Politique Internationale - La Revue n°165 - AUTOMNE - 2019

sommaire du n° 165
La capture du dividende démographique
Entretien avec Mabingué Ngom
Directeur du Fonds des Nations unies pour la population en Afrique de l'Ouest et du Centre.
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Politique Internationale - Faut-il croire au dividende démographique (1), compte tenu des contraintes colossales qui pèsent sur l'Afrique de l'Ouest et du Centre ?



 



Mabingué Ngom - Se demander quand la région verra le bout du tunnel est une question légitime mais, à mon sens, un autre narratif doit prévaloir. Ces dernières années, des améliorations ont été réalisées dans tous les domaines. Dans l'ensemble, les tendances sont positives, même si les progrès sont lents. On observe une baisse conjointe de la fécondité et de la mortalité : cette « transition démographique » modifie la structure des classes d'âge dans la société. Les jeunes actifs étant plus nombreux, avec moins de personnes à charge, la croissance économique peut être stimulée. C'est ce qu'on appelle le « dividende démographique », un phénomène qui n'a rien d'automatique. Il ne se produira que si l'on investit suffisamment dans le capital humain. Le grand défi consiste donc à accompagner efficacement et de façon durable les changements de comportement qui se dessinent. Les Africains eux-mêmes en sont convaincus et font des efforts visibles. Il faut désormais traduire l'engagement de la communauté internationale en actions concrètes avec, à la clé, des financements accrus afin de rendre ces changements irréversibles. 



Il me paraît encore une fois essentiel de changer le discours sur les questions de population, en faisant le lien entre la démographie et les demandes sociales non satisfaites, le marché du travail, les migrations, sans oublier les facteurs d'instabilité. Les Africains, désormais, avancent sur ce chantier en investissant leurs propres ressources. C'est l'occasion unique pour l'Afrique de sortir de la pauvreté et de l'insécurité, et d'entrer enfin dans une ère de prospérité.



 



P. I. - Quelles sont les premières avancées ?



 



M. N. - Des améliorations visibles sont en cours, prennent forme et laissent entrevoir un avenir plus brillant. L'accès à l'éducation, à la santé et à l'eau potable a progressé entre 2000 et 2015, dans le cadre des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), même si, en Afrique, la croissance démographique a eu tendance à « diluer » les résultats obtenus. La mortalité en général et celle des enfants en particulier ont connu une baisse importante, mais se situent toujours à un niveau inacceptable. Le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans est ainsi passé de 185 à 84 pour mille naissances en Afrique subsaharienne entre 1990 et 2015. Quoique en diminution, la fécondité reste très élevée. Elle est passée de 6 à 4,6 enfants par femme en moyenne sur la même période pour l'ensemble du continent, et de 6,4 à 4,9 pour l'Afrique subsaharienne - avec de fortes variations régionales. Toujours entre 1990 et 2015, le nombre moyen d'enfants par femme a chuté de 4,1 à 2,6 en Afrique australe, de 4,6 à 3,3 en Afrique du Nord, de 6,6 à 4,7 en Afrique de l'Est, de 6,5 à 5,4 en Afrique de l'Ouest et de 6,7 à 5,8 en Afrique centrale. D'où la nécessité de mettre l'accent sur ces deux dernières régions, plus lentes à accomplir leur transition démographique et plus exposées à l'insécurité, notamment dans le Sahel et dans la zone du lac Tchad. Rappelons que le Mali, par exemple, consacre le quart de son budget à l'effort de sécurité. En comparaison, la santé draine moins de 6 % des dépenses publiques. Dans ces conditions, il n'est pas possible de penser la révolution contraceptive (2), même si la volonté est bien présente. 



 



P. I. - Quels sont les chiffres et les grandes tendances à retenir sur l'essor démographique de l'Afrique ? 



 



M. N. - Entre 2000 et 2015, la population est passée de 640 à 959 millions de personnes au sud du Sahara, et de 811 à 1,2 milliard pour l'ensemble de l'Afrique. Selon les projections 2019 des Nations unies, la population subsaharienne devrait atteindre 1,9 milliard de personnes en 2050, soit un habitant de la planète sur quatre, puis 2,3 milliards en 2065, dans l'hypothèse d'une maîtrise rapide de la fécondité. Avec une transition plus lente, ce chiffre pourrait s'élever à 2,3 milliards dès 2050 et 3 milliards en 2065 (pour un total de 2,7 et 3,6 milliards d'habitants dans l'ensemble de l'Afrique). Ce qui empêchera de répondre correctement aux besoins des populations. D'ores et déjà, la population africaine est la plus jeune au monde. Les moins de 25 ans représentent 62 % du total, contre 44 % dans l'ensemble des pays en développement et 27 % dans les pays développés.



 



P. I. - Quel est le tableau plus spécifique en Afrique de l'Ouest et du Centre ? 



 



M. N. - La région abrite 7 % de la population mondiale et se distingue par une croissance démographique annuelle estimée à 2,7 %, et un déséquilibre entre actifs et inactifs très élevé (3). En outre, la fécondité des jeunes filles - 128 naissances pour 1 000 adolescentes - y est la plus forte au monde, conséquence à la fois du mariage précoce et de l'accès difficile à la contraception. Cette situation s'explique par les réticences culturelles et religieuses face au planning familial. 



De fait, les méthodes modernes de contraception sont utilisées par 25 % de la population au sud du Sahara, mais seulement par 18 % en Afrique occidentale et centrale. Certains pays de notre zone affichent le plus faible recours à la contraception du globe : 6 % au Tchad, 9 % en Guinée, 12 % en Gambie, 16 % au Niger. Par ailleurs, 42 % des filles quittent le système scolaire avant le cycle d'études secondaires, en raison des grossesses non désirées et des mariages précoces. La santé, y compris la santé sexuelle et reproductive, l'autonomisation des adolescentes et des jeunes, ainsi que le développement général s'en trouvent fortement compromis. Parce qu'elle n'est pas maîtrisée, la dynamique démographique des deux régions est devenue une source majeure d'inquiétude aussi bien pour les États que pour la communauté internationale. 



 



P. I. - Est-il possible de faire évoluer les mentalités ? 



 



M. N. - Les lignes commencent à bouger. Un exemple : en juin dernier, le premier sommet africain sur les mariages d'enfants et les mutilations génitales féminines a été organisé à Dakar. À cette occasion, une fatwa historique (4) a été prononcée par Salah Abbas, grand imam adjoint de l'Université Al-Azhar du Caire, l'institution qui fait référence dans l'islam sunnite. Elle fixe un âge minimum - 18 ans - en deçà duquel une femme est présumée non consentante au mariage. L'engagement politique fort des chefs d'État et des premières dames sur cette question, lors des sommets de l'Union africaine ou en marge des Assemblées générales des Nations unies, n'est plus à démontrer. Un cap a été franchi. Très peu de voix remettent en question la pertinence du combat pour mettre fin aux mariages précoces, pour scolariser les filles et élargir l'accès au planning familial. Ces changements sont acceptés par les responsables politiques, les leaders religieux et communautaires, ainsi que par les premiers concernés : les jeunes, qui expriment une demande forte en ce sens. 



Mais pour dire les choses telles qu'elles sont, il faut que la communauté internationale nous aide, car les efforts actuels ne suffiront pas à atteindre les Objectifs du développement durable (ODD) de l'ONU ou ceux de l'Agenda 2063 fixé par l'Union africaine (UA). Partout en Afrique les gens sont convaincus qu'il faut tendre vers cet objectif, garder les filles à l'école et en finir avec le mariage des enfants. Mais, par endroits, des obstacles se dressent sur la voie de la transition démographique. On observe une tendance à retarder les processus, de vieux débats resurgissent qui ne sont plus d'actualité. Aujourd'hui, la balle est clairement dans le camp de la communauté internationale qui doit accroître son effort financier.



 



P. I. - Quels sont les angles morts des visions extérieures sur la démographie africaine ?



 



M. N. - On oublie très souvent qu'avec l'allongement de l'espérance de vie la population africaine va vieillir. On ne réalise pas non plus que, malgré l'urbanisation galopante, le continent n'est pas près d'atteindre une situation de surpopulation, certains pays étant relativement vides, comme l'Angola et la Namibie. 



Le fait est que les réalités africaines demeurent largement incomprises et, quand elles sont comprises, c'est avec un décalage dans le temps. Il y a un fossé entre les réalités de terrain et la perception qu'on en a à l'extérieur. Et c'est particulièrement vrai de la démographie. Or un vent de changement souffle à travers le continent, et tous les dirigeants africains le sentent. Lorsqu'on cite les deux ou trois choses que l'Afrique doit régler pour entrer dans une ère de prospérité, tout le monde évoque la question démographique. Le travail de plaidoyer, de sensibilisation et même de dialogue politique paraît plus avancé dans les pays africains eux-mêmes qu'ailleurs. Il nous incombe de mieux mettre en valeur les mutations en cours, afin de ne pas rester sur un diagnostic dépassé. 



 



P. I. - Quels sont les partenariats qui vous paraissent les plus prometteurs ? 



 



M. N. - Nous sommes une institution de petite taille, et le maître mot est le partenariat. La seule façon pour nous d'avoir un impact consiste à mobiliser des parties prenantes qui puissent se retrouver dans notre action. Si nous ne réglons pas la question du planning familial, 80 millions d'enfants supplémentaires naîtront dans le monde qui se coucheront le ventre vide. De même, et j'en discute avec le Bureau international du travail (BIT), nous aurons plus de 20 millions de demandeurs d'emploi de plus par an, ce qui ne rendra pas notre vie facile... Les implications du planning familial sont multiples ; on ne peut plus séparer l'éducation des filles et la santé maternelle des questions plus larges de paix et de sécurité. Notre écosystème unique de partenariats a fait l'objet d'un ouvrage sur l'objectif 17 des ODD, publié lors de la dernière Assemblée générale de l'ONU (5). Cette « cible 17 » porte précisément sur les partenariats - la clé de toutes les autres cibles. 



Notre approche vise à rassembler le plus de partenaires possible, du chef de village aux grandes agences des Nations unies, en passant par les imams, les premières dames et les chefs d'État. De ce point de vue, le projet Autonomisation des femmes et dividende démographique au Sahel (SWEDD) est une initiative exemplaire qui a vocation à être reproduite à une plus large échelle. 



De même, le Fonds Français Muskoka, créé en 2010 et financé par la France et le Danemark, permet à quatre agences des Nations unies - l'UNFPA, l'Organisation mondiale de la santé, ONU-Femmes et l'Unicef - de travailler ensemble sur la santé de la femme dans huit pays. L'initiative est excellente. Elle a abouti à 29 « bonnes pratiques » documentées et à la diffusion d'une série télévisée « C'est la vie » à fort impact. Cette initiative est cependant de taille modeste par rapport aux défis. La France, présidente du G7, pourrait mobiliser l'Union européenne afin d'aller vers les ODD dans les pays où les chances de les atteindre d'ici à 2030 restent faibles.



 



P. I. - Quels ont été les résultats concrets du programme SWEDD ?



 



M. N. - Ce projet a été lancé à l'appel du président du Niger en 2013, et développé dans six pays (Burkina Faso, Côte d'Ivoire, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) qui y ont consacré des ressources propres. Également financé à hauteur de 207 millions de dollars par la Banque mondiale, sur une première phase de cinq ans (2013-2019), il a été mis en oeuvre par le Bureau régional de l'UNFPA et l'Organisation ouest-africaine de la santé (OOAS). L'Organisation mondiale de la santé (OMS) et l'Unicef ont apporté leur contribution, aux côtés de 150 sociétés privées, dont Facebook, Orange et Ecobank, mobilisées grâce à l'appui du Global Business Coalition for Health (GBC Health).



Les résultats sont probants. Une vaste campagne de communication a été déployée dans les médias et sur les réseaux sociaux, touchant 627 millions de personnes. Pas moins de 1 640 « écoles de maris et futurs maris » ont permis d'expliquer aux hommes, dans les villages, pourquoi il est crucial d'espacer les naissances et de laisser les épouses accéder aux soins prénataux et néonataux. Plus de 3 400 « espaces sûrs » ont bénéficié à 102 000 adolescentes. Six observatoires nationaux du dividende démographique ont été mis sur pied, afin de permettre à chaque pays de suivre des indicateurs précis, sans naviguer à vue. Trois centres d'excellence dans l'apprentissage des métiers de sage-femme et d'infirmier ont ouvert leurs portes fin 2018 en Côte d'Ivoire, au Mali et au Niger. Un accent particulier a été mis sur les chefs religieux et les canaux de communication traditionnels, dont l'influence auprès des populations facilitera la diffusion des messages liés à l'autonomisation de la femme. Un atelier de formation de 42 leaders religieux du Sahel a ainsi été organisé en avril 2018 au Caire par le Centre islamique international pour la recherche et les études en population de l'Université Al-Azhar - une structure créée avec l'appui de l'UNFPA. Ces succès ont incité le Bénin à rejoindre le projet, qui est reconduit jusqu'en 2023. Le Sénégal, le Togo, la Gambie, la Guinée et le Cameroun ont marqué leur intérêt, et il est désormais question d'étendre le SWEDD à l'échelle du continent (6). 



 



P. I. - Comment envisagez-vous l'avenir ?



 



M. N. - Il faut nous interroger sur la manière dont nous allons accélérer la cadence et construire autour de ces « bonnes pratiques ». Tout dépendra des sacrifices que seront prêts à consentir les acteurs du développement, les amis des pays africains, les partenaires à l'intérieur des pays et les pays eux-mêmes pour financer ces programmes qui sont aujourd'hui en train de changer la vie des populations. D'où notre idée de lancer en 2020 une coalition pour le dividende démographique en Afrique afin de fédérer les efforts et d'amplifier les actions. Tous ceux qui ne veulent pas se limiter aux lamentations sont appelés à nous soutenir ! 



 



(1) Selon l'UNFPA, « un pays dans lequel la part des jeunes dans la population augmente et le taux de fécondité diminue peut récolter les fruits d'un "dividende démographique", un phénomène de hausse de la productivité économique qui se produit lorsque le ratio de la population active par rapport au nombre de personnes à charge s'accroît ».



(2) La révolution contraceptive désigne l'utilisation par 60 % à 85 % des femmes en couple d'une méthode de contraception. Tel est globalement de nos jours le cas en Asie, en Amérique latine, mais aussi en Afrique australe. Une telle révolution permettrait, à elle seule, d'atteindre, dès 2050, une moyenne de l'ordre de 2 enfants par femme, comme c'est le cas aujourd'hui dans les pays émergents.



(3) De 87 à 195 dépendants pour 100 actifs potentiels de 15 à 24 ans ou, de manière plus pertinente si l'on considère que beaucoup de jeunes de 15 à 24 ans sont toujours à la charge de leurs parents, parce qu'ils sont à l'école, en formation ou au chômage, 195 dépendants de 0 à 24 ans et de 65 ans et plus pour 100 actifs potentiels de 25 à 64 ans.



(4) L'avis juridique donné par le grand imam-adjoint de l'Université Al-Azhar a été formulé ainsi : « Le mariage est basé sur le consentement, lequel exige que la jeune femme ait atteint l'âge de la maturité et la raison pour qu'il soit valablement donné. L'âge de 18 ans marque le stade où une femme peut valablement exprimer sa volonté de se marier. Cela garantit qu'elle puisse jouir de ses droits fondamentaux à l'enfance, à l'éducation et à la capacité d'assumer la responsabilité du mariage. »



(5) Goal 17 - Le partenariat : une démarche privilégiée de l'UNFPA pour la transformation de l'Afrique et du monde, L'Harmattan, 2019. 



(6) Le passage du programme SWEDD à l'échelle continentale fait l'objet d'une recommandation faite à Accra en 2018, lors de l'évaluation de la Déclaration d'Addis-Abeba sur la population et le développement. 

Notes :