Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
La nouvelle frontière
Article de Guy-Pierre Chomette
Journaliste indépendant
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En s'élargissant le 1er mai 2004, l'Union européenne a repoussé vers l'est sa limite orientale. L'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Slovaquie et la Hongrie sont devenues, malgré elles, les garantes d'une frontière géopolitique qui partage le continent en deux : l'Europe unie d'une part, l'autre Europe d'autre part. Quant à la Bulgarie et à la Roumanie, elles endosseront à leur tour le rôle ingrat de gardes-frontières de l'Union européenne lors de leur adhésion en 2007.
L'Ukraine, la Biélorussie et la Russie se retrouvent donc au contact direct de l'Union. La Moldavie les rejoindra en 2007. Or la frontière se durcit. L'Union européenne s'inquiète de l'instabilité de ses voisins, des trafics illégaux et de l'immigration clandestine, et entend renforcer la sécurité de ses confins. Dès le début des négociations d'adhésion, entamées au sommet de Luxembourg en décembre 1997, Bruxelles a fait pression sur les pays candidats d'Europe centrale pour qu'ils procèdent à une surveillance stricte de leur frontière. Progressivement, les relations se sont compliquées. En Europe orientale, la peur d'une nouvelle fracture de l'Europe a saisi les esprits, attisant les ressentiments envers l'Union européenne et ses nouveaux adhérents. En avril 2004, à la veille de l'élargissement, la presse ukrainienne ne qualifiait-elle pas l'événement de " nouveau Yalta " (1) ?
La querelle des visas
" Ce n'est pas seulement un problème, ce durcissement de la frontière, c'est une tragédie ! Car au-delà des conséquences économiques et sociales, il y a les conséquences psychologiques. Dans cette histoire d'élargissement de l'Union européenne, on parle d'intégration, mais il faut aussi parler de désintégration ", proteste Andrej Zuromski, directeur d'une entreprise de relations publiques à Przemysl, dans le sud-est de la Pologne, à trente kilomètres de l'Ukraine.
Amer, il rappelle que la frontière polono-soviétique était un véritable petit rideau de fer jusqu'à la chute du mur de Berlin en 1989 et la dislocation de l'URSS en 1991. Elle n'était pas la seule : les relations entre l'Union soviétique et ses satellites d'Europe centrale ont été réduites au strict minimum pendant des décennies. Seules les délégations officielles étaient autorisées à franchir sans difficulté les frontières de la Roumanie, de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie et de la Pologne avec l'URSS, dans un sens comme dans l'autre. Pour les simples citoyens, il fallait des mois de démarches administratives. Or, si l'on met à part les pays baltes, la nouvelle frontière orientale de l'Union européenne recoupe l'ancienne frontière de l'URSS. À l'est de cette ligne, en Moldavie, en Ukraine et en Biélorussie, les frontaliers considèrent bien souvent que la liberté de circulation obtenue au début des années 1990 est le seul acquis tangible de la transition poursuivie par leurs pays depuis l'effondrement du communisme.
Devenue polono-ukrainienne à la faveur des bouleversements des années 1989-1991, la frontière orientale de la Pologne s'est donc ouverte. Pour Przemysl, en Pologne, et Lviv, en Ukraine, la décennie 1990 est celle des retrouvailles. Coupée en deux à l'issue du second conflit mondial, la Galicie retrouve un semblant d'unité territoriale.
Directeur de l'Institut scientifique du Sud-Est, à Przemysl, spécialiste de l'histoire des relations polono-ukrainiennes, Stanislaw Stepien met en garde contre les dangers d'un retour en arrière : " Lorsque la frontière s'est ouverte au début des années 1990, explique-t-il, la situation s'est brusquement dégelée. Des rancœurs vieilles de quarante ans ont refait surface entre Polonais et Ukrainiens. Malgré cela, nous avons fait des efforts pour surmonter nos divisions. Nous avons signé, dès 1990, un traité de bon voisinage avec l'Ukraine. Par sa force d'attraction, l'Union européenne elle-même a été un puissant facteur de stabilisation. Mais, aujourd'hui, les gens ont la sensation qu'un mur se dresse sur la frontière. En règle générale, les frontaliers sont eurosceptiques... "
De fait, c'est dans les régions orientales de la Pologne que le " oui " a enregistré les plus mauvais scores lors du référendum sur l'adhésion organisé en Pologne le 8 juin 2003. Si, globalement, les Polonais ont voté à 77 % en faveur de l'Union, ils n'ont été qu'environ 65 % à faire de même dans les zones frontalières avec l'Ukraine et la Biélorussie. Un chiffre qui s'explique par la peur qu'engendre le durcissement de la frontière dans des régions où l'économie repose en grande partie sur les échanges transfrontaliers. Il faut aussi préciser que ce référendum s'est tenu au moment où Bruxelles, Varsovie et Kiev ferraillaient sur la question de l'introduction des visas.
Depuis longtemps, l'Union européenne avait averti les pays candidats qu'il leur faudrait appliquer un régime de visas à leurs voisins orientaux au plus tard six mois avant la date de l'élargissement. Dès le 28 juin 2000, la Slovaquie fut la première à s'exécuter en imposant des visas aux Ukrainiens. Leur coût : 30 dollars. Dans un pays où le salaire mensuel moyen tourne autour de 100 dollars, la mesure a eu des conséquences immédiates : le nombre d'Ukrainiens se rendant en Slovaquie a été divisé par quatre ! Mais, en intensité, les relations transfrontalières slovaquo-ukrainiennes n'ont rien à voir avec les relations transfrontalières polono-ukrainiennes. Varsovie a repoussé le plus longtemps possible l'introduction des visas. Pour deux raisons : d'une part, pour éviter que cette mesure, très impopulaire en Pologne, ne favorise l'euroscepticisme ; d'autre part, pour ne pas entraver le long processus de normalisation de ses relations avec l'Ukraine et, dans une moindre mesure, avec la Biélorussie. " Il est important de ne pas tirer un nouveau rideau entre l'est et l'ouest de l'Europe, même si c'est un rideau de velours ", déclarait le président polonais Aleksander Kwasniewski au mois de mai 2003. Et d'ajouter - citant le pape Jean-Paul II - que " l'Europe devait respirer avec ses deux poumons " (2).
Le temps a joué pour Varsovie. À l'approche de l'échéance de l'élargissement, la Commission européenne, partagée entre ses impératifs de sécurité et la nécessité d'une politique active de bon voisinage, a pris la mesure des véritables enjeux. Un compromis a fini par se dégager dans les tractations entre Bruxelles, Varsovie et Kiev : depuis le 1er octobre 2003, les Ukrainiens doivent effectivement obtenir un visa polonais pour passer la frontière, mais il est gratuit et valable pour une longue durée. En retour, Kiev a décidé de ne pas demander de visa aux Polonais qui veulent aller en Ukraine. Le scénario s'est répété avec la Hongrie, qui fut le dernier des pays candidats à se soumettre à la demande de Bruxelles concernant l'application du régime des visas pour les ressortissants des nouveaux pays voisins de l'Union, le 1er novembre 2003. De même, Kiev a décidé de n'appliquer aucun régime de visas aux Hongrois désirant se rendre sur son territoire. La Slovaquie envisage de se mettre au diapason en accordant la gratuité des visas. Une gratuité d'ores et déjà acquise pour les Russes de l'enclave de Kaliningrad qui se déplacent en Pologne et en Lituanie. Quant aux Biélorusses, les négociations n'ont pas totalement abouti et il leur en coûte, pour l'instant, l'équivalent de 10 euros pour un visa polonais entrée simple.
Une nouvelle politique de voisinage
Les risques d'une fracture Est-Ouest liée au durcissement de la nouvelle frontière orientale de l'Union ont fait l'objet d'une réflexion de la part des instances européennes dès le début des années 2000. En novembre 2002, le Conseil de l'Union engageait le projet " Initiative nouveaux voisins ". " L'élargissement est l'occasion de faire progresser les relations avec les nouveaux voisins de l'Union européenne sur la base de valeurs politiques et économiques communes. " Pour ce faire, il faut " renforcer la stabilité et la prospérité aux nouvelles frontières de l'Union et au-delà " et encourager " le renforcement de la coopération transfrontalière " (3). Comme en écho, Chris Patten, commissaire européen aux relations extérieures, affirmait à la même époque que " l'Ukraine et la Moldavie ne doivent pas être conduites à penser qu'elles seront abandonnées du mauvais côté d'un nouveau mur " (4).
Depuis, le projet s'est étoffé. On parle désormais de la " Politique de voisinage " mise sur pied par l'Union européenne en direction de tous les États disposant d'une frontière terrestre ou maritime avec elle. Günter Verheugen, commissaire déjà en charge de l'élargissement, en est le responsable. Il s'agit, selon lui, de créer un " cercle d'amis " et d'éviter les lignes de partage en Europe ; mais certainement pas de préparer le terrain à d'éventuelles adhésions ultérieures à l'Union. Précision d'autant plus utile que, dans le cas de la Moldavie et de l'Ukraine notamment, la Politique de voisinage tente ni plus ni moins de répondre de façon détournée à leur demande d'accord d'association (5), prélude à l'enclenchement du processus d'adhésion.
Le contenu de la Politique de voisinage a été précisé dans une communication de la Commission européenne publiée en mars 2003 et approuvée par le Conseil européen en décembre de la même année : " L'Europe élargie-Voisinage : un nouveau cadre pour les relations avec nos voisins de l'Est et du Sud. " Extension du marché intérieur ; relations commerciales préférentielles et ouverture du marché ; migration légale et circulation des personnes ; protection des droits de l'homme ; intensification de la coopération culturelle et amélioration de la compréhension culturelle ; intégration aux réseaux de transports, d'énergie et de télécommunications et à l'espace européen de recherche : tels sont, parmi d'autres, les axes autour desquels doit s'articuler cette Politique de voisinage qui offre, d'une manière plus générale, " une perspective de participation au marché intérieur européen ainsi que la poursuite de l'intégration et de la libéralisation afin de promouvoir la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux " (6).
La coopération transfrontalière tient, bien évidemment, une place importante dans la Politique de voisinage, laquelle prévoit de mieux coordonner les fonds mis à disposition par les programmes Interreg, Phare et Tacis (7) d'ici à 2006. Promouvoir le développement économique et social des zones frontalières ; travailler ensemble pour affronter des problèmes communs liés à l'environnement, à la santé et à la lutte contre le crime organisé ; garantir des frontières efficaces et sûres ; favoriser les contacts entre les gens : dans le cadre des relations que l'Union européenne entend établir avec ses nouveaux voisins, la problématique spécifique de sa nouvelle frontière orientale semble prise en considération.
Le poumon économique du commerce transfrontalier
Il était temps. Apparu dès le début des années 1990, le commerce transfrontalier, quasi inexistant avant la dislocation de l'URSS, s'est rapidement développé au point de devenir l'une des principales ressources économiques des régions concernées (8). Si, parmi les pays de l'ex-URSS, l'Ukraine est devenue le deuxième partenaire commercial de la Pologne après la Russie, c'est en grande partie grâce à l'émergence de ce commerce : près d'un quart des échanges commerciaux avec l'Ukraine provient des entreprises implantées dans les quatre voïvodies frontalières de l'est de la Pologne, alors que ces mêmes voïvodies abritent seulement 10 % de la population d'ensemble et que leur production industrielle atteint péniblement 6 % du total national. Dans les régions limitrophes polono-ukrainiennes, on estime qu'environ 40 % de la population vit des échanges commerciaux transfrontaliers.
En 2003, les douanes polonaises ont comptabilisé 13 millions de passages sur la frontière orientale de la Pologne, dans les deux sens. Plus de la moitié des Ukrainiens et des Biélorusses qui franchissent cette ligne habitent à moins de cent kilomètres. La plupart vont en Pologne pour travailler au noir ; et lorsqu'ils rentrent chez eux, c'est les bras chargés de biens de consommation qu'ils revendent ensuite sur les marchés ukrainiens. Près des trois quarts des produits disponibles dans les magasins de Lviv sont d'origine polonaise ou, en tout cas, proviennent de Pologne et, plus précisément, des régions frontalières. En Ukraine, ces convoyeurs transfrontaliers portent un nom : les " tchelnoki ", " ceux qui font la navette ".
Apparu dès la fin de l'URSS, ce phénomène de migrations pendulaires est dû aux différences de prix qui se sont lentement accentuées au cours des années 1990. Si certains produits de consommation courante sont moins chers en Pologne, d'autres, comme les cigarettes et la vodka, sont nettement plus avantageux en Ukraine. Un tchelnok ne se rendra donc jamais les mains vides en Pologne. Il rusera pour passer la frontière avec un peu plus que la cartouche de cigarettes et le demi-litre d'alcool officiellement autorisés... Pour une bouteille de vodka achetée l'équivalent de 1,5 euro à Lviv, il pourra en tirer le double à Przemysl, cent kilomètres plus loin.
Toutes les régions frontalières, qu'elles soient polonaises, ukrainiennes, biélorusses, slovaques, hongroises, roumaines ou moldaves, ont profité des échanges transfrontaliers depuis 1991. " Ces échanges sont dynamisés par une multitude de petites entreprises régionales que les tchelnoki de la première heure ont montées avec leurs économies ", précise Victor Halchinsky, journaliste ukrainien. " Alimentation, matériaux de construction, bois, meubles, fenêtres, plomberie... Toutes ces petites structures profitent du flou de la législation et de la bienveillance générale des douaniers pour commercer sans payer de taxes, ou très peu. On estime que cette économie transfrontalière "grise" représente 80 % des échanges en valeur. Les 20 % restants, qui sont le fait des multinationales ou des quelque 300 joint-ventures polono-ukrainiennes officiellement recensées, ne dépassaient pas les deux milliards d'euros en 2001. "
Les indispensables liens culturels
Dans ce contexte, qu'en est-il des relations culturelles qui se sont, elles aussi, rétablies de part et d'autre de la frontière depuis le début des années 1990 ? Lors d'un séminaire organisé par la Fondation européenne de la culture à Cracovie, en octobre 2003 (9), de nombreux intellectuels et artistes d'Europe centrale et orientale ont réfléchi aux risques d'une fracture culturelle inhérents à la mise en place de la nouvelle frontière orientale de l'Union européenne. Le Slovaque Michal Vasecka, directeur de programme à l'Institut des affaires publiques de Bratislava, a commencé son intervention en citant l'écrivain tchèque Milan Kundera qui affirmait, il y a une vingtaine d'années, avant la chute du mur de Berlin : " L'Europe centrale est culturellement à l'Ouest, politiquement à l'Est. " M. Vaseka a repris la citation à son compte en précisant qu'elle se déplaçait désormais vers l'Est, et que si l'Europe orientale restait de fait politiquement à l'Est, c'est-à-dire incontestablement dans l'orbite politique de Moscou, il convenait de la maintenir culturellement arrimée à l'Ouest.
Pour y parvenir, Sandor Kölles, directeur de la Fondation des Carpates (10) basée à Kosice en Slovaquie, a proposé, pendant ce même séminaire, de s'orienter vers un enseignement commun de l'histoire de part et d'autre des frontières d'une même entité géographique. Dans les régions frontalières d'Ukraine, de Roumanie, de Hongrie, de Slovaquie et de Pologne, par exemple, l'introduction de manuels scolaires transfrontaliers permettrait d'inculquer aux enfants une même vision du passé. Cette coopération culturelle serait d'autant plus efficace qu'elle mettrait l'accent sur ce que les uns et les autres ont en commun plutôt que sur ce qui les sépare. M. Kölles et d'autres intervenants ont invité les ministères de l'Éducation nationale des pays frontaliers à collaborer pour dépasser les clivages qui perdurent dans la transmission de l'histoire de génération en génération.
Plus généralement, le manifeste publié à l'issue de cette rencontre par la Fondation européenne de la culture propose qu'une étroite coopération s'instaure entre, d'une part, les ministères de l'Éducation et de la Culture et, d'autre part, les ministères des Affaires étrangères et des Affaires européennes. Il demande également que l'Union européenne consacre un budget spécifique à la culture et à l'éducation transnationales afin d'éviter un sentiment d'isolement chez les nouveaux voisins de l'Union, voire d'intégrer ces derniers dans les programmes culturels élaborés à Bruxelles.
Le délicat voisinage de la Russie
Au-delà de la question des relations économiques et culturelles transfrontalières soulevée par l'élargissement de l'Union européenne à l'Est, la grille de lecture géopolitique de l'Europe est tout entière à réécrire. Et notamment au nord-est de l'Union européenne où, avec l'intégration des trois pays baltes, le poids du voisinage de la Russie s'accentue lourdement (11).
Après leur annexion en 1945, l'URSS se lance dans une longue et profonde russification de l'Estonie, de la Lettonie et de la Lituanie. Lorsque les pays baltes accèdent à l'indépendance, en 1991, ils doivent compter avec de fortes minorités russes au sein de leurs populations : 8 % en Lituanie, mais quelque 30 % en Estonie et même 34 % en Lettonie. Très vite, les Russes des pays baltes vont devenir une pierre d'achoppement dans les relations post-soviétiques entre Riga, Tallinn et Vilnius d'un côté, et Moscou de l'autre.
Le cas de la Lettonie est le plus emblématique. Au milieu des années 1990, alors que les 700 000 russophones de Lettonie sont officiellement désignés comme " non-citoyens ", Riga définit des critères de naturalisation très sévères à leur encontre : quotas par tranches d'âge, connaissance du letton, de l'histoire du pays, de sa Constitution ou de son hymne national... avec examen à la clé. En 1998, les protestations de la Russie, du Conseil de l'Europe et de l'Union européenne poussent Riga à adoucir sa loi de naturalisation mais, six ans plus tard, à l'heure de l'élargissement, la grande majorité des Russes de Lettonie restent apatrides. Et Riga n'a pas renoncé à régler la question de sa minorité russe en procédant à son intégration forcée : le 10 février dernier, une loi est entrée en vigueur qui oblige toutes les écoles du pays à prodiguer au moins 60 % de l'enseignement en letton, ce qui a aussitôt entraîné les protestations du Kremlin auprès de l'OSCE.
De son côté, la Russie entend conserver le plus longtemps possible son influence dans une région stratégique dont elle considère la perte comme un désastre. C'est pourquoi elle n'hésite pas à instrumentaliser les minorités russes de Lettonie et d'Estonie. L'ancien maire de Kallaste (1 200 habitants), en Estonie, au bord du lac Peïpous qui marque la frontière avec la Russie, est catégorique : " J'ai des amis gardes-frontières qui disent que des agents du FSB (12) travaillent ici à maintenir la méfiance entre Russes et Estoniens. Ce sont les maîtres de la provocation. Un graffiti insultant bien placé, une bagarre dans un bar suffisent à manipuler une communauté. Pour l'instant, c'est calme. Mais un ordre de Moscou, et tout peut s'enflammer. " Certains observateurs vont plus loin : " La pression de Moscou sur notre pays va continuer quelque temps, affirme Andrej Pantelejevs, conseiller pour les affaires de sécurité nationale de la présidence lettone (13). Une fois dans l'Otan et l'UE, nous devenons très intéressants. L'objectif de la Russie est de créer un État binational sur le modèle belge composé de deux communautés souveraines où le russe deviendrait langue officielle au même titre que le letton. Ce projet, apparemment inoffensif, pourrait conduire ici à des dérives très dangereuses comme en Transnistrie ou à Chypre. "
Les minorités russes des pays baltes ne sont pas l'unique moyen de pression dont dispose Moscou sur ses trois petits voisins : la Douma, par exemple, refuse toujours de ratifier les traités frontaliers avec la Lettonie et l'Estonie. Quant aux capitaux russes - notamment pétroliers -, ils continuent de peser sur les politiques économiques des Baltes. Depuis 2003, les Russes ont cessé d'alimenter l'oléoduc qui dessert le terminal pétrolier letton de Ventspils - un chantage qui, espèrent-ils, leur permettra à terme de faire main basse sur ces infrastructures.
Minorité russophone, non-reconnaissance du tracé frontalier, dépendance énergétique : autant de leviers d'influence auxquels la Russie n'entend pas renoncer dans les pays baltes à l'heure où l'élargissement de l'Union européenne provoque chez elle un profond sentiment de frustration. En 1999, puis en 2002, l'Otan a accueilli dix pays qui faisaient auparavant partie de la zone d'influence soviétique, quand ils n'appartenaient pas tout simplement à l'URSS comme les trois pays baltes. En 2004, la plupart d'entre eux (14) ont intégré l'Union européenne, renforçant du même coup, à Moscou, la perception d'une évolution géopolitique défavorable aux intérêts russes.
Dans ce contexte, les relations UE-Russie ont connu une phase de tension dans les mois qui ont précédé l'élargissement de l'Union. Le syndrome de l'encerclement a poussé la Russie dans ses retranchements : jusqu'au dernier moment, elle a refusé que l'accord de partenariat et de coopération (APC), qui encadre ses relations avec les Quinze, soit étendu aux dix nouveaux pays membres. Elle redoutait, en effet, que la suppression des accords bilatéraux qui la liaient à chacun de ses voisins ne se traduise par une perte commerciale estimée entre 100 et 300 millions d'euros par an (15). L'Union est longtemps restée sourde à ses revendications. Le 23 février 2004, le Conseil des ministres des Affaires étrangères des Quinze confirmait que " l'APC doit être appliqué à l'Union à vingt-cinq sans condition préalable ni distinction au 1er mai 2004, faute de quoi les relations entre l'UE et la Russie pourraient en pâtir fortement " (16).
Huit jours avant la date fatidique du 1er mai, Romano Prodi se rendait à Moscou accompagné de sept commissaires européens pour tenter de conclure les négociations sur l'extension de l'APC aux dix nouveaux adhérents. Un déplacement en force qui montrait l'ampleur des divergences. Mais aucune des deux parties n'était prête à porter la responsabilité d'un échec au regard des intérêts économiques mutuels : si l'Union européenne est le premier partenaire économique de la Russie, celle-ci fournit 41 % des besoins de l'Union en gaz et 21 % en pétrole. Le 27 avril, les négociations ont débouché sur un texte de compromis adopté à Luxembourg, en marge du protocole signé le même jour, et étendant l'APC aux dix nouveaux membres. On peut y lire que " l'UE et la Russie réaffirment leur détermination à faire en sorte que l'élargissement de l'UE rapproche l'UE et la Russie dans une Europe dépourvue de lignes de partage, notamment en créant un espace commun de liberté, de sécurité et de justice " (17).
De même, anticipant les risques d'une nouvelle fracture à l'Est, l'UE et la Russie " soulignent l'importance que revêtent les contacts entre populations si l'on veut favoriser une compréhension mutuelle entre nos citoyens ". Elles confirment leur intention de " faciliter sur une base de réciprocité la délivrance de visas aux citoyens russes et européens " en projetant de lancer, dès cette année, des négociations en vue de conclure un accord. En attendant la suppression pure et simple des visas entre l'UE et la Russie - une perspective que les deux parties s'engagent également à examiner... " à long terme ".

Notes :

(1) Le Monde, 13 avril 2004.
(2) Lettre no 122 de la Fondation Robert Schuman, 19 mai 2003.
(3) Initiative " Nouveaux voisins ", projet de conclusions du Conseil, 12 novembre 2002.
(4) Le Monde, 29 novembre 2003.
(5) Jusqu'à présent, l'Union européenne n'a pas donné de suite favorable à ces demandes d'accords d'association.
(6) Voir la synthèse no 127 de la Fondation Robert Schuman rédigée par Alexandra Goujon : " L'Union européenne élargie et son voisinage : vers une nouvelle politique étrangère ? "
(7) Le programme Interreg est une initiative communautaire du Fonds européen de développement régional (FEDER) qui vise à promouvoir la coopération transfrontalière, transnationale et interrégionale. Interreg III (2000-2006) accorde une attention particulière aux régions ultrapériphériques de l'Union élargie. Son budget est de 4,8 milliards d'euros.
Le programme Phare a été lancé en 1989 à la suite de l'effondrement des régimes communistes en Europe centrale et orientale. Il est destiné à aider ces pays dans la reconstruction de leurs économies. Le budget du programme Phare " rénové " (2000-2006) s'élève à plus de 10 milliards d'euros.
Tacis (programme d'assistance technique à la Communauté des États indépendants et à la Mongolie) est un programme communautaire établi en 1990. Le budget du programme Tacis pour la période 2000-2006 s'élève à 3,1 milliards d'euros.
(8) Voir : Malgorzata Maj, " Pologne-Ukraine, un partenariat stratégique entre volonté politique et impuissance économique ? ", Regard sur l'Est, novembre-décembre 2000.
(9) " Enlargement of Minds/Moving Borders : the EU and its New Neighbours ", Villa Decius de Cracovie, 24-26 octobre 2003. Fondée en 1954, basée à Amsterdam, la Fondation européenne de la culture a pour but d'ajouter une dimension culturelle et humaine aux processus économiques, techniques et juridiques de l'intégration européenne.
(10) Fondée en 1992, la Fondation des Carpates encourage les relations de voisinage, la stabilité sociale et le progrès économique des régions frontalières de Hongrie, de Pologne, de Roumanie, de Slovaquie et d'Ukraine. Elle finance des projets initiés aussi bien par les ONG que par les autorités locales.
(11) Avec l'intégration de la Finlande en 1995, la Russie a pour la première fois partagé une frontière commune avec l'Union européenne. Depuis le 1er mai 2004 et l'intégration de l'Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne, cette frontière commune s'est considérablement agrandie.
(12) FSB : Service fédéral de sécurité (service de sécurité intérieure russe), successeur du KGB soviétique.
(13) Le Figaro, 21 avril 2004, propos recueillis par Laure Mandeville.
(14) L'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie à l'UE est programmée pour 2007.
(15) Voir : Laurent Zecchini, " La crispation de la Russie ", Le Monde, 16 mars 2004.
(16) Conclusions de la 2563e session du Conseil consacrée aux relations extérieures, 23 février 2004.
(17) Déclaration conjointe sur l'élargissement de l'UE et les relations entre l'UE et la Russie, Luxembourg, 27 avril 2004.