Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
Le rêve arménien
Entretien avec Vartan Oskanian
Ministre des Affaires étrangères de la République d\'Arménie depuis 1998
conduit par
Marie Jégo
Correspondante du Monde en Turquie.
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Marie Jégo - Le président Kotcharian et vous-même êtes les initiateurs de la stratégie de la " complémentarité ", c'est-à-dire d'une politique étrangère équilibrée entre la Russie, les États-Unis et l'Iran. Comment est-il possible de maintenir cette ligne avec une Russie de plus en plus autoritaire, un Iran de plus en plus réactionnaire et une administration américaine de plus en plus impliquée dans la région ?
Vartan Oskanian - Il ne s'agit pas d'une politique d'équilibre, comme beaucoup ont tendance à le croire. L'équilibre implique la symétrie entre les partenaires, qui doivent être traités sur un pied d'égalité. La complémentarité repose, au contraire, sur l'asymétrie. Les relations entre l'Arménie, la Russie et les États-Unis diffèrent, par exemple, en intensité. Elles ne sont pas guidées par des considérations idéologiques mais se sont établies au gré des besoins, des intérêts et des souhaits de chacun. Cette politique de complémentarité s'est révélée positive pour l'Arménie et nous entendons la poursuivre, pour autant que les rapports entre Moscou et Washington n'atteignent pas un point de rupture.
M. J. - Justement, qu'arriverait-il s'ils venaient à se détériorer ?
V. O. - Il est vrai que la situation internationale est mouvante. Mais je suis convaincu que le processus de rapprochement entre la Russie et les États-Unis est devenu irréversible. Quand bien même des tensions surgiraient entre ces deux pays, nous continuerions de toute façon dans la voie que nous nous sommes fixée. Pourquoi ? Parce que jamais les deux anciens ennemis de la guerre froide ne reviendront à leurs antagonismes passés, cela ne fait aucun doute. Dans l'état actuel des choses, nous n'avons aucune raison de modifier quoi que ce soit à notre politique étrangère. En un mot : je dirais que nous ne nous sentons pas tenus de choisir entre Moscou et Washington.
M. J. - La politique de complémentarité aurait-elle fait des émules dans la région ? Mikhaïl Saakachvili, le nouveau chef de l'État géorgien, et Ilham Aliev, le jeune président azerbaïdjanais, semblent en effet tentés par cette approche. Pensez-vous qu'à terme cette politique de complémentarité pourrait se muer en politique de neutralité ?
V. O. - Il serait souhaitable que les trois États du Caucase du Sud mènent une politique étrangère concertée. Au début, nos deux voisins ont cherché - inutilement à mon avis - leurs marques entre la Russie et les États-Unis. Ce fut le cas de l'Azerbaïdjan jusqu'à ce que le président Gueïdar Aliev (1) comprenne qu'il fallait changer de ligne et évoluer vers la complémentarité (2). En Géorgie, le contexte était différent. Édouard Chevardnadze était plutôt tourné vers l'Occident et il a maintenu ce cap jusqu'à son dernier jour à la présidence (3). En revanche, son successeur, Mikhaïl Saakachvili, a déclaré, une fois élu (4), que son pays allait faire sienne la politique de complémentarité. S'il y parvient, le Caucase du Sud dans son ensemble en bénéficiera car c'est la seule façon d'éviter l'apparition de lignes de fracture (5) dans la région. Il est vrai que la Russie maintient des bases militaires dans le Caucase. Mais, dans la mesure où les pays concernés réussissent à négocier les conditions de leur installation (6) et de leur démantèlement, ces bases ne sont pas gênantes. D'autant que les États-Unis sont désormais présents en Géorgie par le biais du programme " Train and equip " (7) qui a pour objectif d'aider les forces armées à se doter d'unités antiterroristes.
M. J. - Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili a plus d'une fois évoqué la création d'une Confédération des États du Caucase du Sud. Y êtes-vous favorable ?
V. O. - L'idée n'est pas nouvelle. N'oubliez pas que, au début du XXe siècle, l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Géorgie formaient un seul et même État. Mais un obstacle majeur se dresse devant nous : l'attitude de l'Azerbaïdjan. Il faut bien comprendre qu'à l'heure qu'il est il n'y a aucun contact entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan à cause du problème du Haut-Karabakh. Rien ne se fera tant que cette question ne sera pas réglée (8).
M. J. - Quel est l'état des relations entre le président arménien Robert Kotcharian et son homologue azerbaïdjanais Ilham Aliev ?
V. O. - Le président Kotcharian a rencontré Ilham Aliev à la fin de 2003 et au début de 2004. Il s'agissait d'une première prise de contact. Ce que nous avons retenu de ces entrevues, c'est qu'Ilham Aliev n'est pas en mesure, pour le moment, de prendre des initiatives courageuses pour parvenir à un règlement du problème du Haut-Karabakh. Je dis cela parce que Gueïdar Aliev, son père, avait précisément envisagé, quelque temps avant sa mort, de débloquer la situation. Il avait pris en compte les données historiques et juridiques du conflit (9). Ilham, lui, n'a pas une assise politique suffisamment solide pour se le permettre. Il n'est au pouvoir que depuis quelques mois, et a été élu dans des conditions peu convaincantes (10). Mais je suis certain que, au fond, l'Azerbaïdjan souhaite régler ce différend. C'est juste une question de temps.
M. J. - En attendant, ne doit-on pas redouter une reprise du conflit ?
V. O. - Les accrochages survenus à la frontière (11) n'ont rien d'alarmant. Ils ne sont d'ailleurs pas les premiers. Depuis dix ans, ce genre d'incident s'est produit à maintes reprises. Certains officiels azerbaïdjanais ont multiplié les déclarations " va-t-en-guerre ". Mais souhaitent-ils vraiment souffler sur les braises ? Et en ont-ils les moyens ? J'en doute. De plus, ils savent bien que l'Azerbaïdjan serait la première victime d'une reprise des hostilités au Haut-Karabakh. Le cessez-le-feu proclamé en 1994 a été bénéfique pour tout le monde, y compris pour ce pays qui a vu affluer les investissements, notamment dans le secteur pétrolier. L'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (12), qui doit sa naissance à ces investissements, commencera à fonctionner en 2005.
M. J. - Quelle est la position de l'Arménie ?
V. O. - Un point est essentiel à nos yeux : celui de l'autodétermination de la population du Haut-Karabakh. Regardons les faits d'un peu plus près : juridiquement, historiquement, culturellement, cette terre est arménienne. C'est à l'époque soviétique qu'elle est devenue dépendante de l'Azerbaïdjan. Il faut que Bakou admette cette réalité et accorde au peuple du Karabakh le droit de se prononcer sur son avenir. Il ne s'agit pas là d'une revendication totalement aberrante compte tenu du contexte international ; voyez ce qui s'est passé, par exemple, au Timor oriental, où le peuple timorais a pu choisir librement son destin. Pourquoi ne permettrait-on pas au peuple du Haut-Karabakh d'en faire autant ? Les Arméniens ne céderont jamais l'enclave à l'Azerbaïdjan. En revanche, nous sommes d'accord pour que les Arméniens du Karabakh puissent vivre en paix, sans zone tampon (13), avec leurs voisins azéris.
M. J. - Bakou déplore que les territoires azerbaïdjanais situés à la périphérie du Haut-Karabakh soient toujours occupés par les forces arméniennes. Comment l'Arménie justifie-t-elle cette occupation ?
V. O. - Cette situation est un héritage de la guerre. Qui déclencha les hostilités à l'époque ? L'Azerbaïdjan, qui voulait s'opposer au droit du peuple arménien du Haut-Karabakh à l'autodétermination. Ce pays a beau jeu aujourd'hui de réduire le problème aux seuls " territoires occupés ". La vérité, c'est que lorsque l'enclave a soulevé la question de son autodétermination en 1988, aucune terre n'était alors occupée. Mais, aujourd'hui, c'est un fait : les " territoires occupés " font partie, avec la question de l'autodétermination, du " paquet " global qui doit être examiné dans la recherche d'une solution. Les deux problèmes sont liés.
M. J. - La France est membre du " groupe de Minsk ", qui est censé favoriser le règlement du problème du Haut-Karabakh. Quelle est la clé du dialogue franco-arménien ?
V. O. - Le dialogue entre nos deux pays se situe à un très haut niveau. Il y a à cette connivence plusieurs raisons : nos liens historiques et culturels, ainsi que l'intégration réussie de plusieurs centaines de milliers de Français d'origine arménienne (14). À ce propos, j'aimerais insister sur l'importance de la reconnaissance par la France du génocide arménien de 1915. Cette prise de position constitue, je l'espère, un premier pas vers une condamnation internationale de ce crime contre l'humanité. Il faut également souligner l'investissement personnel du président Jacques Chirac dans le règlement du problème du Karabakh. D'une manière générale, nous pensons que la France pourrait jouer un rôle clé dans la perspective d'un rapprochement entre l'Arménie et l'Union européenne.
M. J. - Que pensez-vous du projet de " voisinage privilégié " récemment proposé par l'Union européenne à certains États post-soviétiques, dont les trois républiques du Sud-Caucase ? Dans ce contexte, n'est-il pas urgent de trouver une issue au problème du Haut-Karabakh ?
V. O. - Je salue cette initiative. L'Arménie s'est fixé pour but de devenir membre de l'Union européenne. Plus globalement, je considère que toute la région a vocation à intégrer l'Union. Il n'y a pas d'autre choix ; le Caucase ne peut être nulle part ailleurs. Cette aspiration commune à devenir membre de la famille européenne est sans doute le seul élément qui unit nos trois pays. Au milieu du XXe siècle, l'Europe est devenue un symbole d'espoir pour tous ceux qui aspiraient à la liberté, à la paix et à la sécurité. À l'orée du XXIe siècle, elle a cessé d'être un lieu pour devenir une notion. Elle est désormais plus que l'histoire, plus que la géographie et, bien sûr, plus qu'un club. C'est une idée, un projet commun, l'espoir de vivre sans frontières ni barrières, sans crainte ni agression, dans la paix et la prospérité. Nous voulons vraiment faire partie de cet ensemble, nous voulons vivre côte à côte avec les vingt-cinq pays membres. Leur exemple est plein d'enseignements. Pouvez-vous me citer deux pays européens voisins qui n'aient pas eu, à un moment ou à un autre, des problèmes frontaliers, des inimitiés, des différends ? L'Espagne et la France n'ont-elles jamais eu de frictions ? Je ne parlerai même pas de la France et de l'Allemagne... Eh bien, en dépit de ce lourd passé, ces États s'entendent aujourd'hui parfaitement, ils commercent et coopèrent. Et si, parfois, des divergences se font jour, elles n'ont pas d'impact majeur sur leurs relations. Bien évidemment, nous sommes conscients du long chemin qu'il nous reste à parcourir. Mais pour nous, Arméniens, l'intégration aux structures européennes revêt une signification particulière. Nous la voyons comme un retour dans le giron familial. De par son histoire, de par ses racines, l'Arménie n'est-elle pas au cœur de la civilisation européenne ?
M. J. - Comment l'Arménie voit-elle les débats en cours sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ?
V. O. - C'est, pour nous, une bonne chose car cela ne pourra que contribuer à la démocratisation de la société turque. Ankara sera tenue de se conformer aux exigences européennes. Elle devra normaliser ses relations avec ses voisins, en particulier avec l'Arménie, et lever le blocus terrestre qu'elle nous impose depuis 1992 (15). De plus, si la Turquie rejoint les Vingt-Cinq, l'Arménie deviendra un État frontalier de l'Union, avec toutes les conséquences positives que cela implique.
M. J. - Sur cette question, on entend beaucoup la diaspora arménienne, laquelle a organisé en février à Paris un grand rassemblement contre la candidature turque à l'UE. En revanche, la voix d'Erevan se fait très discrète. Pourquoi ?
V. O. - Il faut bien distinguer deux choses : la Turquie d'aujourd'hui, non réformée, candidate à l'Union européenne ; et la Turquie de demain, devenue éventuellement membre et, donc, réformée. Tout le monde sait bien que ce pays ne peut pas intégrer l'Union dans l'immédiat puisqu'il ne remplit pas les critères exigés. Nous n'en sommes qu'au début du processus de négociation en vue de l'adhésion turque et celle-ci prendra au moins dix à quinze ans. Mais je ne vous cache pas que, pour l'Arménie, le voisin idéal serait une Turquie européenne. Franchement, je considère qu'il n'y a aucune raison pour que la frontière arméno-turque continue d'être fermée. Nous ne posons aucun préalable à son ouverture, pour une bonne raison : de notre côté, la frontière est ouverte. Elle n'est fermée que du côté turc. Et nous déplorons qu'Ankara lie sa réouverture au règlement du conflit du Karabakh (16).
M. J. - Quelle est la position d'Erevan par rapport à la reconnaissance du génocide des Arméniens de Turquie de 1915 ?
V. O. - La reconnaissance du génocide figure en bonne place dans le calendrier diplomatique de l'Arménie. Pour autant, nous ne faisons pas de cette reconnaissance un préalable à la normalisation de nos relations avec la Turquie. La balle est dans le camp d'Ankara. Juste après l'arrivée du nouveau gouvernement turc (17), nous étions plutôt optimistes. Les échanges que j'ai pu avoir par la suite avec mon homologue, Abdullah Gül, m'ont conforté dans cette impression. J'ai alors pensé qu'il pourrait y avoir des avancées, et que la nouvelle équipe au pouvoir à Ankara était réellement désireuse de se rapprocher de l'Arménie. Le problème, c'est qu'il lui est difficile de se libérer de la pression de l'Azerbaïdjan. Pourtant, en Turquie, des changements s'esquissent. Contrairement à ce qui se passait ces dernières années, le pays n'est pas dirigé par un gouvernement de coalition. Certes, les militaires pèsent encore d'un poids non négligeable sur la vie politique turque, mais je crois que le désir d'intégrer l'Union européenne, dont le nouveau gouvernement a fait sa priorité, va immanquablement faire évoluer les choses, sur le plan aussi bien intérieur qu'extérieur.
M. J. - En matière énergétique, l'Arménie n'est-elle pas trop dépendante de la Russie, comme on l'a vu avec l'acquisition récente par UES (l'EDF russe) d'une bonne partie du réseau arménien de production d'électricité (18) ? La construction d'un gazoduc entre l'Arménie et l'Iran, actuellement en projet, permettra-t-elle de desserrer l'étau ?
V. O. - Pour ce qui est du gazoduc iranien, sa réalisation est proche. Les travaux pourraient commencer dans la seconde moitié de 2004. Le gaz iranien sera pour nous un complément au gaz russe. Car, plus que le problème de la dépendance, ce qui nous préoccupe, c'est que l'unique gazoduc qui achemine le gaz russe traverse la Géorgie. Or les relations entre Moscou et Tbilissi ayant été jusque-là assez tendues, nous craignions à tout moment une rupture d'approvisionnement. Avec le gazoduc iranien, nous nous sentirons plus en sécurité. L'Iran représente un partenaire commercial majeur. De plus, c'est un débouché sur l'extérieur, ce qui n'est pas négligeable compte tenu du blocus terrestre que nous imposent la Turquie et l'Azerbaïdjan. Mais nous sommes également liés à Téhéran par un passé commun ainsi que par la présence sur le sol iranien d'une importante communauté arménienne.
M. J. - Récemment, le parti Dachnaktsoutioun, membre de la coalition gouvernementale, s'est prononcé en faveur de l'autonomie de la région géorgienne du Djavakh, peuplée majoritairement d'Arméniens. Comment avez-vous accueilli cette initiative ?
V. O. - Cette position n'engage en rien le gouvernement. De toute façon, d'après la Constitution arménienne, la conduite de la politique étrangère relève exclusivement du président de la République. En tant qu'État, nous ne pouvons bien sûr rester indifférents au sort de nos compatriotes, auxquels nous souhaitons de vivre, partout dans le monde, dans la prospérité, sans discriminations ni persécutions. Mais il est hors de question que nous dictions quoi que ce soit à la Géorgie à propos de la région du Djavakh. C'est un problème purement interne que seules les autorités de Tbilissi, en concertation avec la population arménienne du Djavakh, pourront résoudre.
M. J. - La population du Djavakh s'oppose, pour des motifs économiques, à l'évacuation de la base militaire russe qui subsiste sur son territoire. Bien que Moscou se soit engagé à démanteler cette base lors du sommet de l'OSCE à Istanbul, en 1999, aucun mouvement n'a jusqu'à présent été observé. Que faut-il en penser ?
V. O. - Ce problème concerne les autorités géorgiennes et la Russie. Il est vrai que cette base fait vivre nombre d'Arméniens de la région. Si sa fermeture doit contribuer à détériorer le niveau de vie de la population du Djavakh, il reviendra aux autorités géorgiennes de prendre des mesures compensatoires. L'Arménie est prête à y apporter son soutien.
M. J. - L'Arménie, qui fut si prompte à s'affranchir de la tutelle de Moscou au moment de l'effondrement de l'URSS, est aujourd'hui l'État post-soviétique le plus engagé dans un partenariat stratégique avec la Russie. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
V. O. - Pourquoi devrions-nous tourner le dos à la Russie ? Au nom des souffrances endurées à l'époque soviétique ? Comme si nous étions condamnés à souffrir éternellement ! Nous pensons, au contraire, que le moment est venu de développer une vaste coopération économique avec Moscou. La Russie est l'un de nos tout premiers partenaires, non seulement en matière commerciale mais aussi en termes d'investissements directs. Nous espérons attirer, en particulier, les capitaux de la communauté arménienne de Russie, qui compte 2,5 millions de personnes et qui est connue pour son dynamisme dans les affaires. La majorité des Arméniens partage cette vision des choses, et c'est la raison pour laquelle les sentiments anti-soviétiques qui, comme vous le savez, étaient ici particulièrement vifs, ne se sont pas mués en animosité anti-russe.
M. J. - Que pensez-vous de la " doctrine Ivanov ", du nom du ministre russe de la Défense, qui préconise des frappes préventives contre les pays voisins de la Fédération de Russie (19) ?
V. O. - La communauté internationale considère que l'application d'une telle doctrine pourrait entraîner des effets imprévisibles dans la région. L'Arménie partage naturellement ce point de vue. Pour nous, la question se pose en ces termes : qui décide que les changements survenus dans un pays tiers présentent un danger pour un autre pays, et qui décide d'exercer des frappes préventives ?
M. J. - Un parti s'est récemment créé en Arménie, qui réclame l'adhésion du pays à l'Otan. Est-ce la fin d'un tabou ?
V. O. - Cette question n'a jamais été taboue. Mais, compte tenu de nos intérêts nationaux et des réalités actuelles, l'adhésion à l'Otan n'est pas à l'ordre du jour. Notre but est d'approfondir nos relations avec l'Alliance atlantique le plus largement possible et de participer à ses programmes, comme nous le faisons déjà à travers le " Partenariat pour la paix " (20). C'est l'un des éléments de notre politique de sécurité nationale. Est-ce assez clair ?

Notes :

(1) Gueïdar Aliev fut chef de l'État azerbaïdjanais de 1993 jusqu'à sa mort en décembre 2003. Membre de l'élite soviétique, Gueïdar Aliev avait été, de 1969 à 1982, le premier secrétaire du parti communiste de cette république turcophone et musulmane des rives occidentales de la mer Caspienne après s'être illustré à la tête du KGB (police politique) local. En 1982, il fut nommé membre du bureau politique du parti communiste de l'URSS, le " Saint des saints " du pouvoir soviétique, et quitta alors Bakou pour Moscou. Mis sur la touche par Mikhaïl Gorbatchev en 1987, il s'en retourna dans sa province natale du Nakhitchevan (une enclave azerbaïdjanaise à la frontière avec la Turquie) jusqu'à son retour triomphal en juin 1993 à Bakou, alors en proie à une révolution de palais.
(2) À l'époque d'Aboulfaz Elchibey, président de l'Azerbaïdjan (de 1992 jusqu'à son renversement en 1993), ce pays menait une politique pro-occidentale, particulièrement orientée vers la Turquie. Son successeur, Gueïdar Aliev, a poursuivi cette politique pendant quelque temps. Il s'est notamment opposé à ce que les compagnies russes accèdent aux contrats pétroliers azéris. Il a également exigé le retrait des Russes de la station militaire de Gabala, en Azerbaïdjan. Mais, à partir de 1997, un revirement a été enregistré dans sa politique à l'égard de la Russie.
(3) Suite à des élections législatives entachées de fraudes grossières, le pouvoir du président Édouard Chevardnadze, lui aussi un ex-premier secrétaire du parti communiste géorgien, vacille sous la pression des manifestations de rue à l'automne 2003. Il est finalement renversé dans la nuit du 22 au 23 novembre 2003, sans qu'une goutte de sang n'ait été versée. Cherchant à souligner le caractère pacifique de cet événement, les Géorgiens l'ont baptisé " révolution de la rose ".
(4) Le 4 janvier 2004, Mikhaïl Saakachvili, 36 ans, avocat de formation, diplômé de l'université de Columbia et ténor de l'opposition, est élu président de la Géorgie avec 96 % des voix.
(5) Deux axes ou lignes de partage se croisent dans la région. D'une part, l'alliance de Moscou avec Erevan et Téhéran. De l'autre, le partenariat stratégique entre l'Azerbaïdjan, la Géorgie, la Turquie et les États-Unis.
(6) En 1994, la Russie avait l'intention de retirer ses bases d'Arménie. C'est seulement à la demande d'Erevan qu'elles ont été maintenues.
(7) Depuis la mi-mars 2002, près de deux cents bérets verts sont à pied d'œuvre dans la petite république, chargés de l'entraînement des unités antiterroristes de l'armée géorgienne. Au printemps 2003, le Parlement géorgien a ratifié un partenariat militaire sans précédent avec les États-Unis. D'après cet accord, tout militaire américain est désormais dispensé de formalités consulaires pour entrer ou sortir de Géorgie ; est autorisé à transporter des armes, même lourdes, sur le territoire de la petite république ; est exempt de poursuites pénales dans ce pays. L'espace aérien géorgien est, bien sûr, ouvert aux avions américains.
(8) Le Haut-Karabakh est un petit territoire montagneux, majoritairement peuplé d'Arméniens, mais il dépend administrativement de l'Azerbaïdjan, en vertu d'un découpage territorial décidé par les Bolcheviks dans les années 1920. Le conflit commença à l'époque soviétique, en 1988, lorsque le territoire revendiqua son rattachement à l'Arménie, puis son indépendance. Entre 1990 et 1994, une guerre fit rage, qui fit des milliers de morts et se solda par la victoire des forces arméniennes. Les Azerbaïdjanais furent chassés du Haut-Karabakh et des territoires azerbaïdjanais attenant à ce plateau - soit environ 16 % du territoire de l'Azerbaïdjan - et les populations arméniennes habitant dans la partie nord du Haut-Karabakh et de la région de Chahoumian furent expulsées. Un cessez-le-feu a été signé en 1994, mais les négociations menées depuis lors sous l'égide de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et, plus particulièrement, du " groupe de Minsk " de l'OSCE (France, États-Unis, Russie), n'ont permis aucune avancée.
(9) Bien que les accords concernant le règlement du conflit du Haut-Karabakh soient encore confidentiels, il semblerait que d'après les " principes de Paris ", agréés à Paris en février 2001 entre les deux présidents sous l'égide du président Chirac - et actés en avril de la même année à Key West en Floride -, l'enclave arménienne passerait sous la souveraineté de l'Arménie.
(10) Ilham Aliev, fils unique du président Gueïdar Aliev, a été élu avec 80 % des voix le 15 octobre 2003 à la tête de l'Azerbaïdjan. Au terme d'une élection contestée par les observateurs internationaux, des centaines d'opposants ont été arrêtés. Les manifestations de mécontentement, violemment réprimées par le pouvoir, ont fait un mort et des dizaines de blessés.
(11) Durant les mois d'été 2003, plusieurs escarmouches se sont produites le long de la ligne de démarcation entre troupes arméniennes du Karabakh et soldats azerbaïdjanais, qui ont fait un mort et plusieurs blessés.
(12) L'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan ou BTC, long de 1 750 kilomètres et d'une capacité d'un million de barils par jour, est censé évacuer le pétrole de la Caspienne (celui d'Azerbaïdjan et, pour être rentable, celui du Kazakhstan, aux réserves bien supérieures). Il s'agit, au départ, d'un projet anglo-américain visant à désenclaver la région et à la soustraire à l'étreinte de Moscou. Le tracé du BTC lie la Géorgie et l'Azerbaïdjan à la Turquie, le meilleur allié de Washington dans la région, tandis qu'il évite la Russie et l'Iran. D'un coût élevé (entre 2,5 et 3,5 milliards de dollars), la construction du tube est déjà en bonne voie et devrait être achevée en 2005.
(13) À l'issue du conflit armé, certaines régions autour du Haut-Karabakh sont passées sous contrôle arménien, notamment celles qui se trouvent entre l'enclave et la République d'Arménie. Ces terres sont considérées par les Arméniens comme une " zone de sécurité ". Erevan est prête à les restituer à l'Azerbaïdjan dès que le statut du Haut-Karabakh sera défini.
(14) La diaspora arménienne compte environ 350 000 personnes en France.
(15) Alliée indéfectible de l'Azerbaïdjan - la république turcophone " sœur " -, la Turquie a déclaré le blocus terrestre (économique et énergétique) de l'Arménie au moment où la guerre du Karabakh battait son plein en 1992.
(16) En mars 2004, le président Ilham Aliev a mis en garde la Turquie, sa principale alliée dans la région, contre l'éventuelle réouverture de sa frontière avec l'Arménie, estimant que cette question n'était pas dissociable du problème du Haut-Karabakh. Ouverte en 1991 lors de l'accession de l'Arménie à l'indépendance, la frontière fut fermée au moment du conflit du Karabakh en 1992 et est, depuis lors, restée close. En Turquie, cependant, de nombreuses voix s'élèvent pour réclamer sa réouverture, notamment les municipalités turques à la recherche de débouchés, surtout depuis la crise économique de 2001.
(17) Le 3 novembre 2002, le parti de la Justice et du développement (Adalet ve Kalkinma ou AKP), issu de la mouvance islamiste, remporte les législatives en Turquie avec 34 % des voix. Avec 363 sièges sur 550, c'est la première formation au Parlement. Son fondateur, Recep Tayyip Erdogan, est devenu premier ministre en mars 2003.
(18) Cet accord a été conclu en échange de la remise des dettes gazières d'Erevan envers Moscou.
(19) La " doctrine Ivanov ", du nom du ministre russe de la Défense Sergueï Ivanov, a été rendue publique à l'automne 2003. Elle dit que la Russie " se réserve le droit d'utiliser la force de façon préventive ", notamment envers ses voisins de la Communauté des États indépendants (CEI), c'est-à-dire les républiques de l'ex-URSS moins les pays baltes. Des dizaines de millions de Russes ethniques et de citoyens russes résidant dans ces pays, Moscou se réserve le droit d'intervenir " s'il n'y a pas d'autre recours et si la vie et les droits de [ses] citoyens sont menacés ", a précisé Sergueï Ivanov le 9 octobre 2003 lors d'une réunion des ministres de la Défense de l'Otan à Colorado Springs aux États-Unis. " Nous allons continuer à intensifier notre présence militaire dans les pays de la CEI ", a-t-il ajouté.
(20) Le " Partenariat pour la paix " est un programme de coopération proposé par l'Otan aux anciennes républiques de l'URSS. Il comporte des échanges et des exercices militaires conjoints.