Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
A quoi rêve la jeunesse taïwanaise
Article de Tanguy Lepesant
Doctorant en géopolitique à l'université Paris-VIII. Visiting Student à l'Academia Sinica, Taipei
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L'attentat perpétré contre le président Chen Shui-bian et la vice-présidente Lu Hsiu-lien à la veille du scrutin (1), le très faible écart ayant permis leur réélection (29 518 voix), la contestation immédiate du résultat par le " camp bleu " (2) sont autant d'événements qui ont quelque peu occulté la principale leçon de la dernière élection présidentielle taiwanaise : la progression impressionnante du score du président, candidat du Minjindang (Parti démocrate progressiste, PDP), qui est passé de 39,3 % des voix en 2000 à 50,1 % en 2004. Le plus étonnant, c'est que cette progression ait eu lieu malgré le sentiment de mécontentement suscité dans la population par les quatre années de présidence de Chen Shui-bian. Au cours de cette période, en effet, le gouvernement s'est souvent vu taxer d'" immobilisme ", d'" inconsistance " et de " manque d'expérience ", y compris par une large partie de l'électorat qui avait contribué avec ferveur à la victoire du PDP en 2000. Jusqu'aux premières semaines de la campagne, tous les sondages donnaient Chen Shui-bian largement battu dans la confrontation qui allait, cette fois, l'opposer au ticket commun Lien Chan/Soong Chu-yu - deux adversaires réunis pour l'occasion et dont les candidatures séparées lui avaient permis de l'emporter quatre ans plus tôt (3). La comparaison des scores obtenus en 2000 par les candidats en lice semblait laisser peu de place au doute : le président allait être vaincu (4).
Dès lors, une question s'impose : quels sont les facteurs qui expliquent la montée en puissance continue du PDP au cours de la période de démocratisation ? Pour comprendre ce phénomène, il est indispensable de distinguer les aspects conjoncturels des évolutions structurelles. Ces dernières impriment leur marque plus lentement, mais aussi plus profondément, dans la conscience politique de la population. À cet égard, l'étude de la jeunesse s'avère particulièrement riche d'enseignements. Les transformations qu'a subies son cadre de socialisation depuis la période de dictature du Kuomintang (1945-1987) jusqu'à nos jours fournissent de précieuses indications sur le mouvement de fond que connaît la société taiwanaise.
Les jeunes (nous entendons par là les citoyens âgés de 20 ans - la majorité légale - à 29 ans) constituent, parmi l'ensemble de la population de l'île, la première génération issue d'un processus de socialisation dont le cadre n'a pas été un régime autoritaire fondé sur le mythe de la " reconquête du continent " et aspirant à faire de chaque Taiwanais un " bon Chinois ", mais une société en pleine démocratisation et en voie de " taiwanisation ". Ce changement a engendré la production d'un nouvel environnement symbolique et de discours qui concurrencent les valeurs héritées de la période de dictature. Les jeunes Taiwanais sont aujourd'hui porteurs de représentations et de comportements politiques qui tranchent avec ceux de leurs aînés. Un phénomène essentiel pour l'avenir de l'île et qui mérite qu'on l'analyse en détail.
Une jeunesse " à l'image du Kuomintang " (1945-1987)
La démocratisation, engagée en 1987 avec la levée de la loi martiale, se traduit essentiellement, dans les années qui suivent, par la remise en cause du système de représentation sur lequel étaient fondés la légitimité du Kuomintang (KMT) et le maintien de sa domination sur l'ensemble de l'île de Taiwan où il s'était réfugié en 1949, à la suite de sa défaite sur le continent face aux troupes du Parti communiste chinois. Ce système de représentation reposait sur trois principes clés.
Le premier affirmait que la République de Chine réfugiée à Taiwan était la seule légataire de la " Grande Chine ", c'est-à-dire de l'État-nation chinois, démocratique dans sa réalisation ultime, tel qu'il avait été conçu par Sun Yat-sen dans son projet nationaliste. La " rébellion communiste " étant venue perturber et momentanément interrompre la marche de ce projet nationaliste, le Kuomintang devait assurer, à Taiwan, la continuité historique de l'État-nation chinois.
Le deuxième principe découle de cette première affirmation. La République de Chine et l'ensemble de la population de l'île ne pouvaient et ne devaient, dès lors, avoir qu'un seul et unique but : la reconquête du continent par la suppression de la " rébellion communiste ". Dans le discours officiel, cette reconquête constituait une " mission sacrée ". Chacun devait être prêt à tout sacrifier au nom de cette cause.
Voilà qui conduit à la troisième pièce maîtresse de l'argumentation du Kuomintang. La guerre civile ne devant pas durer éternellement et la reconquête du continent ne pouvant qu'être menée à bien, la non-application des principes démocratiques contenus dans la Constitution de la République de Chine adoptée le 25 décembre 1946 n'était que provisoire.
Pour diffuser ce système de représentation, le Kuomintang s'assura, directement ou indirectement, le contrôle des trois canaux d'éducation de la population : l'école, la famille et l'" éducation inconsciente " qui consiste en l'assimilation incessante d'idées par l'observation et l'immersion dans le monde social environnant (5). L'école fut, comme dans tout projet nationaliste, un instrument privilégié de cette politique. Sa mission était de faire des Taiwanais - garçons et filles, toutes origines confondues - de " bons Chinois ", une mission reflétée dans le contenu des programmes scolaires, qui restèrent presque inchangés jusqu'à la première étape de leur réforme amorcée en 1994 et mise en œuvre dans les collèges à la rentrée 1997 (nous y reviendrons). Jusqu'à cette date, pratiquement aucune place n'y était laissée à l'histoire et à la géographie de l'île. Le système scolaire était orienté vers la production d'une conscience nationale chinoise uniforme, par l'apprentissage de l'histoire, de la géographie et de la " tradition chinoise " revisitée par le parti, c'est-à-dire essentiellement les enseignements tirés du confucianisme et des Trois Principes du peuple (san min zhuyi) de Sun Yat-sen. En marginalisant l'étude de Taiwan dans les programmes (6), le pouvoir cherchait à éviter la formation d'une communauté attachée exclusivement au territoire de l'île et risquant, par conséquent, de porter en germe un nationalisme taiwanais. La politique linguistique engagée par le Kuomintang dès 1946, qui interdisait l'emploi du japonais et de tout dialecte local (hoklo, hakka et aborigènes) dans les lieux publics (et particulièrement à l'école) au profit du mandarin, obéissait au même objectif. Il fallait couper les habitants de Taiwan de tout support de diffusion spatiale et de transmission générationnelle des différentes cultures de l'île, jugées " arriérées " et susceptibles de constituer des obstacles à la " restauration " et à la " renaissance " de la seule " culture chinoise digne de ce nom " : celle définie par le Kuomintang et dont les piliers étaient l'usage du chinois mandarin et une parfaite connaissance de ce que le parti proclamait être la " tradition chinoise " (7).
L'éducation parentale ou familiale était, quant à elle, contrôlée de façon indirecte, mais d'une manière tout aussi efficace. Ce contrôle passa, dans un premier temps, par l'entretien d'une atmosphère de peur diffuse dans les années 1950 et 1960 (événements sanglants du 28 février 1947 ; terreur blanche durant la décennie suivante ; annonce des arrestations et des exécutions au moyen de banderoles ; encouragement à la délation des " rebelles " ou des " traîtres ", etc.). Les répressions s'atténuèrent avec la libéralisation du régime entreprise par Chiang Ching-kuo à la fin des années 1970, mais leur souvenir resta profondément ancré dans les mémoires. Tout ce qui touchait au politique était, dès lors, considéré comme potentiellement dangereux. Cette paranoïa aboutit à une forme d'autocensure persistante. Encore au début des années 1990, bon nombre de parents ne parlaient jamais de politique en présence de leurs enfants et leur interdisaient de se prononcer en public à ce sujet.
Enfin, l'" éducation inconsciente " de la jeunesse était soit limitée, soit canalisée par le Kuomintang. Une série d'interdictions portait sur l'ensemble des médias susceptibles de véhiculer une vision autre que celle du Kuomintang. La presse écrite resta longtemps bâillonnée par le baojin, un système mis en place au début des années 1950 et qui consistait en un ensemble de textes restreignant la liberté d'expression des journaux (8). Les programmes télévisés et les stations de radio firent également l'objet d'un contrôle strict exercé par le biais de la loi sur la radio et la télévision (guangbo dianshi fa) de 1978 (9). Un autre facteur réduisait considérablement l'importance de l'éducation inconsciente en dehors des cadres prédéfinis par le parti : le manque de temps libre, tout simplement. Outre un emploi du temps déjà très chargé, compte tenu de l'énorme pression parentale supportée par des collégiens et des lycéens confrontés à l'impératif de réussite aux concours d'entrée au lycée et à l'université, les activités extra-scolaires - notamment le sport et les activités de groupe - restaient souvent encadrées par le Kuomintang. Celui-ci avait, de plus, instauré tout un environnement symbolique dans lequel la jeunesse baignait en permanence, que ce soit dans l'enceinte des écoles ou à l'extérieur. Chaque matin, avant les cours, avait lieu la cérémonie de lever du drapeau, lors de laquelle l'hymne national était chanté par l'ensemble des élèves réunis dans la cour. Un jiaoguan (instructeur militaire), chargé de veiller sur les faits et gestes des élèves, convoquait ceux qui ne se comportaient pas " correctement ". À l'extérieur, l'hymne était entonné avant chaque représentation d'une pièce de théâtre, chaque concert, chaque séance de cinéma... Enfin, l'ensemble du paysage urbain avait été remodelé à l'arrivée du Kuomintang, pour en faire un support destiné à rendre réel le mythe selon lequel la République de Chine restait la seule représentante de la " Grande Chine " (10). Taiwan avait été symboliquement transformée en Chine miniature.
L'ensemble du processus éducatif avait pour objectif de former " une jeunesse à l'image du parti ", c'est-à-dire d'éradiquer toute forme de sentiment d'appartenance à une communauté affective autre que la nation chinoise incarnée par les institutions de la République de Chine réfugiée à Taiwan. Au début des années 1980, on peut considérer que le pouvoir était parvenu à ses fins puisque la quasi-totalité de la jeunesse taiwanaise estimait appartenir exclusivement à la nation chinoise. Mais, comme nous allons le voir, cette adhésion à l'idéologie officielle ne signifiait pas pour autant que les cultures que le Kuomintang avait voulu écraser étaient définitivement tombées dans l'oubli.
Démocratisation et taiwanisation
La mise en valeur du peuple taiwanais
La politique d'assimilation culturelle du Kuomintang, qui avait pour objectif d'inculquer un cadre d'identification unidimensionnel à l'ensemble de la population taiwanaise, niait la grande diversité des vécus individuels et collectifs au sein des différents groupes ethniques de l'île. Surtout, cette politique niait le caractère éminemment plural de l'identité individuelle. Cette double négation a engendré, au sein des " Taiwanais de souche " (Bendiren ou Taiwanren) - c'est-à-dire des habitants de l'île présents avant l'arrivée des " Continentaux " (Waishengren) entre 1945 et 1950 -, un sentiment d'humiliation mêlé de frustration et d'injustice. Une amertume qui fut d'abord exprimée par la génération d'intellectuels qui a émergé dans les années 1970, à travers toute une littérature (au sens large du terme) et la structuration progressive du mouvement des Hors-parti (Dangwai). Cette première étape fut celle de la mise en valeur du peuple taiwanais. Selon ces intellectuels, il était impératif d'en reconnaître les qualités afin d'en faire plein usage au sein d'une République de Chine démocratisée. C'était, à leurs yeux, la seule façon de sauver cette dernière de la menace d'une invasion communiste, dans le contexte de la crise diplomatique amorcée au début des années 1970 avec la perte de son siège à l'ONU (en 1971) et aggravée par l'" abandon " des États-Unis en 1979 (11).
Ces réflexions des jeunes intellectuels s'inscrivaient alors encore dans le cadre des institutions de la République de Chine et de la défense de la nation chinoise. Mais, ayant pensé la différence et, par conséquent, l'existence d'un peuple taiwanais, ces penseurs avaient jeté les bases de leur radicalisation. Celle-ci prit forme au cours des années 1980, avec la diffusion d'un discours dénonçant ouvertement l'oppression dont les Taiwanais étaient victimes de la part du Kuomintang (qualifié de " régime étranger ") et des Continentaux, assimilés en bloc au parti unique, ce qui était loin de refléter la complexité de la situation (12). Selon le Dangwai - auquel le Parti démocrate progressiste succéda en 1986 -, les Taiwanais, par le biais d'une démocratisation du régime et du recours à l'autodétermination, devaient s'affranchir de cette domination étrangère et parvenir, enfin, à la liberté. Dans ce contexte, une large partie des Continentaux placés aux commandes de la République de Chine, aussi bien dans le domaine économique que politique, se sentirent menacés.
La démocratisation, amorcée avec la levée de la loi martiale en 1987, ne pouvait donc pas se limiter à une réforme des institutions et à la reconnaissance des droits individuels et collectifs de chacun des habitants de l'île. Pour réussir pleinement, elle impliquait un long et, parfois, douloureux travail de recherche et de réflexion sur le passé (ou, plus exactement, sur les passés) de l'île et de tous ses habitants, sur le rapport entre Taiwan et la Chine et sur les moyens à mettre en œuvre pour combler le fossé d'incompréhension source de conflits entre les " Taiwanais " et les " Continentaux " (13). L'ensemble des dispositions qui entravaient la réussite d'un tel projet et du débat qui devait l'accompagner furent supprimées à la fin des années 1980 et au début des années 1990 (14). La pluralité des sources d'information, bien qu'encore très relative jusqu'à la fin de cette décennie, fut assurée par l'abrogation ou, du moins, par le non-recours aux textes répressifs dont le Kuomintang s'était jusque-là servi. Par ailleurs, l'extrême habileté dont fit preuve Lee Teng-hui, président de la République de Chine de 1988 à 2000, dans sa stratégie de réforme par le compromis, permit la marginalisation progressive des forces conservatrices du Kuomintang, encore opposées à toute initiative allant dans le sens d'une taiwanisation du politique.
Parallèlement aux réformes institutionnelles en cours, les années 1990 furent donc, également, celles d'une réflexion et de mouvements de revendication identitaire qui conduisirent progressivement à remplacer le nationalisme chinois exclusif, qui visait à l'uniformité culturelle et linguistique, par la mise en avant de la pluralité des cultures propre à Taiwan. Cette vaste entreprise de déconstruction du système de représentation sur lequel le Kuomintang s'était appuyé pendant plus de quatre décennies affecta, avec plus ou moins de force, les différents modes de socialisation de la jeunesse taiwanaise.
La réforme des programmes scolaires, une étape essentielle
La réforme des programmes scolaires, décidée en 1994, était un passage obligé pour sortir du décalage entre ce que les élèves apprenaient tous les jours et ce qu'ils vivaient réellement. Une étape fut franchie en 1997 avec l'adoption d'une première mouture des trois manuels " Connaître Taiwan " (Renshi Taiwan) destinés aux élèves de première année de collège (15). La version définitive de ces trois manuels intitulés Histoire, Géographie et Société ne fut mise au programme qu'à la rentrée 1999 ; un délai qui témoigne de la relative lenteur des transformations en cours et de la difficulté, pour les rédacteurs, de manœuvrer entre les sensibilités conservatrices et celles favorables à la construction d'une nation taiwanaise. Comme le note Stéphane Corcuff, la philosophie qui a guidé la réalisation de ces manuels est assez bien résumée dans les deux objectifs définis par le ministère de l'Éducation pour celui portant sur la société : " 1) accroître la connaissance de Taiwan, des [archipels et îles] Penghu, Kinmen et Matsu ; 2) développer un champ de vision correspondant à une culture pluraliste, nourrir un sentiment d'amour pour la terre locale qui permette un amour plus fort encore pour la nation " (16).
Ces principes sont également ceux sur lesquels la réforme s'appuie aujourd'hui. En effet, l'aggiornamento des manuels de première année de collège n'était qu'un premier pas vers la révision complète de ceux destinés à l'école primaire (six ans) et au collège (trois ans) dans le cadre du " Programme d'éducation en neuf ans ", chargé de fournir les lignes directrices aux maisons d'édition qui en assureront la publication pour une utilisation à compter de la rentrée 2005. Le but de ce programme est d'organiser, au fil des années scolaires, un enseignement cohérent qui privilégiera les " valeurs centrées sur Taiwan ", en particulier par la promotion de l'enseignement des langues locales et la mise en avant des moments et des personnages clés de l'histoire de l'île (17). Toutefois, comme ce fut le cas pour les manuels de première année de collège, cette réforme n'implique pas une rupture totale avec la Chine et son héritage culturel. Elle consiste plutôt en une modification de l'angle sous lequel était jusqu'alors considéré Taiwan. Avant la réforme, les programmes partaient de la " Grande Chine " pour aller vers la " province de Taiwan ", dernier territoire effectivement administré par la République de Chine. Dans les années à venir, l'enseignement se basera, au contraire, sur une bonne connaissance de Taiwan et des différents peuples qui y vivent tout en accordant une place importante à la culture chinoise en tant que composante essentielle de la mosaïque culturelle en reconstruction qu'est l'île.
Du fait de la lenteur inévitable de sa mise en œuvre, la réforme du contenu des programmes scolaires n'a pas encore pu exercer une influence déterminante sur les représentations politiques de la jeunesse. Pour que l'école acquière toute sa puissance en tant que vecteur de changement des mentalités, il faudra attendre quelques années et la réalisation effective du " Programme d'éducation en neuf ans ". Mais les décisions prises dessinent tout de même une tendance très nette : le système éducatif sera désormais orienté de manière à favoriser le sentiment d'appartenance à une nation taiwanaise en partie - mais en partie seulement - héritière de la culture chinoise. L'éducation viendra alors faire écho à la taiwanisation de l'environnement culturel dans lequel la jeunesse baigne au quotidien.
Cette taiwanisation avait été amorcée très tôt par Lee Teng-hui qui a procédé, dès la fin des années 1980, à l'élimination de plus en plus systématique des vestiges du culte de la personnalité instauré par Chiang Kai-shek et à la " localisation " de certains des marqueurs nationaux de la République de Chine (billets et pièces, fêtes, etc.) (18). L'article 10 de l'amendement constitutionnel de juin 1997 énonce par ailleurs : " L'État affirme le pluralisme culturel et doit activement préserver et entretenir le développement des langues et cultures aborigènes. " Le PDP a également participé à cette entreprise de taiwanisation lorsqu'il est arrivé au pouvoir au niveau local (villes et districts) (19). Mais sa victoire à l'élection présidentielle en 2000 a donné un coup d'accélérateur à ces transformations, toujours soutenues, voire proposées, par Lee Teng-hui et le parti qui s'est formé autour de lui (Tailian) après son exclusion du KMT (20).
À partir de 2000, le PDP a eu les moyens d'engager une politique visant à construire une nation taiwanaise multiculturelle sur l'ensemble du territoire. Cette politique aspire à rendre leur dignité et leur fierté aux différents peuples de Taiwan en leur reconnaissant le droit d'exister et en leur offrant une place dans l'histoire de l'île (21). L'objectif est également de parvenir à un dépassement des conflits inter-ethniques hérités du passé, idée qui est notamment contenue dans le " Discours sur la nouvelle culture " (xin wenhua lunshu) actuellement avancé par une partie des députés du PDP, dont Luo Wen-jia, le nouveau président du Conseil des affaires hakka (keweihui) (22), l'une des instances chargées de promouvoir les intérêts des différents groupes ethniques de Taiwan (23). Les programmes scolaires réformés visent également à donner à chaque habitant une connaissance de base des différentes cultures de l'île. Outre l'apprentissage du mandarin - maintenu comme langue commune -, il leur est offert la possibilité d'apprendre, au choix, l'un des autres idiomes parlés dans le pays (24). Dans le même ordre d'idées, les musées consacrés à l'histoire et à la culture de Taiwan se multiplient, tandis que ceux dont les collections et les expositions restent centrées sur la Chine commencent à s'ouvrir sur les cultures locales. Cette évolution n'a pas été sans entraîner de vives protestations de la part des conservateurs, qui ont accusé le PDP de tenter d'" éliminer toutes les cultures " (dont la culture chinoise) autres que celles de Taiwan dans les musées tels que le Muséum national d'histoire de Taipei ou l'annexe du musée national du Grand Palais, qui sera ouverte dans le district de Chiayi et dont les collections sont censées être consacrées à l'Asie (25).
Loin de marquer une rupture avec l'ère Lee Teng-hui, l'arrivée au pouvoir du PDP s'inscrit dans la continuité de ce mouvement de fond. Elle marque seulement l'intensification de la production d'un discours dominant et de toute une symbolique taiwanisée qui légitiment de plus en plus, aux yeux des masses, la poursuite de la construction d'une nation taiwanaise multiculturelle. Ce discours met l'accent sur l'amour porté à Taiwan, terre nourricière de tous ses habitants, quelles que soient leurs origines. Il insiste sur la nécessité de transcender les conflits hérités du passé pour " construire un nouveau Taiwan " non pas en conduisant une nouvelle politique d'assimilation à une culture unique, mais en respectant la diversité culturelle de l'île. Car la finalité sans cesse répétée de cette entreprise est de redonner fierté et dignité à tous les Taiwanais qui, pour la plupart, en ont été privés depuis leur naissance. C'est dans ce nouveau contexte qu'ont été socialisés les 3 860 000 jeunes qui ont aujourd'hui entre 20 ans (âge légal du droit de vote) et 29 ans, et qui représentent 23,7 % de l'électorat insulaire (26).
Représentations de soi et de la collectivité chez les jeunes Taiwanais
" Être taiwanais "
La première preuve du succès de la démocratisation se trouve peut-être tout simplement dans la très grande disparité des opinions rencontrées lorsque l'on s'entretient avec des jeunes Taiwanais aux parcours divers. Il est toutefois possible d'identifier certains points faisant l'objet d'un consensus qui transcende les particularismes. Tout d'abord, le nouveau discours dominant décrit plus haut a engendré, au sein de la jeunesse taiwanaise, le sentiment très largement partagé de faire partie d'une communauté de valeurs et d'intérêts territorialisée : Taiwan. Mais ce sentiment incontestable d'appartenance à la société taiwanaise n'implique pas automatiquement une identification exclusive à Taiwan en tant que nation, bien que celle-ci ne cesse de croître. Se dire " taiwanais " n'est pas non plus systématiquement synonyme de vote en faveur du PDP, qui se veut pourtant le champion de la défense de la dignité et des intérêts du peuple taiwanais. Pour une large majorité des jeunes, l'avenir de Taiwan reste ouvert. Ce qui compte avant tout, c'est de privilégier " ce qui est bon pour Taiwan ". Quelles que soient leurs préférences quant au futur de Taiwan (pour ceux qui en ont), elles sont déterminées en fonction de la préservation de ces acquis essentiels que sont la démocratie et la prospérité, ce qui passe avant tout par le maintien de la paix dans le détroit et par une politique centrée sur les intérêts de Taiwan et des Taiwanais. Cette position se traduit par un soutien massif apporté à la préservation du statu quo et de l'indépendance de facto de Taiwan sous le nom de République de Chine.
Lorsque l'on demande à un jeune pourquoi il pense " être taiwanais ", les réponses qui reviennent le plus fréquemment sont : " Taiwan est la terre où je suis né(e) ", ou " Taiwan est ma terre mère ". C'est l'affection que les jeunes portent au territoire de Taiwan, sur lequel ils ont vécu et grandi, qui prime dans la définition de ce que signifie " être taiwanais ". Le sentiment d'appartenir à une même communauté de valeurs et d'intérêts est étroitement lié à celui d'une existence partagée sur un même territoire. Il laisse peu de place, du moins chez les jeunes ayant entre 20 et 29 ans, à la persistance d'une conception qui distingue les " Taiwanais de souche " des " Continentaux " pour les opposer dans une relation oppressés/oppresseurs. Le vécu quotidien de cette génération au sein d'une société démocratique a permis d'apaiser les rapports entre ces deux groupes. Le conflit reste, par contre, encore prégnant au niveau de la génération des parents ; il persiste également chez les jeunes " Taiwanais de souche " de plus de trente ans, qui sont nombreux à garder le souvenir de brimades ou de punitions dues au simple fait de parler leur langue maternelle et non le mandarin (27).
La majorité des jeunes issus d'une famille de Continentaux (28) remettent, eux aussi, cette différenciation en question. Nés et élevés à Taiwan, ils y ont tous leurs repères. Ils ne connaissent la Chine qu'au travers de ce que l'on en dit ou de courts séjours qu'ils y ont effectués. Enfin, ils ne sont plus guère soumis aux regards accusateurs de leurs camarades " de souche ", qui ne leur tiennent pas rigueur d'un passé dont ils ne sont en aucune manière responsables. Tous ces éléments contribuent à vider de son sens cette notion de " Continentaux ". Ces jeunes peuvent se dire descendants d'une famille de Continentaux ; mais ils se présenteront avant tout comme des Taiwanais. Stéphane Corcuff montre que cette tendance se dessinait déjà en 1997 : 42,9 % des Waishengren nés entre 1968 et 1981 se déclaraient taiwanais, et non chinois, en réponse à la question " Parmi les deux choix suivants, lequel choisiriez-vous pour vous décrire ? ". Parmi ceux nés à Taiwan avant 1968, ils n'étaient que 27,6 % à répondre la même chose (29). Il n'y a, dès lors, pas lieu de s'étonner que le thème du " retour en Chine " n'ait pas de signification pour cette génération qui estime avoir ses racines à Taiwan.
En somme, dans les représentations des jeunes, les frontières ethniques s'effacent progressivement. Il n'en reste pas moins que l'orientation des votes demeure, en grande partie, déterminée en fonction de ces anciennes divisions. Les jeunes issus de familles de " Continentaux " continuent à avoir tendance à voter pour le KMT ou le PFP. Cet " atavisme " est à mettre principalement sur le compte de la filiation politique. Bien que les liens familiaux se distendent sous l'effet de la montée des valeurs individualistes (surtout dans les villes), l'influence des parents sur le vote de leurs enfants demeure importante - un phénomène qui n'est pas propre à Taiwan, comme le montre par exemple Anne Muxel à propos du vote des jeunes en France (30). Mais le sens de ce vote a changé. Les jeunes " Taiwanais de souche " qui votent PDP le font de moins en moins pour défendre les intérêts de leur groupe ethnique contre l'oppression, réelle ou imaginaire, dont ils seraient les victimes, tandis que ceux des Waishengren qui votent KMT (c'est peut-être moins vrai pour le PFP) ne sont plus obsédés par le risque d'être marginalisés au sein d'une société qui serait dominée par les Hoklo (31). En un mot, la peur et le rejet de l'autre hérités du passé sont en train de disparaître.
Les attentes des jeunes
Ce progrès ne signifie pas que la jeunesse taiwanaise soit en train de faire entrer l'île dans une ère post-nationale. Certes, le sentiment national taiwanais croît rapidement au sein de cette partie de la population ; mais il ne se traduit pas par la montée du nationalisme, c'est-à-dire d'une action volontaire et publique (engagement militant, manifestations, publications, etc.) dont l'objectif serait l'indépendance effective du territoire national sous la forme d'une République de Taiwan. Aujourd'hui, les jeunes orientent majoritairement leur vote en fonction de la capacité estimée du candidat à défendre la communauté de valeurs et d'intérêts qu'est Taiwan. Cette attitude se reflète dans l'analyse de l'évolution de leurs intentions de vote à la présidentielle de 2004, sur la période février 2003 - mars 2004.
Entre février et octobre 2003, Chen Shui-bian s'est toujours trouvé distancé dans les sondages effectués auprès des jeunes. Sur cette période, l'écart entre sa candidature et le ticket Lien-Soong oscillait entre 2 et 12 points. Mais, à partir de novembre, les intentions de vote ont basculé en sa faveur, et ce renversement de tendance fut irréversible jusqu'à l'élection (32). La mise en relation de ce que les jeunes Taiwanais attendent de leur président avec le déroulement de la campagne électorale explique ce retournement soudain.
Dans l'ensemble, la jeunesse taiwanaise attend de son leader qu'il assure la stabilité économique et politique indispensable au maintien des libertés et à l'amélioration des conditions matérielles d'existence de la population. Sur le plan intérieur, cette exigence signifie que le président doit se montrer capable de prendre les décisions nécessaires en matière de politique économique, de transports, d'environnement, etc. Sur le plan extérieur, elle implique le rejet de toute prise de position jugée trop extrême - que ce soit une déclaration d'indépendance visant à la création d'une République de Taiwan ou, au contraire, des négociations avec la République populaire de Chine dont le résultat serait une réunification désavantageant Taiwan (33). Les jeunes souhaitent également que le président fasse preuve de suffisamment d'habileté pour assurer à Taiwan le soutien d'une partie de la communauté internationale et, surtout, pour conserver celui des États-Unis, qui sont perçus comme les garants de la stabilité dans le détroit. Or, au cours des trois premières années du mandat de Chen Shui-bian, plusieurs éléments ont donné à la majorité des jeunes électeurs ayant soutenu sa candidature en 2000 - en partie sur la base de ses succès en tant que maire de Taipei de 1994 à 1998 - l'impression que le président n'était pas à la hauteur de son poste : la détérioration rapide de la situation économique de l'île ; plusieurs cafouillages sur des dossiers sensibles tels que les revendications des associations d'agriculteurs et de pêcheurs (nongyuhui) ; les atermoiements sur la construction d'une quatrième centrale nucléaire dans le district de Taipei (que le gouvernement avait décidé d'arrêter avant de revenir sur sa décision) ; et, enfin, l'absence de succès sur le plan international.
Mais, à partir de novembre 2003, Chen Shui-bian réussit à retourner la situation, du moins chez les jeunes de 20 à 29 ans, essentiellement à la faveur de deux succès et d'une campagne électorale aux thèmes mobilisateurs. Le premier succès fut sa visite aux États-Unis, début novembre, où il reçut un prix de la Ligue internationale des droits de l'homme pour ses luttes passées en faveur de la démocratie. Lors de la cérémonie, il put, pour la première fois sur le sol américain, faire officiellement part de sa vision politique et présenter son projet de nouvelle Constitution. Le soutien de l'administration Bush fut alors perçu par nombre de Taiwanais comme le gage de la crédibilité internationale de leur président. Le second succès fut d'ordre économique, avec l'annonce de la reprise de la croissance au dernier trimestre 2003, tendance qui fut confirmée pour le premier trimestre de l'année suivante quelques jours avant les élections. Le taux de chômage fut également annoncé à la baisse. Or la campagne menée par l'alliance KMT-PFP fut plus axée sur la critique des quatre années de gestion " désastreuse " de Chen Shui-bian que sur la présentation d'un programme alternatif. Dans sa stratégie de dénigrement, le ticket Lien-Soong alla jusqu'à affirmer que, si Chen Shui-bian était réélu, Taiwan redeviendrait un pays du tiers-monde, " comme les Philippines ". Avec la perspective d'un retour à une situation économique plus favorable, c'était donc tout un pan de la campagne menée par Lien Chan et Soong Chu-yu qui s'écroulait.
Le PDP sut, par ailleurs, prendre l'initiative tout au long de la campagne électorale, qu'il choisit d'axer sur l'omniprésence de la menace chinoise, symbolisée par les 496 missiles braqués sur l'île (34), et sur la nécessité de défendre la paix, la liberté et la dignité du peuple taiwanais face au dernier oppresseur dont il était victime : la République populaire de Chine. Cette orientation fut renforcée par l'annonce de la tenue du premier référendum " défensif " (aussi appelé " référendum pour la paix ", heping gongtou) le jour des élections présidentielles, le 20 mars (35). Le PDP avait pris la main. Il allait la garder tout au long de la campagne en faisant de ses meetings de grands rassemblements sur les thèmes de l'amour porté à Taiwan et de la " défense de Taiwan ". La chaîne humaine qui mobilisa près de deux millions de Taiwanais le 28 février en fut le point d'orgue (36). Elle était destinée à " protéger Taiwan avec nos mains " (shouhu Taiwan) contre les missiles et à envoyer un message fort à la République populaire de Chine ainsi qu'à la communauté internationale, prise à témoin. Cet événement connut un énorme succès auprès de la jeunesse, qui y participa en masse alors même qu'elle s'était montrée bien moins présente qu'en 2000 lors des meetings politiques classiques. La dynamique émotionnelle créée fut ensuite exploitée et pérennisée par l'utilisation de tous les supports disponibles : spots télévisés, DVD, CD, posters ou encore timbres. Le PDP parvint de cette manière à recréer l'une des conditions qui lui avaient permis de l'emporter au sein de la jeunesse en 2000 : il avait donné aux jeunes l'impression de " faire l'Histoire ". Quatre ans plus tôt, cette impression avait été associée à la première alternance démocratique ; cette fois-ci, elle l'était à la défense de Taiwan, grâce au référendum et à des actions pacifistes destinées à montrer au monde entier l'amour que le peuple de Taiwan porte à sa terre et la solidarité qui lie tous ses membres dans l'adversité.
Dans le même temps, Lien Chan et Soong Chu-yu ont conduit, nous l'avons dit, une campagne essentiellement négative (critiques envers Chen Shui-bian et son entourage, boycott du référendum) et défensive (justification permanente de leur amour pour Taiwan). Ils n'ont pas réussi à mettre en place une thématique et des événements capables de mobiliser au-delà de leur base partisane. Ce fut notamment le cas pour la manifestation nationale " contre Chen " organisée le 13 mars. De même, leur projet de réduction du service militaire de vingt à trois mois n'a pas convaincu les jeunes hommes. L'alliance KMT-PFP ne s'est pas montrée suffisamment constructive et a probablement perdu les élections en épuisant une grande partie de son énergie à s'attaquer à Chen Shui-bian tout en consacrant trop peu de place à la mise en valeur de son projet d'avenir pour Taiwan.
Si l'on compare maintenant l'évolution des intentions de vote chez les 20-29 ans à celle de leurs aînés (30-39 ans), deux remarques importantes s'imposent. Tout d'abord, le vote des premiers est beaucoup plus volatil que celui des seconds. En effet, si Chen Shui-bian a également progressé au sein des 30-39 ans entre octobre 2003 et mars 2004, cette progression a été beaucoup moins forte (1,3 %). Chez les 30-39 ans, le vote semble beaucoup plus figé, déterminé par l'attachement à un parti hérité des luttes passées. A contrario, celui des 20-29 ans indique un comportement beaucoup plus fluide, révélateur d'une vision assez répandue selon laquelle les deux camps " se valent " au sein du jeu démocratique. C'est également cette opinion qui est avancée par ceux qui avaient choisi de s'abstenir ou de participer au mouvement des votes nuls (feipiao yundong). La récente entrée en contact de cette frange de la jeunesse avec la vie politique, alors que le gros des réformes démocratiques est déjà réalisé et que les programmes se sont recentrés autour du maintien du statu quo et de la gestion des affaires locales, engendre un attachement moins fort à un parti politique précis - voire, pour une minorité, un désintérêt total pour la chose politique.
Vers le dépassement des anciennes rivalités
Les représentations et les comportements politiques en construction chez les jeunes ayant aujourd'hui entre 20 et 29 ans laissent présager de l'entrée prochaine de la société taiwanaise dans une période de post-démocratisation dans laquelle les problèmes majeurs dont la société aura à traiter ne seront plus les mêmes. Nous assistons en effet au sein de cette nouvelle génération arrivée en âge de voter à un effacement progressif des questions identitaires qui ont hanté les esprits de ses aînés, y compris ceux des jeunes ayant aujourd'hui autour de 35 ans et dont le cadre de socialisation fut en partie celui de la période autoritaire. Cela se traduit notamment par l'atténuation, chez les plus jeunes, des rapports conflictuels entre " Taiwanais de souche " et " Continentaux " qui entament un lent mais inexorable voyage vers l'oubli pour laisser la place à une normalisation des relations inter-ethniques à l'intérieur d'une définition souple de ce que signifie être taiwanais.
Les jeunes de 20 à 35 ans représentent aujourd'hui près de 35 % de l'électorat. Parmi eux, le 20 mars 2004, ils étaient 1,6 million à voter pour la première fois à une élection présidentielle, soit 10 % de l'électorat. Les risques de voir sombrer la démocratie taiwanaise dans le chaos, comme certains l'avaient prédit lors des élections présidentielles, s'amenuisent ainsi
d'année en année grâce, d'une part, à la disparition progressive des conditions pouvant amener à une telle tragédie, d'autre part, à la construction d'une nouvelle mémoire collective à partir d'une relecture plurielle de l'histoire de l'île et, enfin, à la dilution des conflits inter-ethniques au sein d'une jeunesse qui semble plutôt osciller entre la tolérance - produit du multiculturalisme - et l'indifférence - produit de l'individualisme - dans sa relation à l'Autre.

Notes :

(1) Lors d'un rassemblement à Tainan, dans le sud de l'île, l'après-midi précédant le jour des élections, Chen Shui-bian et Lu Hsiu-lien se firent tirer dessus alors qu'ils saluaient la foule, montés sur l'une des Jeep utilisées pour la campagne. Ils ne furent heureusement que légèrement blessés et les élections se déroulèrent normalement le lendemain. Le ou les tireurs n'ont toujours pas été retrouvés.
(2) Le " camp bleu " ou " pan-bleu " (lanying ou fanlan) fait référence à la couleur représentant le Kuomintang (KMT). Pour cette campagne, ce parti, dirigé par Lien Chan, a passé un accord avec le Qinmindang (PFP) - parti créé par Soong Chu-yu, un ancien cadre du KMT, après les élections présidentielles de 2000 lors desquelles il s'était présenté en candidat indépendant. Le soir de la réélection de Chen Shui-bian, Lien Chan et Soong Chu-yu ont décidé d'organiser un sit-in en signe de protestation contre ce qu'ils ont qualifié d'" élection déloyale ". Dès le lendemain, ils ont déposé une plainte pour que l'on recompte les bulletins. Elle a abouti, en mai, à un recomptage des voix qui n'a pas mis au jour de fraude majeure.
(3) Des sondages effectués en avril 2003 plaçaient le ticket Lien-Soong largement en tête, avec entre 17 et 25 points d'avance. Ceux effectués au début de la campagne lui accordaient toujours une avance plus que confortable, oscillant entre 15 et 20 % des voix.
(4) Lien Chan avait obtenu 23,1 % des voix et Soong Chu-yu 36,8 %.
(5) Cette formule est utilisée par Émile Durkheim dans Éducation et sociologie, PUF, 1999 (1920).
(6) L'étude de Taiwan était alors réduite à un chapitre, ce qui s'inscrivait dans la logique nationaliste : sa place au sein des manuels était proportionnelle à celle que Taiwan occupait dans la République de Chine : une province parmi d'autres.
(7) En 1946, le KMT lança la " glorieuse restauration " dont l'objectif était l'éradication de toute trace des cinquante années de colonisation japonaise dans les mentalités des Taiwanais et leur remplacement par une bonne connaissance de la " tradition chinoise ". En 1966, Chiang Kai-shek initia le " Mouvement pour la renaissance culturelle " qui visait, notamment, à diffuser l'idée selon laquelle le respect de la " tradition chinoise " devait être la vertu matrice de tout comportement social, aussi bien individuel que collectif.
(8) Voir Patricia Batto : " Les conséquences de la démocratisation sur la presse quotidienne ", Perspectives chinoises, no 80, novembre-décembre 2003, pp. 64-65.
(9) Voir David Kempf : " L'île enchaînée ", Perspectives chinoises, no 42, juillet-août 1997, pp. 55-60.
(10) Tout allait dans ce sens : la terminologie administrative, les statues, les monuments ainsi que le contenu des musées. Le nom des rues fut modifié pour faire référence à des villes et à des lieux de Chine continentale ou à des principes moraux confucianistes et tridémistes.
(11) Pour une étude détaillée du mouvement Dangwai, voir Samia Dana : Le Dangwai et la démocratie à Taiwan, une lutte pour la reconnaissance de l'entité politique taiwanaise, L'Harmattan, 1998.
(12) De nombreux Continentaux avaient eux-mêmes été les victimes du Kuomintang ou, en tant que simples soldats, n'occupaient tout simplement aucune fonction leur donnant les moyens de " dominer " les Taiwanais. Le KMT a, par ailleurs, entamé la taiwanisation accélérée de ses effectifs dès les années 1970.
(13) Voir le dossier : " Les dynamiques identitaires à Taiwan ", Perspectives chinoises, no 57, janvier-février 2000, pp. 44-91.
(14) La proclamation, le 1er mai 1991, de la fin de " la période de mobilisation pour la suppression de la rébellion communiste " et, deux semaines plus tard, la révision de l'article 100 du Code pénal portant sur le crime de sédition furent parmi les réformes dont la portée en termes de liberté d'expression fut la plus grande.
(15) À ce sujet, voir : Laurent Michelon, " La refonte des manuels scolaires. Réforme de l'éducation ou réforme politique ? " et Gilles Lespades, " Entretien avec Tu Cheng-sheng, le coordinateur du manuel sur la société taiwanaise ", Perspectives chinoises, no 44, novembre-décembre 1997, respectivement pp. 51-56 et pp. 57-59. Voir également : Stéphane Corcuff, " L'introspection Han à Formose. L'affaire des manuels scolaires "Connaître Taiwan" (1994-1997) ", Études chinoises, vol. XX, no 1-2, printemps-automne 2001, pp. 41-83 ; et Christopher Hughes et Robert Stone, " Nation-Building and Curriculum Reform in Hong Kong and Taiwan ", The China Quarterly, no 160, 1999, pp. 977-991.
(16) Stéphane Corcuff, " L'introspection Han à Formose... ", art. cit., pp. 64-65.
(17) Taipei Times, 23 janvier 2003.
(18) Voir : Stéphane Corcuff, " Que reste-t-il de Chiang Kai-shek ? Ritualisation d'une commémoration politique à Taiwan (1988-1997) ", Études chinoises, vol. XVI, no 2, automne 1997, pp. 115-146 et, du même auteur, " The Symbolic Dimension of Democratization and the Transition of National Identity under Lee Teng-hui " in Memories of the Future, M.E. Sharpe, New York, 2002, pp. 73-101.
(19) Il a, notamment, conquis les villes de Taipei en 1994-1998 et de Kaohsiung depuis 1998. Voir : Jean-Pierre Cabestan, " Le Kuomintang politiquement minoritaire. Les élections locales de novembre 1997 ", Perspectives chinoises, no 44, novembre-décembre 1997, pp. 38-47.
(20) La responsabilité de la défaite de Lien Chan à l'élection présidentielle en 2000 lui fut imputée.
(21) C'est dans cette logique que le gouvernement PDP a reconnu les Shao (en 2001), les Kavalan (en 2002) et les Taluku (en 2004) comme faisant partie des peuples aborigènes de l'île (Yuanzhumin) aux côtés des neuf autres peuples dont l'existence avait déjà été reconnue officiellement : Ami, Atayal, Bunun, Dawu (Yami), Paiwan, Puyuma, Rukai, Saisiyat et Tsou.
(22) Voir l'entretien accordé par Luo Wen-jia au Taipei Times, 2 mai 2004.
(23) Il existe également un Conseil des affaires aborigènes (Yuanweihui).
(24) La proposition fut faite en 1999 pour une mise en œuvre à compter de la rentrée scolaire 2001.
(25) Taipei Times, 16 janvier 2003.
(26) Les données statistiques tenant compte de l'âge sont assez rares à Taiwan. La partie qui suit se base, d'une part, sur une série d'entretiens semi-directifs menés en février et mars 2004 auprès de 26 jeunes Taiwanais ayant entre 20 et 35 ans et dont les villes ou les districts (xian) d'origine sont Taipei, Taichung, Tainan, Nantou et Kaohsiung et, d'autre part, sur les résultats des enquêtes d'opinion effectuées par le Centre d'enquêtes du PDP (Minjindang mindiao zhongxin) et le Centre d'enquêtes Shanshui (Shanshui mindiao zhongxin). Les données fournies par le Centre d'enquêtes du PDP sont le résultat de sondages menés au cours de la période février 2003-mars 2004, par téléphone, trois à quatre fois par mois auprès d'échantillons représentatifs de 5 000 personnes (environ 1 100 réponses). Les chiffres donnés sont la moyenne des sondages effectués pour le mois dont il est question. Ces informations sont normalement confidentielles et réservées à l'usage interne qu'en fait le parti. J'ai été autorisé à m'en servir, mais pas à les publier dans leur intégralité.
(27) Les témoignages faisant état de telles punitions sont nombreux. Les élèves devaient, par exemple, payer des amendes pour avoir utilisé le hoklo, le hakka ou une langue aborigène à l'école, ce qui était encore formellement interdit à la fin des années 1980.
(28) Ces familles sont en réalité le plus souvent composées d'un seul parent continental, en général le père ou le grand-père.
(29) Stéphane Corcuff, " Taiwan's Mainlanders, New Taiwanese ? ", in Memories of the Future, M.E. Sharpe, New York, 2002, p. 169.
(30) Anne Muxel, L'Expérience politique des jeunes, Presses de Sciences Po, 2001.
(31) Les Hoklo représentent 70 % de la population de l'île.
(32) En octobre 2003, 37,4 % des jeunes de 20 à 29 ans comptaient voter pour Chen Shui-bian et Lu Hsiu-lien, contre 50,3 % pour leurs adversaires. En mars, ils étaient 43,3 % pour les premiers et 38,6 % pour les seconds.
(33) Les jeunes ont d'ailleurs peu soutenu le mouvement lancé par Lee Teng-hui et son parti Tailian pour la " rectification " du nom officiel de l'île en République de Taiwan. De même, ils rejettent la proposition faite par la RPC d'une réunification sous le principe " un pays, deux systèmes ", notamment au regard de la façon dont les choses se déroulent actuellement à Hong Kong.
(34) Il était assez fréquent de voir de gigantesques maquettes de ces missiles montées sur des camionnettes qui sillonnaient les rues des différentes villes de l'île. Ces camionnettes étaient également exhibées lors des rassemblements du PDP.
(35) Le référendum comportait deux questions. L'une demandait si le peuple taiwanais souhaitait la réouverture des négociations avec la République populaire de Chine pour établir les conditions nécessaires à la paix dans le détroit. L'autre, s'il acceptait le vote d'un budget spécial dans le but d'acheter des armes aux États-Unis pour assurer la défense de l'île. Le KMT et le PFP appelèrent à son boycott, et les 50 % de participation indispensables à sa validité ne furent pas atteints.
(36) Cette date, devenue " journée de la paix ", marque la commémoration des événements qui, en 1947, déclenchèrent le massacre de milliers de Taiwanais par le Kuomintang, en réaction au soulèvement de la population.