Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
Turquie / Union Européenne : la porte étroite
Article de Alexandre Del Valle
Essayiste et éditorialiste. Auteur, entre autres publications, de : La Turquie dans l'Europe, un Che
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Le 8 décembre 2002, prenant acte de la réticence exprimée par nombre d'Européens - dont 75 % des Français (1) - vis-à-vis de l'intégration de la Turquie dans l'Union, le président de la Convention sur l'avenir de l'Europe, Valéry Giscard d'Estaing, jeta un pavé dans la mare en déclarant au Monde : " La Turquie est un pays proche de l'Europe, un pays important, qui a une véritable élite, mais (...) sa capitale n'est pas en Europe ; elle a 95 % de sa population hors d'Europe ; ce n'est pas un pays européen " (2).
Cette déclaration était d'autant plus remarquable qu'elle allait à l'encontre de la position officielle de l'UE. Celle-ci avait, en effet, décrété, en décembre 1999, au sommet d'Helsinki, que la Turquie était " un pays candidat qui a vocation à rejoindre l'Union européenne sur la base des mêmes critères que ceux qui s'appliquent aux autres candidats ". Une ligne à laquelle l'UE n'a jamais dérogé depuis lors : en décembre 2002, lors du sommet de Copenhague, les Quinze ont confirmé l'échéance de décembre 2004 pour l'ouverture des négociations d'adhésion. " Si [à cette date], le Conseil européen décide que la Turquie satisfait aux critères politiques de Copenhague, l'Union européenne ouvrira sans délai des négociations d'adhésion avec ce pays. " Malgré la victoire des islamistes de l'AKP le 3 novembre 2002, la Commission de Bruxelles a souligné l'" ancrage occidental de la Turquie " et " salué " son discours pro-européen, indiquant qu'elle " ne s'arrêterait pas aux étiquettes (allusion aux partis islamistes) et qu'elle jugerait le nouveau gouvernement à ses actes ".
S'ils souhaitent intégrer l'Europe, les Turcs doivent donc satisfaire à quatre critères politiques, dits " de Copenhague " - démocratie ; État de droit ; respect des droits de l'homme ; protection des minorités -, ainsi qu'à deux critères économiques : économie de marché viable et capacité à affronter la pression concurrentielle dans l'espace européen. Pour répondre à ces exigences, Ankara s'est engagée sur la voie d'un certain nombre de réformes. Elle a aboli la peine de mort et mis fin à l'interdiction qui frappait les langues non turques. L'état d'urgence (instauré en 1984 dans le contexte de la guerre contre le séparatisme kurde du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan) a été supprimé en 1999 dans la plupart des provinces du Kurdistan. Last but not least : entre octobre 2001 et l'été 2003, la Constitution a été modifiée. Le Parlement turc a réformé la législation sur les droits de l'homme et adopté les sixième et septième " paquets de réformes " (des mesures de démocratisation et d'adaptation aux critères de Copenhague). L'un des points les plus sensibles est la réforme du Conseil national de sécurité (MGK), jadis contrôlé par les militaires et désormais soumis au pouvoir civil. Ce passage de témoin marque un relatif affaiblissement du pouvoir politique de l'armée kémaliste en Turquie dans la mesure où l'état-major de l'armée turque devra désormais accepter que le MGK soit présidé par un civil. Il s'agit d'une véritable révolution... mais, comme nous le verrons, d'une révolution à double tranchant.
Cependant, le pays ne correspond pas encore aux normes européennes. Les Quinze continuent d'exiger l'élimination totale de la torture (une pratique toujours en vigueur, d'après les rapports de la Commission européenne des droits de l'homme, d'Amnesty International et du Parlement européen) ; la libération de tous les prisonniers d'opinion (qui sont encore 10 000 à se trouver dans les geôles turques...) ; et, enfin, le règlement de l'épineux dossier de Chypre. Les résultats du référendum chypriote du 24 avril 2004 ont encore aggravé ce dernier problème. Le refus du plan de paix de l'ONU par la partie chypriote grecque a entériné de facto le maintien partiel des troupes turques et des colons anatoliens dans la partie nord de l'île. Un rapport d'étape publié par la Commission de Bruxelles le 5 novembre 2003 (3) prévenait Ankara que deux obstacles graves risquaient de compromettre sa candidature : d'une part, l'introduction des " paquets de réformes " dans les textes n'a pratiquement pas trouvé de traductions concrètes - un constat réitéré
par le rapport Ooslander ; de l'autre, le problème de Chypre, qualifié " d'obstacle sérieux aux aspirations européennes de la Turquie ", n'a pas été réglé. À cet égard, même s'il apparaît qu'une partie de la responsabilité de l'échec du plan Annan incombe aux Grecs (qui refusent le fait accompli qu'est l'occupation du Nord, partiellement avalisée par le plan de l'ONU), la situation est pour le moins paradoxale : le 1er mai 2004, seule la partie grecque de l'île de Chypre a intégré l'Union européenne, la partie nord restant occupée par la Turquie, État candidat à l'entrée dans l'Union...
Il est vrai que le nouveau pouvoir chypriote turc (l'éternel président Rauf Denktash doit désormais composer avec Mehmet Ali Talat, le chef du Parti républicain turc) issu des élections de décembre 2003 semble plus conciliant que la majorité précédente. Il est vrai, aussi, que le gouvernement d'Erdogan a exercé (avec succès) des pressions sur les autorités de Chypre du Nord pour qu'elles acceptent le plan Annan, Ankara et Mehmet Ali Talat étant parfaitement conscients du fait que tout échec des négociations de paix dû à la partie turque aurait représenté un obstacle de poids à la candidature de la Turquie. Le plan Annan comporte plusieurs aspects délicats qui suscitent une grande réticence aussi bien du côté grec que du côté turc. Le texte promeut la réunification et propose le retour d'une partie des réfugiés grecs, la réduction du territoire chypriote turc de 37 % à 20 % de l'île, le financement du retard économique de la partie turque, le départ d'une partie seulement des colons anatoliens, ou encore l'impossibilité pour les Chypriotes grecs d'acheter des biens immobiliers dans la partie nord, etc. En tout cas, à l'heure actuelle, Ankara n'envisage toujours pas de retirer ses 30 000 soldats déployés dans la partie turque depuis 1974 (le plan Annan prévoyant de toute façon le maintien sur place de plus de 6 000 militaires turcs)...
Les " islamistes modérés " en questions
Surfant sur des valeurs fortement chargées de sens pour l'Europe, mais rejetées par les islamistes comme " contraires à la Charia ", le ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, ainsi que le chef de l'AKP et actuel premier ministre, Recep Tayyip Erdogan - tout comme leurs prédécesseurs (Süleyman Demirel, Tansu Çiller, Bulent Ecevit, etc.) - n'ont de cesse d'affirmer que " la Turquie est un État laïque " (4). Plaidant pour une intégration rapide de leur pays dans l'Union européenne, ils rappellent que l'idéal de l'Europe est une " cohabitation harmonieuse de cultures et de religions différentes " (5). On a, par exemple, vu Abdullah Gül déclarer que, " en intégrant la Turquie, l'Union fera valoir la crédibilité des valeurs qui constituent son fondement, telles que la tolérance ethnique et le respect des religions et des cultures " (6).
Il est néanmoins permis de s'interroger sur la cohérence de tels propos. N'oublions pas qu'Ankara continue de nier officiellement le génocide arménien et réserve toujours un traitement défavorable aux non-musulmans (qui sont exclus des hautes fonctions publiques et militaires, ainsi que le déplore le rapport Ooslander du Parlement européen) tout comme aux minorités ethniques (Kurdes et Assyro-Chaldéens). La façon dont l'AKP s'approprie les valeurs de laïcité et de tolérance laisse d'autant plus perplexe que le but historique du mouvement islamiste turc consiste à mettre définitivement fin aux acquis jugés " impies " du kémalisme et de la laïcité à la turque, modèle unique dans le monde avec la République française. Toute l'ambiguïté de l'AKP est résumée dans ce seul oxymore tant apprécié en Europe qu'est la formule " islamisme modéré " : une association paradoxale explicitement rejetée aussi bien par les militaires laïques que par les partis de la gauche kémaliste, sans oublier le très anti-clérical président de la République turque, Ahmet Sezer.
Pour ceux qui l'auraient oublié, il est bon de rappeler le pedigree des dirigeants actuels du pays. Le parti au pouvoir à Ankara, l'AKP, ou Parti de la justice et du développement, est l'héritier direct du mouvement islamiste turc originel (Milli Görüs, ou " voie nationale ", dont se sont inspirés tant l'AKP que le Fazilet ou, avant eux, le Refah de Necmettin Erbakan). La doctrine du Milli Görüs concilie le nationalisme turc néo-ottoman et un islamisme politique subversif voisin des Frères musulmans. Le Milli Görüs se réfère à la fois à l'islam des " Pieux ancêtres " (" As Salaf " ) et à celui de l'Âge d'Or du monde islamique qu'auraient incarné le Califat et le Sultanat turc-ottoman lors de l'apogée des conquêtes de la Sublime Porte, les Turcs étant présentés comme les " meilleurs serviteurs et conquérants de l'islam ". Or ce mouvement avait réalisé une véritable synthèse " nationale-islamiste " réunissant, dans un même corpus doctrinal, l'islamisme des Frères musulmans et le nationalisme pan-turc de type néo-ottoman. D'ailleurs, les références politiques les plus " politiquement correctes " d'Erdogan et d'Abdullah Gül renvoient à des personnalités -
notamment Adnan Menderes, Süleyman Demirel et Turgut Özal, grands hommes politiques des années 1950-1980 - qui furent les protagonistes historiques de la " dékémalisation " et de la réislamisation de la société et de la vie politique turques. Un projet qu'ils ont poursuivi avec l'appui des organisations mondiales de l'islam sunnite (Arabie saoudite, Organisation de la conférence islamique, Ligue islamique mondiale, Banque islamique du développement) et, surtout, avec l'aide des grandes confréries fondamentalistes sunnites turques, jadis interdites et combattues par Atatürk (Suleymanciyya, Nurçu, Naqshbandiyya, etc.). On doit d'ailleurs à Turgut Özal, membre influent de la Confrérie des Naqshbandis, l'abolition de l'article 163 du code turc, qui interdisait les partis politiques islamistes. La Suleymanciyya est, avec la Confrérie des Naqshbandis, l'une des plus fondamentalistes et des plus puissantes grandes Confréries islamistes turques. Elle alimente une grande partie du tissu islamique en Turquie et dans le monde turcophone, balkanique et caucasien. Elle a été fondée dans les années 1930 par Suleyman Hilmi Tunahan, fils d'un prestigieux religieux proche du sultan Mehmet VI. Le créateur des Suleymancis et les autres chefs des Confréries islamiques (Naqshbandis, Nurcu, etc.) déclarèrent une véritable guerre à Mustapha Kemal dès 1923, lorsque les kémalistes abolirent le Califat puis le Sultanat et entreprirent de moderniser la Turquie nouvelle. L'idéal des Confréries comme les Suleymancis, mouvements radicalement obscurantistes, anti-chrétiens et anti-juifs, est le retour au Califat et à l'application de la Charia.
Une révolution anti-kémaliste largement entamée
L'arrivée au pouvoir du parti de Recep Tayyip Erdogan, l'AKP, en novembre 2002, ne doit donc pas être prise à la légère. Il s'agit de la première grande victoire historique durable du mouvement islamiste turc et de la conséquence directe de la guerre idéologique qui oppose, depuis la fondation de la République turque, les islamistes (qu'Atatürk nommait les " réactionnaires ") aux kémalistes, aujourd'hui représentés par l'armée et le Parti républicain du peuple (CHP). Le succès de l'AKP est la traduction électorale d'une véritable vague de fond partie de la Turquie profonde - en particulier de ce bastion islamiste qu'est l'Anatolie - et alimentée par la montée générale de l'islamisme dans le monde. Et il ne s'agit pas d'un épiphénomène : ce succès a été confirmé, dix-huit mois plus tard, par l'écrasante victoire des islamistes aux élections municipales du 28 mars 2004.
Le mouvement islamiste turc a connu un long itinéraire avant de s'incarner dans le Parti de la justice et du développement. Né en 1970 sous le nom de Parti de l'ordre national (PON), le premier grand mouvement islamiste turc moderne doit son existence aux confréries islamistes et à Necmettin Erbakan, ancien président de l'Union des chambres de commerce et d'industrie turques. Lorsque, à la suite du second coup d'État militaire - qui eut lieu le 20 mai 1971 -, le PON est interdit par le Conseil constitutionnel pour ses " positions anti-laïques ", Necmettin Erbakan et ses collaborateurs trouvent refuge en Allemagne et en Suisse. Ils y resteront pendant la période de gouvernement militaire, de 1971 à 1972. À partir de cette base arrière, le PON réunit des fonds et mobilise de nouvelles recrues qui l'aident à prendre le contrôle, en 1973, d'un nouveau parti islamiste : le Salut national (Millet Selamet Partisi, MSP). Le MSP obtient 11,8 % des voix aux législatives de 1973 et participe à trois coalitions gouvernementales successives entre 1974 et 1977. Sous le regard presque bienveillant du président Suleyman Demirel, le nouveau parti islamique (MSP) ne manque aucune occasion de remettre en cause le kémalisme. La présence de son parti au gouvernement permet à Erbakan d'entamer avec succès le noyautage de différents ministères ainsi que de la Direction des affaires religieuses (la Diyanet), où il parvient, pour la seule année 1974, à faire recruter plus de 5 000 imams et muezzins. C'est à cette époque (1976) que la Turquie " laïque " adhère à l'Organisation de la conférence islamique (OCI) et organise, la même année, une conférence inter-islamique à Istanbul. On le voit : la " Turquie kémaliste " est déjà fort loin...
Ce renouveau islamiste ne durera pas : à la faveur du putsch de septembre 1980, l'armée prend à nouveau le pouvoir et interdit tous les partis politiques, dont celui d'Erbakan, qui est emprisonné avec d'autres dirigeants du MSP " pour avoir agi contre le pouvoir laïque ". Libéré un an plus tard, il fonde, en 1983, le Parti de la prospérité (Refah partisi, RP). En 1987, à la levée de l'interdiction de toute activité politique qui le frappe, il en prend officiellement la direction.
Désireux d'échapper, cette fois-ci, à la vigilance oppressive des kémalistes, Erbakan met au point une rhétorique nouvelle - dont s'inspire encore aujourd'hui Recep Tayyip Erdogan - consistant à utiliser des expressions du type " développement moral " ou " vertu " comme synonymes codés de " loi islamique " (Charia), un terme dont l'utilisation dans le discours politique demeure strictement interdite par la loi. Rapidement, le mouvement islamiste turc redevient incontournable. Aujourd'hui, il dispose d'un véritable arsenal audiovisuel et éditorial. Il contrôle des dizaines de stations de radio et de chaînes de télévision - la plus connue est Canal 7, soutenue par la municipalité d'Istanbul. Cette réislamisation politique s'accompagne d'une profonde réislamisation sociologique des mœurs : le nombre des écoles religieuses (imam hatip) passe de 374 en 1980 à environ 700 à la fin de la décennie. Parallèlement, les établissements scolaires privés, de meilleure qualité car financés par de riches fondations religieuses, connaissent un succès croissant. Dès 1983, 200 000 élèves prennent des cours particuliers de Coran, la moitié de ces cours étant assurés par la confrérie Suleymanciyya.
La décennie 1990 verra le renforcement de cette tendance. L'actuel leader de l'" islamisme modéré ", Erdogan, aujourd'hui salué comme un " démocrate européen " de longue date par les chancelleries occidentales, est élu, en 1994, maire d'Istanbul. Il s'impose naturellement comme l'un des dauphins d'Erbakan. Ce succès municipal sera confirmé aux législatives anticipées du 24 décembre 1995 : le Refah y obtient 25 % des voix, ce qui le place loin devant les deux grands partis conservateurs de droite, l'ANAP de Mesut Yilmaz (19,67 %) et le Parti de la juste voie (DYP) de Tansu Çiller (19,21 %). Après une tentative infructueuse d'entente entre l'ANAP et le DYP, le gouvernement " Refahyol " (une coalition associant le Refah au DYP) est formé. Erbakan devient premier ministre.
Il doit pourtant démissionner de son poste dès juin 1997, sous la pression des généraux, soutenus par les médias. Décidés à sauver ce qui reste de laïcité en Turquie et à enrayer la montée de l'islam politique, les militaires prennent dix-huit mesures radicales visant à réhabiliter la laïcité kémaliste et imposent la prolongation de la scolarité obligatoire de cinq à huit années à partir de la rentrée 1997. L'objectif de cette dernière manœuvre est clair : mettre fin au succès grandissant des imam hatip - les fameuses écoles de formation des imams par lesquelles sont passés de nombreux écoliers, y compris de futurs dirigeants de l'AKP. En décembre 1997, le Refah est dissous par le Conseil constitutionnel pour cause d'activités " anti-laïques ". Necmettin Erbakan et ses proches, dont Erdogan, sont interdits de vie politique pour une période de cinq ans. Mais l'islamisme turc a de la ressource. Les ex-députés du Refah donnent immédiatement naissance au Parti de la vertu (Fazilet partisi, FP). Réaction du pouvoir : en mars 1999, à la suite d'une nouvelle condamnation à quatre mois d'emprisonnement, Erbakan est, une fois de plus, déclaré inéligible. Quant à Erdogan, il est, début 1998, démis de ses fonctions de maire d'Istanbul et condamné pour " incitation à la haine religieuse " après avoir récité en public des vers subversifs à connotation islamiste : " Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées nos casernes et les croyants nos soldats. Personne ne pourra faire taire la prière du muezzin ! Même si le déluge nous tombe sur la tête et les volcans déversent leur lave sur notre chemin, jamais nous ne ferons marche arrière. " Le texte incriminé revêt une haute portée symbolique puisqu'il s'agit d'un poème de Ziya Gökalp (1875-1924), l'un des pères du nationalisme islamique turc. Ce poème avait été enseigné dans les écoles jusqu'à la laïcisation forcée conduite par Atatürk. Il fut alors interdit. En récitant ces vers, Recep Tayyip Erdogan entendait à la fois faire preuve de nationalisme et renouer avec la tradition musulmane. L'actuel premier ministre turc restera quatre mois derrière les barreaux et sera déclaré inéligible, ce qui l'empêchera de siéger au Parlement lors du triomphe de son parti (le FP étant devenu l'AKP en 1999), en novembre 2002. Il comprendra la leçon et ne s'aventurera pas à renouveler ce genre d'audace. Il n'empêche : celui qui apparaît aujourd'hui comme un " islamiste modéré " possède un long passé de dirigeant radical.
Erdogan, metteur en scène et acteur d'une pièce antisémite
Galvanisés par les grands succès électoraux du mouvement islamiste dans les années 1990, Erdogan et les autres maires fondamentalistes tenteront de faire interdire les maisons closes, l'accès aux hôtels pour les couples non mariés, les boissons alcoolisées, le port des minijupes ou encore la loterie. Anecdote qui en dit long sur l'actuel premier ministre : à peine installé dans ses bureaux de la municipalité d'Istanbul, Erdogan s'indigna que les toilettes de la mairie ne fussent pas tournées vers La Mecque - véritable profanation - et exigea leur déplacement en des lieux plus islamiquement corrects...
Mais c'est surtout à travers la lutte pour le " droit au foulard " islamique qu'il continuera de satisfaire son électorat fondamentaliste, tout en prétendant se démarquer de l'islam politique. Opposé à la contraception, père de deux filles qui portent le voile par militantisme et le font savoir et voir - tout comme leur mère d'ailleurs -, Erdogan est conscient que le thème du türban, dès lors qu'il est formulé au nom de la " liberté individuelle " et du " droit à la différence " et non en celui de la Charia, permet non seulement de fidéliser la base islamiste radicale et les milieux religieux, mais également de susciter la sympathie de nombreux démocrates européens : ces derniers ne voient dans le voile qu'une façon de s'habiller comme une autre et assimilent son interdiction dans les lieux publics en Turquie (ou en France) à une marque d'" intolérance laïcarde ".
Plus récemment, une photo publiée dans le journal turc Star du 10 juillet 2003 montrant Erdogan agenouillé devant le célèbre chef de guerre islamiste Gulbuddin Hekmatyar, l'un des terroristes afghans les plus recherchés par les polices du monde (7) provoqua un véritable scandale national en Turquie. Dans son commentaire, le journaliste Fatih Cekirge attirait l'attention des lecteurs sur le fait que la photo avait été prise dans le quartier de Fatih, à Istanbul même, et que Hekmatyar avait été reçu avec les honneurs. Dans un article paru dans Star du 14 juillet 2003, un autre journaliste d'investigation, Sezai Sengun, interrogea directement Erdogan à ce sujet. En guise d'explication de sa présence sur cette photo et, surtout, de sa position prosternée, Erdogan répondit d'abord qu'il s'agissait d'" une photo prise dans un cadre familial ". Puis, à la remarque du journaliste : " Quand même ! La personne avec laquelle vous avez posé est un individu appartenant aux organisations des talibans et proche d'Al Qaïda ! ", il répondit sèchement : " Il a combattu héroïquement contre les Soviétiques pendant l'occupation ! "
On le voit : le respect témoigné par Erdogan à l'un des islamistes les plus dangereux du monde (pourtant inclus dans une liste de terroristes à capturer établie par le Département d'État américain et adoptée officiellement par Ankara en novembre 2001) témoigne que la frontière séparant les islamistes " modérés " des islamistes " djihadistes " est loin d'être totalement étanche.
En décembre 1996, alors qu'il était maire d'Istanbul, celui qui affiche aujourd'hui sa volonté de préserver les accords de défense avec Israël et qui visita, en novembre 2003, pour la première fois, la grande Synagogue d'Istanbul déclarait, au cours de conférences islamistes organisées par son parti, qu'un " complot mondial ourdi par les Juifs et les sionistes menaçait de prendre le contrôle de la planète " (8). En juin 1997, Erdogan se livrait à de nouvelles dérives antisémites lors d'un meeting organisé par la municipalité pour fêter la conquête de Constantinople par les Turcs ottomans. Vantant la " tolérance " des musulmans envers les Juifs, il affirma alors : " Les Juifs commencèrent à opprimer les musulmans en Palestine au nom du judaïsme politique que l'on appelle le sionisme. Aujourd'hui, l'image des Juifs ne diffère plus de celle des nazis " (9)...
Ce genre d'affirmation n'avait rien de nouveau : ainsi que l'a révélé le quotidien Hürriyet, " en 1974, Recep Tayyip Erdogan, dans le cadre des activités "culturelles" du parti islamiste fondamentaliste MSP de Necmettin Erbakan, au sein duquel il était le responsable de la "Commission de la jeunesse du district de Beyoglu" (Istanbul), a écrit, joué et mis en scène Maskomya, une pièce de théâtre qui stigmatise Juifs, francs-maçons et communistes, et cela malgré le veto de certains dirigeants du parti qui la trouvaient trop ouvertement antisémite. Maskomya, qui est en fait l'abréviation de trois mots : "Mason ; Komünist ; Yahudi" (franc-maçon ; communiste ; Juif), fut jouée un peu partout en Turquie dans les années 1970 " (10). Comme le titre l'indique clairement, la pièce stigmatisait violemment ces trois groupes qui, selon l'auteur, n'en forment d'ailleurs qu'un seul. À l'aide de la classique rhétorique judéophobe, Erdogan y dénonçait le fameux " complot judéo-maçonnique "... Plus récemment, celui qui a promis, peu après la victoire de l'AKP en novembre 2002, qu'il pérenniserait l'alliance israélo-turque considérait qu'" Israël n'est pas différent des organisations terroristes quand il démolit les maisons des Palestiniens et agresse des civils innocents " et qualifiait de " terreur d'État " les tirs israéliens contre des civils palestiniens à Rafah. Son ministre des Affaires étrangères, Abdullah Gül, affirmait dans le même temps que les relations turco-israéliennes " pâtiraient de la politique de Tel-Aviv ". La tension entre les deux pays est encore montée d'un cran quand, le mercredi 26 mai, Abdullah Gül a déclaré que son pays " pourrait rappeler dans les jours prochains son ambassadeur en Israël pour des consultations ", déclarations qui ne pouvaient que plaire à la base islamiste de l'AKP qui a porté Erdogan au pouvoir.
Abdullah Gül, l'ancien banquier d'Arabie saoudite
Comme Erdogan, le très policé ministre des Affaires étrangères Abdullah Gül, un polyglotte anglophile plutôt bien vu des milieux d'affaires occidentaux, est un militant islamiste de la première heure. Les militaires turcs surveillent de près celui qui a été successivement vice-président et candidat à la présidence du parti islamiste Refah.
Après avoir enseigné quelques années à l'université de Sakarya, Abdullah Gül est recruté, en 1983, à la Banque islamique du développement (BID (11)) à Djeddah, une banque saoudienne répertoriée par la CIA comme l'une des voies de financement occulte d'Al Qaïda. Pendant huit années (1983-1991), Gül y officiera en tant qu'économiste. Élu à l'Assemblée nationale turque en 1994, il gravit les échelons du mouvement. En 1993, il est nommé responsable des relations internationales du parti et, en 1995, il entre au gouvernement en tant que porte-parole et ministre d'État, responsable de Chypre et des républiques turcophones d'Asie centrale. Il contribue, dans ce cadre, à mettre sur pied le projet panislamiste de coopération, dit " D-8 ", qui réunit la Turquie, le Pakistan, l'Iran et cinq pays turcophones (Azerbaïdjan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizistan). Cette organisation voit le jour lors d'un sommet tenu à Istanbul en 1997. Après la démission forcée de Necmettin Erbakan et la dissolution du gouvernement islamiste, Gül poursuit sa carrière politique en se recyclant, auprès de ses interlocuteurs étrangers, dans la lutte en faveur des libertés individuelles et des droits de l'homme, le premier de ces droits étant, à ses yeux, le droit des femmes à porter le foulard... C'est dans ce contexte que son épouse, Hayrunissa, est exclue de l'université où elle vient de s'inscrire, parce qu'elle refuse d'ôter son foulard. Comme Erdogan, Gül a toujours lutté pour le voile et pour l'abolition des boissons alcoolisées. Dans l'entourage du président de la Bourse d'Istanbul (IMKB), on mentionne à cet égard une circulaire émanant de ses services qui demandait de ne pas servir d'alcool lors des réceptions et de ne pas placarder, dans les salons de l'établissement, d'affiches vantant des expositions de peinture, considérées comme " indécentes "...
Le voile, cheval de bataille de l'AKP
En indiquant, dès son arrivée au pouvoir, qu'il entendait " lever les obstacles à l'éducation " - référence indirecte à l'interdiction de porter le foulard à l'université, perçue comme une pression " injuste " par nombre de Turcs pieux et d'islamistes -, l'AKP s'est donné pour but de réformer l'article de la
Constitution qui interdit le port du foulard dans les lieux publics. Le parti islamiste détient suffisamment de sièges au Parlement (363, alors qu'il en faut 367) pour parvenir à ses fins. Une telle évolution, qui briserait l'une des idées fixes des kémalistes, pourrait obtenir les faveurs de la population. Une étude publiée en 2000 par la Fondation pour les recherches économiques et sociales (Tesev) indiquait que la majorité des Turcs sont religieux et pratiquants. Et 66 % d'entre eux estiment que le port du foulard islamique devrait être autorisé dans les lieux publics. Certes, dans les années 1980-1990, le foulard avait déjà été toléré. Mais, depuis 1997, il était, une nouvelle fois, interdit dans les lieux publics et les universités (après que le gouvernement islamiste de Necmettin Erbakan eut été démis suite aux pressions de l'armée).
La première action symbolique du chef de file de l'AKP consista donc à exhiber son épouse et ses deux filles voilées. Suivant le mouvement, le tout nouveau titulaire du " perchoir ", le président du Parlement Bulent Arinç, se présenta avec son épouse vêtue d'un foulard lorsqu'il accompagna à l'aéroport le président de la République, le très laïciste Ahmet Sezer, en route pour le sommet de l'Otan à Prague. Cette première série de cérémonies officielles, marquées par le retour du voile dans la sphère publique, fit frissonner toute l'élite kémaliste du pays et suscita la colère des militaires. D'autres " affaires du voile " ne manqueront pas de susciter des réactions des militaires et du Conseil national de sécurité, gardiens du temple kémaliste (12).
Les conséquences de l'adhésion turque
Si la Turquie venait à être admise au sein de l'Union européenne, elle y détiendrait une place prépondérante. Elle serait, tout d'abord, la première puissance militaire terrestre de l'Union européenne. Deuxième armée de l'Otan après celle des États-Unis, l'armée turque est capable d'aligner près d'un million de fantassins. Elle détiendrait, aux alentours de 2020, eu égard au principe de la " double majorité qualifiée " qui donne la part belle aux États les plus peuplés, le plus grand nombre de voix au Conseil européen et plus de députés au Parlement de Strasbourg que l'Allemagne et la France, les deux grands pays parrains de la construction européenne. Par surcroît, la Turquie serait, de loin, la première puissance démographique de l'Union,
avec 90 millions d'habitants dès 2020 et bientôt 100 millions, puisque sa population augmente de 10 millions d'habitants chaque décennie. Et cela, alors que les États européens, eux, connaissent une crise démographique sans précédent.
L'entrée de la Turquie dans l'Union risque d'entraîner des conséquences économiques désastreuses, de mettre en danger la politique agricole commune (PAC), de ruiner l'artisanat (notamment le textile), de favoriser les délocalisations (la main-d'œuvre anatolienne étant dix à vingt fois moins chère que celle des pays de l'ouest européen) et de créer une spirale du chômage et de la paupérisation : la politique de l'euro fort, combinée à une forte inflation réelle, permettra à l'économie turque d'emprunter à des taux quasiment négatifs pendant que la compétitivité des pays industrialisés continuera d'être pénalisée par la cherté de leurs exportations.
L'adhésion d'Ankara initierait également un processus d'élargissement sans fin, ce qui risquerait d'entraîner, à terme, l'implosion ou la dilution de l'Union européenne. Pourquoi, en effet, refuser ensuite l'entrée dans l'Europe à d'autres pays musulmans voisins comme les États du Maghreb ou, surtout, les cinq États turcophones " frères " d'Ankara, qui se réjouissent déjà de cette perspective ? Rappelons qu'en 2003, de retour d'un voyage en Azerbaïdjan, Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, grand reporter au Monde, relatait une déclaration d'un responsable azéri à un diplomate autrichien en poste à Bakou : " Dès que la Turquie sera à Bruxelles, elle nous y fera venir "...
Après le " 11 septembre espagnol " et au moment où l'Europe est plus que jamais menacée par le terrorisme islamiste, la suppression des frontières entre l'Europe et la Turquie - d'où affluent des centaines de milliers d'immigrés irréguliers en provenance d'Asie, d'Afrique et du monde islamique - risque de créer un formidable appel d'air pour les trafics de clandestins et pour les mafias en tout genre et de favoriser l'exfiltration des moudjahidines anti-occidentaux. Rappelons que 25 % des stupéfiants saisis dans le monde ont transité par la Turquie (la Drug Enforcement Administration estimant à environ 50 milliards de dollars par an - soit un huitième du PIB turc - le chiffre d'affaires dégagé par le trafic de drogue). A-t-on seulement songé qu'avec la Turquie dans l'Europe, l'Union aurait une frontière commune avec l'Iran des mollahs, la Syrie co-parraine du Hezbollah, la Géorgie et l'Azerbaïdjan d'où partent les volontaires du djihad tchétchène et, enfin, l'Irak, nouveau foyer islamo-terroriste d'Al Qaïda ? Par surcroît, les islamistes turcs mettront à profit l'ouverture des frontières et la liberté d'expression pour inculquer leur idéologie aux jeunes issus de l'immigration turco-musulmane. Comment ne pas voir que cette propagande ne pourra qu'enrayer le processus d'intégration ? Pour les réseaux terroristes, enfin, l'entrée de la Turquie dans l'Europe serait également une aubaine : le recrutement, la formation et l'exfiltration des moudjahidines en partance pour le front tchétchène (ou vers d'autres contrées) seraient alors facilités à l'intérieur de tout l'espace Schengen et européen. Par ailleurs, il est évident que, grâce à une population très pieuse et à des outils de propagande extrêmement puissants - confréries religieuses, Diyanet, ainsi que certaines organisations islamistes déjà bien implantées en Europe, comme le Milli Görüs ou les Suleymancis, les islamistes turcs trouveront dans l'Union européenne un champ de prosélytisme et de conquête nouveau.
Parce que le modèle de la Turquie laïque, kémaliste et pro-occidentale est remis en question - non seulement depuis la victoire des islamistes le 3 novembre 2002, mais aussi, nous l'avons vu, depuis déjà plusieurs décennies -, l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, si elle était confirmée, signifierait, comme l'a dit Valéry Giscard d'Estaing, la fin du projet européen. Déjà divisée, l'Europe n'aura plus de cohérence géopolitique et civilisationnelle, plus de limites, plus de colonne vertébrale et plus de direction. Le projet cohérent d'Europe-puissance sera définitivement enterré au profit d'une simple Europe-espace, d'une zone de libre-échange, d'un champ d'expérimentation aux contours incertains. Jean Monnet, qui plaidait pour une Europe-zone de libre-échange et atlantiste, l'aura emporté sur Robert Schuman et Valéry Giscard d'Estaing, lesquels ont toujours défendu la conception d'une Europe puissante, cohérente et enracinée du point de vue civilisationnel.
Enfin, en réponse aux arguments de ceux qui invoquent une " promesse " d'adhésion faite par Bruxelles aux Turcs, il convient de rappeler que celle-ci a été, de facto, rendue caduque depuis le vote par le Parlement européen en juin 1987 d'une résolution qui, suite au rejet de la candidature officielle formulée cette même année par Ankara, conditionnait celle-ci 1) à la reconnaissance du génocide des Arméniens, toujours nié en Turquie dans les écoles et les manuels ; 2) au retrait des troupes turques de Chypre et 3) à la reconnaissance des droits des minorités religieuses et ethniques (Alévis, Kurdes, chrétiens assyro-chaldéens, etc.).
" L'Europe de l'Atlantique à l'Anatolie ", ou l'argument de la haute géopolitique
Du point de vue de la haute géopolitique, nombre de partisans de l'Europe-puissance sont persuadés qu'avec l'intégration de la Turquie l'Union acquerrait une puissance géostratégique quasi inégalable, étant donné les ressources naturelles et le positionnement géographique de son nouveau membre. Ce pays appartient, en effet, à cinq sous-systèmes régionaux : la Méditerranée orientale, le Moyen-Orient, les Balkans, le Caucase et l'Asie centrale. Il constitue un point de passage terrestre et aérien obligé entre l'Europe et l'Asie, et maritime entre la Méditerranée et la Russie.
La situation géostratégique capitale de la Turquie a régulièrement conduit les grandes puissances à faire pression pour qu'elle intègre leurs systèmes d'alliance. Il est indéniable que, via la turcophonie, l'entrée de la Turquie permettrait à l'Union de contrôler, à terme, les richesses pétrolières et gazières de la Caspienne et de l'Asie centrale, puis les routes d'acheminement des hydrocarbures. 450 millions d'Européens pourraient ainsi se rapprocher des sources de pétrole du Golfe et de l'Asie centrale, dominer pleinement la Méditerranée et la mer Noire, et obtenir une main-d'œuvre bon marché. Le fort potentiel " émigrationniste " des Turcs offrirait à l'Europe un nouveau souffle démographique susceptible de régler le problème du vieillissement et des retraites. L'intégration de la Turquie présenterait, par surcroît, l'avantage de transférer à la puissance européenne l'atout stratégique du contrôle des eaux de l'Irak, du Golfe et du Proche-Orient, tributaires de l'Euphrate et du Tigre. Grâce au formidable moyen de pression que conférerait la maîtrise de la géopolitique de l'eau, l'Union européenne garantirait de façon optimale son approvisionnement en pétrole. Une grande Union européenne élargie à l'Asie et au monde turcophone disputerait aux États-Unis l'influence sur le Golfe et les pays d'Asie centrale, voisins ou cousins de la Turquie - un atout particulièrement puissant dans le contexte des rivalités géo-économiques américano-allemandes dans les pays de l'Est et des désaccords stratégiques franco-américains. Plus généralement, les pays européens dotés de grandes compagnies pétrolières seraient commercialement et logistiquement " prépositionnés " aux portes de l'Iran, du Koweït, de l'Irak, de l'Arabie saoudite et de la Caspienne, via l'Azerbaïdjan et le Turkménistan.
Mais, d'un autre côté, l'entrée de la Turquie dans l'Europe signifierait que l'Union, devenue la puissance géopolitique eurasiatique tant redoutée par tous les stratèges anglo-saxons - de Mackinder à Zbigniew Brzezinski -, risquerait d'échapper au contrôle de la puissance maritime américaine, voire, à terme, de se retourner contre Washington. Bien que les milieux américains exercent de réelles pressions pour que les Vingt-Cinq acceptent Ankara, il n'est pas certain que les États-Unis aient tout à y gagner. Car la seule hypothèse d'une perte d'influence dans le Golfe, en Asie centrale et en Turquie, zones les plus stratégiques du monde, contredit bien plus les intérêts de la superpuissance américaine que le refus européen de la candidature turque, dès lors que la Turquie continue d'entretenir de bons rapports avec les deux entités phares de l'Occident.
Ensuite, force est de constater que les États-Unis conservent un très mauvais souvenir du refus d'Ankara de laisser la 4e division américaine passer par son territoire lors de l'intervention en Irak au printemps 2003. Ankara avait alors laissé les navires américains tourner en rond pendant vingt jours avant qu'ils ne soient finalement déroutés en mer Rouge et que les soldats ne débarquent, en fin de compte, au Koweït... L'humiliation n'est pas près d'être effacée. La position résolument favorable à la candidature turque exprimée par le premier ministre italien Silvio Berlusconi - qui était, d'ailleurs, présent au mariage du fils de Recep Tayyip Erdogan en août 2003 et affiche son amitié personnelle envers les dirigeants de l'AKP - découle directement du pro-américanisme et de l'atlantisme sans complexes du " Cavaliere ". Mais cela ne signifie pas pour autant que tous les atlantistes et les défenseurs des États-Unis soient favorables à l'intégration de la Turquie dans l'Europe (par exemple, la droite allemande s'y oppose).
Il en va de même pour Israël. On ne peut invoquer le fait que la Turquie est un allié d'Israël pour soutenir son intégration dans l'UE : si le but est de défendre le petit État hébreu, pourquoi ne pas réclamer directement l'entrée d'Israël dans l'Union ? Les Israéliens eux-mêmes, contrairement aux États-Unis, n'ont jamais publiquement appuyé la candidature turque. Ils savent bien que l'alliance entre la Turquie et Israël ne signifie nullement que le peuple turc soit pro-israélien ou pro-occidental. Les islamistes turcs, comme les partis nationalistes et nombre de religieux, sont aussi anti-sionistes et judéophobes que leurs homologues arabes, pakistanais, iraniens, etc. Quant à la coopération avec Israël, elle s'explique, d'après le professeur Gilles Bertrand (13), par des nécessités technologiques (en matière d'armement) mais, surtout, par le complexe d'encerclement que les dirigeants turcs ont ressenti au milieu des années 1990, sans oublier la géopolitique de l'eau. Cette alliance a été inaugurée officiellement en mars 1996, à la suite d'un accord commercial, vite suivi de trois accords militaires successifs portant sur les modalités d'entraînements conjoints pour les armées de l'air des deux pays et sur la possibilité pour les Israéliens de s'entraîner dans l'espace aérien turc (14). Si fructueuse que soit cette entente, elle ne suppose nullement que les Israéliens et ceux qui les soutiennent souhaitent voir la Turquie intégrer l'UE. Le vice-président de l'association France-Israël, Gilles-William Goldnadel, explique ainsi que " la Turquie n'a rien à voir avec l'Europe ; elle n'a pas plus vocation à intégrer l'Union que le Japon ou l'Algérie ; et le fait qu'elle soit un allié d'Israël, de l'Europe ou des États-Unis n'implique en rien son adhésion à l'Union " (15).
Le lobbying pro-turc de Washington et le Grand jeu pétrolier eurasien
D'après le stratège américain Zbigniew Brzezinski, auteur de la thèse selon laquelle l'Eurasie, dont la Turquie est un État-pivot, est la zone la plus stratégique du monde, " l'Amérique devrait profiter de son influence en Europe pour soutenir l'admission éventuelle de la Turquie au sein de l'Union européenne, et mettre un point d'honneur à la traiter comme un État européen (...). Si la Turquie se sent exclue de l'Europe (...), elle sera favorable à la montée de l'islam, qui la rendra susceptible d'opposer son veto, par rancune, à l'élargissement de l'Otan et l'incitera à refuser de coopérer avec l'Occident dans sa volonté de stabiliser et d'intégrer une Asie centrale laïque dans la communauté internationale " (16). On retrouve, dans ces propos, les principales raisons qui incitent Washington à soutenir la candidature turque. Première de ces raisons : le rôle clé de ce pays dans le processus d'" occidentalisation " et de contrôle, pour le compte des États-Unis, des nations turcophones et musulmanes de l'ex-URSS, détentrices d'importantes réserves d'hydrocarbures et zones de passage des futurs oléoducs et gazoducs. Deuxième argument : le fait que la Turquie constitue, depuis les guerres du Golfe et d'ex-Yougoslavie, le pilier sud de l'Otan. Elle est aujourd'hui une pièce maîtresse de l'Alliance atlantique, étendant son influence de la Méditerranée aux frontières de la Chine en passant par le Moyen-Orient et les marches du sud de la Russie. Aussi l'aire turcophone confère-t-elle à Ankara une profondeur stratégique cruciale et un statut géopolitique incontournable pour les États-Unis.
Ces derniers ne peuvent en effet compter, pour l'heure, sur aucun autre État-pivot d'envergure comparable, tant en Eurasie qu'au Moyen-Orient. D'une part, l'Arabie saoudite n'est pas un État-pivot ; les États-Unis se sont finalement aperçus, depuis le 11 septembre 2001, que Riyad ne sera jamais un allié fiable. D'autre part, Israël apparaît de moins en moins stratégiquement utile pour Washington - le soutien à Israël coûte à Washington bien plus (en termes économiques et diplomatiques) qu'il ne rapporte et constitue plus que jamais une pierre d'achoppement avec le monde arabo-musulman - tandis que l'Iran est encore très loin d'être fidélisé, cet État faisant toujours partie des " rogue states " (États-voyous) suspectés d'entretenir un programme d'armes de destruction massive.
Résumons : la Turquie est perçue par le Pentagone et la Maison-Blanche comme une plate-forme d'influence occidentale sur l'Asie centrale musulmane et turcophone. Elle détient une position clé dans la bataille mondiale contre le trafic de drogue et l'immigration clandestine. Enfin, on continue de croire qu'elle incarne le modèle par excellence d'État musulman laïque susceptible aussi bien de contrer l'offensive islamiste radicale que de désamorcer le conflit de civilisation que l'on voit poindre entre l'Occident et l'islam. La Turquie est présentée comme un bouclier naturel contre les États-voyous du Proche-Orient et, surtout, comme un pays de transit relativement sûr pour le gaz et le pétrole du Caucase et même de l'Asie centrale - en tout cas plus sûr que l'Iran ou la Tchétchénie. En outre, la nouvelle doctrine des faucons de Washington pour le Moyen et le Proche-Orient consiste à faire de l'Irak, du Koweït et du Qatar des bases pétrolières et militaires stratégiques destinées à neutraliser la région et à répandre, aux côtés d'une Turquie exportant son modèle " islamique modéré ", les valeurs de l'Occident et du libéralisme. À travers le gouvernement " islamo-démocratique " et le fameux " modèle musulman laïque turc ", les États-Unis espèrent s'opposer tant à l'influence des islamistes wahhabites saoudiens qu'à celle des ayatollahs iraniens et du Hezbollah libanais.
Forts de ces arguments, nombre d'analystes aux orientations nettement anti-américaines estiment que les États-Unis ont intérêt, à terme, à faire obstacle au projet fédéral européen via la dilution de l'Union qu'impliquerait l'intégration turque. Nous verrons que ce type de calcul machiavélique, si tant est qu'il existe, est à double tranchant : à terme, ni les États-Unis, ni Israël, dont Ankara est l'unique allié musulman fiable dans la région, ni même la Turquie kémaliste n'ont intérêt à ce que la candidature turque soit acceptée et à ce que l'Union européenne se transforme en un vaste espace euro-asiatique incohérent, encore plus ingouvernable que l'Europe à 25 et, bientôt, à 27.
La Turquie en dehors de l'Europe : la meilleure chance de survie du kémalisme
L'histoire de la fin du XXe siècle et l'évolution radicalement anti-américaine des anciens protégés islamistes du Pentagone pendant la guerre froide (groupes salafistes égyptiens, pakistanais et afghans, etc.) - et même l'ambivalence de l'" allié " saoudien - nous ont montré, depuis les attentats de Nairobi et de Dar es-Salaam et, surtout, ceux du 11 septembre, qu'il convient d'être prudent avec l'islamisme, fût-il " modéré ". Mais il faut également tenir compte de l'intérêt des seuls réels alliés turcs de l'Occident : les milieux militaires et kémalistes. Hormis certains militaires durs, les kémalistes sont pour la plupart favorables à l'entrée de la Turquie dans l'Union. Ils ne comprennent pas que cette adhésion sonnerait le glas de l'option pro-occidentale et laïque de la Turquie, que les islamistes de l'AKP escomptent anéantir grâce au démantèlement du pouvoir politique des militaires. Une fois les militaires détrônés par le processus d'intégration européenne et de démocratisation, plus rien, en effet, ne garantirait le pro-occidentalisme et la " modération " du mouvement islamiste turc, plus que jamais secoué par le djihad voisin que conduit Al Qaïda en Irak et dans les montagnes du Kurdistan (par l'intermédiaire de diverses organisations : Hezbollah, IBDA-C, Ansar al-Islam, etc.).
Est-ce à dire qu'il faut laisser la Turquie aux mains des militaires et des faiseurs de coup d'État ? Il est vrai qu'il s'agit là d'un véritable cas de conscience. Même si l'on ne peut que se réjouir que la Turquie connaisse, depuis quelques années, un processus de démocratisation, il n'en faut pas moins comprendre l'inquiétude ressentie par les militaires et les derniers défenseurs du kémalisme à la vue de la montée du phénomène islamiste. Stephen Kinzer rappelle à juste titre que " les Turcs possèdent une mémoire collective extrêmement vive du chaos qui présida à la création de leur nation (...). Ils doutent que leur société puisse résister à la confrontation des idées qui constitue l'essence même de la démocratie (...). Ce n'est pas par principe qu'ils redoutent la démocratie, mais ils sont persuadés qu'elle libérera des forces qui précipiteront la Turquie dans l'état d'ignorance et d'obscurantisme qui fut jadis le sien " (17). Dans une déclaration au journal allemand Die Presse (18), le ministre italien des Affaires européennes, Rocco Buttiglione, résumait en substance le dilemme : " La Turquie n'est pas prête à entrer dans l'Union européenne parce qu'elle n'est pas une démocratie puisque l'armée y exerce sa tutelle sur le pouvoir politique (...). Mais s'il n'y avait pas cette tutelle, la Turquie deviendrait vraisemblablement une République islamique ; et de cela, nous voulons encore moins " (19).
Quant à la démocratie dont se réclament les islamistes turcs " modérés ", elle ne s'est jamais réduite aux seules dimensions formelles et électorales. Elle est avant tout un ensemble de valeurs fondamentales, une façon de concevoir la société politique et le monde, une conception où l'émancipation de l'individu et de la société par rapport à l'irrationnel est centrale. En tant que système qui s'oppose au holisme religieux, aux clergés se piquant d'affaires politiques et aux entreprises théocratiques, la démocratie doit, parfois, s'imposer de façon autoritaire, même si un tel mécanisme semble, à première vue, contredire la démocratie formelle telle qu'elle est vécue dans les sociétés déconflictualisées d'Occident. Professeur aux universités de Florence et de Columbia, le penseur libéral italo-américain Giovanni Sartori explique que le fait que la démocratie turque soit sous tutelle n'est pas une mauvaise chose en soi : d'après lui, cette tutelle sert à garantir l'esprit de la démocratie et son fondement laïque, tout en évitant l'écueil d'un processus électoral qui " risquerait de porter au pouvoir des adeptes de la théocratie " islamiste (20). Ce thème cornélien a également été analysé par le philosophe tunisien Mezri Haddad, pour lequel la démocratie " ne se décrète pas immédiatement, mais s'acquiert graduellement " (21). Haddad explique, à la suite de l'anthropologue Georges Balandier, qu'" une démocratie ne se construit pas comme un Meccano. Elle ne s'importe pas non plus. C'est un long processus d'élaboration " (22). Reprenant le mot d'Hubert Védrine, " la démocratie n'est pas un café instantané " (23), Mezri Haddad explique que le peuple turc, prenant sa revanche sur le kémalisme anti-religieux, ne peut, aujourd'hui que porter au pouvoir des dirigeants islamistes, dans la mesure où l'anti-islamisme d'Atatürk est toujours resté cantonné à une élite occidentalisée ultra-minoritaire et n'a jamais été intégré par les masses. Celles-ci assimilent au contraire la récente démocratisation et la perspective de l'adhésion à l'Union européenne comme le moyen d'en finir avec le kémalisme militaire et de revenir à l'esprit islamique de l'identité ottomane combattue par Atatürk. Mezri Haddad explique qu'en dépit des incontestables efforts déployés par Atatürk les masses turques n'ont pas été préparées à la philosophie et aux valeurs qui sous-tendent la démocratie véritable. Dès lors, dit-il, en Turquie - comme en Algérie ou en Tunisie -, l'Occident et les élites autochtones qui défendent la laïcité et la démocratie sécularisée ont tout intérêt à attendre que les masses musulmanes mûrissent avant de leur offrir le plein exercice du jeu électoral. En termes clairs, dans le cas de la Turquie, il serait peut-être bon d'attendre encore avant de démanteler le pouvoir de contrôle politique des militaires, seuls réels garants du kémalisme. Car c'est bien le suffrage universel qui porta Hitler au pouvoir en 1933, qui vit la victoire du FIS en Algérie en 1991 et qui permit au gouvernement de l'AKP de tourner la page du kémalisme en Turquie, le 3 novembre 2002.
La vie même de Mustapha Kemal et la façon dont il dut combattre les fondamentalistes témoignent de la persistance du dilemme dans des sociétés qui n'ont jamais été totalement sécularisées, comme la Turquie ou la Tunisie. Un effort considérable y reste à réaliser, même si ces deux pays sont les plus laïques du monde musulman. Les mentalités turques ne changeront pas d'un coup et l'islamisme, qui s'appuie sur une très puissante légitimité post-coloniale et " indigéniste ", ne déclinera pas de sitôt. D'évidence, seul un dépassement du traumatisme de la colonisation et de l'" impérialisme " pourra battre en brèche l'islamisme, au terme d'un long processus que l'Europe ne maîtrise pas.
Pour un accord d'association privilégié avec la Turquie
Certes, la Turquie est devenue membre de l'Otan en 1952, soit à peine trois ans après la création de cette organisation. Et elle participe pleinement aux travaux de nombreuses instances internationales comme le Conseil de l'Europe, l'OSCE, etc. Mais elle est par ailleurs membre de l'Organisation de la conférence islamique (pilotée par l'Arabie saoudite) ; elle demeure observateur auprès de la Ligue arabe ; et elle se trouve à l'origine de nombreux projets de coopération entre États islamiques et pays de l'espace turcophone et ex-ottoman (le D-8, que nous avons évoqué plus haut ; le Conseil de coopération économique de la mer Noire ; le Groupe des pays turkomans d'Asie centrale ; le T6, qui regroupe les six pays turcophones que sont la Turquie, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Turkménistan et le Kirghizistan ; etc.). Durant l'intervention américaine en Irak, en 2003, on a pu constater à quel point l'islamisation récente du pouvoir d'Ankara et l'ancrage islamo-asiatique de la Turquie pouvaient remettre en question la fiabilité de ce pays au sein du système de solidarité atlantique.
Pour éviter plusieurs décennies de " mises à niveau " aux résultats voués à l'échec, et pour adopter enfin une position cohérente et claire, l'Union européenne aurait intérêt à pr

Notes :

(1) Voir l'article du Figaro, " Chirac prédit à la Turquie de longues négociations d'adhésion ", 27-28 mars 2004.
(2) Le Monde, 9 novembre 2002.
(3) " Poursuivre l'élargissement ", rapport de la Commission européenne sur les progrès réalisés par la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie sur la voie de l'adhésion, Commission des Communautés européennes, 5 novembre 2003.
(4) Tansu Çiller, interview au Nouvel Observateur, 22-28 septembre 1994, p. 28.
(5) Idem.
(6) Info Türk, 12 décembre 2002. Pour ce qui est des minorités ethniques, rappelons que les Alévis, l'Église catholique et l'Église assyro-chaldéenne ne sont toujours pas officiellement reconnus en Turquie et ne bénéficient pas de l'aide financière étatique au culte accordée par la Diyanet (Direction des affaires religieuses) à la religion majoritaire sunnite. Pourtant, les Alévis représentent à eux seuls 12 millions de personnes.
(7) Durant le djihad afghan contre les Soviétiques, pendant la guerre froide, le Pachtoune Gulbuddin Hekmatyar représentait la faction la plus dure des moudjahidines sunnites liés aux services pakistanais de l'ISI. Chef du mouvement islamiste ultra-radical Hezb-el-islami, Hekmatyar fut, un temps, réfugié en Iran, puis rejoignit la guérilla des Talibans dès le renversement du régime taleb, en 2002. Il est à l'origine de nombreux attentats anti-américains et anti-gouvernementaux.
(8) Lally Weymouth, " In Turkey, the specter of civil war ", The Washington Post, 4 mai 1997.
(9) Proche-Orient Info, 6 janvier 2003.
(10) Hürriyet, 28 décembre 2002, chronique de Yalçin Bayer. Pour ce qui concerne le durcissement des relations turco-israéliennes, rappelons que, en novembre 2003, le premier ministre Erdogan avait décliné une invitation de son homologue Ariel Sharon à se rendre en Israël. En avril 2004, c'est une visite du vice-premier ministre israélien, Ehoud Olmert, qui fut annulée sans explication. Les violences commises par l'armée israélienne à Rafah en mai 2004 risquent de porter un coup au partenariat stratégique entre les deux pays. " Ankara envisage de rappeler son ambassadeur en poste en Israël et prévoit d'élever le rang de sa représentation chargée des affaires palestiniennes à Jérusalem ", rapporte Ha'Aretz du 26 mai 2004. " La Turquie a clairement mis en garde Israël pour sa gestion de la crise dans la bande de Gaza et en Cisjordanie et insiste sur la nécessité de changer cette politique ", souligne le Turkish Daily News du 25 mai 2004.
(11) La BID est l'une des grandes banques saoudiennes, surveillée par les services occidentaux pour avoir financé des structures " humanitaires " d'Al Qaïda.
(12) L'événement qui déclencha l'ire du MGK fut le défilé de mode " islamiste " organisé le 3 juin 2003 par " Pluie d'Amour ", une association caritative islamiste, et dont le but officiel était de " lancer une nouvelle mode ". Les mannequins portaient des uniformes islamiques complets fabriqués par une maison de couture islamiste. Le défilé, qui se déroula dans un haut lieu symbolique de la République turque, l'Ankara-Palas (bâtiment historique construit dans les années 1920 à la demande d'Atatürk pour accueillir les réceptions officielles - une provocation intolérable pour les kémalistes !), devait avoir lieu sous le patronage de l'épouse du président du Parlement, laquelle dut finalement se décommander devant le tollé médiatique.
(13) Gilles Bertrand, Turquie : dynamiques internes et externes, Université d'Auvergne, 2000.
(14) Les accords turco-israéliens ont porté sur les aspects suivants : modernisation d'avions de chasse F-4 turcs par l'industrie d'armement israélienne ; vente de missiles Popeye israéliens à la Turquie ; manœuvres militaires aériennes et navales triangulaires avec les États-Unis. Amikam Nachmani, " A Triangular Relationship : Turkish-Israeli Cooperation and Its Implications for Greece ", CEMOTI (Cahiers d'études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien), no 28, juin-décembre 1999, pp. 153 et suivantes.
(15) Entretien avec Gilles-William Goldnadel, 1er février 2003.
(16) Zbigniew Brzezinski, Le Grand Échiquier, L'Amérique et le reste du monde, Bayard, 1997, p. 260.
(17) Stephen Kinzer, La Turquie, une étoile montante ?, Alvik, 2003, pp. 32-41.
(18) Cet entretien parut le 30 juin 2003.
(19) Cette déclaration intervenait la veille de l'accession, pour six mois, de l'Italie à la présidence tournante de l'UE.
(20) Courrier International, no 653.
(21) Mezri Haddad, Non delenda Carthago, autopsie de la campagne anti-tunisienne, Éditions du Rocher, 2002.
(22) L'Express, 9 octobre 2003.
(23) Hubert Védrine a employé cette formule lors d'un colloque tenu en mai 2003 à Tunis cité dans : " Balades dans les coins obscurs de la raison des Lumières ", Réalités, 2-8 octobre 2003.
(24) Le Monde, 9 novembre 2002.