Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
Europe : vivre ensemble
Entretien avec Pascal Lamy
Commissaire européen chargé du commerce international depuis septembre 1999
conduit par
Françoise Pons
Journaliste indépendante
in english
en español
en français

Françoise Pons - Monsieur le commissaire, depuis le 1er mai, l'Europe compte vingt-cinq membres. Vous réjouissez-vous de cet événement ?
Pascal Lamy - Je m'en réjouis depuis toujours. C'est une revanche sur Yalta. Comment ne pas être " pour " si l'on a un tant soit peu le sens de l'Histoire ? Nous avons franchi là un pas fondamental.
F. P. - Pourtant, d'un côté comme de l'autre, l'enthousiasme n'est pas au rendez-vous. Comment expliquez-vous cette relative indifférence des opinions publiques ?
P. L. - L'élargissement est un processus qui a été fort bien géré sur les plans administratif et juridique, mais qui n'a pas donné lieu au grand débat d'opinion qu'on était en droit d'attendre. Au moment de la Convention chargée d'élaborer la Constitution européenne, on s'est focalisé sur la mécanique institutionnelle. Les problèmes de " tuyauterie " ont été privilégiés au détriment des questions de fond. Je crois que c'est l'une des raisons du désenchantement actuel. Mais tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne. Dans certains États membres de l'Union, on en a parlé : c'est le cas de l'Allemagne, où la discussion a surtout porté sur le problème de la libre circulation des travailleurs et sur l'activation des clauses de sauvegarde négociées dans le cadre de l'élargissement. Il y a trois ans, et pendant dix-huit mois, la majorité et l'opposition se sont affrontées sur ces thèmes par médias interposés. Ce n'est sans doute pas un hasard. L'Allemagne est, en effet, voisine de la Pologne - le plus peuplé des nouveaux membres - et accueille une population turque très importante. Or la Turquie est, comme vous le savez, candidate à l'ouverture de négociations d'adhésion. En France, en Espagne et en Italie, en revanche, le débat est resté confidentiel.
F. P. - L'élargissement ne vient-il pas trop tard ? En quinze ans, l'élan de 1989 a largement eu le temps de s'essouffler...
P. L. - Posez donc la question aux dirigeants des nouveaux pays membres ! Ils vous diront que les dix ans qui ont séparé la chute du mur de Berlin de l'élargissement ont été dix ans de marche forcée. Faire partie de l'Union européenne, ce n'est pas comme entrer dans l'Otan. Pour rejoindre l'Otan, il suffit de convoquer une conférence diplomatique, de réunir des ambassadeurs et des ministres, et le tour est joué. Entrer dans l'Union européenne, c'est autrement plus contraignant sur le plan des structures économiques et sociales, du système juridique et des institutions judiciaires. Il n'est pas possible de s'intégrer dans un espace économique et juridique aussi sophistiqué que celui de l'Europe des Quinze du jour au lendemain. Voyez l'unification allemande : elle a été très rapide, mais elle a été épouvantablement difficile à gérer, au point que l'Allemagne en supportera encore le poids pendant des années. Le plus préoccupant, c'est que l'essence du projet européen n'a pas été discutée avec les nouveaux États membres. La Convention a permis d'engager une réflexion sur les institutions, mais les raisons que nous avons de construire l'Europe ensemble n'ont pas été suffisamment abordées. Elles le seront évidemment un jour ou l'autre. Lorsqu'il y aura des décisions à prendre, il faudra bien se mettre d'accord sur les priorités. Il est vrai que les nouveaux États membres ne sont pas non plus très demandeurs d'un débat de ce genre. C'est une réalité historique dont nous devons tenir compte. Le slogan qui consiste à dire qu'ils n'ont pas échappé à la tutelle de Moscou pour retomber sous celle de Bruxelles rencontre un écho auprès de certains secteurs de l'opinion. Il faut y prendre garde.
F. P. - Dans ce contexte, ne pensez-vous pas que l'élargissement risque de décevoir les fédéralistes ?
P. L. - L'idée selon laquelle l'Europe à vingt-cinq ne peut être qu'un grand espace économique sans véritable volonté politique n'est pas du tout avérée. On peut très bien défendre la thèse inverse. Pourquoi cette nécessité de définir ce qu'on veut bâtir ensemble, qui s'est imposée aux Six, aux Douze puis aux Quinze, ne s'imposerait-elle pas également aux Vingt-Cinq ? Le projet politique lui-même, le degré d'intégration que nous souhaitons atteindre, le sens exact que nous donnons à la subsidiarité - que fait-on au niveau européen, pourquoi le fait-on, dans quelle direction et à quel rythme ? -, restent autant de questions ouvertes. Aucune loi ne dit que ce qui est possible à six, à dix ou à quinze deviendrait tout à coup impossible à vingt-cinq. À condition qu'on en débatte ouvertement et que la " motorisation institutionnelle " suive. Il ne suffit pas d'avoir des institutions bien faites et efficaces. Il faut aussi qu'elles soient légitimes, qu'elles offrent un espace de confrontation politique et de débat démocratique afin que chacun puisse s'approprier les choix européens.
F. P. - Par exemple...
P. L. - Prenons l'exemple de la fiscalité des entreprises. L'Europe doit-elle faire le choix de l'harmonisation - que j'appelle de mes vœux - ou celui de la concurrence fiscale ? Politiquement, la question n'est pas neutre. Les Français et les Allemands penchent pour l'harmonisation : ils estiment qu'on ne peut pas laisser certains pays imposer les sociétés au taux de 10 % alors qu'ailleurs elles sont taxées à 35 %. Mais d'autres sont d'un avis différent : ils voient dans l'excès de pression fiscale l'un des principaux freins à l'initiative économique. Pour eux, il faut organiser la concurrence fiscale : que le meilleur gagne ! Je ne vous étonnerai pas en disant que, parmi les partisans de cette thèse, on trouve les Anglais et certains nouveaux adhérents. Ce qui montre que la ligne de clivage ne passe pas nécessairement entre les anciens et les nouveaux. Il n'y a pas, d'un côté, les Quinze, de l'autre, les Dix. Pas plus qu'il n'y a, d'un côté, les grands États membres et, de l'autre, les petits États membres. Cette vision relève du fantasme diplomatique. Reste que, sur la question fiscale, il faudra tôt ou tard mettre les choses à plat.
F. P. - D'autant que les Dix ne considèrent pas le système économique et social " rhénan " comme un modèle. Ils nous renvoient à nos propres insuffisances et nous obligent, d'une certaine façon, à nous réformer...
P. L. - Ce n'est pas la première fois. Depuis cinquante ans, tout ce qui a changé dans l'ADN économique français, c'est à la construction européenne que nous le devons. Comment la notion de concurrence a-t-elle pénétré dans l'espace économique français ? Par l'Europe. Comment a-t-on mis fin à l'inflation ? Grâce à l'Europe. C'est vrai dans un certain nombre de pays, mais c'est particulièrement vrai chez nous, même si le dosage entre le modèle européen, le marché, les partenaires sociaux et les politiques publiques, quel que soit leur niveau, n'est pas stabilisé pour toujours. Ce qui est sûr, c'est que, sans l'Europe, nous serions davantage sous pression. Ce qui est vrai, aussi, c'est que, grâce à l'Europe, nous avons acquis un poids qui nous permet de maîtriser ces évolutions de manière plus efficace. Je sais bien que, pour une partie de l'opinion française, l'Europe n'est que la courroie de transmission de la mondialisation. C'est pourquoi je passe une partie de mon temps à expliquer que, si l'Europe n'existait pas, la pression de la mondialisation sur le système économique et social français serait infiniment plus forte, et notre capacité à y résister en fonction de notre propre vision des choses infiniment plus faible.
F. P. - Doit-on s'attendre à de fortes tensions économiques dans les premiers mois de l'élargissement ? Les nouveaux membres craignent la pression concurrentielle de l'Union tandis que les Quinze redoutent les délocalisations...
P. L. - Il y a eu des tensions, il y en a et il y en aura, mais je ne pense pas qu'elles seront très fortes. Des inquiétudes se font jour des deux côtés et pour les mêmes raisons. Les agriculteurs européens ont peur des pays de l'élargissement, et les agriculteurs des pays de l'élargissement ont peur des pays européens. Ce qui est rassurant, c'est qu'ils ne peuvent pas avoir raison tous les deux à la fois ! Je pourrais vous démontrer pendant des heures, chiffres à l'appui, que ces anxiétés n'ont pas lieu d'être. Mais elles sont là. C'est une réalité psychologique et politique incontournable. Souvenez-vous dans quel état d'esprit étaient les Français lors de l'adhésion de l'Espagne et du Portugal : les habitants du Sud-Ouest étaient terrorisés, de même que ceux des régions du nord de l'Espagne. L'expérience a prouvé qu'ils avaient tous tort et que tous y ont gagné. L'intégration européenne n'est pas un jeu à somme nulle. Tout le monde en tire avantage.
F. P. - Pas de big-bang en perspective, donc...
P. L. - S'il avait dû y avoir un choc, il aurait eu lieu depuis longtemps. Sur le plan économique, l'élargissement était déjà une réalité avant le 1er mai. Même dans l'agriculture - le seul secteur qui restait un peu à la traîne -, les échanges entre les Quinze et les Dix étaient déjà ouverts à 95 %. Dans tous les autres domaines, l'ouverture s'est faite progressivement depuis dix ans. Ces pays, dont 70 % du commerce s'effectuaient au sein du Comecon avant les années 1990, réalisent aujourd'hui 70 % de leurs échanges avec l'Union européenne. Ce qui donne une idée de la formidable transformation qu'ils ont réalisée ! Durant les premières années, des frictions sont inévitables. Elles concerneront, en particulier, l'application du marché intérieur, les règles sanitaires et phytosanitaires ou la réglementation environnementale. Le problème s'est posé lors de chaque élargissement et il continue de se poser tous les jours, y compris avec les États membres plus anciens. On ne cesse de lancer des procédures d'infraction contre certains pays qui n'ont pas mis leur législation en conformité sur la navigation côtière, sur la teneur en plomb dans l'eau, sur les espèces protégées, etc. Il y aura certainement des conflits de ce type et ils seront nombreux, car dix États membres d'un coup, c'est beaucoup. Mais, à mon avis, le risque majeur réside dans les tensions régionales et territoriales qui pourraient surgir au sein des nouveaux États membres, et notamment du plus grand d'entre eux : la Pologne. C'est l'une des raisons pour lesquelles on a mis le paquet sur la politique régionale dans ces pays, comme on l'a fait avec succès dans les années 1990 pour la Grèce, l'Irlande, le Portugal et l'Italie du Sud. L'impulsion qu'avait donnée Jacques Delors à la politique régionale visait à amortir les chocs du marché intérieur, autrement dit à ajuster les différentiels de compétitivité. De même, nous avons voulu éviter des tensions régionales potentielles. A-t-on vu juste ou pas ? L'avenir le dira.
F. P. - Vous avez des craintes ?
P. L. - J'espère que l'on n'a pas tiré trop court.
F. P. - Faites-vous allusion à la volonté exprimée en décembre dernier par les six pays contributeurs nets de limiter le budget européen à 1 % du PNB ?
P. L. - Absolument. Proposer de réduire le budget communautaire au moment où l'on élargit l'Europe, c'est proposer de marcher sur la tête. C'est absurde.
F. P. - Disons que c'est, pour le moins, un geste inamical en direction des nouveaux adhérents...
P. L. - Sans doute a-t-il été interprété comme un signe négatif. Cela dit, il ne faut pas dramatiser : il ne s'agit, pour l'instant, que de la position de six États membres parmi vingt-cinq. Le processus de discussion sur les perspectives financières vient tout juste de commencer et il durera dix-huit mois, voire deux ans. L'avantage de la construction européenne, c'est que nous ouvrons cette discussion régulièrement tous les six ou sept ans. C'est une très bonne manière de gérer les finances publiques. La preuve en est que, sur les dix dernières années, le budget de l'Union européenne a augmenté bien moins vite (7 %) que celui des États membres (20 %).
F. P. - La Politique agricole commune sera-t-elle à nouveau modifiée ?
P. L. - Non, je ne le crois pas. Nous avons décidé l'an dernier une réforme considérable de la PAC. Nous avons arrêté deux principes fondamentaux : le découplage entre les aides et la production, et le plafonnement de la dépense agricole pour les dix ans à venir, étant entendu que le nombre d'agriculteurs a augmenté de 50 % depuis le 1er mai. Seul le secteur du sucre doit encore être réformé prochainement.
F. P. - La Constitution permettra-t-elle d'assurer un fonctionnement efficace de l'Union à vingt-cinq ?
P. L. - D'un point de vue pragmatique, je dirais qu'elle constitue un progrès par rapport au traité de Nice qui, lui, était pire que ce qui existait auparavant. Sur certains sujets j'aurais souhaité qu'on aille plus loin, sur la gouvernance économique par exemple. Ce n'est pas dramatique parce que l'économie est un domaine où le principe de réalité finit toujours par prévaloir. Même si la Constitution n'en dit mot, il faudra bien que nos ministres de l'Économie et des Finances apprennent à travailler ensemble comme l'ont fait les ministres de l'Agriculture, de l'Environnement, de l'Énergie, des Transports ou du Commerce extérieur. Il n'y a aucune raison pour qu'ils continuent à faire chambre à part.
F. P. - En 2003, avec le commissaire Verheugen chargé de l'élargissement, vous appeliez de vos vœux une union plus étroite entre la France et l'Allemagne. Ce couple franco-allemand est-il destiné à demeurer le moteur de l'Europe ?
P. L. - Nous avons fait cette proposition avec Günter Verheugen à une époque où le couple franco-allemand était mal en point. Mais notre ambition est d'aller plus loin. Paradoxalement, ce qui fait la force et la richesse du couple franco-allemand, ce n'est pas sa cohésion mais, au contraire, sa dissemblance. Les Français et les Allemands ont souvent des approches différentes, mais leurs divergences sont plus que compensées par une très forte volonté d'avancer ensemble. Ils ont plus envie de se mettre d'accord que les autres. Et une fois qu'ils sont parvenus à un compromis, ce compromis devient naturellement le centre de gravité d'un consensus européen. Ils n'imposent rien à leurs partenaires et ceux-ci le savent. Ils savent très bien que, lorsque Paris et Berlin font avancer la construction européenne, le résultat est bon pour tout le monde ; a contrario, quand ils la font reculer, tout le monde en pâtit. On en a eu, hélas, une illustration récente avec le Pacte de stabilité.
F. P. - Ce couple pourrait-il s'élargir à d'autres pays, par exemple à la Pologne ?
P. L. - Plusieurs autres géométries sont possibles : le triangle de Weimar (France-Allemagne-Pologne), le triangle avec la Grande-Bretagne... Qu'il y ait, ici ou là, des regroupements par affinités, c'est normal quand on est nombreux. Mais je pense que le couple franco-allemand restera l'attelage de base. Dans le cas contraire, la construction européenne en souffrirait. Il ne faudrait pas que les plus grands soient tentés de concocter leur compromis dans leur coin en espérant que les plus petits les suivront parce qu'il n'y aura pas d'autre choix. L'Europe ne peut pas marcher de cette manière. Cela ne correspond pas à l'esprit communautaire. Ayons donc le courage de vivre ensemble ! Les " grands ", ou ceux qui se considèrent comme tels, ne sont grands que parce qu'ils sont dans l'Europe. Ils ne pèsent sur les affaires du monde que dans la mesure où c'est l'Europe qui pèse. Que ces pays cherchent à influencer la position européenne en fonction de leurs propres intérêts et de leur propre vision des choses, c'est logique, mais à un moment donné il faut accepter de se retrouver autour d'une table et de faire des concessions. Les photos de famille deviennent lassantes lorsque l'esprit de famille n'est pas là.
F. P. - Êtes-vous favorable aux coopérations renforcées ?
P. L. - J'y suis favorable comme tout le monde mais je n'ai aucune illusion. Elles n'ont jamais fonctionné.
F. P. - L'euro en est une, pourtant...
P. L. - Non, c'est autre chose. L'euro, comme Schengen, repose sur le principe de ce que j'appellerai l'" arrière-garde ". Un majorité de pays a adopté un système et seuls quelques-uns sont restés en dehors. Depuis quinze ans, c'est la seule formule de différenciation qui ait fait ses preuves. Citez-moi un seul exemple d'" avant-garde ", de " groupe pionnier " ! Vous n'en trouverez pas.
F. P. - Ne faut-il pas parfois des chocs extérieurs pour faire avancer l'Europe ? Je pense, en particulier, au mandat d'arrêt européen, qui n'aurait probablement pas vu le jour sans la tragédie du 11 septembre...
P. L. - Vous avez raison. Certains chocs extérieurs lui ont permis de faire des pas en avant. Il est certain qu'on n'aurait pas adopté l'euro si l'histoire monétaire des années 1960 à 1980 n'avait pas été aussi accidentée. D'autres chocs, il est vrai, l'ont fait régresser : l'Irak, par exemple. Quant au 11 septembre, il a provoqué une prise de conscience, même si plusieurs États membres n'ont toujours pas ratifié la création d'un mandat d'arrêt européen. L'espace judiciaire européen est encore extrêmement imparfait en raison des résistances des appareils nationaux face à ce qui est ressenti comme un abandon de souveraineté. Or, pour porter ses fruits, la lutte contre le terrorisme et plus généralement contre la criminalité suppose un partage d'informations à tous les niveaux. Je suis persuadé que ce n'est pas en nommant un Monsieur ou une Madame Terrorisme qu'on éradiquera ce fléau, pas plus qu'on ne supprimera la pollution en nommant un Monsieur ou une Madame Pollution. C'est de la politique fast-food. Il faut prendre le temps de créer un climat de confiance, et chacun sait que la confiance est une denrée rare. La preuve en est qu'à l'intérieur de la plupart de nos États membres, les différents services de police ou de renseignement se méfient les uns des autres.
F. P. - Vous avez maintenant quinze ans d'expérience à Bruxelles. Quel est votre projet pour l'Europe ?
P. L. - Je suis encore plus convaincu qu'il y a quinze ans de la nécessité de construire l'Europe si nous voulons faire entendre notre voix dans le monde de demain. Au fond, l'Europe souffre moins d'un manque d'efficacité que d'un déficit de légitimité. Sur le plan des institutions et de la technologie de gouvernance, c'est une réussite remarquable. Mais les opinions demeurent frileuses : moins d'un citoyen sur deux estime aujourd'hui qu'appartenir à l'Europe est une bonne chose. Nous n'avons pas réussi à convaincre que l'Europe est un projet primordial. Si cette grande idée n'était pas née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour rétablir la paix sur un continent ravagé, il faudrait l'inventer maintenant, ne serait-ce que pour permettre aux Européens d'exprimer leurs désirs face à un processus de mondialisation qui se fera sans eux s'ils ne s'unissent pas. Il ne suffit plus de dire que " l'Europe est nécessaire " pour mobiliser l'énergie politique dont la construction européenne a besoin.
F. P. - Quelle est la solution ?
P. L. - Je vous l'ai dit : il faut revenir à des débats de fond, réexpliquer le projet européen, ses contours, son contenu. Prenons le cas de la démographie. D'ici vingt, trente ou cinquante ans, le continent européen sera une zone de dépression démographique. Il faudra alors organiser l'immigration et favoriser l'intégration de ces populations sur les plans politique, économique et social. Autre exemple : la recherche et l'innovation, secteur dans lequel les Européens sont clairement en train de perdre pied. Aux États-Unis, une partie de l'effort collectif revêt la forme de budgets militaires. La question est donc de savoir si, oui ou non, l'Europe doit investir dans les recherches duales, à la fois civiles et militaires, dont on sait qu'elles sont à l'origine d'un grand nombre de bouleversements technologiques, à commencer par Internet. Voilà, en tout cas, des sujets qui méritent toute l'attention des Européens.
F. P. - Vous considérez que la démocratie européenne est sérieusement en danger...
P. L. - Le demos primaire reste le demos national. Il faut que cela change et qu'un demos européen se superpose aux demos nationaux. Pour y parvenir, il faut bâtir un espace de confrontation politique au niveau européen, ce qui, je le reconnais, est loin d'être simple. En matière de démocratie supranationale, nous avons sans doute 20/20 en question de cours mais, quand il s'agit de passer de la théorie à la pratique, les résultats sont moins brillants : sur le plan du sentiment démocratique, l'Europe n'est pas construite. Or, dans le même temps, les citoyens s'aperçoivent que l'espace national n'est plus capable de répondre à nombre de leurs attentes. D'où la nécessité d'un espace démocratique européen et, à terme, d'un espace mondial. Il s'agit d'un enjeu fondamental ; car, si la démocratie se vide de l'intérieur, nous sommes politiquement morts.

Notes :