téhéran, comme la France a tenté de le suggérer pour éviter le pire ? Riposter ? Alterner menaces et main tendue ? Plus que jamais, les choix à arrêter sur la politique iranienne des États-Unis s'avéraient difficiles. Sur le fond, néanmoins, Républicains et Démocrates étaient d'accord pour dénoncer les insuffisances du traité de juillet 2015. Ce sentiment que personne ne veut la guerre, mais que la pression doit être maintenue sur l'Iran, est appelé à durer.



En Asie, le traitement du problème nord-coréen pourrait lui aussi survivre à Donald Trump, mais d'une manière différente. On voit mal un nouveau locataire de la Maison-Blanche réitérer les embrassades avec Kim Jong-un, ni les menaces d'anéantissement qui les avaient précédées. Reste qu'un dialogue a été initié avec Pyongyang et, à ce titre, un retour à la fermeture totale serait considéré comme une régression. Les alliés régionaux des États-Unis, comme le Japon ou la Corée du Sud, ont été plus rassurés par le mélange de fermeté (vis-à-vis de la Chine) et de dialogue (vis-à-vis de la Corée du Nord) de Trump que par les hésitations d'Obama. Les administrations suivantes s'en souviendront sans doute.



Dans son positionnement général à l'égard du système international, il est probable qu'un président démocrate élu en 2020 s'efforcerait de mettre un terme à la remise en cause des structures de dialogue à laquelle s'est livré Donald Trump (20) sans pour autant proposer de nouveaux schémas (21). Il s'agira alors de restaurer la confiance en la parole des États-Unis en tant qu'acteur responsable des relations internationales et de resserrer les rangs autour des alliés traditionnels de l'Amérique. Mais les conséquences du mandat de Trump continueront à se faire sentir. D'abord, parce que celui-ci aura souligné la volatilité nouvelle des États-Unis en la matière. Ensuite, parce que la classe politique américaine est favorable à la renégociation de meilleurs accords pour une Amérique de plus en plus concurrencée. Après Trump, on imagine mal une administration proposer le retour pur et simple à une immense générosité tous azimuts. 



Ce qu'une alternance s'efforcera d'effacer



Il y a, enfin, tout ce que le successeur de Donald Trump à la Maison-Blanche, en 2020 ou en 2024, devra effacer aux yeux de l'opinion américaine comme internationale. 



La priorité sera de mettre fin à une gestion erratique de l'administration et de l'instrument diplomatique. La valse des « you're fired ! » (22) et la multiplication des postes inoccupés faute de feu vert présidentiel pour la désignation d'un titulaire coûtent cher à la diplomatie américaine. Elles introduisent, par ailleurs, un facteur d'incertitude sur la signification de cette désorganisation. Le renvoi de John Bolton en septembre 2019 présage-t-il, par exemple, un « pivot » dans la politique étrangère américaine, comme le pense Tom Wright (23), ou confirme-t-il le caractère impulsif du fonctionnement présidentiel ? Bolton est, rappelons-le, le troisième conseiller à la Sécurité nationale à quitter l'équipe depuis la prise de fonctions de Donald Trump. Son remplacement, annoncé le 18 septembre 2019, par Robert O'Brien, adepte de « la paix par la force », ancien conseiller de Mitt Romney qui avait déjà exercé des responsabilités dans l'administration Trump (notamment en tant que conseiller spécial du président pour les affaires d'otages), consacre le retour d'une ligne reaganienne. Le vingt-huitième conseiller à la Sécurité nationale des États-Unis assume d'ailleurs publiquement son admiration pour l'ancien président des années 1980-1988. 



Le deuxième correctif concernera l'image d'une Maison-Blanche qui préfère s'acoquiner avec des dictateurs et autres leaders populistes plutôt qu'établir une relation de confiance avec des régimes démocratiques et libéraux. La mode, chez les potentats du Sud, de s'autoproclamer « Trump des Tropiques » (Bolsonaro au Brésil, Duterte aux Philippines...), l'admiration de Trump pour Vladimir Poutine, ses accolades nord-coréennes au moment où il refuse de serrer la main d'Angela Merkel : tout cela fait désordre. Sans compter les soupçons de collusion entre son équipe et le Kremlin, qui pourraient refaire surface durant la campagne. La brutalité de l'expression, l'usage immodéré des tweets, le retour d'un vocabulaire culturaliste voire racial sur le plan aussi bien intérieur (24) qu'extérieur (25) devront probablement laisser place à une relation apaisée avec les alliés historiques.



Enfin, la future administration pourra difficilement se permettre de maintenir une ligne quasi négationniste sur les questions scientifiques, en particulier sur le réchauffement climatique. Cette posture de citadelle assiégée est considérée comme intenable par de nombreux cercles démocrates à l'heure où s'impose un débat public mondial sur les biens communs. En cas d'alternance, la réintégration des États-Unis dans l'accord de Paris sur le climat est plus que probable. 



 



Présidentielles2020 : l'état du débat



 



Trouve-t-on déjà quelques traces de ce que pourrait être une alternative démocrate crédible à la politique étrangère actuelle, en cette veille de campagne électorale ? Les enjeux internationaux ont rarement été déterminants dans le choix des électeurs américains, et il n'y a pas de raison qu'il en soit autrement cette fois-ci, sauf en cas de crise majeure à quelques mois du scrutin (scénario qui n'est pas à exclure, dans le golfe Arabo-Persique par exemple). En novembre 2020, deux sujets focaliseront l'attention des citoyens : les tensions internes à la société américaine, systématiquement attisées par Donald Trump, et la situation économique du pays. 



De son côté, Donald Trump a déjà affiné sa stratégie électorale : elle vise à mobiliser sa base autour de sujets de société clivants comme l'immigration illégale et la dénonciation du « danger socialiste » incarné, selon lui, par le parti démocrate.



Même si la politique étrangère a été la grande absente des deux premiers débats démocrates organisés à Détroit en août 2019 et, dans une moindre mesure, de celui de Houston le 12 septembre dernier, le comportement et les choix de Donald Trump à l'international (fascination pour les leaders autoritaires, menaces proférées à l'encontre des alliés traditionnels des États-Unis...) seront certainement au coeur de la campagne. Les Démocrates sont, en effet, conscients du recul de l'image des États-Unis à l'étranger et de l'affaiblissement concomitant de leur influence. Depuis 2018, des think tanks démocrates se consacrent à l'élaboration d'une politique étrangère post-Trump (26).



Bien qu'il soit trop tôt pour parier sur celui ou celle qui recevra l'investiture lors de la convention démocrate de l'été 2020, on peut raisonnablement se concentrer sur une demi-douzaine d'individualités qui se détachent dans les sondages parmi la vingtaine de compétiteurs : Joe Biden (ancien vice-président d'Obama), Bernie Sanders (sénateur du Vermont), Elizabeth Warren (sénatrice du Massachusetts), Kamala Harris (sénatrice de Californie), Pete Buttigieg (maire de South Bend, Indiana) et Cory Booker (sénateur du New Jersey). 



Les différences en matière de politique étrangère affichées par ces candidats sont encore peu marquées. C'est davantage sur le style, l'expérience et le bilan qu'ils se démarquent. 



Joe Biden, 76 ans, était encore en tête des sondages à l'automne 2019, même si l'écart avec ses challengers tend à se resserrer. Héritier de plusieurs décennies d'une politique étrangère américaine « traditionnelle », il en a été l'artisan depuis ses premiers votes au Sénat lors de la guerre du Vietnam jusqu'à sa nomination au poste de vice-président par Barack Obama auprès de qui il a exercé une influence reconnue. Excellent connaisseur de la relation transatlantique, il fait partie des candidats les plus critiques vis-à-vis de la politique étrangère de Trump dont il souligne l'impact négatif sur les alliés de l'Amérique. Le parcours de Joe Biden n'est toutefois pas exempt de faux pas qui constituent pour lui autant de vulnérabilités. Ses adversaires lui reprochent notamment son vote en faveur de l'intervention américaine en Irak en 2003. L'ancien secrétaire d'État à la Défense Robert Gates écrit dans ses mémoires, en 2014, que s'il était « impossible de ne pas aimer l'ancien vice-président », celui-ci « s'est trompé sur presque tous les sujets de politique étrangère et de sécurité nationale pendant quatre décennies ». Il est vrai que le bilan de l'administration Obama en politique étrangère peut faire naître des doutes sur la vision stratégique de celui qui chuchotait à l'oreille du président : inaction en Syrie ; retrait de troupes puis réengagement en urgence en Irak ; absence d'engagement clair en Libye ; hésitations dans les relations avec l'Égypte lors des soubresauts de l'après-Moubarak... Si Biden était élu, sa politique étrangère reviendrait certainement aux fondamentaux américains : promotion de la démocratie, de l'État de droit et d'un réseau d'alliances fondé sur les valeurs et les intérêts communs de sécurité. Il lui faudrait néanmoins concilier cette approche historique avec la prise en compte de nouveaux phénomènes : montée en puissance des régimes autoritaires et des gouvernements populistes (y compris chez certains alliés) ; développement pas à pas d'une « Europe stratégique » plus affirmée ; dangers liés au changement climatique... 



Derrière Biden se tenait, en octobre 2019, Bernie Sanders (78 ans), mais avec une avance de plus en plus courte sur Elizabeth Warren pour cette deuxième marche du podium. Ce vétéran de la primaire démocrate fut le challenger d'Hillary Clinton pour l'élection présidentielle de 2016. Alors que, en 2016, il s'était fait très discret sur les sujets internationaux, il semble aujourd'hui vouloir corriger cette image. Il se distingue des autres candidats par l'adoption d'une ligne plus radicale sur certains sujets, en particulier l'attitude à observer vis-à-vis d'Israël. Il n'hésite pas à qualifier la bande de Gaza de « prison à ciel ouvert » et à classer Benyamin Netanyahou parmi les leaders autoritaires, allant même jusqu'à suggérer de couper l'aide militaire américaine à l'État hébreu... Il juge sévèrement les interventions extérieures américaines du passé, tout spécialement en Amérique latine, et tire un bilan assez sombre de l'après-guerre froide. Prônant la fin de l'« exceptionnalisme américain », il plaît aux jeunes générations. Il souhaite placer l'idée de coopération internationale et le rôle de l'ONU au coeur de la politique étrangère américaine, rompant ainsi avec des décennies de prise de distance vis-à-vis de l'organisation. Enfin, Sanders est résolument en pointe sur les questions environnementales et cible les grandes compagnies pétrolières. Son approche multilatéraliste est plutôt en phase avec la vision française. On peut cependant s'interroger sur les conséquences qu'aurait l'élection de Bernie Sanders sur la volonté des États-Unis de jouer un rôle de leader dans la résolution des crises internationales.



Comme Bernie Sanders, Elizabeth Warren (70 ans), en forte hausse dans les sondages d'opinion, appartient à la gauche du parti démocrate. Elle est connue pour son sérieux et sa bonne connaissance des dossiers (27). Même si la sénatrice du Massachusetts ne prévoit pas d'axer prioritairement sa campagne sur les thèmes de politique étrangère (son programme comprend surtout des propositions de nature sociale), elle a toujours milité pour la défense des droits de l'homme et contre les dérives du système financier international. Soulignant la menace que les régimes autoritaires font peser sur la démocratie, elle campe sur une position dure à l'égard de l'allié traditionnel des États-Unis qu'est l'Arabie saoudite (guerre au Yémen, affaire Khashoggi). S'agissant du conflit israélo-palestinien, elle prône une approche équilibrée et soutient la solution à deux États. Comme la plupart des candidats démocrates, elle souhaite réintégrer l'accord nucléaire avec l'Iran. Sur la question du changement climatique, la sénatrice souligne la gravité du phénomène et met l'accent sur le gigantesque gisement d'emplois que représente la transition énergétique pour les travailleurs américains. C'est sur les questions de commerce international que des frictions importantes risquent de l'opposer à l'Europe, lorsqu'elle insiste sur la priorité à donner aux « familles américaines » dans l'économie. Enfin, il ne faudra pas, sous une éventuelle présidence Warren, s'attendre à une Amérique massivement interventionniste : elle soutient le retrait de Syrie et d'Afghanistan. Warren est favorable à la doctrine du non-emploi des forces nucléaires américaines « en premier » (« No First Use »), veut rogner l'énorme budget du Pentagone et dénonce l'influence du lobby militaro-industriel.



La sénatrice Kamala Harris (54 ans), elle, met en avant l'expérience qu'elle a acquise au poste de procureur générale de Californie - l'État le plus peuplé des États-Unis. Métisse Asian-Black American, petite-fille d'une diplomate indienne, elle s'est montrée jusqu'à présent peu loquace sur les sujets internationaux ; elle a toutefois considérablement étoffé son équipe de conseillers en politique étrangère à l'été 2019. Ses soutiens proviennent des cercles des anciens de l'administration Obama, au Département d'État et au Pentagone. Kamala Harris est membre de la Commission sur le renseignement au Sénat, un domaine qui l'intéresse tout particulièrement. Son ancrage californien pourrait conduire une présidente Harris à privilégier les questions de sécurité touchant la zone Asie-Pacifique, mais également les risques liés au changement climatique (sécheresses et incendies de forêt à répétition sur la côte Ouest). Elle a affirmé qu'elle souhaitait rétablir une politique étrangère s'appuyant pleinement sur les outils de la machine diplomatique américaine (en opposition à la politique des tweets de Donald Trump) et qu'il ne fallait pas confondre islam et terrorisme international. Sa position sur le conflit israélo-palestinien semble dans la ligne de celle de l'ancienne administration Obama : soutien à la solution de deux États, mais refus de condamner les implantations de colonies juives en Cisjordanie (28). Toutefois, par le passé, plusieurs de ses votes au Sénat ont mis en évidence une approche troublante consistant à contester le rôle des Nations unies dans le règlement du conflit au Proche-Orient, à l'instar des sénateurs républicains. En cela, elle se situe à la droite de l'échiquier démocrate sur certains sujets de politique étrangère.



Candidat surprise (il était encore inconnu il y a quelques mois), Pete Buttigieg (37 ans) possède une dimension internationale affirmée. Jeune, diplômé de Harvard et polyglotte (il s'est exprimé en français pour marquer son soutien après l'incendie de Notre-Dame), il est sans doute le plus « intellectuel » du « Top Six » démocrate. Jeune vétéran du conflit afghan, il possède une expérience personnelle des opérations extérieures américaines en tant qu'officier de renseignement réserviste de l'US Navy déployé à Kaboul. Il a ainsi choisi de servir sous l'uniforme alors qu'il était déjà maire de South Bend (Indiana). Pete Buttigieg, s'il était élu, renouerait avec une politique d'alliances basée sur les intérêts communs et le partage des valeurs démocratiques. Il défend une « réparation » de l'Otan et de la relation avec les alliés européens, « non parce qu'on les aime, mais parce que l'Amérique est plus efficace quand elle travaille avec des partenaires forts et compétents » (29). Lui aussi réintégrerait l'accord nucléaire iranien et l'accord de Paris sur le climat, s'engagerait dans une politique de fermeté envers la Chine et procéderait au retrait des troupes américaines d'Afghanistan au cours de la première année de son mandat. Très sensibilisé au terrorisme d'origine islamique du fait de son séjour en Afghanistan, il souligne néanmoins que c'est le terrorisme suprémaciste blanc qui constitue aujourd'hui la menace intérieure la plus sérieuse. La culture et la sensibilité internationales de Pete Buttigieg, ainsi que sa capacité à partager les aspirations des jeunes générations (valeurs démocratiques, réchauffement climatique), en font un candidat très « européo-compatible ».



Cory Booker (50 ans) est sénateur de la côte Est. Jusqu'à présent, ses prises de position sur la politique étrangère sont peu médiatisées. Il souhaite retirer les troupes américaines d'Afghanistan, mais reste prudent sur les conditions d'un tel départ. Partisan d'un renforcement des sanctions envers l'Iran et très ferme à l'égard des pratiques commerciales de la Chine (peut-être aussi en raison de ses liens que l'on dit étroits avec les grandes entreprises technologiques de la Silicon Valley), il affiche un fort volontarisme en matière de lutte contre le changement climatique. Enfin, le sénateur Booker est l'un de ceux qui condamnent le plus vigoureusement l'ingérence russe dans le processus électoral de novembre 2016.



De nombreux Européens - pas tous - espèrent la fin de l'ère Trump et le retour à une politique étrangère « normale ». Ils risquent d'être déçus. Car, dans tous les cas, le trumpisme en politique étrangère laissera des traces : la plupart des postures de l'actuelle administration répondent à des évolutions profondes aussi bien aux États-Unis que dans le reste du monde. Pas plus que l'élection de Barack Obama, qui avait été considérée un peu vite comme une bénédiction pour l'Europe, l'après-Trump pourrait ne pas suffire à replacer cette dernière au coeur de l'Histoire. On l'a vu, des tendances profondes ont fait évoluer l'Amérique vers des horizons qui l'éloignaient du Vieux Continent, à la fois parce que le monde change, parce que l'Europe puissance déçoit et parce que la sociologie des États-Unis elle-même évolue. Trump, dans cette perspective, serait davantage un symptôme qu'un déclencheur. 



 



 



(1) « Comment ose-t-il ? », s'était indignée Anne Bayefsky, journaliste de Fox News, sur le même réseau social.



(2) Dans son Qui est vraiment Donald Trump ?, paru quelques jours avant l'élection, (Éditions des Équateurs, septembre 2016), la journaliste du Figaro Laure Mandeville, longtemps envoyée permanente à Washington, insistait sur les chances du candidat Trump et sur son équation personnelle, propre à attirer les classes moyennes d'un pays en proie au malaise.



(3) Bob Woodward, Fear : Trump in the White House, Simon & Schuster, New York, 2018 ; Michael Wolff, Fire and Fury : Inside the Trump White House, MacMillan, New York, 2018.



(4) « Les parties conviennent qu'une attaque armée contre l'une ou plusieurs d'entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties et, en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d'elles (...) assistera la partie ou les parties ainsi attaquées (...), y compris [par] l'emploi de la force armée pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l'Atlantique Nord ».



(5) Jackson avait affronté les Anglais et lancé une opération « préemptive » en Floride (rattachée aux États-Unis depuis 1821).



(6) Hal Brands, American Grand Strategy in the Age of Trump, Brookings Institution Press, Washington D.C., 2018.



(7) Une posture préconisée par de nombreux réalistes américains. Voir, par exemple, Stephen G. Brooks et William C. Wohlforth, America Abroad : Why the Sole Superpower Should Not Pull Back from the World, Oxford University Press, Oxford, 2016.



(8) Qui consisterait à déléguer davantage aux alliés la stabilité de certaines régions, de manière à réduire la présence militaire permanente des États-Unis dans le monde. 



(9) Voir le plaidoyer en ce sens de Barry Posen, Restraint : A New Foundation for U.S. Grand Strategy, Cornell University Press, Ithaca, 2015.



(10) Une analyse récurrente, dans les think tanks washingtoniens, estime que si Donald Trump est défait en 2020, la machine diplomatique américaine effacera relativement vite son empreinte. Après huit ans de présidence Trump, en revanche, cette empreinte sera plus profonde. 



(11) Dans un discours devant le Parlement australien en novembre 2011, Barack Obama annonçait que l'Asie-Pacifique était la priorité de son administration, que les réductions budgétaires ne toucheraient pas le déploiement américain et que celui-ci serait renforcé par une base militaire de 2 500 hommes en Australie.



(12) Voir www.cfr.org/candidates-answer-cfrs-questions



(13) Cette critique a été émise dans son discours d'adieu en 2011 et reprise dans ses mémoires, Duty : Memoirs of a Secretary at War, Vintage, New York, 2014.



(14) À l'éditorialiste de Fox News, Tucker Carlson, qui s'interrogeait après l'adhésion du Monténégro à l'Otan « Pourquoi mon fils devrait-il aller au Monténégro pour le défendre ? », Trump répondit : « Je comprends ce que vous dites. Je me suis posé la même question. »



(15) George Bush senior (1989-1993), vainqueur de la guerre froide et de la guerre du Golfe, fut battu en 1992 par un Bill Clinton ramenant le débat à la situation économique américaine (« It's the economy, stupid ! »).



(16) C'est-à-dire selon les termes déjà connus, qui ont servi de base au processus d'Oslo, ainsi qu'à l'initiative du roi saoudien Abdallah en 2002 pour relancer les négociations israélo-palestiniennes.



(17) Après le G7 de Biarritz d'août 2019 et l'invitation du ministre iranien des Affaires étrangères par Emmanuel Macron pendant le sommet.



(18) Donald Trump a publiquement justifié le limogeage de John Bolton par des désaccords avec lui sur plusieurs dossiers, notamment iranien et nord-coréen. Il semble avoir fini par considérer que la partition dure jouée par ce dernier, avec ses réseaux, devenait dangereuse à l'approche de la campagne présidentielle. 



(19) Un allié de poids venait d'être attaqué gravement, qui n'avait pas été capable de se protéger en dépit d'une aide militaire américaine importante et de longue date, par un ennemi officiellement non identifié mais présumé, contre lequel des représailles massives étaient risquées, compte tenu de la situation géopolitique déjà explosive dans la région. 



(20) Sortie du Traité Trans-Pacifique (TPP) peu après l'arrivée de Trump à la Maison-Blanche, sortie de la COP21, du traité sur le nucléaire iranien, fin du réchauffement des relations avec Cuba, renégociation de l'Accord de libre-échange nord-américain...



(21) L'initiative présentée comme potentiellement la plus spectaculaire portait sur la relance du processus de paix au Proche-Orient et devait faire l'objet d'un « deal du siècle » concocté par le gendre du président. Elle fut quasiment mort-née, la plupart des pays arabes ne pouvant assumer de soutenir le principe de l'abandon de facto d'un État palestinien contre un plan de financement économique, même important (50 milliards sur dix ans).



(22) « Vous êtes viré » : expression consacrée car marque de fabrique de l'émission de téléréalité (The Apprentice) que Donald Trump animait jadis. 



(23) https://www.theatlantic.com/ideas/archive/2019/09/trumps-foreign-policy-pivot/597901/



(24) Par exemple lorsque le président américain conseilla à quatre élues du Congrès de « retourner dans les pays d'où elles viennent » et, pour deux d'entre elles, demanda à Israël de ne pas les autoriser à entrer sur son territoire.



(25) Les Mexicains traités de violeurs, l'interdiction d'accès au territoire américain pour les ressortissants de plusieurs pays musulmans...



(26) Voir, entre autres, le lancement de National Security Action par Jack Sullivan (ancien conseiller d'Hillary Clinton, partisan d'un « retour aux fondamentaux ») et Ben Rhodes (ancien conseiller dans l'administration Obama), ou de Win Without War.



(27) « A foreign policy that works for all Americans », Elizabeth Warren, discours du 30 novembre 2018.



(28) En 2017, Kamala Harris a porté une résolution du Sénat qui contestait une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies appelant à mettre fin à l'expansion des colonies israéliennes en Cisjordanie



(29) www.cfr.org/candidates-answer-cfrs-questions 


Notes :