Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
Le messager des républicains
Entretien avec Bruce Jackson
Président de l\'ONG Project on Transitional Democracies
conduit par
Romain Gubert
Journaliste au magazine Le Point
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Romain Gubert - Bruce Jackson, qui êtes-vous exactement ? Un représentant du courant néo-conservateur ? L'envoyé spécial de la Maison-Blanche ? Un lobbyiste au service d'un marchand d'armes ? Ou un agent de la CIA comme le dit la rumeur ?
Bruce Jackson - Mon association, Project on Transitional Democracies, est une ONG dont l'objet est clairement défini : elle vise à favoriser l'implantation de la démocratie partout où cela est possible. Nous sommes effectivement proches de l'actuelle administration sur le plan intellectuel. Mais chacun reste dans son rôle. Lorsque je me déplace à l'étranger, je ne suis mandaté par personne. Les démocrates américains ont aussi ce genre de structures qui gravitent autour de leurs leaders. L'autre jour, un ministre d'un pays d'Europe centrale a posé exactement la même question que la vôtre à un membre éminent du gouvernement américain. J'ai bien aimé sa réponse amusée, que l'on m'a rapportée : " Non, Jackson n'est pas l'ambassadeur de la Maison-Blanche. Mais si vous ignorez ses conseils, c'est à vos risques et périls... "
R. G. - Quel a été votre itinéraire personnel ?
B. J. - Mon père fut le numéro deux de la CIA entre 1950 et 1951. Puis, il fut le premier conseiller à la sécurité nationale de Dwight Eisenhower à partir de 1952. Mes deux frères aînés étaient diplomates. Quant à moi, j'ai étudié la littérature anglaise puis j'ai rejoint l'armée. En 1990, j'ai été affecté au Pentagone. J'ai travaillé sur la défense stratégique et la prolifération nucléaire. C'est là que j'ai rencontré Paul Wolfowitz, dont je suis resté très proche. J'ai ensuite quitté le Pentagone pour faire un peu de politique. À partir de 1996 et pendant deux ans et demi, j'ai été membre de l'équipe chargée de la politique étrangère au sein du parti républicain. J'ai aussi été l'un des deux responsables des finances pour la campagne du candidat républicain Bob Dole, qui fut battu par Bill Clinton en 1996.
R. G. - Parallèlement à ces activités, vous avez animé un Comité pour l'élargissement de l'Otan qui s'est fait l'avocat des pays d'Europe centrale auprès du Congrès. Vous avez également été vice-président de Lockheed Martin, la principale firme du secteur de la défense aux États-Unis... Drôle de mélange des genres, non ?
B. J. - Pas du tout. En Amérique, ce type de parcours est classique. J'étais chez Lehmann Brothers (2) lorsque Lockheed est venu me chercher en 1993. Je n'ai jamais voulu travailler pour une compagnie fabriquant des armes. Mais le challenge était si intéressant que je me suis laissé tenter : il s'agissait de reconstruire l'arsenal de la démocratie, de redonner des bases à l'industrie de défense du pays. Lockheed Martin était l'entreprise dont l'Amérique avait besoin. À cette période-là, j'ai gagné suffisamment d'argent pour pouvoir démissionner en 2002 et me permettre aujourd'hui de diriger une ONG sans percevoir de salaire. Dans certains cercles chrétiens, les fidèles travaillent comme volontaires à l'étranger pendant trois ou quatre ans pour accomplir une bonne action. Je pensais que c'était le bon moment dans ma vie pour faire ce genre de choix.
R. G. - En quoi consiste votre mission ?
B. J. - Je rencontre des gens et je les mets en contact. C'est aussi simple que cela. Je vous donne deux exemples : c'est nous qui avons mis en relation les animateurs de l'American Jewish Community et les responsables du mémorial Yad Vashem en Israël avec le gouvernement polonais. Nous avons également introduit Mikhaïl Saakachvili, le nouveau président géorgien, auprès de certains hauts responsables de la Maison-Blanche. Permettez-moi de ne pas vous donner de plus amples détails... Je croise toutes sortes de personnalités dans des colloques ou dans les milieux officiels : Carl Bildt, l'ex-premier ministre suédois, qui est pour moi l'un des hommes politiques les plus brillants d'Europe, ou le Polonais Adam Michnik... J'écoute ce qui se dit ici ou là et, quand les idées sont bonnes, je les réimporte aux États-Unis et je tente de convaincre les gens de Washington de s'en inspirer. Nous avons besoin de ponts entre nos deux continents. Trop souvent, nous ne savons pas nous entendre.
R. G. - Quels sont vos relais au sein de l'administration américaine ? À qui faites-vous passer les " idées " que vous collectez ?
B. J. - Outre le sous-secrétaire d'État à la Défense Paul Wolfowitz, je suis en contact suivi avec l'ambassadeur Dan Freid du Conseil national de sécurité. J'ai beaucoup d'admiration pour Condoleezza Rice et son adjoint Steve Hadley. Le sous-secrétaire Marc Grossman est également l'un de nos plus brillants diplomates. Mais j'ai aussi beaucoup d'interlocuteurs en Europe. Robert Cooper et Micheal Leigh à la Commission de Bruxelles sont des personnalités incontournables. Je ne peux bien sûr pas les citer tous.
R. G. - Et quelle est la dernière " idée " que vous leur avez communiquée ?
B. J. - J'ai attiré leur attention sur la dérive autoritaire du pouvoir à Moscou. L'affaire Khodorkovski, du nom de ce patron russe emprisonné, est à mon sens extrêmement grave pour la démocratie. Il me semblait que les amoureux de la démocratie en Russie, qu'ils appartiennent à des ONG ou aux milieux d'affaires, avaient besoin d'un défenseur. J'ai tenté d'obtenir de la Maison-Blanche une réaction forte et sans ambiguïté. Mais pour ne pas froisser Vladimir Poutine, Washington n'a rien dit. C'est un échec personnel, et c'est dommage.
R. G. - Vous qui voulez servir de passerelle entre l'Europe et les États-Unis, comment avez-vous vécu le bras de fer entre Paris et Washington lors de la guerre en Irak ?
B. J. - Les tensions se sont apaisées. La meilleure preuve, c'est ce qui s'est passé sur les plages de Normandie début juin : Schröder, Chirac et Bush ensemble, n'est-ce pas un beau symbole ? Plus concrètement, au titre des organisations non gouvernementales, je participe à de multiples conventions internationales : dans ces enceintes, Washington et Paris sont sur la même longueur d'onde. Au Kosovo, au cours de ces cinq dernières années, nous étions main dans la main. Regardez la Macédoine : c'est un succès commun de l'Europe et des États-Unis, à travers l'Otan et l'Union européenne. Si mon pays n'avait comme " ennemi " que la France ou l'Allemagne, nous vivrions dans le meilleur des mondes possibles ! Malheureusement, ce n'est pas le cas : des ennemis autrement plus dangereux, qui veulent la mort de l'Occident, rôdent un peu partout. Dans les mois qui ont précédé le déclenchement des hostilités en Irak, les deux rives de l'Atlantique auraient dû mieux s'écouter l'une l'autre.
R. G. - Mais vos amis, à commencer par Donald Rumsfeld, ont plutôt jeté de l'huile sur le feu...
B. J. - Les gens du Texas disent souvent les choses comme ils les voient, sans nuances. Lorsque Rumsfeld parle de la " nouvelle " et de la " vieille " Europe, il est sincère. Il a eu la témérité d'exprimer ce qu'il pensait, et qui n'était pas totalement faux.
R. G. - Vous y avez mis du vôtre également. On prétend que c'est vous qui avez rédigé la fameuse " lettre des Dix " en février 2003. Cette lettre, qui était signée par le " groupe de Vilnius " (Bulgarie, Roumanie, Estonie, Lituanie, Lettonie, Slovénie, Macédoine, Croatie, Albanie et Slovaquie), prenait clairement parti pour les États-Unis et l'interven- tion en Irak, ce qui n'a pas manqué d'accentuer le clivage avec le reste de l'Europe...
B. J. - Je ne suis pas à l'origine de cette lettre. Ce sont les représentants de ces dix États qui sont venus me voir pour me sonder. Ils voulaient aussi manifester leur soutien aux États-Unis. En réalité, c'est le représentant de la Slovaquie et celui de la Lituanie qui ont tenu la plume. C'est faire insulte à ces pays et à leurs leaders que d'imaginer une seconde, comme certains l'ont fait, qu'ils n'ont pas les moyens d'écrire une telle lettre. Ils m'ont demandé quelques conseils sur son contenu : je leur ai répondu que c'était une très bonne idée et que le mieux était de rédiger un texte simple de quelques paragraphes seulement. Mon rôle s'est arrêté là. Et pourtant, cela a suffi à faire de moi, en France notamment, le méchant agent de la CIA qui tire les fils des marionnettes ! C'est absurde. J'ai vu passer des brouillons de cette lettre car, compte tenu du nombre de signataires, elle a beaucoup circulé. Mais c'est tout. Maintenant laissez-moi vous raconter une chose qui en dit long sur le climat de l'époque : un des ambassadeurs du groupe de Vilnius a remis cette lettre à Dominique de Villepin à l'ONU. Eh bien, celui-ci a vu dans cette démarche une agression personnelle, alors qu'il s'agissait simplement de l'informer de ce qui allait sortir dans la presse un peu plus tard...
R. G. - Vous plaidez depuis longtemps pour un élargissement de l'Union européenne. Pourquoi l'Europe devrait-elle s'agrandir indéfiniment ?
B. J. - Je pense qu'il faut revenir au projet d'Europe unifiée, tel qu'il figure dans le Traité de Rome. Il exprime un sens des responsabilités vis-à-vis de l'est du continent qui n'existe pas dans l'UE d'aujourd'hui. Abandonner ces pays à leur sort sans leur laisser le moindre espoir de rejoindre un jour l'Europe, c'est inacceptable. Comment pouvons-nous dire que la Géorgie ou l'Ukraine n'appartiennent pas à l'histoire européenne ? Ces pays ont soif de démocratie. Ils rêvent d'une Europe élargie. Pourquoi les enfants d'Europe de l'Est nés après 1989 devraient-ils avoir moins de chance et un avenir moins prometteur que les enfants d'Europe de l'Ouest nés après 1945 ?
R. G. - Mais l'Europe est aussi un projet politique. Ne croyez-vous pas que celle-ci sortirait grandement fragilisée d'un tel élargissement ?
B. J. - Dans la foulée de la chute du mur de Berlin, Bill Clinton a joué le rôle du père en Europe centrale. À présent, les États-Unis souhaitent nouer un partenariat solide avec un acteur politique majeur : cette Europe qui demeure notre meilleure alliée. Regardez ce qui a été fait en Libye ou en Iran : il s'agit d'initiatives américano-européennes concertées et positives (3). Nous n'avons pas peur du projet européen. Et nous ne cherchons aucunement à le détruire. Mes craintes viennent d'ailleurs : à force de tenir à l'écart de l'Otan ou de l'UE des pays qui frappent à la porte du monde occidental, dans les Balkans ou au bord de la mer Noire, nous créons de terribles frustrations et nous empêchons ces sociétés de s'ouvrir à la démocratie. C'est une très grave erreur.
R. G. - Vous passez la moitié de votre temps en Europe centrale et en Asie centrale. Pour certains, vous seriez le pendant, côté républicain, d'un George Soros - qui a développé à travers ses fondations un très important réseau dans ces pays... Quel est votre but en Europe centrale ?
B. J. - Je veux apporter une expertise à ces jeunes démocraties et à ces nouveaux leaders. D'un autre côté, je ne veux pas qu'aux États-Unis on pense, parce que le mur de Berlin est tombé, que tout est fini et qu'il est temps de se replier sur les questions intérieures. En réalité, le processus ne fait que commencer. C'est un défi qui durera cinquante ans. Il faut lutter contre la corruption et le crime organisé, défendre la justice et les droits de l'homme, consolider la démocratie... Le chantier est vaste, et nous avons le devoir d'aider ceux qui veulent s'y atteler. Soros et moi sommes très différents et nous nous parlons rarement. Lui forme des étudiants. Moi et mes collaborateurs faisons autre chose : nous travaillons avec ceux qui sont arrivés à la tête des jeunes démocraties ; nous leur donnons des conseils et leur ouvrons notre carnet d'adresses. Si un ministre d'une ex-république soviétique souhaite rencontrer Romano Prodi ou être reçu au Département d'État, nous nous débrouillons pour qu'il puisse défendre son dossier devant la bonne personne.
R. G. - D'ou vous vient cette attirance pour l'Europe centrale et l'Asie centrale ?
B. J. - Quand j'étais enfant, en pleine guerre froide, mon père m'avait raconté que les Hongrois qui travaillaient à la maison étaient nos chauffeurs ou nos cuisinières. C'était un mensonge. C'étaient, en réalité, des combattants de la liberté hongrois que mon père avait aidés à fuir leur pays. J'ai toujours été fasciné par ces gens qui avaient quitté le communisme pour venir chez nous. Plus sérieusement, quand je passe une heure ou deux à écouter Adam Michnik, le directeur du plus grand journal polonais, ou Vaclav Havel, je ressens toujours un choc assez inexplicable. Leur parcours et leur droiture m'impressionnent. Grâce à eux, la démocratie est sur les rails en Pologne et en République tchèque. Mais il reste tant à faire ailleurs...
R. G. - L'Europe centrale n'est pas votre seul centre d'intérêt. En novembre 2002, vous avez créé le Comité pour la libération de l'Irak - une structure dans laquelle on retrouvait la plupart de ceux que l'on a appelés les " faucons " : Richard Perle, William Kristol, Jeane Kirkpatrick ou encore l'ancien directeur de la CIA James Woolsey... Comment ce Comité est-il né ?
B. J. - Le Comité ne comprenait pas que des personnalités américaines. Il y avait de nombreux Européens, comme l'ancien dissident Adam Michnik, dont je viens de parler, ou Bronislaw Geremek, l'ex-ministre polonais des Affaires étrangères, issu lui aussi de la dissidence. La plupart d'entre nous avaient été marqués par les événements du Rwanda. Voici ce qui s'est passé : après les attentats contre le Pentagone et les Twin Towers en 2001, nous étions nombreux, venus d'horizons différents, à penser qu'il fallait utiliser les grands moyens pour éradiquer le terrorisme international. Saddam a financé d'innombrables groupes terroristes. Il prenait des libertés avec les résolutions de l'ONU. Il martyrisait son propre peuple. Bref, nous voulions en finir avec lui. Il y a quelques années, nous avons mis un terme à la dictature de Slobodan Milosevic. Pourquoi Saddam Hussein aurait-il bénéficié d'un sort meilleur ? La Maison-Blanche était du même avis, vous le savez. On nous a donc poussés à nous regrouper et à nous organiser afin d'expliquer au peuple américain et au reste du monde pourquoi cette intervention en Irak était légitime...
R. G. - Qui, à la Maison-Blanche, a soutenu votre projet ? Le président lui-même ?
B. J. - Condoleezza Rice et plusieurs conseillers du président nous ont encouragés. Mais ils n'ont pas coordonné notre action et nous n'avons reçu d'eux aucune aide financière. Nous étions d'accord sur la nécessité de cette guerre, voilà tout.
R. G. - Mais pourquoi avoir créé un tel Comité ?
B. J. - Il faut comprendre qu'aux États-Unis, malgré le 11 septembre, la notion de défense repose sur l'idée d'une menace extérieure qui, pendant longtemps, a pris les traits de l'Union soviétique. Il fallait donc expliquer aux Américains en quoi Saddam Hussein menaçait les droits de l'homme et la communauté internationale. Non pas parce qu'il avait l'intention d'attaquer physiquement les États-Unis, mais parce qu'il soutenait financièrement des réseaux terroristes. Il était un " serial agresseur ", un récidiviste de la tuerie de masse. Il faut se souvenir que Saddam Hussein est directement responsable de la mort de un million d'Irakiens, d'Iraniens et de Koweitiens. La date de création de ce Comité, à l'automne 2002, un an après les attentats, prouve une chose : contrairement à ce que certains pensent, comme le journaliste Bob Woodward, la guerre en Irak n'est pas un vieux projet de George W. Bush et de ses proches qui remonterait à avant le 11 septembre. Cette guerre n'avait pas pour objectif, comme on l'entend trop souvent, de mettre la main sur le pétrole irakien.
R. G. - Quel était donc son objectif ?
B. J. - Il s'agissait d'abord d'une guerre contre le fondamentalisme et le terrorisme. Les innombrables attentats dont sont victimes les troupes américaines montrent que nous avions raison : il y avait des terroristes très bien organisés à l'intérieur même du pays. Ceux-ci vouent une haine farouche aux Occidentaux. Et cette haine a été alimentée par Saddam Hussein pendant des années.
R. G. - L'une des justifications de la guerre était la présence d'armes de destruction massive en Irak. Or il n'y en avait pas. Ceux qui ont cru à cet argument estiment avoir été trahis...
B. J. - Au moment où nous avons créé ce Comité, il y a eu un débat. Moi, je ne souhaitais pas spécialement mettre en avant les armes de destruction massive. Nous avions suffisamment de documents prouvant les violations quotidiennes des droits de l'homme. Cela me suffisait amplement. Human Rights Watch et les autres ONG de défense des droits de l'homme ont évalué à près de 60 000 par an le nombre de victimes du régime de Saddam Hussein. Si nous en étions restés à la libération du peuple irakien, nous aurions bénéficié d'un plus large soutien international. Peut-être n'y avait-il plus d'armes de destruction massive en Irak. Mais il y en a eu. Nous le savons, car Saddam s'en est servi contre sa propre population. Mais qui peut sérieusement reprocher à George W. Bush d'avoir libéré les Irakiens d'un tyran ? Je crois au concept de " guerre juste " et celle-ci en était une. Dans pareil cas, si vous n'essayez pas d'empêcher le massacre d'innocents alors que vous en avez la possibilité, le peuple est en droit de vous demander des comptes. Pour moi, les coûts politiques et matériels de l'intervention ont été, au final, moins élevés que le risque géopolitique et moral que nous aurions pris en n'intervenant pas.
R. G. - Peut-on mener une guerre juste avec des moyens indignes d'une démocratie ? À Guantanamo, les États-Unis détiennent des milliers de prisonniers au mépris de toutes les règles du droit international. Et que dire des sévices infligés aux prisonniers irakiens dans la prison d'Abou Ghraib ? L'Amérique n'est-elle pas en train de ruiner tous ses efforts de démocratisation et de compromettre irrémédiablement son image dans le monde arabe ?
B. J. - C'est une question délicate. Il ne s'agit pas simplement de savoir si la coalition avait le droit de mener cette guerre. Ses motifs étaient justes, mais cela ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur la manière dont nous avons agi sur le terrain. En tant qu'ancien officier de l'armée américaine, je ne peux que condamner les sévices commis dans la prison d'Abou Ghraib. Ces agissements violent non seulement le code militaire, mais les conventions de Genève et de La Haye. Ils sont contraires aux droits de l'homme et à tous les principes qui sous-tendent la théorie de la guerre juste. Lorsque j'ai appris ce qui s'était passé, j'ai ressenti de la colère et une immense déception. Il y a eu manifestement une carence dans l'encadrement de ces hommes. Et sans doute les responsabilités remontent-elles jusqu'à l'échelon politique. Les enquêtes du Congrès vont durer des mois. Si, à la fin de ces investigations, nous nous rendons compte que certains soldats américains ne sont pas capables de respecter les principes moraux que les citoyens qui les ont envoyés sur le théâtre d'opérations sont en droit d'exiger d'eux, il faut que ces soldats et leurs officiers quittent l'armée. Leur comportement criminel entache notre réputation. Il remet en cause notre légitimité. Au total, cette affaire a des conséquences biens plus graves que les dommages infligés par l'ennemi.
R. G. - La situation sur le terrain montre que les États-Unis n'ont pas su préparer l'après-guerre...
B. J. - Toutes les guerres interviennent par surprise et il est vrai que les États-Unis ne s'étaient pas suffisamment préparés pour le jour où il deviendrait impératif de renverser la dictature de Saddam Hussein. Il fallait donner la liberté aux Irakiens afin qu'ils construisent leur propre démocratie. Je n'ai jamais pensé que le système instauré en Allemagne ou au Japon après 1945, avec une administration américaine et des troupes pour contrôler le pays, était transposable en Irak. Ce que nous avons fait - le transfert de souveraineté aux Irakiens - est la meilleure solution. On ne mesure pas encore tous les prolongements de cette guerre, mais celle-ci va profondément transformer la donne régionale. Regardez ce qui se passe en Libye ou même en Iran. La chute de Saddam a donné le coup d'envoi à une vague de bouleversements géopolitiques.
R. G. - Cette guerre a surtout fait progresser l'antiaméricanisme. Finalement, n'a-t-elle pas été contre-productive ?
B. J. - Écoutez, il faut comprendre une chose. Depuis le 11 septembre, nous sommes en guerre. Sans doute n'avons-nous pas assez expliqué les raisons de cette guerre, notamment à nos amis européens qui, eux aussi, sont la cible des terroristes et qui, à ce titre, devraient se sentir engagés à nos côtés. C'est probablement une erreur. Mais, au moment des attentats, George W. Bush n'occupait la Maison-Blanche que depuis huit mois. Dans l'histoire américaine - je pense, bien sûr, à Roosevelt -, tous les présidents ont pris le temps d'exposer calmement aux Américains le pourquoi d'une intervention. George W. Bush, lui, a dû réagir instantanément. Il n'a pas eu le loisir de développer ses arguments pour convaincre le reste du monde. Notre priorité n'était pas de communiquer, mais de gagner la guerre.
R. G. - En Europe, les opinions publiques sont de plus en plus critiques vis-à-vis des États-Unis. Comment percevez-vous cette évolution ?
B. J. - Certains Européens nous accusent de dominer la planète. Mais d'autres nous reprochent de ne pas être assez présents. Il faut comprendre que les États-Unis n'ont rien à voir avec l'impérialisme. Pour moi, l'antiaméricanisme, tout comme le " French Bashing " (les critiques contre les Français) ne sont que les symptômes d'un manque de maturité politique. Tout ce que j'espère, c'est que la vision qu'ont les opinions publiques des relations transatlantiques évoluera.
R. G. - Après la défaite de José Maria Aznar en Espagne, ne craignez-vous pas que la guerre en Irak ne sonne le glas de l'expérience Bush ?
B. J. - Je pense que la défaite d'Aznar est d'abord liée à un moment particulièrement intense de la vie de l'Espagne. Il ne s'agissait pas d'un référendum sur la guerre en Irak. George Papandreou, en Grèce, est socialiste et anti-guerre, et il a perdu ses élections. Chirac était opposé à la guerre. J'étais de passage à Paris au moment des élections régionales, et j'ai cru comprendre que les commentateurs parlaient d'un grave revers pour le président français... Quant à Bush, je ne vois rien aujourd'hui qui annonce sa défaite.
R. G. - Pour vous, George Bush est donc bien parti pour effectuer un second mandat...
B. J. - Je pense que George W. Bush a un très beau bilan. C'est pendant son premier mandat qu'ont été réalisées les plus importantes réductions d'armements en matière nucléaire. La nouvelle relation qui s'est établie entre l'Amérique et la Russie de Vladimir Poutine, malgré toutes ses imperfections, est le fruit de la présidence Bush. Au Moyen-Orient, les problèmes ne sont pas réglés, mais c'est Bush qui a appelé à la création d'un État palestinien en paix avec Israël. Ariel Sharon a entamé le retrait de Gaza. La Géorgie, cette ex-république soviétique, est revenue dans le camp des démocraties et a réussi à échapper à la tutelle de Moscou. Les pays baltes font désormais partie de l'Otan. En Afrique, les États-Unis ont largement contribué au fonds de lutte anti-sida. La Chine était à deux doigts d'une confrontation militaire avec Taiwan : grâce à George Bush, la crise s'est apaisée. Le président a aussi mis sur pied le plus ambitieux programme de lutte contre la pauvreté à travers la planète depuis des décennies. Autre réussite : la Libye et l'Iran, qui sont rentrés dans le jeu et négocient avec la communauté internationale. Le cas d'Haïti est également à porter au crédit de l'administration actuelle. Faut-il évoquer la situation de Chypre, le cas de la Turquie qui, petit à petit, se rapproche des critères de Copenhague et, bien sûr, la gestion des rapports compliqués entre l'Inde et le Pakistan ? Je ne parlerai même pas de l'élimination des Talibans et de celle de Saddam... Ce qui me fait rire, ce sont les propos de Dominique de Villepin lorsqu'il était encore aux Affaires étrangères : il critiquait notre absence de multilatéralisme. Or les États-Unis n'ont jamais été aussi engagés dans la diplomatie multipolaire !
R. G. - Comment jugez-vous John Kerry, le candidat démocrate qui affrontera Bush en novembre ?
B. J. - Il est confus, et l'on ne sait jamais s'il croit réellement à ce qu'il dit. Mais je constate tout de même une chose réjouissante pour les États-Unis : les courants isolationnistes, chez les républicains comme chez les démocrates, ont disparu pour longtemps. Kerry est presque aussi " ouvert " sur l'extérieur que l'était le sénateur Joseph Lieberman (4). Vu d'Europe, les différences entre le président Bush et le sénateur Kerry sur la diplomatie sont donc mineures et largement rhétoriques.
R. G. - Pourquoi est-ce une bonne chose pour le pays ?
B. J. - À supposer - ce que je ne crois pas - que Kerry remporte l'élection de novembre 2004, je pense qu'il n'y aura pas la moindre inflexion en matière de politique étrangère. Les États-Unis ont besoin de quelqu'un qui soit guidé par des convictions et des principes. M. Kerry a du mal à défendre ses positions et il change fréquemment d'opinion au gré de ses intérêts électoraux. Or un certain nombre de questions fondamentales se posent : sur quelles bases l'Otan doit-elle s'appuyer pour intervenir militairement ? Qui appartient à la communauté des États démocratiques ? Qu'est-ce que l'Europe ? Comment bâtir une organisation internationale juste ? Lorsqu'on aborde de telles questions, c'est très bien d'être ouvert sur le monde. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi avoir des idées claires et un très bon compas moral. À mon avis, George Bush remplit bien mieux ces critères que son adversaire.

Notes :

(1) William Harding Jackson, 1901-1971.
(2) Célèbre banque d'investissement basée à New York, où Bruce Jackson était en charge de la stratégie.
(3) Après le paiement d'indemnités aux familles des victimes des attentats de Lockerbie et du DC 10 d'UTA et l'abandon du programme de fabrication d'armes de destruction massive, les États-Unis et, dans la foulée, l'Union européenne ont entamé un processus de normalisation de leurs relations avec la Libye. À l'automne 2003, la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne ont persuadé Téhéran d'accepter des inspections de ses installations nucléaires.
(4) Ancien candidat à la vice-présidence sur le ticket d'Al Gore en 2000 et candidat à l'investiture démocrate contre John Kerry en 2004. Joseph Lieberman fut l'un des plus chauds partisans de la guerre en Irak dans le camp démocrate. Il assume aujourd'hui ses positions de " faucon démocrate ".