Politique Internationale - La Revue n°165 - AUTOMNE - 2019

sommaire du n° 165
L'Afrique, troisième partenaire de l'Europe
Entretien avec Carlos LOPES
Économiste. Auteur, entre autres publications, de : Africa in Transformation : Economic Development
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - S'agissant du développement de l'Afrique, quels sont, selon vous, les trois critères qui en détermineront le rythme et l'ampleur ?



 



Carlos Lopes - D'importants changements structurels sont intervenus depuis le début du siècle dans les économies africaines. La réduction drastique de la dette depuis la fin des années 1990 a ramené le niveau d'endettement autour de 20 % du PIB en moyenne. La forte dépendance à l'égard des matières premières s'est traduite par une période faste, durant laquelle les cours mondiaux ont été exceptionnellement élevés et la demande en hausse, en partie tirée par la Chine. Cet acquis a été important du point de vue de la gestion macroéconomique. Le XXIe siècle en Afrique a commencé avec des politiques expansionnistes, à l'opposé des années 1980 et 1990, qui avaient été marquées par l'ajustement structurel, une forte austérité, la réduction de la taille des économies et des politiques restrictives. 



Les trois critères portent sur la croissance démographique, l'innovation technologique et le changement climatique. L'accroissement de la population tire la consommation, même si cette dernière reste modeste. Sur le plan technologique, les innovations ont permis des avancées rapides dans les services, au point de voir le secteur tertiaire supplanter l'agriculture et l'industrie dans leur contribution au PIB, grâce aux télécommunications et aux services financiers. Enfin, le changement climatique entraîne une chute des prix des énergies fossiles et rend les énergies renouvelables plus attractives - une donnée capitale quand on sait à quel point les pays africains ont pris du retard dans l'accès à l'énergie. 



 



P. I. - Le discours optimiste sur l'Afrique est-il justifié ?



 



C. L. - Le changement de discours a été amorcé par les grands cabinets de consulting. McKinsey et Ernst & Young ont commencé à chanter les louanges de l'essor africain, un thème ensuite relayé par des médias importants comme The Economist ou le Financial Times, qui donnent le ton dans le monde financier. Ce sont surtout les opportunités d'affaires qui sont mises en avant, dans le cadre de l'aide publique au développement (APD). Mais ce potentiel n'est pas encore envisagé en termes de transformation, pour des pays qui ont pourtant besoin de bien plus que de la seule croissance économique. 



Certes, cette croissance reste remarquable, avec un taux moyen de 5,5 % sur la période 2000-2015, juste derrière l'Asie du Sud-Est. L'Afrique a bien encaissé la crise financière internationale de la fin 2008, étant entrée en dernier dans le cycle négatif pour être la première à en sortir. Depuis 2015, la baisse des cours des matières premières a grippé les économies, mais le taux de croissance global du continent, entre 3,5 % et 4 %, reste le deuxième meilleur du monde. 



Tous les économistes vous diront que la croissance n'est pas synonyme de transformation structurelle. Et il faut bien souligner que les pays africains n'ont pas nécessairement conduit les transitions attendues durant la période de croissance. À mesure que la population s'urbanise, l'industrialisation devrait s'accélérer. Or elle ne progresse pas. Des millions de jeunes entrent chaque année sur le marché du travail. On prévoit que l'Afrique disposera en 2034 de la plus grande force de travail au monde. Mais, comparée à l'Inde ou à la Chine, elle n'a pas créé d'emplois. Les retombées de la croissance dans le quotidien des populations restent limitées. 



 



P. I. - L'apport financier de la diaspora suffira-t-il à changer la donne ? Faut-il un plan Marshall pour l'Afrique ?



 



C. L. - L'Afrique collecte aujourd'hui 600 milliards de dollars d'impôts, contre 163 milliards en 2000, soit près de quatre fois plus. L'aide publique au développement, elle, n'a pas bougé : elle se situe toujours à 50 milliards de dollars par an pour l'ensemble du continent. On le voit, le rapport entre la capacité fiscale de l'Afrique et l'APD a radicalement changé. Les transferts en provenance des migrants s'inscrivent dans ce contexte de mutation. Ils ont fortement progressé, jusqu'à atteindre 80 milliards de dollars par an, soit beaucoup plus que l'APD. Sans compter les flux illicites de capitaux, qui représentent 60 milliards supplémentaires. 



Si l'on veut vraiment faire avancer les choses, arrêtons de parler de plan Marshall. Pour aider à la reconstruction de l'Europe après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis n'ont pas hésité à y injecter l'équivalent de 3 % de leur PIB. Quand on sait que l'Europe n'arrive même pas à atteindre l'objectif qu'elle s'est fixé de 0,7 % de son PIB pour l'APD, cela ne sert à rien d'évoquer un plan Marshall pour l'Afrique. C'est juste une formule creuse, de la propagande politique. Le vrai débat porte plutôt sur la manière dont l'APD, à montant constant, pourrait être recyclée sous d'autres formes d'aides. En utilisant mieux l'APD, on pourrait augmenter les possibilités de financement privé et l'efficacité de la fiscalité. En Afrique, le taux de pression fiscale est encore très bas : 17 % contre une moyenne mondiale de 35 %. La marge est telle qu'il suffirait d'augmenter les impôts de 1 % pour collecter 60 milliards de dollars, soit plus que l'APD. En d'autres termes, l'APD ne représente plus que 1 % des recettes fiscales africaines. C'est une réalité que les gens ont parfois du mal à intégrer. 



 



P. I. - Par quoi ce déni de réalité se traduit-il ? 



 



C. L. - Prenons un exemple classique. Les Européens insistent sur le fait que l'UE est le premier partenaire commercial de l'Afrique, sous-entendu devant la Chine. Les chiffres ne sont jamais examinés sous un autre angle. Or l'Afrique est le troisième partenaire commercial de l'Europe, c'est-à-dire qu'elle pèse plus lourd que le Japon ou tous les pays d'Amérique latine réunis. En fait, l'Afrique représente trois fois le poids commercial de l'Inde, mais c'est toujours sous l'aspect le moins flatteur qu'elle est présentée. Il n'est jamais question de son potentiel et de sa véritable taille. Pour être tout à fait honnête, je précise que je considère l'Afrique dans sa globalité. Vous pourriez me rétorquer qu'il subsiste des situations très différentes, avec des pays en conflit ou très fragiles, qui ne sont pas en mesure de vivre sans APD. Et vous auriez raison. 



Il n'en demeure pas moins que même les pays les plus démunis disposent d'un potentiel considérable, qu'ils peuvent faire fructifier à condition d'opérer leur transformation structurelle. Certains pays agricoles du Sahel, par exemple, sont fortement pénalisés par les règles du commerce international qui ne valorisent pas leur productivité dans le coton. De leur côté, de vastes programmes d'aide au développement du secteur agricole sont orientés vers la lutte contre la désertification, la pauvreté et l'insécurité alimentaire. Loin de moi l'idée de remettre en cause la pertinence de ces politiques sur le plan moral. Il n'empêche : dans cette logique d'assistanat, l'agriculture est envisagée comme un secteur social et non économique. Augmenter la production agricole nécessite un type d'investissement différent, dans les infrastructures et les équipements. Il faut notamment construire des routes pour acheminer les produits sur les marchés et se doter de capacités de réfrigération pour les conserver plus longtemps. 



 



P. I. - Ces investissements incombent-ils au secteur privé ?



 



C. L. - C'est ce qu'on entend dire. Le nouveau discours consiste à affirmer que le secteur privé doit investir pour créer des emplois, voire réorienter l'aide au développement afin de permettre au secteur privé des pays européens d'investir davantage. À mon sens, la vraie question n'est pas là. Elle se situe plutôt sur le plan de l'analyse de risque. Je m'explique : dans le secteur financier, chaque investissement se voit attribuer un coefficient de risque, ce qui est normal. Ce qui l'est moins, c'est qu'en Afrique ce n'est pas la réalité du risque qui est prise en compte mais la perception qu'en ont les investisseurs. Il est fondamental de modifier la façon dont on envisage ces pays. Au lieu de négocier un traité commercial avec l'ensemble du continent, nous sommes, par exemple, en train de discuter des accords de partenariat économique (APE) post-Cotonou. Avec le Japon, l'UE négocie en termes de commerce, pas d'APD. Pourquoi l'Afrique serait-elle traitée différemment alors même qu'elle est plus importante que le Japon ? 



Battre en brèche ce type de mentalité permettra de modifier la perception des risques. La Banque centrale européenne demande aux banques de faire des tests. Là encore, c'est tout à fait normal. Ce qui l'est moins, c'est qu'en Afrique les banques doivent être « too big to fail », avec des ratios de capital plus élevés, plus de transparence sur l'origine des fonds et une réglementation très tatillonne sur le contrôle des flux financiers. On ne peut qu'applaudir à ces mesures qui favorisent la transparence et renforcent la solidité du secteur bancaire. Le seul problème, c'est que cet excès de règles finit par se retourner contre l'Afrique : les banques qui font des opérations sur le continent ne disposent pas toujours de la documentation nécessaire. Elles n'ont pas forcément la même crédibilité ni la même assise que les grandes banques internationales, qui ont délaissé l'Afrique. Les agences de notation leur attribuent un risque plus élevé. Du coup, il est plus coûteux d'investir en Afrique car l'argent est plus cher qu'ailleurs. Il est bien plus sûr d'investir en Afrique qu'en Géorgie ou en Ukraine, mais telle n'est pas la perception du marché. 



 



P. I. - Par rapport aux autres régions du continent, l'Afrique centrale semble à la traîne...



 



C. L. - Selon un certain nombre d'indicateurs, la région est en effet en retard. Seule l'Afrique du Nord fait pire en matière d'intégration sous-régionale, mais son niveau de développement rend ce manque d'intégration moins pénalisant qu'en Afrique centrale. La dépendance à l'égard des matières premières est l'une des plus élevées au monde dans ces pays. La moindre variation dans les cours des matières premières se répercute sur les trésoreries nationales, avec des mouvements de yo-yo peu propices aux investissements en capital social ou en capital fixe.



 



P. I. - Le problème n'est-il pas que ces investissements sont rarement réalisés, y compris en période faste ? 



 



C. L. - Les résultats macroéconomiques exceptionnels obtenus par le premier ministre de la République démocratique du Congo (RDC) Matata Ponyo Mapon montrent que tout est possible, même dans des conditions difficiles. Un pays comme la Guinée équatoriale a utilisé une partie de sa richesse pour investir massivement dans les infrastructures. De même, le Gabon a réorganisé sa filière bois afin d'augmenter la valeur de sa production jusqu'ici exportée à l'état brut, sans aucune transformation sur place. On ne peut pas dire que les pays d'Afrique centrale figurent parmi les plus réformateurs, mais tout n'est pas perdu ! 



 



P. I. - Tout dépend-il de la volonté politique des États africains eux-mêmes ?



 



C. L. - Avec la Zone africaine de libre-échange qui vient d'être lancée, le continent entre dans une phase opérationnelle qui a finalement remporté l'adhésion du Nigeria et du Bénin. Un seul pays reste hors de cet accord : l'Érythrée. L'Afrique dispose d'un nouveau cadre de relations et de négociations, j'en suis persuadé. Aux Africains de profiter de cet atout. 



 



P. I. - Le Rwanda est toujours cité en exemple. Y a-t-il d'autres pays africains qui sont en train de réussir leur transformation ?



 



C. L. - Oui, l'île Maurice, l'Éthiopie, le Maroc, la Côte d'Ivoire et le Ghana. Tous ces pays sont vraiment entrés dans la transformation structurelle de leur économie, avec des investissements massifs dans un tissu productif plus moderne et en partie industrialisé. L'industrialisation, d'ailleurs, ne se limite pas à la manufacture ou à l'usine. Le plus important consiste à engager la structure économique d'un pays dans l'ère industrielle, avec des transactions modernes et des chaînes de valeur plus élaborées. C'est possible avec le tourisme et dans bien des domaines relevant des services. 



 



P. I. - L'ère numérique a-t-elle accéléré ce mouvement ? 



 



C. L. - Elle relève en effet d'une tendance lourde, avec des incidences sur la façon dont on conçoit l'industrialisation. Des indices de productivité très élevés dans des pays fortement numérisés permettent de parler d'une « pyramide de productivité ». En Afrique, de nombreux pays se trouvent à la base de la pyramide. Certains ne maîtrisent pas encore la chaîne du froid, un élément qui revêt une importance capitale pour certains types de production. Dans le même ordre d'idées, seules 9 % des surfaces agricoles sont équipées de systèmes d'irrigation - une technique qui, là encore, permettrait des gains de productivité gigantesques. 



La « e-economy » représente un facteur de modernisation essentiel. Prenez un village qui veut acheter un tracteur. Comment mettre tout le monde d'accord sur les modalités de paiement et d'utilisation de cette machine ? Avec l'ubérisation, il est possible de louer le tracteur pour un usage ponctuel, en payant à l'heure. Six pays sont en train de mener ce type d'expérience. J'ajoute que la technologie n'est pas forcément destructrice d'emplois. Elle peut, au contraire, contribuer à en créer de nouveaux. 



 



P. I. - Quelles sont les grandes leçons que vous tirez de votre expérience ?



 



C. L. - Dans mon dernier livre, j'évoque les trois qualités que doit avoir un dirigeant africain pour réaliser la transformation structurelle : de l'ambition, de l'intelligence et de la cohérence. L'ambition, tout d'abord, parce que les changements sont si rapides qu'il est impossible de savoir à quoi ressemblera un pays demain à partir des données dont on dispose aujourd'hui. D'ici dix ans, la démographie ne sera plus la même, l'urbanisation aura gagné du terrain. Tout va très vite. Dans quinze ans, tout le monde aura accès à Internet. Le rattrapage est en train de s'opérer à grande vitesse. Si les politiques ne suivent pas, il y aura des crises et des convulsions sociales. Ensuite, il faut de l'intelligence pour tenir compte du global et s'y adapter localement. Pour cela, il faut identifier un petit nombre de priorités, viser des marchés de niche, développer des filières d'excellence qui permettent de tirer son épingle du jeu face à la concurrence. Enfin, la cohérence s'avère indispensable. Mettre en place des politiques sectorielles les unes à côté des autres, sans vision d'ensemble, ne mène pas très loin. Le développement de l'outil numérique et l'accélération de toutes les formes de transactions obligent à définir des priorités au niveau national et à réfléchir à la manière dont les différentes parties de l'ensemble peuvent contribuer à la transformation. 



 



P. I. - L'Afrique est souvent décrite comme une victime, y compris par les pays émergents. Pourtant, en vous écoutant, on se rend compte qu'elle possède tous les atouts nécessaires pour prendre son destin en main... 



 



C. L. - Un certain nombre de dirigeants l'ont compris, et se battent pour cela. Mais nous sommes encore loin du compte. Il reste beaucoup de travail à faire pour que l'Afrique soit reconnue comme un acteur à part entière, avec le poids qui est le sien. 



 

Notes :