Politique Internationale - La Revue n°165 - AUTOMNE - 2019

sommaire du n° 165
Balkans : la catastrophe démographique
Article de Laurent GESLIN
Journaliste et géographe, spécialiste de l'Europe orientale et des Balkans. et Jean-Arnault Dérens
Rédacteur en chef du Courrier des Balkans.
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Et si le principal danger qui menace les Balkans n'était pas le retour des nationalismes, la résurgence de vieux contentieux territoriaux non réglés ou le blocage de l'intégration européenne, mais l'effondrement démographique ? Tous les pays de la région - qu'ils soient membres de l'UE comme la Bulgarie, la Croatie et la Roumanie, seulement candidats comme l'Albanie, la Macédoine du Nord, le Monténégro, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine, ou candidats putatifs comme le Kosovo et la Moldavie - sont confrontés à ce même défi, conjonction d'une natalité en berne et d'une augmentation constante des départs vers l'étranger. Des zones entières de Bulgarie, de Macédoine, de Serbie ou de Bosnie-Herzégovine sont en voie rapide de désertification, ce qui pose déjà de graves problèmes : comment y maintenir des infrastructures et des services publics alors que rien ne permet d'imaginer une inversion de tendance ? Certains gouvernements tentent bien de mettre en place des politiques natalistes, mais sans succès jusqu'ici. Et toutes les enquêtes d'opinion indiquent que la volonté de s'exiler ne cesse de croître, spécialement chez les jeunes générations.



Des chiffres parlants



Partir, tout le monde en rêve. Selon une enquête récente, 83,7 % des étudiants de Macédoine du Nord souhaiteraient quitter leur pays, 8,3 % « hésiteraient » et seuls 7,9 % seraient déterminés à y rester (1). D'après une autre étude, conduite en Serbie à l'automne 2018, 34 % des jeunes âgés de 18 à 34 ans espèrent émigrer (2). Et 367 000 ressortissants albanais, soit près de 14 % de la population totale du pays, ont participé l'année dernière à la loterie permettant d'obtenir la « Green Card », le permis de séjour aux États-Unis. Un pourcentage unique en Europe - à l'échelle mondiale, l'Albanie n'est dépassée que par la Libye et la Sierra Leone (3). Le nombre d'aspirants à l'émigration au pays de l'Oncle Sam y a triplé en cinq ans : 123 000 personnes « seulement » avaient tenté leur chance en 2013.



Selon l'Office des statistiques du Kosovo, entre 2013 et 2017, 170 000 personnes, soit presque 10 % de l'ensemble, auraient quitté le petit pays (4). À la chute du communisme, en 1989, la population de la Bulgarie était de quelque 10 millions d'habitants ; elle est aujourd'hui estimée à 7 millions et, à en croire les prévisions des Nations unies (5), elle pourrait chuter à 5,4 millions en 2050 et à 3,8 millions en 2100. Selon ces mêmes projections, d'ici à la fin du siècle, la Croatie pourrait passer de 4 à 2,3 millions d'habitants et la Roumanie perdre 40 % de ses 19 millions de citoyens. Certaines zones - dans le nord-ouest de la Bulgarie, dans l'est de la Serbie, dans le nord de la Croatie, en Bosnie-Herzégovine et dans le nord du Monténégro - sont déjà en train de se transformer en véritables déserts. Appauvris, les États des Balkans n'arrivent plus à assurer les services publics de base - les écoles, les dispensaires de santé, etc. - qui maintenaient autrefois un semblant d'activité dans ces contrées désormais sinistrées.



L'Albanie traverse quant à elle son second choc démographique en moins de trente ans. Au début des années 1990, les Albanais ont massivement émigré, en premier lieu vers la Grèce et l'Italie. Ce processus s'est progressivement ralenti au tournant du siècle, mais le pays a alors été affecté par un brutal phénomène d'exode rural. Sous le régime communiste, les Albanais n'avaient pas la possibilité de choisir leur lieu de résidence ; après sa disparition, ils se sont rués vers les grandes villes - principalement vers la conurbation Tirana-Durrës qui concentre à présent près de la moitié des 3 millions d'habitants du pays. Beaucoup vivent dans des quartiers informels où il n'existe pas de cadastre et où les services publics demeurent déficients. Ces dernières années, ces populations de déracinés prennent de plus en plus, à leur tour, le chemin de l'exil vers l'étranger - en particulier vers la France, sans grande chance toutefois d'y obtenir un titre de séjour. Dans le même temps, les régions montagnardes sont en voie de désertification, d'autant que la natalité, traditionnellement élevée, est en train de s'effondrer. Un constat qui vaut également pour les pays voisins. Dans ces conditions, l'avenir s'annonce bien sombre.



Une natalité en berne



Selon les derniers chiffres publiés par l'Institut albanais de statistiques, 31 733 enfants seulement sont nés en Albanie en 2016 : il faut remonter à 1930 pour trouver un total aussi faible. Au début de la décennie 1990, plus de 80 000 bébés voyaient le jour chaque année. L'indice de fécondité est tombé en dessous de 1,7 enfant par femme (6), bien loin du seuil de renouvellement des générations (2,1).



La situation est encore plus préoccupante en Bosnie-Herzégovine où l'indice de fécondité ne devrait pas dépasser 1,31 enfant par femme sur la période 2015-2020. Un déficit de naissances qui ne fait qu'aggraver l'effet des migrations vers l'étranger et de la hausse de la mortalité. Le solde naturel est déjà négatif dans certains pays des Balkans, par exemple en Serbie (-1,8 % sur la période 2010-2015) et en Moldavie (-0,4 %). Ces deux États pourraient rapidement être rejoints par la Macédoine du Nord : le taux d'accroissement naturel de la population n'y est plus que de 0,7% en 2017 (7) alors que l'indice de fécondité a plongé à 1,43 enfant par femme. Cinq des huit régions du pays affichent déjà un solde naturel négatif. De fait, seules les trois régions de Skopje, Nord-Est et Polog, où se concentre l'essentiel de la communauté albanaise, ont enregistré plus de naissances que de décès.



La Serbie, de son côté, a amorcé très tôt sa transition démographique, avec une chute sensible de la natalité dès la fin des années 1950. Snezana Lakcevic, qui dirige l'Office national des statistiques, explique l'évolution sur le long terme des mouvements migratoires : « Dès 1945, la Serbie a connu l'exode rural. La population active a alors commencé à se concentrer à Belgrade et dans quelques grandes villes. Aujourd'hui, des régions entières sont vides, en particulier à proximité des frontières bulgare et roumaine. N'y vivent plus que des personnes âgées. Les départs vers l'étranger se font donc désormais depuis les grandes villes et ce sont les plus diplômés, les mieux formés, qui s'en vont les premiers. » 160 000 personnes ont quitté le pays entre les recensements de 2002 et de 2011 (le dernier en date). La baisse de la population devrait se poursuivre et s'amplifier ces prochaines années, avec la disparition progressive des générations du baby boom, nées après la Seconde Guerre mondiale. L'âge moyen est d'ailleurs passé de 38,8 ans en 1995 à 42,7 en 2015. Selon les projections de l'Office national des statistiques, le pays pourrait ainsi compter moins de 6 millions d'habitants en 2030, contre 7,7 millions aujourd'hui.



Depuis quelques années, les gouvernements de la région semblent avoir pris conscience de l'ampleur du défi et tentent de mettre en place des politiques d'incitation à la natalité. Mais celles-ci se résument souvent à des campagnes de communication qui donnent peu de résultats tangibles. « La baisse de la population croate est le seul et unique problème auquel nos dirigeants politiques devraient s'attaquer, car elle conditionne toutes les politiques publiques », estime le démographe croate Stefan Sterc. En 2017, rappelle-t-il, la Croatie a enregistré un solde naturel négatif particulièrement important - avec 18 000 décès de plus que de naissances - et l'indice de fécondité demeure bloqué à 1,4 enfant par femme. Durant cette année, 70 000 à 80 000 personnes sont également parties pour l'étranger. Le pays aurait donc perdu en une seule année au moins 90 000 individus, soit 2,2 % d'une population que la Banque mondiale estime à 4,1 millions d'habitants. « Si cette tendance se poursuit, c'est un quart du pays qui va disparaître en une décennie », poursuit le démographe qui milite pour la mise en place de politiques natalistes plus ambitieuses mais ne trouve que peu d'écho auprès des partis au pouvoir car ces mesures supposeraient une réévaluation significative des politiques d'aide sociale ainsi qu'une remise à plat de la fiscalité.



L'émigration du désespoir



Si l'émigration est une tradition très ancienne dans les Balkans, la vague d'exode qui frappe actuellement la région est inédite dans son ampleur comme dans sa forme. Durant des siècles, les montagnes des Balkans ont vu certains de leurs habitants s'en aller chercher meilleure fortune dans les villes avoisinantes, voire dans les grandes métropoles qui encadraient et dominaient l'Europe du Sud-Est, comme Venise, Istanbul ou Vienne. Au XXe siècle, la modernisation et l'industrialisation n'ont pas significativement changé la donne, l'instauration à partir de 1945 de régimes socialistes non plus. Le phénomène d'exode rural y a été constant malgré les politiques autoritaires de fixation des populations, notamment en Albanie. En Yougoslavie, la liberté de circulation et d'installation était au contraire à peu près totale, à l'intérieur du pays et même à l'extérieur. Dès les années 1950, Belgrade a signé des conventions migratoires avec la Turquie puis, au cours de la décennie suivante, avec l'Allemagne fédérale. L'Autriche, la Suisse, la Belgique, la France se sont également imposées comme des destinations privilégiées. Plutôt que de maintenir un plein emploi factice plombant les caisses de l'État, il valait mieux, aux yeux du régime titiste, que cette main-d'oeuvre excédentaire parte pour l'étranger. Par surcroît, les gastarbeiteren - le terme allemand désignant les « travailleurs invités » est passé dans la langue serbo-croate pour désigner l'ensemble des émigrés - envoyaient des sommes appréciables à leurs familles. Ces apports de devises ont largement contribué au bon fonctionnement de l'économie autogestionnaire de la Yougoslavie.



Le cas de la Bosnie-Herzégovine, on s'en doute, est particulier. La guerre (1992-1995) a profondément bouleversé la démographie du pays. Le bilan des pertes humaines est évalué à un peu plus de 100 000 morts. En 1995, la moitié des 4,1 millions d'habitants ne résidaient plus dans les foyers qu'ils occupaient en 1991 (8) : ils étaient soit réfugiés à l'étranger soit déplacés à l'intérieur du pays. Après la fin de la guerre, le retour de ces exilés a constitué une priorité aussi bien pour les dirigeants de Sarajevo que pour les bailleurs de fonds internationaux. Le Haut Commissariat des Nations unies aux réfugiés (UNHCR) avait annoncé fin 2004 que le chiffre symbolique du millionième retour avait été franchi... mais, en réalité, il s'agissait souvent de « faux retours ». Des familles ont bien repris possession de biens immobiliers dont elles avaient été spoliées durant les combats, mais elles se sont empressées de les revendre car la vie se révélait impossible dans les communes ou régions d'où leur communauté avait été chassée. L'après-guerre a ainsi parachevé le « nettoyage ethnique » du pays (9). Les villages bosniaques reconstruits dans l'Est, avec leurs pimpantes petites mosquées, ne doivent pas faire illusion : seules des personnes âgées y sont revenues pour finir leur vie sur leur terre natale. Pour les jeunes, il n'y a aucun espoir de trouver de l'embauche.



Ces exils et ces migrations étaient toujours perçus comme temporaires. Les réfugiés chassés par la guerre espéraient naturellement revenir le plus vite possible au pays, tandis que les migrations économiques concernent principalement des jeunes hommes qui tentent ainsi d'aider leur famille, voire d'accumuler un capital qui leur permettra de rentrer chez eux dans de bonnes conditions. Or cet espoir est bien souvent illusoire. Les gastarbeiteren des années 1960 et 1970 ont pris souche dans leurs pays d'accueil. Les enfants qui sont nés en Allemagne, en Autriche ou encore en Suisse conservent souvent des relations sentimentales fortes avec leur pays d'origine - les diasporas sont d'importants vecteurs des mobilisations nationalistes -, mais n'envisagent pas pour autant d'aller y vivre. De tous les États de la région, le Kosovo est probablement celui qui a engagé le plus d'efforts destinés à attirer la diaspora et ses potentiels investissements (10), mais sans résultats notables.



Trente ans après le démantèlement de la Yougoslavie, ceux qui prennent aujourd'hui la route de l'exil n'affirment même plus avoir l'intention de revenir. Ils sont épuisés par le marasme économique dont leurs pays ne sortent pas, mais surtout par la corruption et le népotisme de la classe politique, une ambiance générale que le démographe Aco Cavic, de Banja Luka (la capitale de la Republika Srpska, l'entité serbe de Bosnie-Herzégovine), qualifie de « contexte d'insécurité » : « Les générations qui ont grandi durant le conflit ont dû accepter les tensions politiques et les crises permanentes de l'après-guerre, mais elles ont désormais acquis la conviction que les choses ne pourront pas s'améliorer à moyen terme. Elles ne veulent pas que leurs enfants grandissent dans de telles conditions. » Chaque jour, une longue queue s'allonge devant le consulat de Slovénie, seule représentation diplomatique d'un pays de l'Union européenne à Banja Luka. Il n'est pas difficile d'obtenir un permis temporaire de travail - Ljubljana manque de main-d'oeuvre dans de nombreux secteurs, de la construction aux professions médicales en passant par l'hôtellerie-restauration - et le visa provisoire n'est le plus souvent qu'un premier pas vers une installation durable.



L'eldorado allemand



En vérité, tout le monde s'en va. La situation est particulièrement critique dans le secteur de la santé. Médecins et infirmières sont engagés dans un véritable mouvement brownien de migration : ceux de Macédoine du Nord, de Serbie ou de Bosnie-Herzégovine partent pour la Croatie ou la Slovénie, dont les professionnels s'en vont eux-mêmes en Allemagne ou en Suisse. Mais les plombiers, les électriciens, les maçons, les chauffeurs routiers ou les charpentiers sont tout autant demandés en Allemagne, dont les besoins de main-d'oeuvre semblent inextinguibles. Des annonces offrant des dizaines d'embauches au sein d'entreprises allemandes sont régulièrement publiées dans les médias de tous les pays des Balkans ou sur les réseaux sociaux, et les représentants de certains Länder et de certaines communes viennent directement recruter des volontaires sur place. Les écoles privées de langue proposant des cours d'allemand n'ont jamais été aussi nombreuses dans les Balkans : elles travaillent en coopération avec le Goethe-Institut pour former sur place et à moindres frais les futurs travailleurs qui obtiennent rapidement un visa de travail pour peu qu'ils puissent produire une promesse d'embauche en provenance d'Allemagne.



À l'inverse, la France, qui connaît toujours un taux de chômage élevé, n'est pas en recherche de main-d'oeuvre et ne représente donc pas une filière légale d'immigration. Ceux qui veulent s'installer dans l'Hexagone n'ont donc presque pas d'autre solution que de recourir aux mécanismes de l'asile. Depuis plusieurs années, les ressortissants d'Albanie et du Kosovo s'imposent ainsi parmi les premières nationalités des demandeurs d'asile - un asile qu'ils sont bien peu nombreux à obtenir (11). Cette différence structurelle entre l'Allemagne et la France conditionne le regard que les deux pays portent sur les Balkans. Berlin les considère comme un réservoir de main-d'oeuvre tandis que Paris s'inquiète avant tout des risques sécuritaires propres à la région - du danger d'implosion de la Bosnie-Herzégovine à la persistance d'une question nationale albanaise toujours irrésolue, sans oublier les menaces liées à une potentielle radicalisation des communautés musulmanes locales -, ce qui n'est pas de nature à favoriser l'expression d'une approche politique commune. Depuis son élection, Emmanuel Macron s'est régulièrement prononcé en faveur d'une pause durable du processus d'élargissement européen (12) ; or Berlin veut relancer l'intégration, ce qui impliquerait un assouplissement encore plus marqué des règles migratoires.



Pour leur part, les autorités des pays concernés ne voient pas forcément d'un mauvais oeil tous ces départs qui ont le grand avantage de réduire artificiellement le chômage et de dégonfler les tensions sociales. Ainsi, dans le canton de Tuzla, situé en Fédération croato-bosniaque, l'autre « entité » d'une Bosnie-Herzégovine toujours divisée, on note une baisse du nombre des personnes inscrites au bureau pour l'emploi, passé de 91 000 en 2017 à 84 000 en 2018. En cause : la désinscription de certains chômeurs mais, surtout, les départs pour l'étranger. En outre, ceux qui partent, diplômés ou non, sont souvent ceux qui pourraient être les premiers à contester les pouvoirs en place. Les taux d'abstention faramineux qu'affichent, d'élection en élection, tous les pays de la région s'expliquent en partie par le fait que nombre d'électeurs résident désormais à l'étranger. Il n'existe presque aucun dispositif permettant le vote par correspondance et, de toute manière, beaucoup de ces derniers n'ont aucune envie de glisser leur bulletin dans l'urne, par défiance envers la classe politique. « Ce sont nos électeurs qui s'en vont les premiers », explique ainsi Albin Kurti, le dirigeant du mouvement d'opposition kosovar Vetëvendosje (13).



Quelques rares organisations de la société civile tentent bien de se mobiliser face au fléau de ces départs, pointant la responsabilité des pouvoirs publics. Fin 2017, l'association ReStart de Banja Luka avait appelé les citoyens de Republika Srpska à venir inscrire sur un mur les noms de leurs proches « partis pour l'étranger dans l'espoir d'une vie meilleure ». Ce « mur des lamentations » improvisé avait été rempli en quelques heures, sans entraîner de réaction particulière des autorités de l'entité, contrôlée par le très nationaliste Milorad Dodik, qui se mure dans le déni. Depuis la fin de l'année 2018, quasiment tous les pays des Balkans sont balayés par une puissante vague de manifestations qui dénoncent les dérives autoritaires et clientélistes des gouvernements de la région, pourtant tous théoriquement « pro-européens », leurs attaques répétées contre l'État de droit et la liberté de la presse (14). Dans les cortèges, des pancartes proclament à peu près le même message, dans les différentes langues de la région : « Je manifeste parce que je ne veux pas émigrer. » En février 2014, la Bosnie-Herzégovine avait connu une véritable insurrection sociale avec le mouvement des « plénums » qui exprimait déjà cette revendication. La mobilisation est vite retombée et les animateurs du mouvement sont, pour la plupart, partis eux-mêmes travailler à l'étranger.



L'UE et le désert des Balkans



La Bosnie-Herzégovine se vide de ses « forces vives » alors que paradoxalement, après les années noires de la crise économique (2008-2012), on a enregistré une hausse des créations d'entreprises - lesquelles ont parfois bien du mal à embaucher. Dans la petite ville de Derventa, à une centaine de kilomètres de Banja Luka, de nouveaux ateliers se sont installés dans les anciennes zones industrielles détruites durant la guerre : confection textile, chaussure, automobile... Ces usines sous-traitent pour des marques autrichiennes, italiennes ou hongroises mais offrent des salaires très bas et des conditions de travail bien peu avantageuses. Il n'existe pas de conventions collectives protégeant les droits des salariés et la durée du temps de travail est élastique, en fonction des besoins, tout comme les rémunérations qui ne dépassent guère l'équivalent de 150 à 200 euros par mois. Dans ces conditions, les habitants de la ville préfèrent s'installer dans les nouveaux « tigres » d'Europe centrale - Hongrie, Slovaquie et Tchéquie - où les salaires sont nettement supérieurs. Ces pays sont eux-mêmes en situation de quasi-plein emploi mais manquent en réalité de main-d'oeuvre, leurs propres ressortissants allant souvent chercher de meilleures rémunérations dans les pays de l'UE.



La course au moins-disant social des entreprises qui cherchent à se délocaliser dans des États où la main-d'oeuvre est bon marché ne fait donc qu'amplifier les mouvements migratoires. Les modèles économiques suivis par tous les pays de la région, qui tablaient sur l'arrivée de mirifiques investissements étrangers, montrent leurs limites. En Serbie, où le gouvernement fanfaronne en annonçant régulièrement de nouveaux projets, de nombreuses créations d'entreprises se révèlent très précaires. En 2018, la société sud-coréenne Yura, qui produisait des câbles électriques à Leskovac, dans le sud du pays, a annoncé qu'elle se délocalisait en Albanie. Son départ se solde par plus de mille licenciements secs (15). Durant cinq ans, Yura avait pourtant bénéficié de fortes subventions du gouvernement de Belgrade... Attiré par de nouvelles promesses de défiscalisation, le groupe sud-coréen ne restera certainement que quelques années en Albanie, avant de partir vers de nouveaux cieux.



En Macédoine du Nord, dans la ville industrielle de Kumanovo, les entreprises de confection qui ont longtemps fait la réputation de la région commencent, elles aussi, à manquer de main-d'oeuvre. En cause : des salaires insuffisants pour retenir les ouvriers, explique Lidija Milanovska, membre de l'Association des fabricants de chaussures. « Si la situation perdure, de nombreuses entreprises devront fermer (...). Il y a du travail, mais nous n'avons personne pour travailler. La majorité des ouvriers du secteur ont plus de 50 ans. Il y a 50 entreprises à Kumanovo, et il doit manquer certainement au moins dix personnes dans chacune d'entre elles » (16). Sur les côtes de la Croatie, où se pressent chaque été des centaines de milliers de visiteurs, les professionnels du tourisme manquent de bras. Les saisonniers venus de Bosnie-Herzégovine et de Serbie ne suffisent plus. Selon le ministre du Travail de Zagreb, le pays va devoir « importer » 42 000 travailleurs étrangers en 2019, en particulier en provenance d'Ukraine (17).



Dans le même temps, la « route des Balkans » continue d'être empruntée par les migrants et les réfugiés. Elle constitue toujours, avec la mer Méditerranée, l'une des principales voies d'accès à l'Union européenne. Durant l'année 2015, plus d'un million de personnes avaient transité par les chemins de montagne de la région. Depuis la Turquie, les candidats à l'exil gagnent la Bulgarie ou la Grèce. Dans le premier cas, ils tentent ensuite de rejoindre la Serbie tandis que depuis la Grèce, plusieurs routes existent, qui passent par la Macédoine du Nord et la Serbie, ou bien par l'Albanie, le Monténégro et la Bosnie-Herzégovine. « La géographie des migrations se redéfinit sans cesse », explique Stéphane Moissaing, coordinateur régional de Médecins sans frontières dans les Balkans. « Si une route ferme, une autre apparaît ; les informations circulent très vite, et les passeurs et les trafiquants s'entendent à faire monter les prix. »



L'UE attribue des fonds conséquents aux pays de la région afin de les aider à faire face à ce défi. On parle officieusement d'une trentaine de millions d'euros en trois ans pour la Serbie, et la Commission européenne a annoncé, le 30 avril dernier, le déblocage de 13 millions d'euros destinés à la Bosnie-Herzégovine, pays le plus affecté en ce printemps 2019. C'est, en effet, sur la frontière bosno-croate, dans la région de Bihac, que s'entassent depuis plusieurs mois des milliers de migrants. Membre de l'UE depuis 2013, la Croatie n'a pas encore rejoint l'espace Schengen qui ne commence que quelques dizaines de kilomètres plus loin, aux frontières de la Slovénie. Zagreb entend pourtant démontrer sa capacité à jouer les « gardiens » des frontières de l'Union. Si une part des fonds versés par la Commission est consacrée à l'accueil humanitaire des migrants, une autre part est attribuée à l'équipement des polices et au renforcement des dispositifs de surveillance et de contrôle des frontières. Avant même que la Hongrie ne l'imite, la Bulgarie avait édifié, dès 2013-2014, un « mur » de grillage et de barbelés sur sa frontière avec la Turquie, et des moyens technologiques de plus en plus sophistiqués - et de plus en plus coûteux - sont déployés... sans pourtant arrêter la vague. Ces dispositifs contraignent seulement les passeurs à concevoir sans cesse de nouveaux parcours.



En guise de conclusion...



Les régions par lesquelles passent les réfugiés, en particulier en Bulgarie, en Macédoine du Nord, dans le nord de la Grèce ou en Albanie, sont quasiment désertes. Ce sont des villes fantômes et des villages abandonnés que doivent traverser les migrants. Est-ce l'avenir des Balkans qui s'esquisse dans ce paysage de fin du monde ? Une région vide d'hommes, dont la seule fonction serait de servir de zone tampon, de frontière extérieure de l'Union, comme le limes de l'Empire romain face aux « barbares » ? Est-il encore temps d'imaginer des alternatives, de mettre en place des politiques qui permettraient d'invalider ce scénario du pire ?



L'intégration européenne des différents pays de la région, depuis si longtemps promise et si souvent différée, ne saurait être considérée comme une panacée. L'exemple de la Bulgarie, de la Croatie et de la Roumanie montre bien que la déprise démographique peut se poursuivre après l'adhésion à l'UE, voire s'accentuer du fait de la plus grande liberté migratoire. Les seules solutions réelles passeraient par la définition de projets économiques et sociaux crédibles et viables, qui supposent eux-mêmes un renforcement des dynamiques régionales d'échange et de partage. Autrement dit, les solutions se trouvent autant dans des relations « horizontales » entre les pays de la région que dans la seule relation « verticale » entre la « périphérie balkanique » et le « centre européen », sans parler de l'attente de mirifiques mais illusoires investissements étrangers. Reste à savoir si les gouvernements de la région sont prêts à prendre pleinement la mesure du défi, ou s'ils préfèrent se contenter de stratégies politiques à court terme, s'accommodant fort bien du départ des forces vives de leur pays, utile moyen de réduire la pression sociale et toute éventuelle contestation politique...



(1) Jaklina Naumovski, « Macédoine du Nord : l'exode massif des jeunes et ses raisons », Le Courrier des Balkans, 21 mars 2019.



(2) https://www.srbija21.rs/



(3) Louis Seiller, « Exode à la loterie : le rêve américain pour s'enfuir d'Albanie », Le Courrier des Balkans, 3 septembre 2018.



(4) http://ask.rks-gov.net/



(5) https://population.un.org/wpp 



(6) http://www.instat.gov.al/al/home.aspx 



(7) Jaklina Naumovski, « La catastrophe démographique qui menace la Macédoine », Le Courrier des Balkans, 8 août 2018.



(8) Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, « Démographie : les Balkans à l'heure du grand exode », Questions internationales, no 85-86, mai-août 2017, pp. 142-149. 



(9) « Bosnie : le Comité Helsinki dénonce le caractère factice des retours de réfugiés », Le Courrier des Balkans, 14 janvier 2005.



(10) Le ministère de la Diaspora du Kosovo a multiplié les initiatives visant à faciliter ces retours, souvent avec l'aide des pays d'accueil, notamment la Suisse. Or si les transferts de fonds de la diaspora jouent toujours un rôle vital pour maintenir le pays à flot, il s'agit rarement d'investissements productifs. Lire : « Kosovo : l'argent de la diaspora ne sert pas aux investissements productifs », Le Courrier des Balkans, 3 septembre 2018.



(11) En 2018, 8 261 ressortissants venus d'Albanie ont déposé une demande d'asile en France, soit le second total le plus élevé après les citoyens d'Afghanistan (10 221). Tous les chiffres de l'asile sont disponibles dans le rapport annuel de l'Ofpra (https://ofpra.gouv.fr/fr/l-ofpra/actualites/les-donnees-de-l-asile-a-l-ofpra-en).



(12) Notamment lors de son discours devant le Parlement européen, le 17 avril 2018.



(13) « L'homme qui veut sauver le Kosovo », entretien avec Jean-Arnault Dérens et Simon Rico, Politique Internationale, n° 152, été 2016.



(14) Sur ce dernier point, le classement mondial 2019 de la liberté de la presse, établi par Reporters sans frontières, montre une dégringolade de tous les pays de la région, notamment de la Serbie : https://rsf.org/



(15) Nikola Radic, « Serbie : les Sud-Coréens de Yura (re)délocalisent en Albanie », Le Courrier des Balkans, 26 septembre 2018.



(16) Sanja Atanasovska, « Macédoine : à cause de l'exode, les entreprises manquent de main-d'oeuvre », Le Courrier des Balkans, 20 février 2019. 



(17) Nikola Radic, « Croatie : pour faire face à l'exode, l'appel à la main-d'oeuvre étrangère », Le Courrier des Balkans, 8 janvier 2019. 


Notes :