Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
Un juge contre la terreur
Entretien avec Jean-Louis Bruguière
Premier vice-président du Tribunal de grande instance de Paris. Chargé de l\'instruction et de la co
conduit par
Jean-Michel Vernochet
Journaliste, spécialiste du monde musulman
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Jen-Michel Vernochet - Quels enseignements faut-il tirer de la tragédie madrilène du 11 mars 2004 ?
Jean-Louis Bruguière - Je suis persuadé que le 11 mars 2004 restera une date importante dans l'histoire de nos démocraties. C'est la première fois qu'une opération aussi sanglante frappait un pays européen. Avant ce jour, nous étions déjà confrontés depuis longtemps à une activité soutenue des réseaux terroristes ; mais cette activité n'avait jamais débouché sur des faits d'une telle ampleur et d'une telle gravité. Il faut rappeler que la tension existait ici, en Europe, bien avant le 11 septembre 2001. Depuis, elle n'a cessé de croître. À l'évidence, les attentats du 11 septembre à Manhattan et à Washington, comme ceux de Madrid le 11 mars dernier, ne sont pas des accidents de l'Histoire. Ils sont la conséquence d'une évolution tendancielle : la radicalisation islamiste qui remonte au début des années 1990. Au fil des ans, elle est devenue de plus en plus complexe et multiforme, pour ne pas dire " éclatée ". Aujourd'hui, elle a pris une dimension planétaire.
J.-M. V. - Vous attendiez-vous à ce que cette mouvance commette des attentats aussi violents et spectaculaires que ceux du 11 septembre 2001 et du 11 mars 2004 ?
J.-L. B. - Vous vous souvenez peut-être de l'arrestation, en décembre 1999, de l'islamiste algérien Ahmed Rassam à la frontière canadienne, alors qu'il préparait un attentat contre l'aéroport de Los Angeles. C'était la première tentative d'Al Qaïda visant à porter la dévastation sur le territoire américain. À partir de 2000, la menace s'est faite de plus en plus pressante. Notamment en France. Mais nous y étions préparés de longue date : en réalité, depuis plus d'une décennie. En effet, les choses ont rapidement évolué depuis 1994, année du basculement du GIA dans la folie meurtrière. À mon sens, c'est une date charnière. C'est alors que le Groupe islamique armé s'impose comme l'organisation dominante en Algérie. Immédiatement survient le détournement de l'Airbus d'Air France (Noël 1994) et nous, Français, entrons dans le champ d'action militaire du GIA. Pour ces terroristes d'un type nouveau, l'objectif n'est plus de prendre le pouvoir en Algérie, mais d'exporter la charia et de faire triompher leur vision de l'islam dans le monde entier.
J.-M. V. - Sommes-nous en mesure de contrer cette dérive ?
J.-L. B. - Au niveau européen, l'efficacité du dispositif anti-terroriste est réelle. Quelques exemples : en France, avant le 11 septembre, nous avons su démanteler un réseau convaincu d'avoir programmé un attentat contre l'ambassade des États-Unis à Paris ; en 2000, il y a eu une alerte très sérieuse avec l'affaire du marché de Noël à Strasbourg (2). Soyez sûr que, si cet attentat avait eu lieu, il se serait révélé particulièrement meurtrier. Cette affaire est, par ailleurs, tout à fait exemplaire de la coopération et de la coordination européennes : le drame n'a été évité que de justesse grâce à des enquêtes simultanées conduites en Allemagne, en Italie, au Royaume-Uni et en France. Et finalement, les terroristes ont été neutralisés à Francfort... En Angleterre, c'est une attaque de type chimique qui a été déjouée. Vous le voyez : la menace est bien réelle et nous la prenons, évidemment, très au sérieux.
J.-M. V. - En 2002, vous avez démantelé de nombreux réseaux...
J.-L. B. - Oui ! 2002 a été l'année d'un vaste coup de balai à travers l'Europe. En Italie, en Allemagne, au Royaume-Uni, en France, en Belgique... C'est alors que nous avons pris conscience d'un fait nouveau : les membres des groupes armés implantés en Europe avaient presque tous été formés ou entraînés dans le Caucase.
J.-M. V. - Vous faites allusion à la Tchétchénie ?
J.-L. B. - Oui, en premier lieu. Et cette région se trouve à trois heures de vol de Paris. C'est, évidemment, beaucoup plus près de l'Europe que l'Afghanistan... Or les liens des terroristes tchétchènes avec Al Qaïda existent depuis longtemps. Je parle en priorité du groupe de Chamil Bassaev. Mais je n'oublie pas les foyers djihadistes du Daghestan, d'Ingouchie, d'Ossétie du Nord, ou encore des gorges de Pankissi, en Géorgie. Le plus inquiétant, c'est que certains de ces groupes radicaux actifs en Europe, liés à la Tchétchénie, essaient de maîtriser de nouvelles technologies de terreur. Ils tentent, en particulier, de s'emparer d'armes de destruction massive. En décembre 2002, nous avons réussi à neutraliser quelques-unes de ces cellules. Elles préparaient des attaques contre des institutions russes en France, y compris à l'aide d'armes de destruction massive. L'enquête est en cours.
J.-M. V. - Quelles sont les spécificités des groupes terroristes que vous devez combattre ?
J.-L. B. - Nous devons aujourd'hui faire face à des organisations inédites qui appellent des ripostes entièrement nouvelles. Et pour répondre en temps réel à la menace, nous devons faire preuve d'une capacité d'adaptation et d'une souplesse d'analyse jusque-là inconnues. J'insiste sur ce point : le phénomène que nous affrontons est très mal défini. Les réseaux actuels sont polymorphes, c'est-à-dire qu'ils sont recomposables ou modulables en fonction des circonstances. Leurs membres sont polyvalents, ils ne sont pas confinés à des spécialités précises : tour à tour, le même individu peut être artificier, agent de liaison, gestionnaire financier, recruteur, et ainsi de suite. La technicité des activistes islamistes s'est accrue et diversifiée. Parallèlement, les réseaux ne sont plus directement inféodés à une direction structurée, voire centralisée. À ce titre, je considère qu'Al Qaïda ne constitue plus un concept pertinent. Il ne s'agit plus, à proprement parler, d'une organisation à caractère opérationnel digne de ce nom. Même si Al Qaïda continue d'exister, son champ d'action s'est considérablement restreint. Soit que ses dirigeants aient été éliminés physiquement lors de la chute des Talibans (le noyau dur constitué autour de mollah Omar a alors éclaté) ; soit qu'ils aient été arrêtés et emprisonnés. Mais, paradoxalement, cette déroute a accentué la planétarisation de la menace. Les métastases se retrouvent maintenant partout, y compris dans la sphère occidentale.
J.-M. V. - Quelle est la situation en Europe ?
J.-L. B. - Les réseaux européens proviennent, pour l'essentiel, du Maghreb, même si certains de leurs membres sont des Européens " de souche ". Ce n'est un secret pour personne : le nombre de convertis est en progression constante. Et il est bien connu que les plus fanatiques se recrutent souvent parmi les nouveaux convertis ! En tout cas, comme je vous l'ai dit, ces groupes se montrent de plus en plus actifs. Depuis mai 2003 et la chute du régime baasiste, les frontières irakiennes sont devenues perméables aux combattants djihadistes qui ont convergé vers le " Triangle sunnite " de Falloujah pour y harceler les troupes coalisées. Nous assistons à une extension ininterrompue de ce phénomène. En France, en dépit de nombreuses arrestations opérées en 2002, les réseaux se sont reconstitués, étendus et déplacés. Leurs sympathisants se recrutent dans une population imprégnée de djihadisme et particulièrement sensible aux crises qui déchirent le Proche-Orient. À présent, ces terroristes et les activistes potentiels des réseaux dormants ou en gestation ont appris à changer très rapidement non seulement de " caches ", mais aussi de pays. Résultat : ils sont de plus en plus difficilement repérables. La menace qu'ils représentent est, d'une certaine façon, devenue nomade. Il existe, dans le monde, un maquis islamiste puissant, disséminé, composé principalement de ressortissants de pays d'Afrique du Nord : Algériens, Marocains, Tunisiens. Il n'y a pas de communication directe entre ces groupes et Al Qaïda. Ils ont seulement en commun un même but : le djihad. Il faut noter que ces cellules sont privées de commandement unique, de hiérarchie. Elles restent presque totalement autonomes et agissent sans liaison les unes avec les autres. Les groupes autonomes de ce maquis changent continuellement de forme, de composition et d'objectifs. Certains assurent le financement, d'autres préparent des faux papiers, les troisièmes se procurent des explosifs, les quatrièmes réalisent directement les attentats. Bien sûr, chaque groupe suit les mots d'ordre lancés sous forme de fatwa depuis un centre unique, Al Qaïda, mais la cellule terroriste choisit seule le moment et le lieu de l'attaque. Nous avons donc affaire à des réseaux mobiles, non reliés entre eux, presque impossibles à cerner et - hélas ! - disposant souvent d'une grande maîtrise technique. Je pense en particulier à leur capacité à utiliser des téléphones portables pour déclencher leurs machines infernales, comme ils l'ont fait le 11 mars dernier à Madrid. Ces groupes polymorphes, polyfonctionnels et mutants, dotés d'une indéniable capacité à changer de configuration, ne permettent pas de modéliser la menace de manière satisfaisante. En tout cas, pas dans l'immédiat. Nous ne disposons pas de schéma de riposte préétabli. Pas de profilage non plus pour les individus qui les composent. Leur personnalité individuelle n'est, d'ailleurs, pas significative pour ce qui concerne l'évaluation de la menace. L'acteur n'est pas seulement la personne, mais le groupe. Nous ne disposons pas non plus de modèles de structure organisationnelle permettant d'identifier des systèmes de liaison ou des associations à risques. Bref : nous n'avons actuellement aucune typologie d'identification. Leurs actions se décident parfois à la suite d'un concours de circonstances. Elles peuvent aussi être le fruit d'une rencontre fortuite. Le caractère aléatoire de l'organisation terroriste, qui implique une part importante d'opportunisme tactique, est parfaitement déroutant. Nous faisons face à un système complexe et fluide. Nous avançons sur un terrain mouvant dont le décryptage ne peut vraiment être réalisé qu'a posteriori.
J.-M. V. - Est-ce sans espoir ?
J.-L. B. - Bien sûr que non ! Nos moyens matériels, nos outils institutionnels et juridiques et, surtout, l'excellente coopération intra-européenne et internationale nous ont permis, du moins pour l'instant, de contenir ces risques au plus bas niveau possible. Quant à la coopération entre l'Europe et les États-Unis en matière de contre-terrorisme, elle est, au-delà des différends d'ordre purement diplomatique, excellente. Notre expérience est déjà très riche. Ces dernières années, nous avons accumulé une masse impressionnante de connaissances. En France, je l'ai dit, il y a plus de dix ans que nous luttons contre le terrorisme islamiste. Nous avons eu le temps d'acquérir de nouveaux réflexes, d'élaborer une meilleure réactivité et d'apprendre à définir plus souplement nos stratégies.
J.-M. V. - Concrètement, qu'avez-vous changé à votre mode d'analyse et de fonctionnement ?
J.-L. B. - Je dirais que le plus grand changement, c'est que nous sommes définitivement sortis de la rigidité des schémas de pensée hérités de la guerre froide. Dans le combat que nous livrons aujourd'hui, les bases de données sur les individus et les " associations " revêtent une importance capitale, beaucoup plus grande qu'autrefois, quand les groupes étaient stables, identifiés et, surtout, agissaient selon des schémas opérationnels relativement rationnels dans le cadre de la confrontation Est-Ouest. C'est pourquoi il nous a paru nécessaire de renforcer la coopération entre le renseignement et le judiciaire, en dépit des différences significatives entre les cultures, les déontologies et les réglementations des services concernés. L'écart entre le milieu judiciaire, " ouvert ", et celui du renseignement, " fermé ", s'est à présent considérablement resserré. L'approche de chacun reste, bien sûr, spécifique de sa mission, mais nous sommes tous conscients que seule une véritable coordination, sous forme d'un système de va-et-vient entre le renseignement et le judiciaire, peut apporter des résultats positifs. Cet effort, que je qualifierais de synergique, a porté ses fruits au cours de ces dernières années, quand nous avons démantelé plusieurs cellules. C'est donc au faible prix du désenclavement de nos services que nous avons réalisé des gains substantiels en matière de flexibilité et d'adaptabilité à cette menace mutante.
J.-M. V. - Quels sont les pays que cette menace vise en priorité ?
J.-L. B. - Le combat djihadiste s'alimente d'une haine irréductible, irréfléchie et passionnelle contre les États-Unis. Et, par extension, il prend pour cibles tous les pays non occidentaux qui ne professent pas une conception archaïque d'un islam fondamentaliste. Les pays musulmans dont les régimes collaborent avec l'Occident ont été frappés régulièrement : qu'on se remémore les attentats commis en Arabie saoudite, au Maroc, en Jordanie ou encore au Pakistan ! À l'heure actuelle, outre les aspects structurels du déséquilibre international, de nombreux facteurs nourrissent cette culture du ressentiment : des chaînes satellitaires comme Al Arabia ou Al Djazira servent de caisses de résonance à toutes les scènes de violence et à tous les excès inhérents aux temps de crise. Attention : il ne faudrait pas croire pour autant que tous les groupes armés musulmans se sont rangés sous la bannière du djihad mondial ! Des organisations militantes et activistes comme le Hamas et le Djihad islamique refusent catégoriquement de se rallier à l'Internationale islamiste. Les mobiles et les revendications des organisations palestiniennes sont de nature très différente, nationaliste pourrait-on dire. Les enjeux de leur action et leur idéologie obéissent à des critères différents. Le mouvement de Ben Laden, lui, est complètement déconnecté de la notion d'État, à l'inverse des mouvements palestiniens. En principe, le risque de voir les mouvements palestiniens déraper dans l'islamisme mondialisé n'est pas à exclure. Ne perdons pas de vue que la programmation des attentats d'Al Qaïda a souvent tenu compte des circonstances du conflit israélo-palestinien ; dans un but évident : faire apparaître le combat des fous de Dieu comme une réponse aux exactions israéliennes. Mais il faut cependant préciser qu'il n'existe encore actuellement aucun lien établi entre la Palestine et Al Qaïda. Celle-ci n'est pas parvenue - et il faut s'en féliciter, car la situation est déjà suffisamment dramatique comme cela - à obtenir une quelconque allégeance de la part des activistes palestiniens, malgré des tentatives réitérées visant à les attirer dans le champ de la problématique djihadiste de guerre totale à l'Occident...
J.-M. V. - Quelles sont les parties du monde où le terrorisme islamiste prolifère le plus ?
J.-L. B. - Il existe des zones grises où se développe le cancer du djihadisme : je pense aux zones tribales situées entre l'Afghanistan et le Pakistan ; au Yémen du Nord ; à certaines régions d'Asie centrale ; au Kurdistan ; et, naturellement, au Caucase, que j'ai déjà évoqué. L'Arabie saoudite, affaiblie par de multiples facteurs, se trouve écartelée entre son allié américain et la mouvance islamiste qui monte en puissance dans le royaume. Le risque d'implosion de cet État est aujourd'hui bien réel. Au Pakistan, des organisations dont l'objectif était de relayer la politique gouvernementale au Cachemire ont été dévoyées et récupérées, au point de rejoindre le djihad international. Ce sont elles qui ont perpétré, à Karachi, l'attentat contre la DCN (onze morts parmi les ouvriers français)... En Asie du Sud-Est, en Thaïlande, aux Philippines, en Indonésie, en Australie même et à Singapour, nous assistons à une dégradation lente mais sensible, due au développement d'organisations liées à Al Qaïda... La Chine elle-même n'est pas épargnée !
J.-M. V. - Quelle place l'Irak occupe-t-il dans votre diagnostic ?
J.-L. B. - L'Irak n'est pas de mon ressort, mais ce pays est indéniablement l'un des points sur lesquels se cristallisent les tensions. L'invasion occidentale y a servi d'amplificateur à la prédication djihadiste. Tout le monde s'accorde à dire que le bourbier irakien a exacerbé les sentiments anti-américains dans le monde et que chez nous, dans les banlieues et, depuis peu, en milieu carcéral, il a dopé le recrutement de fondamentalistes musulmans. Il a aussi favorisé des conversions, notamment de femmes d'Europe du Nord qui se radicalisent et épousent des individus en fuite. Il est clair que la dégradation de la situation en Irak constitue un terreau fertile pour la mouvance radicale. Ce n'est un mystère pour personne que des djihadistes convergent vers la Mésopotamie en provenance de la péninsule Arabique, notamment depuis l'Arabie saoudite... Mais à ma connaissance, jusqu'à présent aucun réseau ne recrute de combattants pour l'Irak en Europe. Il n'y a donc pas de comparaison possible entre l'Irak et ce vaste camp d'entraînement au djihad - un véritable vivier - qu'avait constitué l'Afghanistan dans les années 1980, à l'époque de la guerre contre les Soviétiques.
J.-M. V. - Revenons donc au Caucase...
J.-L. B. - Le foyer le plus actif aujourd'hui, le seul qui puisse être comparé à l'Afghanistan, est assurément le Caucase et, en particulier, la Tchétchénie, dont le combat s'est totalement transformé d'une guerre à l'autre. L'irrédentisme tchétchène s'est mué en combat djihadiste. Il a été, en quelque sorte, absorbé par l'internationalisme islamiste. En quelques années, il a radicalement changé de nature et, dorénavant, ses objectifs se situent bien au-delà de l'indépendance tchétchène. J'en veux pour preuve que de nombreux combattants tchétchènes ont effectué des séjours en Afghanistan et se sont, par la suite, retrouvés dans les brigades internationales de l'émir Khattab. Ils faisaient partie de ces hommes que la population tchétchène a pris l'habitude de désigner du terme d'" Arabes " ! Pis : aujourd'hui, des contingents étrangers arrivent en Tchétchénie selon un schéma analogue à celui de l'Afghanistan d'il y a vingt ans. Comme à l'époque en Afghanistan, le combat contre les forces russes est un moyen privilégié d'acquérir l'expérience nécessaire à la conduite du djihad. C'est cette motivation qui fait converger vers le Caucase des militants islamistes qui ont établi leurs bases non seulement en Tchétchénie mais aussi, je le répète, au Daghestan voisin, ou encore dans les gorges de Pankissi, en Géorgie.
J.-M. V. - À vos yeux, c'est donc la Tchétchénie qui doit constituer notre préoccupation majeure...
J.-L. B. - Certainement. J'ajouterai que la situation tchétchène ne peut être appréhendée qu'en fonction d'une vision globale. Il est évident que le problème tchétchène nous impose, à nous Européens, de resserrer les liens avec la Fédération de Russie si nous voulons endiguer les menaces qui prennent leur source dans les foyers caucasiens du terrorisme planétaire. Nous avons là un abcès purulent qui attire tous les candidats djihadistes. Il faut bien comprendre que la question tchétchène n'est pas un problème russo-russe, mais un problème européen et international. Nous ne devons pas négliger le fait que les combattants " tchétchènes " ont la capacité d'agir sur le territoire européen. Bien sûr, il serait prématuré de parler de " piste tchétchène " dans l'affaire de Madrid, mais rien non plus ne l'exclut a priori. En tout cas, le 11 mars a offert une terrible illustration de la capacité de nuisance de ces cellules dormantes, qui savent ne pas attirer l'attention sur elles. À Madrid, ces groupes ont fait la preuve d'un très grand professionnalisme : coordination presque parfaite des actions, maîtrise incontestable des systèmes de mise à feu à distance... On ne peut pas dire que les Espagnols ne se soient pas montrés vigilants, ni qu'ils aient été insuffisamment entraînés ; et pourtant, ils ont été surpris par une structure inorganique - et, par conséquent, non repérable - mais dotée d'une capacité d'action stupéfiante.
J.-M. V. - Mais alors, quelles parades envisager ?
J.-L. B. - Le cas espagnol montre que les pays cibles, aussi bien préparés soient-ils, sont assez désarmés devant ce type de menace. Pour vous livrer le fond de ma pensée, l'Europe me paraît particulièrement vulnérable. Ne serait-ce que parce que... l'Europe n'existe pas ! Je parle, bien entendu, de l'Europe politique. Nous n'avons pas de commandement intégré, pas de politique antiterroriste européenne unifiée. Bien sûr, tous les pays de l'Union s'accordent sur la définition des principes de sécurité ainsi que sur la nécessité de renforcer la lutte et de créer de nouveaux instruments. Malheureusement, la limite de la collaboration européenne est vite atteinte. Comment, en effet, définir ces nouveaux outils et les intégrer à une action commune ? Malgré le traumatisme du 11 septembre, nombre de pays - l'Italie par exemple - n'ont pas ratifié le projet de mandat d'arrêt européen ! A contrario, il faut souligner que l'Europe constitue une communauté de peuples exceptionnellement soudée, si l'on considère l'Union en termes de volonté et d'intégration. Les difficultés à conduire des politiques de sécurité coordonnées ou simplement concertées sont beaucoup plus grandes ailleurs. Mais, même si le schéma européen reste exemplaire, nous sommes loin de l'unité d'action d'une seule entité étatique souveraine. En ce qui concerne la coopération entre la France, l'Europe et les États-Unis, dans la pratique, elle est un modèle du genre et dépasse largement nos différends d'ordre purement diplomatique. L'arrestation, en juillet 2001, du Franco-Algérien Djamel Beghal à Dubaï alors qu'il rentrait d'un camp d'entraînement situé en Afghanistan, est une bonne illustration de cette coopération transatlantique. Cet homme était soupçonné d'avoir animé un réseau européen projetant un attentat contre l'ambassade des États-Unis à Paris (3)...
J.-M. V. - Si je vous suis bien, vous prévoyez que les attentats de Madrid ne seront pas les derniers à frapper l'Europe ?
J.-L. B. - J'espère bien que si ! Mais il faut être réaliste. Nous avons affaire à une menace qui, de jour en jour, se fait de plus en plus sérieuse. Ces trois dernières années, le niveau d'alerte n'a cessé de s'élever. N'oublions pas que les attaques de Madrid avaient été précédées par les attentats suicides très meurtriers de Djerba, Casablanca et Istanbul. Nous autres Français avons toutes les raisons d'être inquiets ! C'est la périphérie de la France qui est frappée, au sud et à l'est de l'Europe. L'orage approche, mais l'opinion française est difficile à mobiliser sur des thèmes aussi morbides que le terrorisme. Je pense que cette réticence est due au fait qu'il s'agit d'un phénomène de faible visibilité et, surtout, qui engendre de la peur. L'inconscient collectif préfère refouler l'angoisse dans le non-dit. Une fois la menace ainsi évacuée, elle demeure dans le domaine du virtuel... Or la menace terroriste en France n'est pas quelque chose d'abstrait, nous le savons d'expérience ! Dois-je rappeler que notre sol a été touché à maintes reprises ? Fort heureusement, si le grand public ne mesure pas le danger, nous avons, au niveau de l'autorité publique, une conscience aiguë du problème. Nous nous montrons aussi vigilants que possible : il ne se passe pas un mois sans que nous ne démantelions un réseau...
J.-M. V. - Étant donné que la prévention du crime se situe en amont de l'action elle-même, sur quelles bases légales opérez-vous ces démantèlements ?
J.-L. B. - Nous intervenons lorsque se trouvent réunis un certain nombre de faits ou de comportements à caractère délictueux indiquant qu'un groupe potentiellement dangereux est en voie de structuration : trafic de faux papiers, financements illicites, vols destinés à assurer une logistique, mise en place d'une organisation clandestine, etc. Bref, nous prêtons une grande attention à toutes les actions en marge de la légalité qui nous semblent constituer les prémices d'un passage à l'acte terroriste. Évidemment, toute la procédure reste dans le cadre strict de la légalité. La plupart du temps, l'action répressive s'exerce à l'encontre d'individus déjà connus et répertoriés qui se sont rendus coupables de faits établis, en contradiction flagrante avec la loi. Souvent, ils sont arrêtés pour des infractions en relation avec une entreprise terroriste ou pour association de malfaiteurs, ils sont condamnés à des peines variables pouvant dans certains cas atteindre dix ans d'emprisonnement. Cette façon de faire nous permet d'exercer un contrôle permanent, " en amont " si je puis dire, des terroristes potentiels. Un contrôle qui nous donne, en temps réel, une indéniable maîtrise de l'information et du renseignement. Au bout du compte, nous obtenons une connaissance approfondie des réseaux existants ou en gestation. Je le martèle encore une fois : les groupes radicaux sont nombreux, plus nombreux qu'on ne l'imagine généralement et, aussi, extrêmement actifs. Qu'on se le dise : il s'agit d'une guerre. L'islam radical a déclaré la guerre aux mécréants, d'abord aux Américains, puis à l'Europe. Il n'y a aucune illusion à se faire sur la détermination de cet ennemi impitoyable.
J.-M. V. - Dans ce cas, à un moment ou à un autre, la raison d'État ne risque-t-elle pas de l'emporter sur l'État de droit ?
J.-L. B. - Ce n'est pas une question de " raison d'État " ! Les enjeux sont clairs : un État de droit comme la France a-t-il la capacité de contenir, voire d'éliminer, le fléau terroriste ? Peut-il le combattre efficacement avec des moyens légaux ? Eh bien, la France fait ce pari ! Et c'est un choix que nous assumons pleinement. Il n'en reste pas moins que, face à une menace planétaire quasi militaire, nous entendons mener cet affrontement avec les armes juridiques appropriées. Une évolution adéquate de notre arsenal juridique nous suffira pour adapter le droit aux impératifs de la lutte antiterroriste. Les choses évoluent en ce sens depuis 1996. Après le détournement de l'Airbus en 1994 et la vague d'attentats de 1995, l'institution judiciaire a adapté ses outils juridiques à la menace - par exemple, en allongeant les délais de garde à vue - tout en renforçant la synergie entre la DST et la DGSE. Nous pouvons désormais ajuster nos réponses aux nouveaux contours du danger sans faire prévaloir pour autant la " raison d'État " sur le droit commun et sans remettre en question les droits de l'homme. Dans ce domaine, la justice française, avec le concours des services de police et de sécurité, au premier rang desquels la DST, peut s'enorgueillir de vrais succès qui ont permis de juguler à temps des entreprises porteuses de périls majeurs. L'enjeu est là ! Et je me félicite du fait qu'un véritable consensus existe entre le législatif, l'exécutif et le judiciaire pour mettre la barre du droit à l'endroit exact où elle doit être placée. Ne pas le faire aujourd'hui, c'est accepter le risque de devoir, un jour prochain, adopter ces mêmes mesures mais, cette fois, dans l'urgence.
J.-M. V. - Au final, comment résumer votre ligne de conduite ?
J.-L. B. - L'important est de maintenir une ligne de conduite dure et de ne pas en dévier d'un pouce. Nous avons les moyens de combattre cette menace, et nous ne devons en aucun cas transiger avec ceux qui veulent détruire nos sociétés et nous imposer une idéologie théocratique indéniablement nihiliste. Si je jette un regard rétrospectif sur mes années de lutte antiterroriste - même si j'ai plutôt l'habitude de regarder devant que derrière -, je constate que l'Histoire a évolué très vite depuis la fin de la guerre froide. Plus rien de ce qui constituait nos repères n'existe désormais. Ceux contre qui nous agissions à l'époque étaient identifiables ; ils pouvaient même, le cas échéant, être des interlocuteurs pour nos politiques. Leurs revendications étaient définies, concrètes, négociables ou non. Je pense, entre autres terroristes " classiques ", aux groupes dirigés par Abou Nidal, Georges Habache, Hamed Djibril, ou encore au Front du Refus... En un mot : nous évoluions dans un univers relativement lisible ou, du moins, dont toute rationalité n'était pas absente. Aujourd'hui, la situation a radicalement changé. Toutes les luttes de cette époque se sont dissoutes avec la disparition du communisme. Nous avons ensuite assisté à une mutation échappant aux critères normaux d'analyse et de compréhension. Pourtant, d'une certaine façon, cette évolution du terrorisme n'est que l'une des résultantes de la guerre froide. L'un de ses héritages ou l'une de ses conséquences, comme on voudra. En tout cas, c'est une vraie guerre qui est aujourd'hui engagée. Et nous qui sommes en première ligne, dans l'opérationnel, nous ne devons pas baisser la garde. Chaque jour est un nouvel effort pour suivre l'évolution de la menace vers sa mondialisation. Nous n'avons donc pas le choix : il faut aller de l'avant !

Notes :

(1) Au cours des deux dernières décennies, on a, par exemple, souvent reproché à Jean-Louis Bruguière de multiplier les instructions spectacles, les arrestations de masse et les déclarations à l'emporte-pièce.
(2) Lors des fêtes de Noël 2000, à Strasbourg, un attentat visant le marché de Noël - un endroit particulièrement fréquenté de la capitale alsacienne - a été déjoué à la dernière minute et neuf militants islamistes ont été arrêtés. L'enquête est aujourd'hui terminée et les neuf hommes devraient être jugés à l'automne de cette année.
(3) Un article de L'Express, du 12 décembre 2002, écrivait à ce sujet : " Depuis l'affaire Ressam, qui préfigurait les attaques d'Al-Qaïda contre les États-Unis, les choses ont beaucoup évolué. Le 14 décembre 1999, Ahmed Ressam est intercepté à la frontière américaine, en provenance du Canada. Le coffre de sa voiture de location contient tous les composants pour monter une puissante machine infernale. L'homme, ancien membre du GIA, est connu des services français et algériens. Il a été entraîné dans les camps afghans, formé par le bras droit de Ben Laden, Abou Zoubeida. Celui-ci lui a ordonné de monter une cellule terroriste aux États-Unis afin d'organiser des attentats. La bombe était destinée à exploser dans l'aéroport de Los Angeles à l'occasion des célébrations du millénaire. Jean-Louis Bruguière, qui était, depuis plusieurs années, sur sa piste, témoignera à son procès, qui se déroulera à Los Angeles, en avril 2001. Il expliquera aux responsables américains, visiblement sceptiques, que les groupes islamistes radicaux, soutenus pour la plupart par Ben Laden, avaient pour objectif de s'en prendre à l'Occident et, au premier chef, aux États-Unis. Cinq mois plus tard, le leader d'Al Qaïda lançait son opération contre New York et Washington. "