Politique Internationale - La Revue n°165 - AUTOMNE - 2019

sommaire du n° 165
Vers la quatrième révolution industrielle
Entretien avec Strive Masiyiwa
PDG du groupe Econet Wireless.
conduit par
la rédaction de Politique Internationale
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Fondateur et président du groupe de télécommunications Econet Wireless, lancé en 1993 au Zimbabwe, Strive Masiyiwa, 58 ans, en a fait une holding familiale non cotée en Bourse. Son chiffre d'affaires global n'est pas publié, mais sa seule filiale télécom zimbabwéenne a affiché en 2018 un chiffre d'affaires de 832 millions de dollars, en hausse de 34 % par rapport à l'année précédente. Le groupe compte aujourd'hui 5 000 employés à travers l'Afrique. La fortune de Strive Masiyiwa s'élève à 2,7 milliards de dollars selon le magazine Forbes, qui le classe parmi les dix hommes les plus puissants d'Afrique. Mieux, il a été sélectionné deux fois par Fortune, en 2014 et 2017, parmi les cinquante leaders les plus influents du monde. Sa page Facebook compte près de 4 millions d'abonnés, un record mondial, et le plus haut niveau pour un homme d'affaires depuis 2016. Source d'inspiration pour les jeunes entrepreneurs africains qui le suivent, il discute personnellement avec eux en ligne, jouant un rôle de mentor.



Cet ingénieur en électronique formé au pays de Galles, qui a commencé sa carrière au sein de la société zimbabwéenne de télécommunications, est d'abord et avant tout un visionnaire. Alors que la téléphonie mobile n'en est qu'à ses prémices, il bataille avec le gouvernement de Robert Mugabe pour obtenir la levée du monopole d'État sur les télécoms. Une fois cette mesure adoptée, il peut fonder Econet Wireless au Zimbabwe. Philanthrope global, membre du mouvement Giving Pledge, engagé sur la question du climat, il discute aujourd'hui avec les leaders de la planète entière. Sa biographie précise qu'il siège au sein des conseils d'administration d'Unilever et du Global Advisory Board du think tank américain Council on Foreign Relations (CFR) et de l'Université de Stanford, en Californie. Ancien membre du conseil d'administration de la Fondation Rockefeller, il a présidé de 2009 à août 2019 l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (Agra) et siégé dans deux commissions des Nations unies, Financing Global Education Opportunity et Sustainable Energy for All. Il a par ailleurs oeuvré, à la demande du président du Rwanda Paul Kagamé, à la réforme de l'Union africaine (UA) et à la préparation de l'accord panafricain qui a permis de lancer cette année une Zone de libre-échange africaine. Il est aussi le seul homme d'affaires à siéger parmi une douzaine de chefs d'État au conseil d'administration de l'initiative Smart Africa qui pilote la transformation digitale de l'Afrique. En outre, il est commissaire au sein de la Global Adaptation Commission qui se penche sur la crise climatique, le co-président de Pathways for Prosperity Commission (un programme sur les technologies et la croissance inclusive géré par la Bavatnik School of Government) et membre du New Economy Forum de Bloomberg.



Ancien propriétaire du Daily News, un journal indépendant fermé par le pouvoir d'Harare en 2003, il n'est pas retourné dans son pays depuis vingt ans, même s'il y reste à la fois actif et attentif. La Higherlife Foundation, qu'il dirige avec sa femme, Tsitsi Masiyiwa, vient en aide aux orphelins et aux enfants doués ou en difficulté. Sur les vingt dernières années, il a payé les frais de scolarité de 250 000 d'entre eux au Zimbabwe, au Burundi, au Botswana et au Lesotho. Depuis Londres, où il est basé, il jongle avec les chiffres et les idées pour adapter l'offre technologique à une demande qui correspond à des besoins humains.



 



 



Politique Internationale - La révolution numérique a-t-elle eu un impact différent en Afrique qu'ailleurs dans le monde ?



 



Strive Masiyiwa - De manière générale, non, car l'Afrique n'est pas déconnectée du reste du monde. Mais dans le cas particulier du porte-monnaie électronique, le changement a été spectaculaire. Dans ce domaine, les 800 millions de téléphones portables en usage en Afrique représentent plus que les marchés européen et américain réunis ! 



 



P. I. - Le « leapfrog » ou saut de grenouille observé en Afrique dans les télécommunications, avec l'essor de la téléphonie mobile sans développement des lignes fixes, est-il répliquable avec les énergies renouvelables ? 



 



S. M. - Absolument. Mon groupe opère en partenariat avec EDF pour apporter des solutions énergétiques à de grandes entreprises spécialisées dans le solaire. Cette technologie a atteint un niveau de maturité qui va lui permettre de connaître une progression aussi colossale que celle des téléphones portables. Les solutions existent. Dans les deux prochaines décennies, quiconque voudra de l'électricité pourra s'en procurer, pourvu que les investisseurs puissent y placer du capital. Du biogaz aux solutions solaires, beaucoup peut être fait. Nous venons d'installer des équipements solaires de 300 kW pour une fabrique de fromages en Afrique du Sud. Nous avons de très bonnes solutions pour les villages en zone rurale, les minigrids et les voitures électriques. 



 



P. I. - Quels sont les principaux facteurs de croissance pour vos sociétés ? 



 



S. M. - La croissance repose d'une part sur l'expansion des données pour les services digitaux, avec la construction des infrastructures nécessaires, et d'autre part sur la révolution numérique relative aux paiements par téléphone portable. Nos activités sont inclusives : nous sommes intéressés par tout le monde. Liquid Telecom opère par exemple en « Business to Business », avec des clients comme Orange, Microsoft ou Ali Baba, mais nous avons aussi plus de 11 millions de consommateurs directs de services de téléphonie mobile répartis entre le Zimbabwe, le Botswana, la République centrafricaine, le Burundi et le Lesotho (1). Toutes les filiales d'Econet opèrent dans la technologie ou les télécommunications et se positionnent dans l'ère de la quatrième révolution industrielle (2). 



Liquid Telecom pose des câbles à fibre optique et fournit des services satellites aux sociétés de télécommunications en Afrique. Son ambition vise à connecter les pays d'Afrique entre eux, du Cap au Caire, moyennant des investissements privés de 1 milliard de dollars par an. Nous avons déjà posé 70 000 km de câbles à fibre optique à travers treize pays d'Afrique de l'Est et centrale, et nous nous attaquons maintenant aux marchés de l'Afrique de l'Ouest et du Nord. Un câble traverse déjà le Tchad à partir du Soudan pour aller jusqu'à la frontière du Cameroun et du Nigeria. Il atteindra Abuja avant la fin 2019, Dakar avant la fin 2020, puis le Maroc, l'Algérie et la Tunisie avant la fin 2021. Un investissement de 400 millions de dollars sur les trois années à venir a été annoncé fin 2018 en Égypte, en partenariat avec Egypt Telecom.



 



P. I. - Quel regard portez-vous sur la situation globale du continent ? 



 



S. M. - Dans l'ensemble, les vingt dernières années ont été très positives. De plus en plus de pays font de gros efforts en matière de développement. Comparée à d'autres régions du monde, l'Afrique affiche un niveau de conflits étonnamment bas. Aucune guerre ouverte n'existe entre deux pays sur le continent. Certes, le défi du terrorisme se pose dans le Sahel et la Corne de l'Afrique et les inégalités restent préoccupantes mais, je le répète, l'accent est mis partout sur le développement.



 



P. I. - Comment venir à bout des inégalités ? 



 



S. M. - Tout est une question d'échelle. Les inégalités représentent l'un des grands défis de notre époque, partout dans le monde. Peut-être encore plus en Afrique, où nous passons beaucoup de temps à développer des produits destinés à amortir la situation de pauvreté - micro-assurances, micro-crédits, etc. Nous tentons de satisfaire les besoins des plus pauvres, avec des solutions qui ont du succès comme nos services financiers sur téléphone portable, qui sont parmi les meilleurs en Afrique. Il est possible d'épargner, ne serait-ce que 1 dollar par mois, et de compenser les ravages de l'inflation et des taux d'intérêt. Des produits ayant recours à l'intelligence artificielle permettent d'accorder des petits crédits de 20 dollars pour payer des consultations médicales, par exemple. Lorsqu'un décès survient, les familles ont besoin d'argent pour se préoccuper des leurs, un trait important de la culture africaine. Des plateformes d'épargne ont été développées pour les femmes, afin de payer les frais scolaires de leurs enfants. Nous avons aussi lancé au Zimbabwe un service très intéressant de gestion des ordures ménagères, via notre filiale Cassava. Elle « ubérise » les processus de collecte et fournit du travail à des femmes qui conduisent des camions, les hommes se chargeant du ramassage.



 



P. I. - Voyez-vous dans la démographie africaine un motif de panique ?



 



S. M. - Non. Dans les années 1950, l'Afrique comptait 250 millions d'habitants. Ce chiffre a été multiplié par quatre depuis. Et d'ici à la fin de ce siècle, il sera encore multiplié par quatre. Les générations qui nous ont précédés ont bien géré la situation. Nous avons encore plus d'outils aujourd'hui pour le faire. Cette hausse de la population n'est peut-être pas idéale, mais je ne vois pas pointer de famine massive car nous avons davantage de compétences dans les domaines sanitaire et alimentaire. Les gens ont tendance à penser de manière très linéaire, comme ce jeune entrepreneur qui me dit aujourd'hui sur Facebook que l'intelligence artificielle va provoquer des pertes d'emplois massives. Lorsque Bill Gates a lancé les ordinateurs personnels, j'ai lu des articles qui annonçaient la fin de l'emploi des femmes à cause de la disparition du métier de dactylo - une perception à la fois sexiste et stupide. Les femmes ont continué à occuper de meilleurs emplois, bien sûr. Lorsque la voiture est apparue aux États-Unis, 20 millions de chevaux se trouvaient sur le territoire, employant chacun 20 personnes. De nouveaux types d'industrie vont émerger, que nous ne pouvons même pas imaginer aujourd'hui. Aucune technologie n'a supprimé des emplois. Tant qu'il y a de la croissance économique, nous trouverons des solutions. 



 



P. I. - Le chômage massif des jeunes vous inquiète-t-il ? 



 



S. M. - Je partage cette anxiété et j'écris sans cesse à ce sujet sur ma page Facebook. J'échange avec des jeunes sur l'intelligence artificielle par exemple, et sur les compétences qu'elle implique. Je crois qu'il existe des solutions. L'entrepreneuriat de masse est important car l'ancien modèle qui a vu les États créer des emplois a toujours été imparfait. Les pays se sont retrouvés avec un gâchis de milliers de fonctionnaires à gérer. L'entreprise peut apporter des solutions, à condition que nous soyons focalisés sur les compétences et sur l'éducation.  



 



P. I. - Des millions d'emplois doivent être créés, mais l'industrialisation ne se produit pas. Pourquoi ? 



 



S. M. - Je vous répondrai par une question. Est-ce absolument nécessaire ? Aujourd'hui, au Royaume-Uni, la plupart des emplois ne sont pas fournis par l'industrie mais par les services. Le tourisme représente une industrie importante et créatrice d'emplois. L'industrialisation telle que nous la connaissons est une caractéristique des XIXe et XXe siècles. Les manufactures ne fournissent plus d'emplois en Europe, pas plus qu'en Afrique, à mesure que nous développons la robotique. Ce n'est plus une condition sine qua non de développement. Ce qui n'enlève rien à notre devoir de créer des emplois et d'assurer une prospérité croissante. Le modèle chinois d'industrialisation, avec lequel l'Inde a des difficultés, n'est pas reproductible en Afrique à la même échelle. Nous n'avons peut-être pas développé de manufactures, mais nous ne savons pas quel impact auront les imprimantes 3D. Une petite entreprise pourrait produire à une très grande échelle. 



 



P. I. - Pourquoi la transformation sur place des matières premières tarde-t-elle à se produire ? 



 



S. M. - C'est le grand défi, mais le Kenya par exemple s'en sort très bien avec l'horticulture, un domaine dans lequel il concurrence directement les Pays-Bas. Son tourisme est particulièrement florissant. Ce modèle rappelle aux pays dépourvus d'or et de diamants qu'une autre voie est possible. À chacun de suivre sa trajectoire en fonction de ses avantages compétitifs.



 



P. I. - Est-il juste d'attendre de l'Afrique une révolution verte qui tarde à venir ailleurs dans le monde ? 



 



S. M. - Le terme de « révolution verte » porte surtout sur l'augmentation de la production agricole. Nous n'avons pas le choix si nous voulons assurer la sécurité alimentaire. Pas moins de 60 % des terres arables non utilisées dans le monde se trouvent en Afrique, où la production alimentaire va devoir croître de façon impressionnante. Est-ce possible sans pollution, sans OGM, sans dommages sur l'approvisionnement en eau ? Il est possible de suivre la voie tracée par le Brésil, d'industrialiser l'agriculture en détruisant l'écosystème. On peut aussi commencer avec ce que l'on a, c'est-à-dire beaucoup. En Afrique, 60 % de la main-d'oeuvre travaille aux champs. Elle est surtout féminine et cultive des exploitations de petite taille, 2,5 hectares en moyenne. Comment, dans ce contexte, augmenter la productivité ? Nous n'avons pas le temps de réformer le système de propriété foncière, d'aborder des questions de politique ou de religion. Il faut aider les fermières à planter des semences sans OGM, à améliorer la gestion de la terre et à réduire les déchets alimentaires. Aujourd'hui, entre le champ et la porte de la ferme, 40 % des récoltes sont perdues avant même d'arriver sur les marchés. Les pays développés ont pulvérisé des produits chimiques et du DDT ; nous disposons maintenant des connaissances qui nous permettront d'éviter ces erreurs. Nous allons devoir nous en sortir mieux, et c'est possible. Nous n'avons ni besoin de détruire la forêt équatoriale ni de lancer plus de plantations d'huile de palme. L'existant représente une base solide pour nous en sortir.



 



P. I. - Le secteur privé est-il la clé de la croissance à venir pour l'Afrique ? Peut-on accomplir quoi que ce soit sans un État fort et une bonne dose de volonté politique ?



 



S. M. - Je n'aime pas beaucoup le mot « privé », qui sous-entend que quelqu'un est occupé à faire quelque chose dans son coin. Je préfère parler d'entreprises et d'entrepreneurs. Le secteur public devrait à mon sens être perçu comme un fournisseur de services et d'infrastructures telles que les routes. Malheureusement, certains pays s'accrochent à l'idée que l'État est capable de diriger des entreprises. Que voulons-nous ? Des services de bonne qualité, certes, mais aussi de la croissance, de la prospérité et des emplois - ce qu'apportent les entreprises. Si Mark Zuckerberg avait été français, vous auriez été très heureux de sa contribution. Le monde n'a jamais manqué d'États forts ou de volonté politique. Est-ce la bonne approche ? L'État devrait se contenter de fixer un cap et de se préoccuper de ce qui peut être fait en termes d'infrastructures et de cadre légal. 



 



P. I. - Le discours sur l'essor de l'Afrique est-il passé d'une logique d'aide à une logique d'action ?



 



S. M. - Oui. Consultez ma page Facebook : vous constaterez que j'ai des conversations avec de nombreux jeunes Africains qui sont plus confiants en leur avenir qu'auparavant. Mais en toutes choses, il faut avoir un discours équilibré. Parler d'aide ne me dérange pas, car celle-ci joue toujours un rôle important. N'oublions pas cependant qu'il est facile, quand on se trouve dans les pays occidentaux, d'avoir une vue extérieure sur les montants de l'aide. L'économie de l'Afrique représente 3 000 milliards de dollars, soit la taille de l'Inde, aussi bien en termes de population que de PIB. Les 50 milliards de dollars d'aide que reçoit l'Afrique sont distribués entre une dizaine de pays. Beaucoup ne connaissent pas cet apport. Une part significative de l'aide américaine qui transite par USAID est destinée à l'Égypte. Est-ce le pays qui la mérite le plus ? Les États-Unis vous diront que cela correspond à leur intérêt national. Je pense, moi, que l'aide devrait être inconditionnelle et exprimer la compassion humaine. Elle ne saurait résoudre les problèmes du monde. Un PIB continental de 3 000 milliards de dollars, cela signifie que quelque chose se produit ! 



 



P. I. - L'Afrique est-elle championne en termes d'évasion fiscale ? 



 



S. M. - Ne généralisons pas. Ne nous mettons pas non plus à hurler contre la corruption - un fléau que je combats personnellement - comme si rien d'autre ne se passait autour de nous. Parmi les 15 économies affichant la croissance la plus rapide au monde figurent 10 pays africains, sur 54. C'est phénoménal, même si cela ne suffit pas. On ne peut parler d'évasion fiscale sans mentionner les très forts niveaux d'imposition sur une bande très étroite, ainsi que les faiblesses dans la collecte de l'impôt. 



Prenons un exemple dans lequel j'ai été impliqué. Il s'agissait d'un projet télécom classique en Afrique de l'Ouest. Le gouverneur de la région du pays dans lequel il s'agissait d'investir est venu me demander 4,5 millions de dollars de dessous-de-table. C'était même une exigence de sa part. Si je ne payais pas, m'a-t-il dit, je serais contraint de quitter le pays car il annulerait mon contrat. Ce qu'il a fait. Il a remplacé mon groupe par l'une des plus grandes firmes européennes. J'ai ensuite écrit une lettre au ministère de la Justice des États-Unis pour signaler que je ne pouvais m'imaginer que ce groupe n'ait pas payé de pot-de-vin. Une enquête a été menée et la société a été sanctionnée par une amende américaine - car ce genre de loi n'existe pas dans l'Union européenne. Plus tard, ce même gouverneur a été emprisonné treize ans en Grande-Bretagne, pour avoir volé des fonds transférés ensuite à Londres. Il a été intercepté à Dubaï par Interpol, et alors que 90 % des témoins dans cette affaire se trouvaient aux États-Unis ou en Europe, aucun d'eux n'a voulu s'exprimer. Je suis allé seul témoigner lors du procès. Tous les moyens de faire respecter la loi sont là. Encore faut-il s'en servir !



 



P. I. - Les réseaux Internet sont parfois coupés en période électorale dans certains pays d'Afrique. Est-ce un signe que la gouvernance accuse un retard en termes de changement face aux technologies ?



 



S. M. - Sur 54 pays, les exemples d'Internet coupé à la demande des autorités se comptent sur les doigts d'une seule main : Égypte, Soudan, Zimbabwe, République démocratique du Congo et Tchad. Je n'en ai fait l'expérience qu'une seule fois, lorsque le gouvernement nous a ordonné de couper notre système au Zimbabwe après l'élection de 2018. En tant qu'opérateur, vous devez vous plier à un ordre légal qui vient des autorités. Il n'est pas approprié pour moi de faire des commentaires, même si je suis profondément déçu par de telles mesures. Il faut comprendre que je peux être personnellement en totale opposition avec ces décisions, mais qu'en termes de management sur le terrain il faut veiller à la sécurité du personnel. Si des soldats font des descentes dans nos bureaux pour ordonner de couper Internet, mon management a le devoir de protéger les employés comme les équipements. 



 



P. I. - Les hommes d'affaires doivent-ils s'engager en politique en Afrique ? 



 



S. M. - Non, car à l'exception de quelques pays, il leur est très difficile de s'engager sans courir le risque d'être incompris. Par ailleurs, pour ce qui concerne mon cas personnel, mes actionnaires ne verraient pas d'un bon oeil que je me lance en politique. Ce n'est pas bon pour le business.



 



P. I. - Que pensez-vous de la position des pays les moins avancés dans la discussion globale sur le climat ? 



 



S. M. - Je ne participe pas à ces discussions, mais mes positions sur le climat sont bien connues. Je suis l'un des fondateurs avec Richard Branson, le PDG du groupe Virgin, de Carbon War Room, le premier groupe de réflexion à avoir alerté les industriels en 2011, et je suis membre de la B Team aux côtés de Mo Ibrahim, Kathy Calvin, Ratan Tata, François-Henri Pinault et d'autres PDG. Cette équipe formée en 2013 affirme qu'il faut suivre un plan B dans la façon dont nous conduisons les affaires - nous ne devons plus nous concentrer seulement sur les profits, mais aussi sur le changement social, environnemental et économique. Nous sommes tous responsables. Les pays occidentaux, qui ont plus de connaissances sur le changement climatique, doivent aider des pays comme la République démocratique du Congo, qui abrite une large part de la forêt équatoriale, à trouver des solutions. L'approche qui consiste à dire que les pays développés ont prospéré en polluant et qu'ils ne doivent pas imposer la greentech à l'Afrique ne résout pas les problèmes. Nous devons nous retrouver quelque part au milieu du gué.



 



P. I. - Quel est le préjugé sur le continent qui vous irrite le plus ? 



 



S. M. - J'ai toujours dit à mes cinq filles et à mon garçon d'éviter de mener leur vie en fonction de ce que les autres pensent d'eux. Faire en sorte que la jeunesse africaine soit plus forte et plus confiante, voilà ce qui m'intéresse. Les préjugés raciaux blessent mes enfants, même si le racisme était beaucoup plus frontal lorsque j'avais leur âge. Il ne s'agit pas d'embellir le tableau, mais la perception selon laquelle l'Afrique vit sous perfusion et dépend toujours de l'aide me paraît tout à fait erronée. Aucun chiffre ne la corrobore. De nombreux aéroports, routes et barrages y sont construits, comme en Inde. La tâche est rude, mais où est-elle facile dans le monde ?



 



P. I. - L'Afrique sera-t-elle un jour perçue pour ce qu'elle représente vraiment ?



 



S. M. - Oui, et ce jour est très proche.



 



P. I. - Quel est le continent dont vous rêvez ? 



 



S. M. - L'Afrique de mes enfants sera très prospère et paisible, en plus d'être un membre à part entière de la communauté globale. 



 



(1) Les filiales du groupe dans les télécommunications comprennent Econet Wireless Zimbabwe, Econet Wireless South Africa, Econet Telecom Lesotho, Mascom Botswana, Econet Leo, Telecel RCA, Bharti Airtel Nigeria, Econet Wireless UK, Trilogy International Partners, 2 Degrees Mobile (Nouvelle-Zélande), Nueva Tel (Bolivie) et Trilogy Dominicana (République dominicaine).



(2) Définie par l'économiste allemand Klaus Schwab, fondateur et président du Forum économique mondial (WEF), qui lui a consacré deux ouvrages, la quatrième révolution industrielle est tirée par l'intelligence artificielle, l'impression 3D, la réalité virtuelle, la blockchain et la « cobotique », qui désigne l'interaction entre un homme et un système robotique. Elle succède aux trois révolutions induites par la machine à vapeur en 1760, l'électricité et la production de masse au début du XXe siècle, puis l'informatique dans les années 1960. 


Notes :