Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
Taiwanais en Chine : une émigration à rebours
Article de Gilles Guiheux
Directeur du Centre d'études français sur la Chine contemporaine (CEFC)
en français
in english
en español
en français

Depuis la politique d'ouverture initiée par Deng Xiaoping en 1979, les échanges économiques entre Taiwan (la République de Chine) et la République populaire n'ont cessé de s'intensifier. Dès 1981, la Chine continentale prend une série de mesures pour faciliter l'entrée des produits. En 1985, alors que les relations commerciales avec la Chine communiste sont encore interdites, le gouvernement de Taiwan reconnaît officiellement l'existence d'un commerce indirect via Hong Kong. En 1988, les autorités continentales promulguent un texte qui précise les conditions préférentielles accordées aux investisseurs taiwanais. En 1991, les investissements sont enfin autorisés par Taipei, bien qu'assortis de conditions restrictives. Au milieu des années 1980, les échanges entre Taiwan et la Chine étaient encore inexistants ; vingt ans plus tard Pékin est devenu le premier partenaire commercial de Taipei.
Ce boom des flux de marchandises et de capitaux pose des problèmes de sécurité évidents à l'île, qui vit toujours sous la menace d'une intervention militaire. Les actifs industriels taiwanais sur le continent pourraient, en effet, constituer un atout pour les dirigeants chinois en cas de tension. Mais l'enjeu est également social. Les Taiwanais craignent que les délocalisations en Chine ne vident Taiwan de son industrie et ne favorisent la montée du chômage. Ils s'inquiètent de voir les entreprises de haute technologie s'installer sur le continent, permettant ainsi à la Chine de rattraper son retard dans les secteurs de pointe. Les Taiwanais, et singulièrement les hommes d'affaires (les Taishang), ne se contentent plus d'effetuer des allers et retours. Ils seraient déjà plusieurs centaines de milliers à s'être installés de manière permanente sur le continent, au point que certains s'inquiètent de ce qui ressemble de plus en plus à une émigration à rebours.
Les progrès de l'intégration économique
La Chine, premier partenaire
La Chine continentale est désormais le premier partenaire commercial de Taiwan, devant les États-Unis et le Japon. En 2003, le commerce indirect entre les deux territoires a atteint 46,3 milliards de dollars, soit une augmentation de près de 24 % par rapport à l'année précédente. Un an plus tôt, la Chine était devenue la première destination des exportations taiwanaises (25 % du total), devant les États-Unis. En sens inverse, 9 % seulement des importations de Taiwan proviennent de Chine. En 2003, l'île enregistrait un excédent massif de 35,36 milliards de dollars.
I - Investissements taiwanais en Chine
(en millions de dollars et en %)


Notes : dans la colonne 1 sont comptabilisés les investissements approuvés par le ministère des Affaires économiques de Taiwan. Dans la colonne 2, il s'agit des montants d'investissements signés (et non réalisés), d'après le ministère du Commerce extérieur et de la Coopération économique de RPC.


Source : Cross Strait Economic Statistics Monthly, Taipei, consultable sur http://www.
chinabiz.org.tw/maz/Eco-Month/main.htm
Chiffres qui prennent en compte des investissements jusque-là non enregistrés.
Parallèlement, les investissements taiwanais sur le continent sont en hausse constante. Le ministère du Commerce à Pékin estimait ces derniers à 35,2 milliards de dollars à la mi-2003, ce qui place Taiwan au sixième rang des investisseurs étrangers derrière Hong Kong, les îles Vierges, le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis (l'île se classait au quatrième rang en 2002). L'évaluation du ministère des Affaires économiques à Taipei, un peu inférieure, s'élève à 31,7 milliards. Mais selon le magazine taiwanais Fortune China Monthly, le chiffre réel serait deux fois plus élevé. Dans son édition de janvier 2004, il révèle que 68 115 entreprises sont installées en Chine, pour un investissement total réalisé de 77,4 milliards de dollars. Quel que soit leur montant exact, la Chine continentale est bel et bien le premier pays d'accueil des investissements taiwanais.


II - Part du commerce avec la Chine dans le total
du commerce extérieur de Taiwan
(en %)


Source : Statistics of Exports and Imports, Taiwan Area, ROC, MOF, ROC
Du delta de la rivière des Perles au delta du Yangtsé
Depuis quelques années, ces investissements se sont déplacés du delta de la rivière des Perles vers celui du Yangtsé. Pour la première fois, en l'an 2000, la province du Jiangsu a détrôné le Guangdong. Kunshan, surnommée " petite Taiwan ", à 50 kilomètres à l'ouest de Shanghai, est aujourd'hui la première destination des investissements taiwanais avec près de 3,7 milliards en 2003, quand la province du Guangdong n'en reçoit que 2,05 milliards (1). En 2003, la province du Jiangsu drainait, à elle seule, la moitié des capitaux taiwanais.
Un certain nombre de facteurs expliquent ce changement. Les coûts croissants, la dégradation de l'environnement (en particulier dans le delta de la rivière des Perles) et de la qualité de la vie contribuent à détourner les nouveaux investisseurs. La ville de Dongguan, située à mi-chemin entre Hong Kong et Canton, sur la rive nord du delta, continue d'accueillir un grand nombre d'entreprises taiwanaises, mais la plupart s'y sont implantées au cours des années 1990 (66 % des 10 813 investissements recensés dans la province du Guangdong en 2003 ont été réalisés entre 1991 et 1997).


III- Montant des investissements autorisés en Chine
par province
(en millions de dollars et en %, pour la période 1991-2003)


Source : Investment Commission, MOEA, ROC


Cette nouvelle répartition géographique est liée, pour l'essentiel, aux mutations sectorielles. À la fin des années 1980, les premiers investissements taiwanais étaient motivés par la recherche d'une main-d'œuvre bon marché. Ils étaient le fait de petites et moyennes entreprises familiales fabriquant des produits intensifs en travail (jouets ou chaussures) et destinés au marché mondial. Dans les années 1990, les fournisseurs se sont installés en Chine, à la suite de leurs clients. Depuis l'an 2000, les industries de l'information ont à leur tour débarqué sur le continent à la fois pour satisfaire la demande chinoise et pour répondre aux exigences de la nouvelle division internationale du travail. Les fabricants d'ordinateurs Acer et Quanta ont ouvert des unités de production, et les industriels des semi-conducteurs, TSMC en tête, leur ont emboîté le pas.
Les industries de l'information
L'arrivée des entreprises taiwanaises de haute technologie explique, pour une part, le décollage de ce secteur en Chine. Sur la période 1991-2001, 30 % de l'investissement taiwanais en Chine a été réalisé dans le domaine des équipements électriques et électroniques (2). C'est, sans aucun doute, le premier secteur d'investissement, loin devant les produits en métal (9,39 % sur l'année 2002). En 2001, 73 % de la production chinoise serait le résultat direct des investissements taiwanais en Chine (3).
En 2002, 36 % de la production des entreprises taiwanaises de matériel informatique était manufacturée à Taiwan contre 47 % en Chine (4). Résultat : dès 2000, Taipei a été supplanté par Pékin au palmarès mondial des fabricants de matériel informatique et se place aujourd'hui en quatrième position derrière les États-Unis, la Chine et le Japon. En 2002, plus de 50 % des ordinateurs personnels fabriqués par les Taiwanais étaient produits ou assemblés en Chine. Le pourcentage grimpe à 55 % pour les ordinateurs portables et 60 % pour les cartes-mères.
Après l'informatique, c'est désormais l'industrie taiwanaise des semi-conducteurs qui crée des établissements en Chine, tous au voisinage de Shanghai. Taiwan Semiconductor Manufacturing Co. (TSMC) ouvrira au cours de l'année 2004 sa première fonderie sur le continent. En matière d'industries de haute technologie, plus que de concurrence, sans doute faudrait-il parler d'une intensification des flux d'échanges entre Taiwan, la basse vallée du Yangtsé et la Silicon Valley californienne (5). Bien des entreprises de haute technologie chinoise ont un fort contenu taiwanais. C'est notamment le cas de SMC (Semiconductor Manufacturing International Corporation), fondée par le Taiwanais Richard Chang en 2000. L'entreprise, considérée comme le fleuron du secteur par les autorités chinoises, est dirigée par d'anciens cadres de Texas Instruments aux États-Unis - Richard Chang lui-même a travaillé vingt ans pour la firme américaine. Plus d'un tiers des employés et la grande majorité des ingénieurs sont étrangers, la plupart originaires de Taiwan (6).
Les plus grosses entreprises taiwanaises sont présentes en Chine. Nombre d'entre elles sont très proches des élites politiques de l'île. C'est le cas de la société Chia Hsin Cement (7), créée par Zhang Minyu. Né sur le continent à Ningbo en 1913, cet industriel shanghaien du textile est l'un des tout premiers à s'implanter à Taiwan où il monte son entreprise de ciment en 1953 (8). Son fils Zhang Anping a épousé la fille cadette de Koo Chen-fu, principal négociateur taiwanais pour les relations entre les deux rives, et président du très puissant groupe Koo. Robert Wang, marié à l'une des filles du fondateur de l'entreprise, est installé depuis 1995 à Shanghai d'où il dirige ses activités continentales. L'entreprise a accompagné le développement économique de Taiwan et a été associée aux principaux projets d'infrastructures lancés par Chiang Ching-Kuo dans les années 1970 (construction de l'autoroute nord-sud, barrages, lignes de chemins de fer, ports et aéroports). Le groupe Chia Hsin, qui entend renouveler l'exploit en Chine, participe à des projets phares comme la ligne ferroviaire à grande vitesse entre l'aéroport de Shanghai et Pudong. Si le siège de l'entreprise est toujours domicilié à Taiwan, son avenir est désormais en Chine.
Des expatriés d'un genre particulier
On ne connaît pas le nombre exact de citoyens de la République de Chine qui résident sur le continent, mais il serait proche d'un million, dont la moitié d'hommes d'affaires (Taiwan shangren ou Taishang en abrégé). Certes, cet engouement s'explique par les opportunités économiques qu'offre la Chine aux investisseurs taiwanais, mais pas seulement. Les Taiwanais en Chine sont aussi des artistes à la recherche des sources de la tradition chinoise, qui trouvent à Pékin ou ailleurs des conditions de vie plus favorables à la création (notamment parce que le coût de la vie y est moindre). Ce sont aussi des étudiants inscrits dans les plus prestigieuses universités du continent. Shanghai, la plus développée et la plus cosmopolite des villes chinoises contemporaines, exerce une force d'attraction évidente. Berceau de la première modernité chinoise dans la première moitié du XXe siècle, c'est un lieu privilégié d'implantation. Les librairies de Taipei regorgent de titres qui vantent les mérites de la ville : l'architecture européenne de ses anciennes concessions, ses restaurants et ses boutiques de luxe.
Mais les jeunes Taiwanais qui s'installent sur le continent le font d'abord parce que l'emploi y est plus abondant que sur l'île. Dans un sondage récent réalisé auprès de la génération des 18-30 ans à Taiwan (9), 30 % des personnes interrogées se déclarent prêtes à chercher du travail en Chine tandis que 22 % y sont opposées. Les deux principales raisons qui poussent les premières à traverser le détroit sont la faculté d'acquérir une expérience professionnelle (33 % d'entre eux) et les difficultés à trouver aujourd'hui un emploi à Taiwan même (28 %). Leurs villes de prédilection sont Shanghai (56 %) et Shenzhen (42 %). Pékin, siège du pouvoir politique, n'arrive qu'en troisième position (31 %).
Les salariés envoyés par leur employeur dans les établissements industriels qu'ils possèdent sur le continent vivent souvent entre les deux rives du détroit. Ils restent en moyenne deux ou trois mois sur place, avant de retrouver leur famille pendant une semaine. Ils vivent dans des logements aménagés dans le périmètre de l'usine, mais distincts des bâtiments qui abritent les centaines d'ouvriers chinois. Sur un site industriel, les cadres expatriés représentent environ 1 % de l'emploi total ; pour cinq cents ouvriers chinois, on comptera cinq Taiwanais. Consacrant l'essentiel de leur journée à leur activité professionnelle, hébergés sur leur lieu de travail, ces salariés ont, de fait, très peu de contacts avec la population locale.
Les entrepreneurs qui conservent des activités de chaque côté du détroit n'ont d'autre choix que de vivre sur les deux territoires à la fois. M. Wang (10) passe la moitié de l'année en Chine, l'autre moitié à Taiwan. Il a débuté en ouvrant un bureau de représentation à Pékin. Aujourd'hui, il possède une usine dans la province du Jiangsu, au nord de Shanghai, qui emploie 2 000 personnes. Seule une douzaine d'employés vient de Taiwan. Sa femme continue d'habiter à Taipei, comme l'un de ses fils, alors que l'autre poursuit des études aux États-Unis.
Certains décident de tout quitter et de s'installer avec leur famille sur le continent. S'ils font ce choix, c'est parce qu'ils ont délocalisé la totalité de leur activité économique en Chine, mais aussi parce que, avec un même niveau de revenu, la vie est autrement plus confortable et luxueuse à Shanghai qu'à Taipei. Les maisons sont plus grandes et l'on peut employer du personnel de maison (femme de ménage, chauffeur, etc.). M. Mei (11) a pris sa retraite après avoir travaillé pendant vingt cinq ans à Taiwan pour une société d'assurances. Avec ses indemnités de retraite, il a acheté à Shanghai une maison de deux étages d'un montant de 3 millions de yuans, où sa femme et ses enfants sont venus le rejoindre.
Près de 300 000 Taiwanais vivraient à Shanghai. Nombreux sont ceux qui, comme M. Mei, ont choisi de s'y établir durablement. Artisans du " miracle économique " taiwanais, ils sont désormais les acteurs de la transformation de la ville. Investissant dans l'immobilier à des fins résidentielles ou de spéculation, ils contribuent à la flambée des prix. Ce sont eux aussi qui lancent les nouvelles modes de consommation. Les rues de Shanghai voient fleurir les enseignes de commerces tenus par des Taiwanais : chaînes de restauration rapide, cafés, boulangeries, instituts de beauté ou photographes.
Pour autant, ces Taiwanais de Chine ne s'insèrent pas dans la société locale. Dans leurs luxueuses villas, ils captent par satellite les chaînes de télévision taiwanaises. Dans les rayonnages des supermarchés, ils achètent des produits taiwanais (les nouilles instantanées, les biscuits ou les boissons fabriqués par President, la plus grande entreprise taiwanaise d'agroalimentaire (12)). Ils vivent en grande partie en circuit fermé dans les quartiers de Gubei ou de Hongqiao. Ils se fréquentent entre eux, se rendent dans des restaurants ou des bars tenus par des Taiwanais. Les " mini Taipei ", avec leurs quartiers résidentiels et leurs espaces de distraction et de loisirs, se sont multipliés.
Les problèmes rencontrés par les Taiwanais dans leur vie quotidienne en Chine sont les mêmes que ceux des expatriés en général : la santé (les services sont très chers et de faible qualité), la sécurité (la presse relate régulièrement des cas de vols, d'enlèvements ou d'assassinats) et l'éducation des enfants. La première école taiwanaise a ouvert ses portes en septembre 2000 à Dongguan. Elle compte actuellement plus de mille élèves. Une deuxième a été inaugurée à Kunshan, et des pourparlers sont en cours pour la création d'un troisième établissement à Shanghai. Les manuels utilisés, soumis à l'autorisation de l'administration locale, sont, à quelques modifications près (tout ce qui touche à l'histoire de la République de Chine depuis 1911 est tabou), ceux de Taiwan. C'est, en effet, la condition pour que les enfants puissent réintégrer le système scolaire taiwanais lors de leur éventuel retour sur l'île.
La situation de ces expatriés d'un genre particulier est, à certains égards, l'inverse de celle des épouses chinoises installées à Taiwan : lors des élections présidentielles de mars 2004, 16 000 personnes d'origine continentale ayant obtenu la nationalité de la ROC ont pu participer au scrutin, signe de leur appartenance complète à leur société d'adoption.
Taishang et politique taiwanaise
Si les autorités de Pékin ont accueilli à bras ouverts les investisseurs taiwanais, c'est qu'elles ont cru pouvoir renouveler avec Taiwan l'expérience de Hong Kong. L'idée était de faire des entrepreneurs taiwanais les meilleurs défenseurs des intérêts de Pékin - donc de l'objectif de la réunification - auprès des autorités de Taipei, tout comme les tycoons de Hong Kong sont devenus les plus ardents soutiens de la politique chinoise à l'égard de la Région administrative spéciale. Mais les résultats des dernières élections présidentielles confirment ce que d'autres indicateurs montraient déjà : l'intégration économique ne s'accompagne pas d'une demande d'intégration politique et va de pair avec le développement de l'identité taiwanaise.
Les hommes d'affaires taiwanais, qui faisaient le siège des autorités de Taipei pour qu'elles lèvent les barrières aux échanges économiques entre les deux rives du détroit, ont fini par obtenir gain de cause. Le gouvernement taiwanais a longtemps cherché à freiner la " fièvre continentale " des entreprises. Tout investissement devait être approuvé par une Commission du ministère des Affaires économiques. Le montant autorisé dépendait de la situation nette comptable de l'entreprise. Plus de 500 produits manufacturés étaient interdits de fabrication en Chine, mais les pouvoirs publics ont été obligés de céder sous la pression des industriels. Ainsi, la politique de la " patience sans précipitation ", prônée par le président Lee Teng-hui jusqu'en 2000, est abandonnée en août 2001 et remplacée par la stratégie de l'" ouverture active " et de la " gestion explicite ". Le feu vert est donné aux investisseurs du secteur des nouvelles technologies. En novembre 2001, le plafond de 50 millions de dollars par investissement en Chine continentale est supprimé et les procédures de contrôle simplifiées.
Les hommes d'affaires militent également pour la libre circulation des marchandises et des personnes. L'absence de progrès sur ce dossier explique que certains d'entre eux (Wang Yung-ching de Formosa Plastics et Chang Yung-fa du groupe Evergreen), qui avaient soutenu Chen Shui-bian lors de la campagne présidentielle de l'an 2000, ont manifesté ouvertement leur déception, voire leur mécontentement, face à l'inaction du président. Les opérateurs taiwanais du secteur du transport aérien et maritime ont tous pris des participations dans des sociétés ou des infrastructures portuaires ou aéroportuaires chinoises et attendent avec impatience la levée des obstacles aux relations directes, alors que Pékin s'est déclaré prêt à négocier sur ce point.
Dans les mois qui ont précédé les élections, la presse s'est interrogée sur l'influence électorale des Taishang et, au-delà, de tous ceux qui sont favorables à l'intensification des relations à travers le détroit. Les deux candidats à la présidence se sont engagés à établir rapidement des liaisons maritimes et aériennes directes et à reprendre les négociations politiques. Une affiche électorale du Kuomintang, accrochée dans les aéroports de l'île, montrait une jeune mère taiwanaise et son fils qui attendent le retour de leur époux et père travaillant sur le continent. La légende disait : " Avec le Kuomintang, ton papa sera de retour à la maison dès ce soir ", suggérant qu'en cas de victoire le Kuomintang négocierait rapidement des relations aériennes directes (il faut aujourd'hui une demi-journée pour se rendre de Taipei à Shanghai en passant par Macao ou Hong Kong alors qu'une heure et demie devrait suffire, sans parler du coût). La presse estime qu'entre 100 et 150 000 personnes seraient revenues de Chine pour voter à Taiwan à l'occasion de la présidentielle - un nombre de toute façon limité par l'offre de liaisons aériennes entre Hong Kong et Macao d'une part, et Taipei et Kaohsiung d'autre part (en temps normal, 22 000 places sont chaque jour disponibles). Plusieurs sondages indiquent que les deux tiers de ces électeurs ont voté pour Lien Chan et un tiers pour Chen.
Malgré un vote à dominante Kuomintang des Taishang, Chen Shui-bian a amélioré son score de plus de 10 points par rapport au scrutin de l'an 2000. La majorité des électeurs sont opposés à une réunification aux conditions de la Chine. Pendant la campagne, le Kuomintang lui-même a déclaré que la réunification n'était plus qu'une option parmi d'autres (13). Malgré l'intégration économique, la construction d'une identité taiwanaise propre, distincte de l'identité nationale chinoise, se poursuit.
Reste que le continent constitue un formidable terrain d'opérations pour les investisseurs taiwanais. La délocalisation massive des industries de main-d'œuvre et aujourd'hui des industries de l'information oblige l'île à réinventer son rôle dans la division internationale du travail. La Chine demeure moins développée que Taiwan, mais pour combien de temps encore ? Les fabricants taiwanais dépendant de clients étrangers pour l'accès aux technologies les plus avancées, et dont l'activité est centrée sur la production à bas coût, ne survivront pas car, sur ce créneau, la Chine est mieux placée qu'eux. Taiwan peut, à l'avenir, devenir un centre de développement et de logistique pour le marché chinois, à condition que les entreprises locales mènent un effort d'innovation accru et continuent à moderniser leur outil de production. Taiwan n'a d'autre choix que de protéger sa suprématie technologique et d'évoluer vers des productions à très haute valeur ajoutée et des prestations de services. Il est néanmoins vital, pour l'économie taiwanaise, que ces groupes maintiennent à Taiwan leurs fonctions stratégiques (siège, recherche et développement, conception, commercialisation et logistique) et leurs technologies les plus avancées.
Quant aux Taiwanais de Chine, s'ils sont nombreux à vouloir profiter des disparités économiques, sociales et légales qui continuent de séparer les deux rives du détroit, ils ne sont pas prêts pour autant à oublier l'île dont ils sont issus. Pragmatiques, ils souhaitent avant tout que les relations, en particulier la circulation des personnes, soient facilitées. Mais c'est aussi à l'épreuve des réalités continentales qu'ils prennent conscience de l'originalité de la trajectoire historique de Taiwan.

Notes :

1) Ministère des Affaires économiques, Taipei.
(2) Investment Commission, ministère des Affaires économiques, Taipei.
(3) Chiffre cité par Tung-jen Cheng et Peggy Pei-chen Chang, " The rise of the information technology industry in China : a formidable challenge to Taiwan's economy ", American Asian Review, vol. XX, 3, automne 2002, p. 141.
(4) Chiffres cités dans : " Le matériel informatique à Taiwan ", mission économique, Dree, 24 juin 2003.
(5) Voir Leng Tse-Kang, " Economic Globalization and IT Talent Flow Across the Taiwan Strait. The Taipei/Shanghai/Silicon Valley Triangle ", Asian Survey, 2002, 42-2, pp. 230-250.
(6) D'autres fonderies sont à participation taiwanaise, notamment Grace Semiconductor Manufacturing dont l'initiative revient aux fils de Wong Yongqing et de Jiang Zemin.
(7) South China Morning Post, 3 septembre 2003, p. A12.
(8) Voir Gilles Guiheux, Les Grands Entrepreneurs privés à Taiwan, CNRS éditions, 2002, pp. 141-142.
(9) Wenhuibao, 16 juillet 2003, p. A10.
(10) South China Morning Post, 4 août 2003, p. B18.
(11) South China Morning Post, 16 août 2003, p. B2.
(12) President s'est installé en Chine dès 1993 et possède aujourd'hui 26 entreprises. En 2002, son chiffre d'affaires en Chine était équivalent à celui réalisé à Taiwan.
(13) Wang Jin-pyng, vice-président du Kuomintang et président de l'Assemblée législative, évoque pendant la campagne électorale l'indépendance de Taiwan comme une alternative acceptable pour l'avenir.