Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
Paris -Taipei-Pékin : Les secrets du triangle
Article de Charles Zorgbibe
Président du Centre de politique internationale de la Sorbonne, ancien recteur d'Aix-Marseille
in english
en español
en français

Faut-il, pour évoquer les rapports entre la France et Taiwan, remonter aux premiers regards français sur le jeune nationalisme chinois ? Cet exercice exposerait à la fois à des surprises littéraires (telle l'hostilité de Victor Segalen - dans son célèbre roman René Leys - à la révolution de 1911, dans laquelle le narrateur voit " la transmission des pouvoirs du Ciel à ceux de la Terre ") et à une confirmation politique : la sympathie spontanée de l'opinion éclairée pour la pensée de Sun Yatsen, cet alliage de tradition chinoise et de modernité démocratique à l'occidentale, ainsi que pour l'action du jeune délégué chinois à Versailles, ce Wellington Koo, ancien étudiant de l'Université Columbia, qui incarna le ralliement de la Chine nouvelle à l'esprit de la diplomatie wilsonienne. Puis, avec les divisions chinoises et les agressions japonaises, viendra le temps des déceptions et des inquiétudes. Mais aussi celui de l'affirmation d'un " compagnonnage " entre deux demi-Grands, intronisés à San Francisco mais exclus de Yalta et de Potsdam, la France du général de Gaulle et la Chine de Chiang Kaishek (Jiang Jieshi).
Bien entendu, le régime taiwanais d'aujourd'hui n'a qu'un lointain rapport avec la Chine nationaliste d'hier. À l'anarchie et à l'immobilisme, il a substitué l'efficacité administrative et politique, et d'éclatants succès économiques, scientifiques, technologiques. Mais il doit supporter l'extraordinaire pression des faits, ce déséquilibre démographique et spatial avec l'immense Chine continentale, qui semble extravagant... Face à Taipei, la France, comme les autres puissances occidentales, hésite entre une connivence fondée sur des valeurs communes et un réalisme teinté de cynisme que lui dicte la raison d'État. Deux temps forts sont à relever dans une histoire heurtée : 1964 et la " doctrine de Gaulle " ; 1994 et la " doctrine Balladur ". Deux temps forts qui restent, l'un et l'autre, d'une grande actualité, puisque le second se veut la reproduction rituelle du premier. Ce dernier trouva son prolongement, dix ans plus tard, dans la posture adoptée par Jacques Chirac lors de l'élection présidentielle taiwanaise du 20 mars 2004. Le quarantième anniversaire de la " doctrine de Gaulle ", célébré par la visite d'État du président Hu Jintao à Paris, coïncide avec un véritable retour aux sources des relations franco-taiwanaises.
1964 : diplomatie secrète et diplomatie de la place publique
Entre novembre 1963 - l'envoi en Chine d'un émissaire français - et le 10 février 1964 -, la rupture des relations entre Paris et Taipei - les relations franco-chinoises traversent trois mois décisifs. À l'époque, l'enchaînement des événements est présenté comme exemplaire : la mission Edgar Faure, engagée dans le secret, devient l'objet d'un vaste débat public visant à " convertir " l'opinion française et à convaincre, autant que faire se peut, les alliés de la France. Dictée " par le poids de l'évidence et de la raison ", cette mission " met en accord le droit avec le fait ".
Quarante ans plus tard, les appréciations portées sur cette affaire (ou sur ce qu'un commentateur a improprement appelé la " doctrine de Gaulle ") sont nécessairement plus nuancées. Sur la forme, les négociations restent bien " un cas de laboratoire ", un étonnant mélange de " diplomatie secrète " à la Metternich ou à la Bismarck et de " diplomatie sur la place publique " dans le style du XXe siècle. Mais, sur le fond, de vraies interrogations subsistent : quels furent le sens et les contours exacts de la reconnaissance accordée à Pékin ? Le gouvernement français n'a-t-il pas poursuivi l'objectif d'une reconnaissance des " deux Chines ", d'une légitimation ouverte du triangle Paris-Pékin-Taipei ?
Trois phases peuvent être distinguées dans l'" opération Chine " : la mission secrète d'Edgar Faure, révélée au grand jour le 9 janvier 1964 ; le débat public intense qui s'engage du 17 au 27 janvier ; la phase officielle marquée par le communiqué commun Paris-Pékin du 27 janvier, la note de Pékin du 28 et la conférence de presse du général de Gaulle, le 31 janvier.
Dès novembre 1963, les rumeurs commencent à enfler sur la mission en Chine d'Edgar Faure. L'ancien président du Conseil de la IVe République continue à jouir d'une grande notoriété bien qu'il ne soit plus aux " affaires " depuis 1955. En 1957, Edgar Faure avait publié Le Serpent et la tortue, un plaidoyer en faveur de la reconnaissance de la Chine de Pékin : " Opposerons-nous aux hommes de la Longue Marche la stratégie et la diplomatie des Grandes Murailles ? Cette reconnaissance est urgente et ne saurait comporter de demi-mesures. Le principal souci des dirigeants chinois est d'éviter la "deuxième Chine". Cette fiction entre nos mains a encore une valeur d'échange. Bientôt, elle en aura moins, elle n'en aura plus. "
Les premières interrogations sur la signification de la mission Edgar Faure viennent de Taipei - peut-être pour provoquer un démenti ; puis de New Delhi, où l'on annonce une prochaine " réapparition spectaculaire de la France en Asie ". Dans la presse quotidienne, l'organe communiste L'Humanité salue le processus engagé, mais L'Aurore, quotidien conservateur non gaulliste, et Combat, journal libéral indépendant issu de la Résistance, prennent fermement position contre l'éventuelle reconnaissance de Pékin. C'est aussi l'heure des dénégations officielles. Pour les services d'information du Quai d'Orsay, " la question de la reconnaissance de Pékin ne se pose pas ". Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, déclare devant la commission spécialisée de l'Assemblée nationale : " Ce n'est pas encore demain que Paris établira des relations diplomatiques avec la Chine communiste. " " Le gouvernement français n'a pris aucune décision ", renchérit Georges Pompidou, le 8 janvier, au lendemain du conseil des ministres.
Pourtant, le 9 janvier, le négociateur officieux de l'Élysée sort de l'ombre. Edgar Faure accorde au Figaro une interview dont il semble avoir rédigé les questions et les réponses. Ce qui permet à l'ancien président du Conseil de faire des révélations sous la forme de rectifications anodines aux indiscrétions du " journaliste " et de se livrer à un vibrant éloge des dirigeants chinois...
Pour l'essentiel, Edgar Faure indique qu'il a agi avec l'assentiment du président de la République, qu'il revient avec une réponse positive de Pékin et que, la France n'étant plus encombrée de guerres coloniales, tous les obstacles ont été levés. Le problème de Formose (Taiwan) est un " faux problème, qui doit être résolu par l'application des règles de bon sens qui gouvernent le droit international public ". Faure sort même de son rôle d'émissaire au sens strict pour prodiguer ses conseils au gouvernement : le siège réservé à la Chine au Conseil de sécurité de l'ONU doit revenir à Pékin ; l'exécutif français doit agir vite, sans tergiversations ni demi-mesures ; il ne doit pas se sentir prisonnier de règles de forme - telle la " prétendue obligation " de consulter le Conseil de l'organisation atlantique ou celui de l'Organisation du traité de l'Asie du Sud-Est.
En fait, la bataille psychologique est déjà engagée. Le choix du Figaro n'est pas innocent : il s'agit de l'organe par excellence de la bourgeoisie parisienne, plutôt favorable mais non totalement acquise au gouvernement - à la fois parce qu'elle fut longtemps attachée à 1'" Algérie française " et parce qu'elle suspecte le gaullisme de s'éloigner de l'alliance occidentale. L'objectif est de " préparer " ce cercle " élitiste " de l'opinion publique à une décision - la rupture avec la Chine nationaliste - susceptible de le scandaliser et de l'éloigner du gouvernement. Au-delà, ce " ballon d'essai " que constitue l'interview d'Edgar Faure s'adresse aux alliés :
- aux Américains, qui ont réagi 1°) en feignant de se méprendre (" Pour autant que nous le sachions, M. Faure s'exprimait en tant que citoyen privé ") et 2°) en lançant un avertissement discret (" La reconnaissance de la Chine populaire par la France ne rendrait service à aucune nation libre ") ;
- aux Chinois nationalistes, qui trouvent dans les propos de l'envoyé français l'ample confirmation de leurs craintes...
Le débat public se déploie du 17 au 27 janvier. Un certain nombre d'informations officielles filtrent pendant cette période. Le 17 est annoncé l'envoi à Pékin d'une délégation parlementaire dirigée par François-Bénard et comprenant toutes les nuances politiques à l'exception des communistes : la " caution " de la représentation parlementaire sera ainsi apportée à la reconnaissance. Le 18, les gros titres des journaux sont consacrés aux déclarations du secrétaire d'État Habib-Deloncle : la reconnaissance de Pékin est " très probable " et les gouvernements alliés " ont été prévenus ". Les autorités restent cependant prudentes. Le 22 janvier, à l'issue du conseil des ministres, le ministre de l'Information précise : " Il ne s'agit que d'intentions (...). Les réactions (des États étrangers) sont favorables, à de rares exceptions près. "
Le lecteur habituel de la presse parisienne sera surpris par cette dernière affirmation : les dépêches sur l'attitude des pays étrangers soulignent, au contraire, un manque de chaleur évident - sauf chez de rares États africains, comme le Mali. Pour L'Aurore, " Moscou se tait ". Paris-Presse relève que " les Américains sont furieux ". Le Figaro indique que " la consternation " domine à Taipei. Combat constate que le gouvernement sud-vietnamien de Saigon " dénonce le marchandage Paris-Pékin ". Libération révèle que " Bonn est dépité ". Le Monde, bien que très favorable à la reconnaissance de Pékin, informe ses lecteurs de la réaction paradoxale d'une Angleterre qui a reconnu la Chine communiste dès 1950 (" le moment est mal venu ", explique Londres) et des réactions tranchées de Bruxelles (" Paris affaiblit l'alliance occidentale ").
Les discussions s'intensifient : les éditoriaux et les " tribunes libres " de la presse quotidienne se substituent au débat parlementaire qui n'a pas eu lieu. Le Figaro reste en première ligne. André François-Poncet répond à Edgar Faure le 11 janvier : " Perdre Washington pour gagner Pékin serait un mauvais marché. " Quant à chasser Chiang Kaishek de l'ONU, " la démarche ne serait pas élégante et ne ferait pas honneur à la civilisation dont nous nous réclamons ". Raymond Aron intervient à son tour : les risques de l'opération auraient été moins grands, affirme-t-il, si nos relations avec Washington avaient été meilleures. Et le chef du service étranger, Roger Massip, de conclure : il s'agit d'une " initiative discutée ". Pour Combat, l'initiative française rompt un équilibre mondial fondé sur " une aveuglante réalité humaine et politique, la double hégémonie soviéto-américaine ". Au terme d'une analyse très fine, La Croix y voit un " pari dangereux ". Le Monde est partagé : pour son éditorialiste anonyme, " l'avenir dira qui a raison ". D'autres organes " thuriféraires " - et particulièrement la télévision d'État - construisent une argumentation positive : de l'initiative française on peut attendre un rapprochement Est-Ouest ; c'est aussi un moyen indirect de dégager les États-Unis du cercle vicieux dans lequel ils sont enfermés.
Mais les choses prennent soudain une tournure dramatique, le 25 janvier, avec l'annonce du " voyage éclair " à Taipei du général Pechkov - ancien représentant du général de Gaulle à Tchoungking, auprès du gouvernement de Chiang Kaishek. Quelle est sa mission exacte ? Le voile ne sera jamais totalement levé.
La phase officielle est inaugurée avec le " communiqué commun Paris-Pékin " du 27 janvier 1964. Quarante ans plus tôt, lors de la reconnaissance de l'URSS, la formule retenue avait été celle de l'échange de télégrammes entre Paris et
Moscou. En 1950, lorsque Londres avait reconnu Pékin, le gouvernement britannique avait " expliqué " sa position dans une longue lettre qui mettait en exergue " le contrôle effectif de la plus grande partie du territoire de la Chine ". Cette fois, le communiqué commun, rédigé dans les mêmes termes en français et en chinois (et publié simultanément), entérine une décision déjà prise. Les relations avec Pékin seront nouées au niveau des ambassadeurs (ce qui évitera le " pas de clerc " des travaillistes britanniques, qui durent se contenter d'un échange de chargés d'affaires) ; aucune condition préalable n'est posée quant au problème de Taiwan - ce qui constitue apparemment un brillant succès diplomatique pour la France.
Mais un succès éphémère : le 28 janvier, Pékin publie un communiqué qui met les choses au point. Le gouvernement de la Chine populaire s'affirme " l'unique gouvernement légal représentant tout le peuple chinois " et condamne, au nom de la pratique internationale, la " théorie des deux Chines ", c'est-à-dire la double reconnaissance de Taipei et de Pékin. Les commentateurs ne cachent pas leur déception : si Alain Peyrefitte souligne qu'il s'agit de la " position de toujours du gouvernement de Pékin ", certains s'interrogent - le gouvernement de Paris n'escomptait-il pas une modification de cette " position de toujours " ?
Le 31 janvier, la conférence de presse du général de Gaulle paraît mettre un point final à l'affaire : le président français brosse une vaste fresque historico-géographique de " la Chine de toujours ", un raccourci magistral, " vu de Sirius ", sur l'histoire des rapports sino-occidentaux.
Il insiste sur l'" effectivité " du pouvoir des dirigeants de Pékin. " Depuis quinze ans, la Chine presque tout entière est rassemblée sous un gouvernement qui lui applique sa loi... " À ses yeux, le geste de la France ne vaut pas approbation du régime politique de la Chine continentale. Ici se glisse une différence marquée avec l'exposé d'Edgar Faure qui n'avait pas fait mystère de sa sympathie et de son admiration pour les dirigeants de Pékin. Le général de Gaulle, lui, n'épargne pas le régime communiste : celui-ci n'a respecté ni les vies humaines ni les valeurs fondamentales. Toute l'estime du général va au régime nationaliste et à son vieux compagnon, le maréchal Chiang Kaishek, auquel " l'histoire et le peuple chinois rendront un jour hommage ". Ce qui n'empêche pas le vieux compagnon d'être sacrifié sur l'autel du réalisme politique.
La " doctrine de Gaulle " et la théorie des deux Chines
Présentée comme le produit d'une " évidence ", comme l'application d'un " droit international " tout aussi évident, la démarche de la France est, en réalité, peu assurée. D'une part, la reconnaissance de Pékin semble floue - " une reconnaissance qui n'ose pas dire son nom ". D'autre part, en tentant de faire triompher la " théorie des deux Chines ", le gouvernement français a voulu éviter la rupture avec Taipei.
La signification exacte de la " reconnaissance " de Pékin, rendue officielle le 27 janvier 1964, est difficile à saisir. Et, d'abord, y a-t-il eu " reconnaissance " ? Incontestablement, oui - même si le mot n'est jamais prononcé. Edgar Faure évoque un simple " rétablissement des relations diplomatiques - relations précédemment rompues par la France " : une version des faits qui n'est, évidemment, pas conforme à la réalité historique. Le général de Gaulle limite la portée de l'acte de la France - laquelle " reconnaît simplement le monde tel qu'il est ". En principe, il s'agit d'une reconnaissance d'État - selon la doctrine que formulera 1'année suivante, le 15 octobre 1965, le secrétaire d'État Jean de Broglie devant l'Assemblée nationale : " Le gouvernement français n'a pas à reconnaître les nouveaux gouvernements, mais seulement les États. (...) Cette attitude se fonde sur le principe de la continuité de l'État, qui veut que les changements internes soient sans influence sur la condition internationale d'un État. " Un nouvel État chinois, la République populaire de Chine, serait donc reconnu - sans que la nouvelle entité soit présentée comme le successeur des régimes chinois précédents. Dans le silence des " décideurs ", une autre interprétation est, cependant, possible : durant quatorze ans, la France a ignoré le gouvernement effectif d'un État déjà reconnu ; elle a décidé de mettre fin à cette anomalie.
Le général de Gaulle l'a répété : il ne s'agit pas d'approuver la politique de Pékin. Le " réalisme " français ne prend en considération que l'effectivité de l'exercice des compétences gouvernementales sur le continent chinois par les autorités de Pékin. Il ne s'agit évidemment pas d'accorder un brevet de légitimité, a fortiori de " légitimité démocratique ", à la République populaire.
L'appel au principe d'effectivité va-t-il se répercuter sur la question du " siège " chinois aux Nations unies ? Ici, seules les déclarations d'Edgar Faure sont sans ambiguïté : le siège chinois au Conseil de sécurité doit être attribué à Pékin. La position de la diplomatie française est plus hésitante. Devant la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, Maurice Couve de Murville rappelle que la Grande-Bretagne, bien qu'elle ait reconnu le régime de Pékin dès 1950, a voté contre son admission à l'ONU après le déclenchement de la guerre de Corée. Il y aurait donc, dans cette affaire, un élément de morale internationale qui viendrait se surajouter au principe d'effectivité. De fait, à l'automne 1964, la France s'abstiendra sur la question du siège chinois - dissociant ainsi les deux questions.
Michel Bouissou (1) a énuméré, sans complaisance, les incertitudes et les contradictions de la politique française : " Une reconnaissance qui n'ose pas dire son nom ; des relations diplomatiques prétendument nouées avec "l'État chinois" par-dessus la tête de ses dirigeants ; un réalisme affirmé, qui ne parvient pas à se dégager de toute préoccupation d'ordre moral ; une doctrine de circonstance inventée pour éluder les engagements qu'implique une reconnaissance de gouvernement... " Mais le dossier le plus confus reste celui des rapports avec Taiwan.
Les intentions françaises à l'égard de Taiwan
En 1950, le gouvernement britannique avait retiré sa reconnaissance à la République de Chine-Taiwan pour l'accorder au régime de Pékin. C'est la voie que semble privilégier Edgar Faure. " Le gouvernement de Chiang Kaishek n'étant pas à Pékin, il ne peut pas être considéré comme le gouvernement de la Chine ", lance-t-il dans son interview au Figaro. Et de préciser : " La souveraineté ne se divise pas. " Le 18 décembre 1963, les services de presse du Quai d'Orsay tiennent le même discours : " La reconnaissance de Pékin rendrait totalement incompatible le maintien des relations avec la Chine nationaliste. " Le 29 janvier 1964, l'ironie affleure : " La théorie des deux Chines, imaginée par quelques penseurs d'outre-Atlantique, n'a aucun sens. "
Pourtant, c'est bien la " théorie des deux Chines " qui semble avoir séduit le gouvernement, ou du moins le président de la Ve République - et c'est en cela qu'on peut parler de " doctrine de Gaulle ". Deux arguments vont dans ce sens :
- un argument de fond : l'application du principe d'effectivité. Si l'on tient pour une fiction le fait de reconnaître le gouvernement de Taipei comme celui de la Chine continentale, à l'inverse, c'est créer une nouvelle fiction que de considérer le gouvernement de Pékin comme exerçant ses compétences à Taiwan. Edgar Faure lui-même laisse une porte ouverte lorsqu'un journaliste l'interroge sur un éventuel " État formosan " ;
- un argument de forme : pourquoi avoir tellement insisté sur l'absence de conditions préalables posées par Pékin ? Et pourquoi avoir tant répété que rien n'obligeait Paris à " signifier un retrait de reconnaissance au gouvernement du maréchal Chiang Kaishek " ?
La concordance tant vantée " entre le fait et le droit " pouvait donc conforter la " théorie des deux Chines ". Des observateurs éclairés ont pensé que le général de Gaulle était en passe de réussir le tour de force diplomatique des doubles relations Paris-Pékin et Paris-Taipei. Le 23 janvier, le chroniqueur américain Walter Lippmann développe cette idée dans Le Figaro : " L'initiative française est une porte entrebâillée (...) sur une reconnaissance générale des réalités en Extrême-Orient, ces réalités étant qu'un gouvernement de Pékin est, en fait, le gouvernement de la Chine, et que le gouvernement de Formose est, en fait, le gouvernement de Formose. " Deux jours plus tôt, le 21 janvier, Le Monde a vanté l'enthousiasme qui prévaut à l'ONU : " La décision de la France permettra tant à l'ONU qu'aux Américains de sortir de l'impasse. " Même espoir dans l'" opération des deux Chines " et même attente dans les cercles du parti gaulliste majoritaire. Maurice Schumann, président de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée, s'exprime clairement sur ce point, le 19 janvier, devant les instances de son parti et sur les ondes de la radio d'État ; le 28 janvier encore, l'organe officiel gaulliste, La Nation, publie un titre significatif : " Le concept des deux Chines n'est peut-être pas une utopie. " Le grand dessein français a même été décrit comme un " plan " structuré dans un éditorial d'Europe 1, le 17 janvier : " Autrefois, Pékin exigeait qu'un gouvernement qui s'apprêtait à le reconnaître rompe d'abord avec Chiang Kaishek. (...) Il semble que la Chine n'exige plus cette rupture préalable. Le gouvernement français, pour sa part, maintiendra des relations avec Formose, car, pour Paris, Formose est une pièce capitale du système défensif américain, et il n'est pas question de porter atteinte à ce système. "
La note de Pékin du 28 janvier, qui se pose en " unique gouvernement représentatif du peuple chinois ", brise la stratégie française. Le malaise s'accentue après la mission du général Pechkov à Taipei. D'après le compte rendu officiel, l'émissaire français devait " informer personnellement le maréchal Chiang Kaishek de la position prise par la France avec tous les égards et la considération personnelle qui lui étaient dus... ". Au-delà, la confusion est à son comble. Dans la première version du document, il ne s'agissait nullement " d'obtenir que les relations entre Paris et Taipei soient changées ", ce qui signifie que le maintien du statu quo est acquis. Mais une deuxième version, rectificative, est rendue publique. Il fallait lire : " d'obtenir que les relations entre Paris et Taipei soient inchangées ", ce qui signifie exactement l'inverse. À l'évidence, la mission du général Pechkov n'avait pas pour objet le maintien du statu quo.
En douze jours, du 17 au 29 janvier, on est donc passé d'une certaine euphorie, de l'espoir que le " coup diplomatique français " parvienne à légitimer le triangle " Paris-Pékin-Taipei ", au sentiment désabusé que le seul moyen de sortir de l'impasse était d'attendre une rupture des relations décidée par les nationalistes eux-mêmes...
1994-2004 : un retour aux sources de la diplomatie gaullienne ?
La crise née en 1991-1992 de la décision de la France de vendre à Taiwan seize frégates puis soixante Mirage 2000 a reposé le problème des " deux Chines ". Cette crise a trouvé son épilogue dans une démarche française qui semble " calquée " sur celle de 1964 :
- un envoyé spécial du premier ministre Édouard Balladur, Jacques Friedmann, se rend à Pékin du 23 au 28 décembre 1993 - comme Edgar Faure trente ans plus tôt ;
- le communiqué conjoint franco-chinois, publié à l'issue de la visite de M. Friedmann, fait écho au communiqué commun du 27 janvier 1964 : " Les deux parties sont d'avis que la France et la Chine doivent restaurer leurs relations d'amitié et de coopération traditionnelles sur la base des principes qui ont présidé à l'établissement des relations diplomatiques entre les deux pays " ;
- la déclaration de la partie chinoise, encastrée dans le communiqué commun, est la réplique de la note chinoise du 28 janvier 1964 : " La partie chinoise a réaffirmé sa position de principe constante sur le problème de Taiwan ", de même que, trente ans plus tôt, elle se voulait " l'unique gouvernement légal représentant tout le peuple chinois ". L'élément nouveau a trait aux ventes d'armes à Taiwan - lesquelles portent atteinte, selon Pékin, " à la souveraineté, à la sécurité et à la réunification de la Chine ".
Paris et Pékin semblent donc avoir " renoué " leurs relations en 1994, comme ils les avaient " établies " en 1964 : les commentaires publics qui suivent la publication du communiqué commun font explicitement référence à " la doctrine établie (en 1964) par le général de Gaulle ". Aux yeux d'un observateur peu averti, il s'agit d'une reproduction presque rituelle de l'initiative gaullienne. Pourtant, l'opinion française a semblé rétive à ce parallèle appuyé : des universitaires et chercheurs de toutes tendances - de François Joyaux, proche du parti gaulliste, à Jean-Luc Domenach, de sensibilité socialiste - ont critiqué les conditions des " retrouvailles Paris-Pékin ". Quant au quotidien Le Monde, il s'est interrogé sur la pertinence du rapprochement avec la " doctrine de Gaulle ". Les deux démarches, celles de 1964 et de 1994, sont-elles réellement à mettre sur le même plan ?
Les textes diffèrent assez sensiblement. Le communiqué de 1964 - on l'a vu - est totalement muet sur la question de Taiwan : nulle part, la France ne reconnaît l'unité de la Chine ou l'appartenance du territoire taiwanais à la République populaire. Et, jusqu'au bout, les négociateurs français ont espéré conserver certains liens diplomatiques ou consulaires avec le régime nationaliste.
Le général Guillermaz, qui accompagne, en janvier 1964, le général Pechkov à Taipei, évoque le maintien d'un consulat, voire d'une représentation commerciale et culturelle officieuse. La rupture formelle n'est pas venue de Paris, mais de Taipei. Selon l'excellente analyse de François Joyaux (2), " si doctrine gaulliste il y a, celle-ci consiste essentiellement à reconnaître l'importance géopolitique du continent chinois - et donc de la Chine populaire - sans pour autant se prononcer sur la légitimité du régime communiste et la question des deux Chines, ni, a fortiori, condamner le régime nationaliste et refuser toute relation avec lui ".
Le communiqué de 1994, en revanche, reconnaît l'exclusivité des compétences du régime de Pékin : son gouvernement est " l'unique gouvernement légal de la Chine " et Taiwan doit être considéré " comme partie intégrante du territoire chinois ". Il y a donc, cette fois, refus explicite de relations avec Taipei et traduction tout aussi explicite de ce refus dans la sphère militaro-commerciale, en matière de ventes d'armes... Cette réaffirmation solennelle de l'appartenance de Taiwan à la Chine peut même poser problème en cas d'agression " sur le détroit de Taiwan ". En cas de tentative d'" intégration forcée ", autrement dit d'une attaque de l'Armée populaire visant à submerger les défenses nationalistes, la France renoncerait-elle, par avance, à condamner l'agression, au nom du respect des " compétences internes " ?
Évidemment non : au-delà des subtilités du jeu des reconnaissances, l'appel aux principes de la Charte des Nations unies - 1'obligation de respecter les situations existantes, 1'engagement de s'abstenir de recourir à la force et de régler les différends par des moyens pacifiques - devrait permettre de protéger un " État de droit " international. Pourtant, cette question lancinante se pose de manière encore plus concrète, dix ans plus tard, en janvier-mars 2004, lorsque le président " indépendantiste " de Taiwan, Chen Shui-bian, décide d'organiser un référendum.
Éternel " retour aux sources " : le 26 janvier 2004, le président chinois Hu Jintao entame une visite d'État de quatre jours en France... afin de célébrer le quarantième anniversaire de la " doctrine de Gaulle " ! À Pékin, le directeur d'Europe au ministère des Affaires étrangères, Liu Haixing, définit l'objectif de la diplomatie chinoise : " La République populaire de Chine espère que la France va la soutenir contre l'indépendance de Taiwan (...) et contre le référendum. " Une consultation référendaire qui va embraser les relations franco-taiwanaises. Dans un premier temps, il s'agit d'un véritable plébiscite contre le " terrorisme d'État " de Pékin et les cinq cents missiles pointés sur l'île par la Chine. Mais, pour répondre aux critiques de George W. Bush, les questions posées sont reformulées et ne concernent plus que le maintien d'une capacité de défense militaire et diplomatique.
Interprétant a maxima la doctrine de Gaulle, Jacques Chirac reproche à Taiwan, dès le 26 janvier, de " rompre le statu quo par une initiative unilatérale déstabilisatrice " et de prendre une " lourde responsabilité pour la stabilité de la région ". Dès lors, les coups de scalpel se multiplient. La France, lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des Quinze, ce même 26 janvier, tente de convaincre l'Union européenne de lever l'embargo sur les armes imposé à la Chine depuis 1989 et la répression de la place Tian'anmen : elle est soutenue par l'Allemagne et par le Haut Représentant de l'Union pour la politique étrangère, Javier Solana, mais elle se heurte à l'opposition du Danemark, de la Suède et de la Finlande ainsi qu'aux réticences de la Belgique et du Portugal, qui attendent de Pékin des mesures concrètes sur le chapitre des droits de l'homme. Des manœuvres navales franco-chinoises se déroulent en mer Jaune, à cinq jours du référendum et de l'élection présidentielle taiwanaise : la portée stratégique de l'opération est réduite, mais le message politique adressé à l'île insoumise n'en est pas moins clair...
La réaction de Taipei ne se fait pas attendre. Le président Chen Shui-bian s'étonne de l'ingérence de Paris dans les affaires internes de son pays, d'autant que la critique vient de cette France qui a " deux cents ans de pratique référendaire ". La vice-présidente Annette Lu dénonce le chef de l'État français qui, dans l'espoir d'obtenir des contrats, va jusqu'à " fouler aux pieds les principes de la démocratie ". Le ministère taiwanais des Affaires étrangères discerne, pour sa part, " une manipulation de la France par Pékin ". À deux jours du scrutin, Chen Shui-bian compare les manœuvres navales franco-chinoises aux tirs de missiles effectués par Pékin en 1996, avant la première élection présidentielle taiwanaise au suffrage universel.
En réalité, de 1964 à 2004, la politique chinoise de la France a connu une très nette dérive. Sous la continuité doctrinale apparente, Paris commet un véritable contresens historique.
En 1964, le général de Gaulle permet à la Chine continentale de faire son entrée sur la scène mondiale ; il facilite ainsi le règlement du conflit indochinois et l'approfondissement de la détente. La France reconnaît les vainqueurs de la guerre civile chinoise ; le communisme semble enraciné dans la réalité asiatique, comme dans la société internationale ; et le régime " semi-autoritaire " de Taipei, grand perdant de la guerre civile, apparaît à bout de souffle.
Dès 1994, et plus encore en 2004, les images des deux régimes sont inversées. Pékin est sur la défensive : ses efforts de modernisation économique sont incontestables, mais la répression de la place Tian'anmen, en 1989, a révélé l'impasse idéologique dans laquelle la République populaire s'est enfermée. L'opinion internationale a constaté que les idéaux de liberté et l'aspiration à un État de droit ne s'arrêtent décidément pas à la " Grande Muraille ". Du côté de Taiwan, au contraire, une démocratie pluraliste prend son envol et s'épanouit - l'une des premières d'Extrême-Asie, après le Japon et la Corée du Sud. Une entité politique nouvelle est en gestation, fondée sur de grands succès économiques et technologiques et une communauté de valeurs partagée avec l'Occident et le monde libéré des totalitarismes.
Enferrée dans ses contradictions, la France officielle feint d'ignorer l'essor démocratique de Taiwan et donne quitus au régime de Pékin en matière de droits de l'homme. Elle fustige la prétendue menace que constituerait un référendum à Taiwan pour la stabilité de l'Asie mais elle refuse de regarder en face la tentation impériale de la République populaire, avec laquelle elle esquisse une surréaliste alliance stratégique.
La Chine est-elle réellement devenue cet " acteur majeur et responsable " que louait Dominique de Villepin ? La France a-t-elle intérêt à jouer les enfants terribles de l'Occident en Asie et à élargir la marge de manœuvre de Pékin face aux États-Unis ? En tout cas, la modestie des échanges entre Paris et Pékin - loin derrière ceux de l'Allemagne - ne permettra guère de monnayer le sacrifice de la solidarité démocratique avec Taiwan. Le quotidien économique Les Échos le rappelait, le 29 janvier 2004, au lendemain de la visite du président chinois aux usines Airbus de Toulouse : " Croire que cette obligeance apportera à la France quelques mirobolants grands contrats est une profonde erreur... "

Notes :

(1) Michel Bouissou, La Reconnaissance de la République populaire de Chine, préface de Georges Berlia, Presses universitaires de France, 1967.
(2) François Joyaux, " Le nouveau triangle Paris-Pékin-Taipei ", Politique Internationale, no 61, automne 1993.