Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
Russie : miracle économique ou mirage ?
Article de Xavier Harel
Journaliste au service international de La Tribune
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Le 14 mars 2004, Vladimir Poutine a été brillamment réélu président de la Fédération de Russie en obtenant plus de 71 % des suffrages dès le premier tour. Au-delà des questions relatives à l'équité de la campagne électorale, ce triomphe est dû avant tout au redressement spectaculaire que l'économie russe a connu au cours de ces dernières années. Bien entendu, tout n'est pas rose dans la Russie de Poutine, loin s'en faut. Le niveau de vie n'a toujours pas rattrapé celui qui prévalait sous Gorbatchev. Plus de 20 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Les pensions des retraités ne dépassent pas 40 euros par mois. L'espérance de vie est en chute libre. Et pourtant, sous le premier mandat de Vladimir Poutine (2000-2004), l'économie russe est bel et bien repartie. À peine réélu, le maître du Kremlin s'est engagé à " tout faire pour assurer une croissance stable à l'économie " de son pays afin de remplir le " principal objectif " de sa politique : " l'amélioration des conditions de vie " des Russes. Au chaos économique et social des années Eltsine succède, en effet, un semblant d'ordre et de stabilité sur fond de forte croissance économique. Les trains arrivent de nouveau à l'heure en Russie. Certes, pas tous. Quant à l'arrestation spectaculaire du magnat du pétrole Mikhaïl Khodorkovski, elle est venue rappeler que les relations entre le monde des affaires et l'État sont encore loin d'être pacifiées...
Il n'empêche : certains trains - pour continuer de filer la métaphore ferroviaire - arrivent à quai, dans la gare et à l'heure prévue. Les arriérés de salaires ont pratiquement disparu ; les retraites sont versées ; l'inflation est sous contrôle ; une classe moyenne émerge, porteuse d'innombrables projets professionnels et personnels. Un grand nombre de Russes savent gré à Vladimir Poutine de leur avoir ôté de l'esprit le terrible sentiment que leur avenir était derrière eux. Bref, le plus dur est passé. L'économie russe est aujourd'hui l'une des plus dynamiques au monde, derrière la Chine et l'Inde. En 2003, la croissance a atteint 7,3 % - contre 0,2 % en France - portant à 29,3 % la progression du PIB en quatre ans !
Il est vrai que Vladimir Poutine a bénéficié de circonstances favorables. La chute du rouble, associée au krach financier d'août 1998, a permis de restaurer la compétitivité du " Made in Russia ". Dans le même temps, la flambée des cours du pétrole a injecté des revenus dans l'économie du pays. Mais il est tout aussi vrai que les réformes d'inspiration libérale et la stabilité politique qui ont caractérisé le premier mandat du président auront également contribué à la renaissance de l'économie russe. D'où la question : le rétablissement de la Russie relève-t-il du miracle ou du mirage ?
La renaissance
17 août 1998. L'économie russe est en dépôt de bilan. Le premier ministre Sergueï Kirienko annonce l'instauration d'un moratoire sur les dettes des banques russes envers les banques occidentales, le gel du remboursement de la dette obligataire et l'élargissement de la bande de fluctuation du rouble. C'est le krach. Les faillites bancaires se multiplient. Le rouble perd jusqu'à 70 % de sa valeur. Les épargnants sont ruinés pour la seconde fois en moins de dix ans, après la vague d'hyperinflation du début des années 1990. La Russie est complètement discréditée sur les marchés de capitaux. De nombreux investisseurs étrangers plient bagage. À tort.
Cinq ans et demi plus tard, le pays est méconnaissable. Le budget 2004 est en excédent pour la quatrième année consécutive. La dette extérieure a été ramenée de 82 % du PIB en 1999 à 19,1 % en 2003, la dette totale de 110 % à 38 %. L'inflation est sous contrôle (13,6 % en 2003). Les arriérés de salaires - nous l'avons dit - ont été presque entièrement résorbés. Le troc, sans avoir complètement disparu, est devenu marginal. Les réserves de change de la Banque centrale dépassent 80 milliards de dollars. La notation de la dette russe ne cesse de s'améliorer. En janvier, l'agence d'évaluation Standard and Poor's a fait passer la note de la dette extérieure en devises de " BB " à " BB+ ". Une évolution qui indique qu'aux yeux des investisseurs la dette souveraine russe est aujourd'hui plus recommandable que celle du Brésil. L'État a d'ailleurs prévu d'effectuer cette année sa première émission sur le marché obligataire européen depuis 1998.
Le secteur privé, pour sa part, n'a pas attendu l'État pour revenir sur les marchés internationaux de capitaux. L'an dernier, banques et entreprises ont levé pas moins de 12 milliards de dollars. Les grands groupes commencent à se développer à l'étranger. Loukoïl, première compagnie pétrolière russe, a racheté 1 300 stations-service américaines à Getty pour 71 millions de dollars. Au début de l'année, Severstal, le deuxième aciériste russe, a également mis un pied aux États-Unis en faisant l'acquisition du producteur d'acier américain Rouge industries pour 285,5 millions de dollars. Ioukos a pris une importante participation dans le parapétrolier norvégien Kvaerner. Le premier groupe russe d'aluminium, Rusal, doit investir 350 millions de dollars dans l'extension de son usine d'alumine de Friguia, en Guinée. En mai, Aeroflot a rejoint l'alliance aérienne Skyteam emmenée par Air France et Delta Airline. Grâce à une diplomatie économique extrêmement active, la Russie a vendu, en 2003, pour 5,5 milliards de dollars d'équipement militaire (le secteur aéronautique représentant 70 % des ventes). Sans surprise, la Bourse de Moscou compte parmi les plus performantes au monde : entre mars 2000 et mars 2004, le RTS (son principal indice) a plus que triplé !
La fuite des capitaux, véritable plaie de la Russie en transition, s'estompe. Au deuxième trimestre 2003, pour la première fois depuis le début de la transition, il est entré plus de capitaux en Russie qu'il n'en est sorti. Après avoir longtemps considéré ce gigantesque pays avec inquiétude, tous les grands groupes observent désormais de très près une économie en plein boom et n'hésitent plus à investir dans ce marché en pleine expansion. British Petroleum a pris une participation de 50 % dans le groupe pétrolier TNK, pour 6,5 milliards de dollars. Les investissements directs étrangers (IDE) sont sortis de leur longue stagnation pour bondir de près de 70 % en 2003 : ils ont représenté, l'année dernière, 6,8 milliards de dollars répartis dans les domaines de l'industrie, du commerce et de l'agroalimentaire (1). Et encore, ce chiffre ne tient pas compte du rachat de 50 % de TNK par BP, les titres étant domiciliés dans une place offshore. Le montant cumulé des IDE en Russie depuis 1994 n'en reste pas moins ridicule : 54 dollars par tête seulement contre 938 dollars au Kazakhstan et 625 dollars en Azerbaïdjan. Il faut toutefois souligner que, contrairement à la Pologne ou à la Hongrie, la Russie n'a pas ouvert ses privatisations aux entreprises étrangères. Signe que les Russes considèrent désormais leur pays comme un bon parti, Chypre, le Luxembourg, les îles Vierges et la Suisse figurent dans le top 10 des principaux investisseurs. Il s'agit évidemment d'argent russe qui vient se réinvestir en Russie...
Le décollage russe
La présence de Vladimir Poutine au sommet du pouvoir (d'abord comme premier ministre, depuis août 1999, puis comme président, à partir de mars 2000) coïncide avec le retour de la croissance en Russie. Mais si son rôle dans la reprise a été indéniable, il est tout aussi certain qu'il a largement bénéficié de circonstances extrêmement favorables sans lesquelles le miracle n'aurait probablement pas pu se matérialiser.
Avec le recul, le krach financier d'août 1998 se révèle avoir été la meilleure chose qui soit arrivée à la Russie depuis le début de la transition. Il a permis au pays de sortir de la logique purement monétaire du programme de stabilisation négocié avec le Fonds monétaire international (FMI). La surévaluation patente du rouble, destinée à lutter contre l'inflation, avait eu pour fâcheuse conséquence d'anéantir, ou presque, la production locale. La force artificielle de la devise russe avait chassé des étals la plupart des produits nationaux au profit de marchandises occidentales : des cuisses de poulet surgelées importées des États-Unis étaient plus compétitives que la volaille russe ! La chute du rouble après le krach d'août 1998 - il a perdu jusqu'à 70 % de sa valeur - a permis de restaurer la compétitivité des produits russes qui se sont, dès lors, rapidement substitués aux produits importés. Le succès d'un groupe comme Wimm-Bill-Dann - un jeu de mots faisant référence au tournoi de tennis de Wimbledon - témoigne du retour en grâce de l'industrie russe dans certains secteurs. Quasiment inexistant il y a encore cinq ans, ce groupe (spécialisé dans les jus de fruits et les produits laitiers) est aujourd'hui courtisé par les grands noms de l'agroalimentaire et souhaite s'introduire à Wall Street. De manière significative, les entreprises n'hésitent plus à donner à leurs produits des noms russes, alors qu'il y a encore quelques années elles privilégiaient des dénominations à consonance occidentale. Par exemple, Wimm-Bill-Dann avait baptisé son premier jus de fruits " J7 " ; ses derniers produits s'appellent " Slavyanochka " (la petite Slave), " Domik v Derevne " (Maison de campagne) ou " Tchoudo " (Miracle)...
Mais le véritable coup de fouet est venu de la remontée des cours du pétrole à partir de 1999 et de leur maintien à des niveaux extrêmement élevés. C'est d'ailleurs leur effondrement, en 1998 - le baril était même tombé sous les dix dollars -, qui avait précipité le krach. L'organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) a, depuis, fait preuve d'une remarquable discipline qui lui a permis de propulser les cours vers des sommets, sur fond de crises irakienne et vénézuélienne. Une véritable aubaine pour les compagnies pétrolières russes, privatisées à la hâte au milieu des années 1990, qui ont profité de ces circonstances exceptionnelles pour se remettre à flot. Alors que les coûts sont exprimés en roubles, les compagnies pétrolières russes ont bénéficié de cours du pétrole élevés et, jusqu'en 2002, d'un dollar fort. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que la production de pétrole de la Russie soit passée de 6,5 millions de barils par jour en 1998 à plus de 9 millions aujourd'hui.
La conversion des exportations russes - libellées, pour l'essentiel, en dollars - a mis fin au manque de liquidités dont souffrait le pays en " injectant une liqueur de vie dans une économie longtemps asséchée par la lutte contre l'inflation ", résume l'universitaire Georges Sokoloff (2). Les hydrocarbures - pétrole, condensés, produits raffinés, gaz - représentaient l'an dernier 60 % des exportations russes et 40 % des recettes du budget fédéral. Depuis 2002, Moscou rembourse sa dette rubis sur l'ongle. La dette extérieure russe est ainsi passée de 155 milliards de dollars en 1999 à 108,9 milliards en 2003, chutant de 82 % à 36 % du PIB. Le gouvernement a même créé un fonds de stabilisation (4,3 milliards de dollars en 2003) dans lequel il pourra puiser en cas de chute des cours.
Le pacte
Après avoir songé à une politique de repli autarcique - le Kremlin avait envisagé, en 2000, de se couper totalement des marchés internationaux de capitaux -, Vladimir Poutine fait finalement le choix de l'insertion de la Russie dans le monde occidental. Il entame d'importantes réformes d'inspiration libérale, rapidement plébiscitées par les milieux d'affaires. La première d'entre elles, véritable fil conducteur de la politique économique de Vladimir Poutine, prend la forme d'un " pacte de non-agression " entre le Kremlin et les oligarques, cette poignée d'hommes d'affaires qui, grâce à leurs bonnes relations avec l'entourage du premier président russe Boris Eltsine et, notamment, avec sa fille Tatiana Diatchenko, avaient, au milieu des années 1990, mis la main sur les plus beaux fleurons de l'industrie soviétique pour une poignée de dollars.
Comme l'a joliment mis en images le réalisateur russe Pavel Lounguine dans son film Oligarh (traduit en français sous le titre Un nouveau Russe) - un portrait à peine romancé de l'ascension fulgurante de Boris Berezovski -, " l'accumulation primitive du capital " s'est faite en Russie dans des conditions souvent rocambolesques mais toujours discutables. Passé les premières années de transition où les parts de marché se gagnaient souvent à la kalachnikov ou par le rachat à vil prix des millions de vouchers (coupons s'assimilant à de futures actions de la société) distribués aux salariés, le " hold-up " survint à la fin du premier mandat de Boris Eltsine. Des privatisations scandaleuses, dites " prêts contre actions ", ont permis à un petit groupe d'initiés d'acquérir, avec la bénédiction du président, des groupes gigantesques pour un prix dérisoire. C'est ainsi que Mikhaïl Khodorkovski prend le contrôle de 78 % de Ioukos, la première compagnie pétrolière du monde par ses réserves, pour seulement 309 millions de dollars. Vladimir Potanine met la main sur le géant mondial du nickel Norilsk Nickel. Boris Berezovski se réserve Sibneft. Dès 1997, cinq Russes entrent dans le classement annuel des milliardaires du magazine Forbes. Le même classement en compte aujourd'hui trente-six, ce qui fait de la Russie le troisième pays au monde comptant le plus de milliardaires, juste derrière les États-Unis et l'Allemagne.
À peine élu, Vladimir Poutine pousse Vladimir Goussinski et Boris Berezovski, deux puissants oligarques, à l'exil. Par cette décision, le nouveau maître du Kremlin fait d'une pierre deux coups : il envoie un signal fort à l'ensemble des milieux d'affaires et reprend le contrôle de deux chaînes de télévision critiques à son égard. Boris Berezovski vit aujourd'hui à Londres, d'où il poursuit ses attaques contre Vladimir Poutine. Vladimir Goussinski, lui, s'est réfugié en Israël après avoir perdu le contrôle de son empire médiatique, Media Most. Quelques mois plus tard, le 28 juillet 2001, Vladimir Poutine reçoit au Kremlin vingt et un grands patrons et conclut avec eux un pacte dit d'" équidistance " : les résultats des privatisations ne seront pas remis en cause, mais les hommes d'affaires ne s'occuperont plus de politique.
Ce pacte a joué un rôle central dans le décollage de l'économie. Assurés de ne pas voir leurs actifs confisqués ou renationalisés, les oligarques commencent à se comporter en hommes d'affaires " normaux ". Leur objectif n'est plus de piller les actifs de l'État mais de faire fructifier leurs entreprises. Mikhaïl Khodorkovski, plus que tout autre, incarne cette " normalisation ". Il fait entrer dans son conseil d'administration des dizaines d'étrangers, débauchés à prix d'or chez Exxon Mobil, British Petroleum ou Total. Pour améliorer la productivité de ses puits de pétrole, il fait appel à Schlumberger. Il est également le premier à publier des comptes aux normes internationales et, grande innovation en Russie, révèle la composition du capital de Ioukos. On apprend alors qu'il en détient à titre personnel 36,3 %, ce qui fait de lui l'homme le plus riche de Russie. D'après le classement 2003 du magazine Forbes, il possède même la seizième fortune mondiale, avec un patrimoine évalué à 15 milliards de dollars.
Alors que Boris Eltsine a passé l'essentiel de ses deux mandats à colmater les brèches d'un navire qui prenait l'eau de toutes parts, Vladimir Poutine, lui, semble inscrire son action dans le long terme. " Le gouvernement n'est pas une brigade de pompiers ", avertit-il alors qu'il n'est encore que premier ministre. Dès le 23 décembre 1999, il inaugure le Centre d'élaboration stratégique, un laboratoire de réflexion dont la direction est confiée à Guerman Gref, aujourd'hui ministre du Développement économique et du Commerce. Les travaux de ce laboratoire, influencés par les idées libérales, débouchent sur un rapport de près de 400 pages intitulé " Stratégie de développement de la Fédération de Russie jusqu'en 2010 ", dont les grandes lignes seront approuvées par le gouvernement. Georges Sokoloff en résume ainsi la philosophie : " Il n'y aura pas de croissance sans investissements ; pas d'investissements sans un climat qui leur soit favorable ; pas d'embellie climatique sans libertés économiques, sans réformes sociales et sans retour à l'ordre public. "
Les réformes engagées lors du premier mandat de Poutine sont clairement d'inspiration libérale. La refonte complète de la fiscalité en constitue la figure de proue. Elle a permis de sortir d'un système byzantin au profit d'un taux unique d'imposition (flat tax) de 13 % pour les particuliers et de 24 % pour les entreprises. Loin des cocotiers, la Russie est devenue un véritable paradis fiscal tout en améliorant sa collecte des impôts. Cette simplification a incité un nombre important de particuliers et d'entreprises à sortir du bois pour se mettre en règle avec le fisc.
La pacification des relations entre la Maison blanche - le siège du gouvernement russe - et la Douma a permis de faire passer d'importantes réformes économiques (3). Un nouveau code du travail, plutôt favorable aux employeurs, a remplacé le code soviétique. La Douma a également adopté une importante réforme du code foncier autorisant notamment la vente de terres agricoles, ainsi qu'une série de lois déréglementant l'économie et limitant le contrôle de l'État sur les entreprises. Le nombre d'activités exigeant une licence d'État a été ramené de 400 à 104. Éclaboussée par d'importants scandales de blanchiment, la Russie s'est conformée aux recommandations du Groupe d'action financière (Gafi). Moscou est aujourd'hui membre à part entière du Gafi, après avoir figuré sur sa liste noire des pays non coopératifs en matière de lutte contre le blanchiment.
Fragilités de l'économie russe
L'économie russe va mieux. Mais la route vers la prospérité est encore longue. Après cinq années de forte croissance, le PIB par tête russe ne représente que 26,9 % du PIB par tête européen et 39 % du PIB par tête américain. Quelques jours avant la démission-surprise de Boris Eltsine, le 31 décembre 1999, Vladimir Poutine avait placé ses concitoyens devant l'ampleur du défi à relever. Pour atteindre le niveau de vie du Portugal, l'économie de la Russie devait croître de 8 % par an pendant quinze ans. Avec une croissance moyenne de 7,5 % par an au cours des cinq dernières années, le locataire du Kremlin a gagné le premier tiers de son pari. Mais le poids croissant de l'industrie pétrolière dans l'économie laisse craindre que la Russie ne rattrape le Venezuela (dont l'économie est entièrement dépendante du pétrole) plutôt que le Portugal. En effet, la croissance russe a perpétuellement besoin d'être réamorcée par l'argent de la " Neftianka ", l'industrie pétrolière. En 2002, les hydrocarbures (pétrole, gaz, produits raffinés) représentaient déjà la moitié des exportations. Une proportion qui s'est encore accrue l'an dernier avec la hausse de la production et des cours du pétrole. La " Neftianka " est également d'une importance vitale pour le budget de l'État, auquel elle rapporte près de 40 % des recettes.
Conscient du danger que représente, pour son pays, la perspective de devenir prisonnier de ses immenses ressources naturelles - 7 % des réserves mondiales de pétrole et 30 % des réserves de gaz -, Vladimir Poutine a fait de la diversification de l'économie l'une de ses priorités. Le pays est d'ores et déjà menacé du " syndrome hollandais " - un mal identifié aux Pays-Bas après la découverte, dans les années 1970, d'importantes réserves de gaz au large de ses côtes, et qui frappe toutes les économies exportatrices de matières premières. Pis encore : en dopant considérablement l'excédent du commerce extérieur russe (59,6 milliards de dollars en 2003), les exportations de pétrole poussent le rouble à la hausse, ce qui mine la compétitivité du Made in Russia au profit des produits importés.
L'urgente nécessité d'agir en faveur d'une plus grande diversification de l'économie a été corroborée par la publication, peu avant les élections, d'une étude de la Banque mondiale (4) qui a fait grand bruit. L'industrie du pétrole et du gaz pèserait, en réalité, trois fois plus lourd (25 % du PIB) que ne le suggèrent les statistiques officielles (9 %). Pour l'essentiel, en effet, les profits réalisés par les compagnies pétrolières sont logés dans des filiales de commercialisation domiciliées dans des zones franches afin de réduire au maximum leur taux d'imposition. Ce schéma, dénoncé par la Banque mondiale, a pour conséquence de faire croître artificiellement la part du secteur des services dans l'économie russe. L'idée selon laquelle la Russie serait devenue une économie de services sur le modèle des pays développés est un mythe, résume Cristof Ruel, l'économiste en chef de la Banque à Moscou. Les services ne représenteraient, en réalité, que 35 % du PIB, soit nettement moins que ce que disent les statistiques officielles (55 %). Si la crise irakienne n'avait pas exagérément poussé à la hausse les cours du pétrole l'an dernier (28 dollars le baril de Brent en moyenne), la croissance aurait été plus proche de 4 % que des 7,3 % constatés, affirme Cristof Ruel.
L'amélioration de l'environnement des affaires, la simplification des procédures d'enregistrement des entreprises, l'allégement de la fiscalité et des charges sociales pesant sur les petites et moyennes entreprises figurent au tableau des mesures que le gouvernement entend appliquer. Mais le développement d'un vrai tissu de PME reste entravé par la faiblesse du secteur bancaire : les 1 300 établissements bancaires russes (un nombre a priori plus que suffisant) sont largement sous-dimensionnés par rapport aux besoins de financement de l'économie. La Vnechtorgbank (VTB) - la deuxième banque du pays - s'est engagée, probablement à la demande du Kremlin, à prêter jusqu'à un milliard de dollars aux PME en 2004. Par surcroît, l'économie russe est extrêmement concentrée. Les 36 milliardaires recensés par l'édition russe du magazine Forbes affichent ensemble une fortune de 110 milliards de dollars, l'équivalent de 24 % du PIB de la Russie. Une étude un peu plus ancienne de la banque d'affaires Brunswick UBS Warburg souligne que 85 % de l'industrie privée sont contrôlés par seulement huit groupes. Cette forte concentration de l'économie empêche l'apparition d'une saine concurrence et entrave l'émergence d'un tissu de petites et moyennes entreprises.
L'ampleur de la corruption constitue un autre obstacle au développement d'un véritable tissu économique. Les milieux d'affaires, y compris certains oligarques, souhaitent une clarification des règles et un assainissement des relations avec la bureaucratie. On peut les comprendre : l'existence de textes innombrables et souvent contradictoires les condamne à entretenir une alliance corrompue avec l'administration. " Il existe aujourd'hui en Russie près de 25 000 normes d'État pour le contrôle des produits, rappelle le sociologue Igor Kliamkine (5). Le comité d'État à la Standardisation vend le recueil de ses normes et règles pour 230 000 roubles (plus de 7 000 euros) ! Bien entendu, les chefs d'entreprise ne l'achètent pas. La plupart d'entre eux n'ont aucune idée de ce qui y est inscrit, préférant régler à l'amiable avec les fonctionnaires toute violation inévitable de la loi. "
Mais la multiplication des arrestations très médiatisées de policiers corrompus indique que Vladimir Poutine a, jusqu'ici, échoué sur le front de la lutte contre la corruption. Les pots-de-vin reçus par les fonctionnaires seraient, selon une enquête de la Banque mondiale, comparables aux recettes du budget fédéral ! En Russie, les racines de la corruption sont très anciennes. Elle a même longtemps été institutionnalisée : jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, les agents de l'État n'étaient pas payés, mais avaient officiellement le droit d'accepter des cadeaux pour services rendus. Ce phénomène a d'ailleurs été largement décrit dans la littérature russe. Les Âmes mortes ou Le Revizor de Gogol en brossent un terrible portrait. Mais sévir ne suffit pas. La lutte contre la corruption exige une réforme en profondeur de l'administration publique et, en particulier, une réelle revalorisation des salaires.
Enfin, rappelons que la Russie traverse une crise démographique aiguë, lourde de menaces pour son avenir. L'espérance de vie et la natalité se sont effondrées à cause de l'alcoolisme, du délitement du système de santé et de l'inquiétude suscitée par l'avenir du pays. Il y a presque deux fois plus de décès (17 ‰) que de naissances (10 ‰). La division " population " de l'ONU estime que le nombre de Russes pourrait passer de 144,4 millions (recensement 2002) à 104,3 millions en 2050. Et ce n'est que l'hypothèse moyenne ! La timide remontée de la natalité depuis quelques années n'y changera, hélas, rien. Ce véritable krach démographique constitue bien entendu un danger de premier ordre pour le dynamisme économique de la Russie.
L'affaire Khodorkovski
Le 25 octobre 2003, sur un aéroport sibérien, un groupe d'hommes armés en treillis de combat fait irruption dans l'avion de Mikhaïl Khodorkovski, l'arrête et le reconduit à Moscou, où il est jeté en prison pour fraude et évasion fiscale. L'incarcération du patron de Ioukos fait l'effet d'une bombe. Elle intervient trois mois après l'arrestation de Platon Lebedev, l'un de ses principaux partenaires. Un vent de panique saisit alors les investisseurs. Ils redoutent une offensive généralisée contre les oligarques, première étape d'une renationalisation des grands groupes qui exploitent les immenses ressources naturelles du pays (pétrole, gaz, métaux). Les plus manichéens y voient l'annonce d'une vaste opération de redistribution de la propriété au profit des fameux " siloviki ", ces hommes venus des services secrets et des ministères dits " de force " (Intérieur et Défense) qui jouent un rôle de plus en plus important à tous les échelons du pouvoir. Ces laissés-pour-compte des grandes privatisations des années 1990 voudraient aujourd'hui obtenir enfin leur part du gâteau.
Ioukos a finalement été condamné fin mai par la Cour d'arbitrage de Moscou à verser au fisc 3,5 milliards de dollars d'impôts et d'arriérés d'impôts, soit un peu plus que les bénéfices affichés cette année-là par le géant pétrolier. La justice et le fisc reprochent à la compagnie d'avoir " artificiellement enregistré, à dessein, des opérations pétrolières via des organisations spécialement créées et immatriculées dans des régions russes et des villes offrant de manière illégale des réductions fiscales ". Le montant des arriérés ne concerne que l'année 2000. Comme l'enquête porte sur la période 1998-2003 et que rien n'indique que Ioukos a modifié ses méthodes comptables après 2000, la note pourrait bien, au bout du compte, s'avérer beaucoup plus salée. Affirmant ne pas disposer des liquidités suffisantes, le groupe a menacé de devoir se mettre en faillite avant la fin de l'année. Pour s'assurer le recouvrement de l'amende, l'administration fiscale envisagerait de saisir les actions de Ioukos, dont 42,2 %, détenus par la holding Menatep (qui réunit Mikhaïl Khodorkovski et les autres actionnaires de la compagnie), ont déjà été mis sous séquestre. À la demande de la justice russe, les comptes suisses des principaux actionnaires de la compagnie pétrolière ont été gelés. Ces comptes bloqués représentent, selon le Parquet russe, " une somme totale de 5 milliards de dollars ".
Le procès de Mikhaïl Khodorkovski a débuté le 16 juin. Quelle que soit l'issue de la procédure - il risque jusqu'à dix ans de prison -, une chose est sûre : il en sortira profondément affaibli. Cet ancien des Komsomol (jeunesses communistes), qui a créé sa première entreprise en 1987 (à l'âge de 24 ans), commençait à faire un peu trop d'ombre au maître du Kremlin. À la veille des importantes échéances électorales de la fin 2003 et du début 2004 - parlementaires puis présidentielle - le jeune magnat (41 ans) s'était clairement posé en challenger de Vladimir Poutine en annonçant son retrait des affaires en 2008, année qui coïncide avec la fin du second mandat de l'actuel président. Il a, en outre, ouvertement soutenu et financé plusieurs partis d'opposition (SPS, Iabloko, Parti communiste). En s'engageant ainsi en politique, Mikhaïl Khodorkovski, qui avait été l'un des principaux instigateurs du mécanisme dit de " prêts contre actions " (6), avait rompu le pacte passé entre les oligarques et Vladimir Poutine : la fameuse " équidistance ". Et rompre le pacte, c'était devenir une menace. Personne n'a oublié que Boris Eltsine - dont la cote de popularité, à six mois du scrutin présidentiel de 1996, oscillait entre 5 % et 8 % - avait dû sa réélection aux moyens aussi bien financiers que médiatiques mis à sa disposition par une poignée d'oligarques. C'est dire la puissance de ce petit cercle de privilégiés.
Mikhaïl Khodorkovski s'était aussi mis en travers de la politique étrangère du Kremlin, dont le pétrole est évidemment une composante majeure. Il s'était opposé à toute coopération avec l'Opep, alors que celle-ci permettrait de maximiser les recettes pétrolières sur le long terme, et avait pris la tête de la fronde contre le monopole dont disposent Transeft et Gazprom sur l'évacuation du pétrole et du gaz russes. Il s'était également dit prêt à financer un terminal pétrolier à Mourmansk (sur la mer de Barents) ou un pipeline vers la Chine. Or le monopole dont dispose le Kremlin sur les exportations de brut lui permet d'exercer une forme de contrôle sur les compagnies pétrolières privées. Le pétrole est, en outre, une ressource stratégique étroitement liée à la politique étrangère de Moscou.
Après les attentats du 11 septembre, qui ont relancé les efforts de diversification des approvisionnements énergétiques des États-Unis, Khodorkovski était devenu un militant actif de la " grande alliance " (7) énergétique russo-américaine. Il s'était alors imposé comme l'interlocuteur privilégié des grands pétroliers américains et de l'administration Bush (8). On le voyait à la table de Condoleezza Rice ou de Dick Cheney. Il avait nommé Henry Kissinger au conseil d'administration de sa fondation - l'Open Russia Society -, placé 300 millions de dollars dans le fonds Carlyle (un fonds d'investissement proche de la famille Bush), donné des conférences de presse à l'ambassade des États-Unis à Moscou et engagé, sans l'aval du Kremlin, des négociations avec Chevron Texaco et Exxon Mobil. C'en était trop pour le pouvoir qui, en l'emprisonnant, a souhaité clairement montrer qui dirigeait réellement le pays.
La renationalisation de la rente pétrolière
" Il n'y aura pas de renationalisation des ressources naturelles ", martèle le ministre des Finances Alexeï Koudrine (9). Selon lui, l'économie russe doit fonctionner sur deux principes : " Le secteur privé doit être le moteur de l'économie, mais l'État doit se montrer intraitable avec les grands groupes dès lors qu'il s'agit de leurs impôts. " Au-delà de sa dimension politique, l'arrestation de Mikhaïl Khodorkovski vise à mettre un terme au deuxième sport national après les échecs : l'évasion fiscale. Trois régions - la Mordovie, la Tchoukotka et la Kalmoukie - ont longtemps offert des avantages fiscaux substantiels aux entreprises domiciliées sur leur territoire. Pour le plus grand bénéfice des grands groupes qui y logeaient leurs profits. Une faille que la Douma a enfin refermée au début de l'année.
L'arrestation de Mikhaïl Khodorkovski peut donc être perçue comme un message envoyé aux oligarques. Il est temps qu'ils s'acquittent de " leurs responsabilités sociales ", a maintes fois martelé Vladimir Poutine, la première de ces responsabilités étant de payer leurs impôts. Sibneft, contrôlée par Roman Abramovitch, le deuxième homme le plus riche de Russie et heureux propriétaire du club de football britannique Chelsea, s'est vu notifier par le fisc un redressement fiscal de 1,4 milliard de dollars. L'affaire Khodorkovski traduit clairement la volonté du Kremlin de renationaliser la rente pétrolière, ce qui est très différent d'une renationalisation des compagnies pétrolières. Le taux de la taxe sociale unique - les charges patronales - passera, début 2005, à 26 %, contre 35,6 % aujourd'hui. " Cette mesure permettra de dégager 280 milliards de roubles (9,6 milliards de dollars) pour l'économie, qui resteront à la disposition des entreprises et seront consacrés à des augmentations de salaires et aux investissements ", explique le premier ministre Mikhaïl Fradkov. La diminution des recettes sera compensée par un alourdissement de la pression fiscale sur les secteurs rentiers, notamment sur les exportations de pétrole. Les fonctionnaires peuvent également anticiper des salaires plus généreux. Les prestations sociales, notamment à destination des retraités, grands oubliés de la transition, devraient elles aussi être revalorisées.
Un gouvernement libéral aux ordres du Kremlin
Plébiscité par les électeurs, disposant d'une Douma à sa dévotion et d'un gouvernement malléable à souhait, Vladimir Poutine a devant lui une fenêtre d'opportunité sans précédent pour engager des réformes difficiles. D'autant qu'il est assuré d'une forte croissance pour encore un an ou deux. L'Opep continue de faire preuve d'une remarquable discipline et envisage même de relever sa fourchette de prix. La " Neftianka " devrait donc continuer d'irriguer l'économie de ses pétrodollars. L'industrie des métaux, un autre point fort de la Russie, engrange les bénéfices de la flambée des cours du nickel, de l'aluminium, de l'acier et d'autres métaux, dopés par la demande inextinguible de la Chine. Mais seuls les diamants sont éternels. " L'échec à tenir le calendrier des réformes pour les monopoles naturels, le système bancaire, l'éducation, le système de santé et les services communaux (...) mettrait en danger la croissance et augmenterait les risques de voir s'accroître la dépendance de l'économie vis-à-vis des hydrocarbures ", met en garde la Banque mondiale (10).
La nomination au poste de premier ministre de Mikhaïl Fradkov, un haut fonctionnaire spécialiste des questions de commerce extérieur et de fiscalité, sans ambition ni attache politique, indique que le Kremlin entend garder la haute main sur les réformes. Flanqué de l'ancien numéro 2 de l'administration présidentielle, Dmitri Kozak, Mikhaïl Fradkov aura pour mission de mettre en musique les réformes décidées au Kremlin. Son unique vice-premier ministre, Alexandre Joukov, est un député apprécié des milieux d'affaires en raison de ses positions réformatrices. Économiste de formation, il présidait la commission budgétaire de la Douma. La composition du gouvernement permet de penser que la poursuite des réformes se trouve bel et bien au cœur du second mandat de Poutine. Les principaux artisans des réformes libérales de son premier mandat, le ministre des Finances Alexeï Koudrine - un temps pressenti pour prendre la succession de l'ancien premier ministre Mikhaïl Kassianov - et le ministre du Développement économique et du Commerce, Guerman Gref, conservent leurs portefeuilles et voient même leurs prérogatives s'amplifier. Enfin, l'abaissement de 30 à 17 du nombre de ministres a été présenté par Vladimir Poutine comme un gage d'efficacité, la nouvelle structure devant " réduire le nombre de maillons intermédiaires lors de la prise de décision ".
Créer un État impartial, efficace, au service de ses administrés, capable de faire respecter les règles du jeu, en un mot restaurer l'autorité de l'État : tel est le principal enjeu du second mandat de Vladimir Poutine. L'économie de marché, pour s'enraciner en Russie, a besoin de frontières claires entre le public et le privé, entre le licite et l'illicite. Le maître du Kremlin a d'ailleurs fait de la lutte contre la " mauvaise bureaucratie " une priorité. Ce n'est toutefois pas une garantie de succès. La réforme administrative a été engagée depuis déjà deux ans. Mais le dossier est passé de ministère en ministère. Confié dans un premier temps aux services de Guerman Gref, il fut ensuite récupéré par Dmitri Kozak, alors membre de l'administration présidentielle, puis transmis au premier ministre de l'époque, Mikhaïl Kassianov, avant d'atterrir sur le bureau de son vice-premier ministre, Boris Aliochine... Chef de l'administration gouvernementale et maître d'œuvre de cette réforme, Dmitri Kozak estime que la restructuration de l'État devrait se traduire par une réduction de 19 % des effectifs publics au niveau fédéral et de près de 8 % au niveau régional. L'État, explique-t-il, n'a " pas les moyens " de mettre en œuvre une politique de réinsertion. " Nous partons du principe que ceux qui travaillent dans les organes de l'État sont qualifiés dans de nombreux domaines différents et qu'ils seront capables de trouver du travail. S'ils en sont incapables, c'est qu'ils n'avaient pas leur place dans les organes de pouvoir " (12). On le voit : comme dans d'autres domaines, le Kremlin n'entend pas prendre de pincettes dans la réforme de l'État...

Notes :

(1) The Moscow Times, 20 février 2004.
(2) Georges Sokoloff, Métamorphose de la Russie, 1984-2004, Fayard, 2003.
(3) Domitilla Sagramoso, " L'économie russe sous la présidence de Vladimir Poutine ", Politique étrangère, printemps 2004.
(4) World Bank, Russian Economic Report, février 2004.
(5) Igor Kliamkine, " Bureaucrates et hommes d'affaires ", dans : Comment fonctionne la Russie ?, sous la direction de Marie Mendras, Autrement, 2003.
(6) OCDE, Études économiques de l'OCDE, Fédération de Russie, 1997, p. 155, cité dans l'excellent article de Christophe Cordonnier : " Au-delà de l'affaire Khodorkovski, économie politique de la nouvelle Russie ", Courrier des pays de l'Est, no 1042, mars-avril 2004. Sur la montée en puissance des oligarques et le scandale des privatisations dites " prêts contre actions ", voir également le remarquable livre de Paul Klebnikov : Parrain du Kremlin, Boris Berezovski et le pillage de la Russie, Robert Laffont, 2000. L'opération est tellement scandaleuse que l'OCDE n'hésite pas à décrire en termes crus sa méthode de prise de contrôle : " L'opération la plus controversée de toutes a concerné 45 % de la deuxième compagnie pétrolière de Russie, Ioukos, que Menatep a obtenus pour 159 millions de dollars. Il se trouve que c'est précisément Menatep - la holding de Khodorkovski -, qui détenait déjà un important bloc d'actions de Ioukos, qui a organisé la vente aux enchères. La mise à prix de 150 millions de dollars, nettement inférieure à l'évaluation la plus pessimiste de la valeur des actions, a attiré plusieurs concurrents potentiels et, notamment, Inkombank, qui avait d'autres intérêts importants dans la région de Samara. Mais Menatep a pu évincer ses concurrents, qui disent n'avoir jamais été convenablement informés des conditions de la vente, pour vice de forme, menant les enchères entre deux sociétés qui lui était affiliées (avec la garantie de Menatep dans les deux cas) et obtenant les actions contre un prêt de 159 millions de dollars. "
Le parcours de Mikhaïl Khodorkovski est parsemé d'autres événements qui laissent songeur sur son engagement en faveur de la démocratie et de la transparence. Au lendemain du krach d'août 1998, profitant d'un moratoire sur les dettes bancaires, il transfère tous les actifs de valeur de Menatep dans une autre société, Menatep Saint-Pétersbourg, ne laissant à Menatep que des dettes et flouant ainsi ses créanciers étrangers, auxquels il devait plusieurs centaines de millions de dollars.
(7) Olivier Guez et Frédéric Encel, La Grande Alliance, Flammarion, 2003.
(8) The Moscow Times, 19 février 2004.
(9) Alexeï Koudrine dans La Tribune du 5 décembre 2003.
(10) " En Russie, la roue de la fortune tourne ", Challenges, 22 janvier 2004. Derrière le pseudonyme Piotr Stravoguine se cache un fin connaisseur des milieux d'affaires russes.
(11) World Bank, op. cit.
(12) AFP, " Trois questions à Dmitri Kozak ", 22 avril 2004.