Politique Internationale - La Revue n°104 - ÉTÉ - 2004

sommaire du n° 104
L'indépendance et/ ou la guerre
Entretien avec Hu Ping
Acteur du \" Printemps de Pékin \" de 1979, Hu Ping est élu représentant du peuple durant une expéri
conduit par
Marie Holzman
Sinologue et journaliste
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Marie Holzman - Monsieur Hu Ping, vous êtes le rédacteur en chef de la revue dissidente Beijing Spring. Vous êtes également l'un des acteurs les plus engagés dans la lutte pour la démocratisation de la Chine. Cette double particularité vous a amené à suivre avec passion le déroulement de l'élection présidentielle à Taiwan au printemps 2004. Pouvez-vous nous donner votre sentiment sur ce que ce scrutin a révélé de la situation dans l'île et sur les deux rives, de part et d'autre du détroit de Formose ?
Hu Ping - Cette élection a, une fois de plus, donné lieu à des discussions enflammées dans les milieux chinois, en Chine, à Taiwan et au sein de la diaspora. Nous avons débattu de la nature même de la consultation. S'était-elle déroulée selon un processus juste et équitable ? La fameuse tentative d'assassinat dont le président sortant Chen Shui-bian et sa vice-présidente Annette Lu ont été victimes était-elle une mise en scène ? S'agissait-il d'un complot ? Qui pouvait bien en être l'instigateur ? Avait-on voulu affecter massivement l'armée à la protection rapprochée du président afin d'empêcher les troupes de se rendre aux urnes ? Je pense qu'une bonne partie de ces questions resteront sans réponse, au moins pendant quelque temps. Nous avons également constaté qu'une véritable fêlure sociale était en train de se creuser entre ce qu'il est convenu d'appeler le " clan bleu " (essentiellement composé du parti nationaliste Kuomintang (KMT)) et le " clan vert " (rassemblé autour du Parti démocratique progressiste et du président sortant). Cette fêlure est sur le point de devenir un drame qui touche l'ensemble des citoyens et pas seulement les politiciens. Nous nous sommes, enfin, penchés sur les conséquences des tensions entre les deux rives du détroit de Formose sur le plan international. En fait, ces trois aspects du débat sont si fortement imbriqués les uns dans les autres qu'il est difficile de les démêler ! Mais il me semble important de redéfinir clairement les données du problème avant de nous lancer dans de quelconques conjectures.
M. H. - Alors, allons-y ! Commençons par le début : Taiwan est-il un pays souverain ou fait-il partie intégrante de la Chine ?
H. P. - Une majorité écrasante de Taiwanais considèrent leur pays comme un pays souverain. Ils disent : " Nous avons notre terre, notre peuple, notre gouvernement, notre armée, notre monnaie, notre drapeau. Nous avons des douanes. Nous délivrons des visas. Nous pouvons échanger notre monnaie à l'étranger et notre administration gouvernementale est parfaitement structurée. " Le vrai problème de Taiwan vient du fait qu'il a été exclu des instances de l'ONU et que, du coup, ses relations avec le reste du monde sont extrêmement difficiles pour des raisons purement techniques. Faut-il, pour autant, continuer à nier que Taiwan est un pays à part entière ? Il n'est écrit nulle part qu'un pays doit être reconnu par un nombre minimal d'États avant d'être considéré comme souverain. Et faut-il nécessairement siéger à l'ONU ? Au début des années 1950, il n'y avait qu'une vingtaine de pays qui reconnaissaient la République populaire de Chine ; et, jusqu'en 1971, elle n'était pas représentée à l'ONU. Est-ce à dire qu'elle n'est devenue une nation souveraine qu'à partir des années 1970 ? Ma conclusion, c'est que la question de la souveraineté de Taiwan ne se pose pas. Il n'y a plus lieu de discuter sur ce point.
M. H. - Il faudrait donc, selon vous, que Taiwan soit reconnu par un plus grand nombre de pays...
H. P. - L'ambition de tous les hommes politiques et de la population de l'île est d'obtenir une plus large reconnaissance internationale. C'est important pour deux raisons : 1°) les Taiwanais ont besoin de retrouver leur dignité en tant que peuple souverain ; et 2°) ils ont besoin de la sécurité que leur apporterait cette reconnaissance. Pour le moment, le seul gouvernement internationalement reconnu est celui de la République populaire de Chine. Cela signifie que, si Pékin décide d'attaquer Taiwan, cette agression sera considérée comme un problème interne, un peu comme la guerre que mène le gouvernement russe en Tchétchénie. L'opinion publique internationale ne s'en émouvra pas outre mesure et se contentera d'émettre quelques jugements critiques à l'encontre du gouvernement chinois. À l'inverse, si Taiwan était reconnu par l'ONU, toute tentative d'intervention de la part de Pékin serait assimilée à l'invasion du Koweït par l'Irak ou à celle de la Corée du Sud par la Corée du Nord. Certains commentateurs prétendent que la situation exceptionnelle de Taiwan en fait le seul pays susceptible de mettre en question la légitimité du gouvernement chinois de Pékin. Quel atout, en effet ! La vérité, c'est que, s'ils pouvaient choisir, les Taiwanais renonceraient volontiers à ce " privilège " en échange de l'accession à un vrai statut d'État autonome !
M. H. - Pourtant, les autorités de Taipei ont longtemps défendu le point de vue selon lequel il n'y aurait qu'une seule Chine : la leur !
H. P. - Aujourd'hui, tout le monde semble considérer ce principe comme acquis ; mais, en réalité, il y a bien longtemps que le KMT a renoncé au principe d'une seule Chine. Un essai de l'ancien diplomate Lu Yizheng, publié en 2002, nous a ouvert de nouvelles pistes de réflexion. Selon Lu Yizheng, Chiang Kaichek aurait envisagé, dès 1971, d'accepter la reconnaissance concomitante de Taiwan et de la RP de Chine. Il faut se souvenir qu'en 1949 le Parti communiste a remporté la guerre sur le KMT mais que le KMT a conservé son siège au Conseil de sécurité de l'ONU. Une bataille diplomatique féroce s'est alors engagée entre les deux pays, chacun se considérant comme le seul représentant de la Chine. À l'époque, les États-Unis soutenaient Taiwan. Cette position est apparue de plus en plus absurde, le gouvernement de Pékin étant reconnu par un nombre croissant d'États. Mais personne ne souhaitait, pour autant, voir les armées communistes " libérer " Taiwan. Au moment de la Révolution culturelle, Chiang Kaichek était encore persuadé que les communistes allaient provoquer l'écroulement de leur propre régime et qu'il pourrait enfin reconquérir le continent. Cette conviction l'a conforté dans son refus d'accepter l'idée que les " deux Chine " auraient pu briguer ensemble un siège à l'ONU - une solution qui commençait à être envisagée par les diplomates. Ainsi, l'Italie avait lancé l'idée, dès 1966, que la Chine pourrait être doublement représentée à l'ONU, par Pékin et par Taipei.
M. H. - Comment les choses ont-elles tourné par la suite ?
H. P. - En 1971, l'opinion mondiale commence à virer en faveur de la Chine communiste. L'Albanie propose pour la première fois que le gouvernement de Pékin remplace celui de Taipei au sein de l'ONU. De nombreux États du tiers-monde se rallient à cette proposition. Les Américains sentent qu'ils doivent changer de stratégie et envisager de laisser la Chine entrer au Conseil de sécurité, tout en permettant à Taiwan de rester membre ordinaire des Nations unies. Lu Yizheng, qui participa activement aux négociations secrètes, révèle - je vous l'ai dit - que Chiang Kaichek avait fini par se ranger à cette suggestion : il était prêt à accepter l'idée qu'il y ait deux Chine, même si cette perspective ne l'enthousiasmait guère. Ce nouvel éclairage change tout ! Jusqu'à présent, nous étions convaincus que Chiang Kaichek avait toujours défendu le principe d'une seule Chine, ne serait-ce que pour assurer la dictature du KMT sur l'île de Taiwan. En effet, s'il avait sereinement envisagé l'existence de deux Chine, il n'aurait plus eu de motif de refuser la démocratisation de son régime - un refus que justifiait l'existence du péril communiste. Certains affirmaient que Chiang était viscéralement hostile aux communistes et qu'il voulait absolument récupérer le continent. Mais, d'après la thèse de Lu Yizheng, l'erreur de Chiang Kaichek aurait plutôt consisté à sous-estimer la capacité du PCC à se maintenir en place. Avec le recul de l'histoire, on peut dire qu'il avait raison dans son diagnostic sur la nature détestable du gouvernement communiste, mais pas sur sa longévité... Lorsque Chiang a fini par admettre que continuer à lutter contre la tendance mondiale favorable à la reconnaissance de la République populaire de Chine isolerait complètement Taiwan, il a fini par renoncer à son idée fixe de reconquête.
M. H. - Alors, pourquoi l'idée de reconnaître deux Chine a-t-elle finalement été abandonnée ?
H. P. - Toujours d'après Lu Yizheng, quand les Américains finirent par arracher son accord à Chiang Kaichek, ils suggérèrent de diviser la proposition albanaise en deux chapitres distincts. Il aurait fallu voter d'abord sur l'entrée de la Chine à l'ONU et, ensuite, sur le maintien de Taiwan dans cette organisation. Les diplomates américains partaient de l'hypothèse que la plupart des pays qui étaient prêts à reconnaître la Chine ne seraient pas nécessairement hostiles à Taiwan. Malheureusement, c'est la proposition albanaise qui fut adoptée et la proposition américaine rejetée. Les représentants de Taiwan savaient qu'ils avaient perdu la bataille. Ils annoncèrent solennellement qu'ils se retiraient de l'enceinte des Nations unies. Dès lors, il n'y eut plus moyen de faire entendre un autre point de vue que celui d'une Chine unique. Si la proposition italienne de 1966 avait été acceptée, il est certain que le cours de l'histoire dans cette partie du globe en aurait été changé. Hélas, personne n'a eu la perspicacité nécessaire pour faire ce choix-là... Lorsque, à partir de 1977, Taipei essaya de faire reconnaître à la Chine et à Taiwan le même statut que celui qui avait été accordé aux deux Allemagnes ou aux deux Corées, plus personne ne voulut revenir sur l'accord de Shanghai signé par Richard Nixon en 1972, qui admettait l'existence d'une seule Chine.
M. H. - Vous êtes en train de nous dire que le KMT a depuis longtemps renoncé à être le seul représentant légitime de la Chine...
H. P. - Exactement. Depuis le début des années 1980, le KMT a, de fait, renoncé au principe d'une seule Chine. Il a permis à Taiwan de s'inscrire aux Jeux olympiques et d'entrer dans d'autres organisations internationales sous l'appellation de " Chine, Taipei ". C'était une façon de dire : " Nous ne nous présentons pas sous le drapeau de la République de Chine, mais cela ne signifie pas que nous ne sommes pas un pays à part entière. " Il n'était plus question d'affirmer que Taipei abritait le seul gouvernement légitime de la Chine tout entière, car il était évident que l'unique siège officiellement proposé à la Chine était occupé par la Chine communiste. Certes, les dirigeants de Taiwan ne reconnaissaient pas, pour autant, que le gouvernement de la République populaire de Chine était le seul gouvernement légitime de la Chine ; mais ils avaient bel et bien abandonné le rêve d'une légitimité exclusive qu'ils incarneraient. On ne peut pas dire que Taiwan a remporté de bien grandes victoires en ce qui concerne sa nouvelle quête de double reconnaissance. Mais, au moins, il a été autorisé à participer à certains événements internationaux et admis dans quelques instances multilatérales. C'est mieux que d'être totalement exclu par le reste de la planète. Tous les ans, il se bat pour forcer la porte de l'ONU. Cette année 2004 a vu un léger infléchissement de l'Organisation mondiale de la santé, qui envisage d'accepter Taiwan en tant qu'observateur. Même s'il a connu de nombreux échecs, Taiwan n'a jamais renoncé à faire entendre sa voix.
M. H. - Vous avez sans doute remarqué que le ton du Chen Shui-bian nouvellement réélu président n'est pas le même que celui du Chen Shui-bian en campagne présidentielle...
H. P. - Le discours du président, prononcé le 20 mai pour marquer le début de son nouveau mandat, est remarquable par sa modération. M. Chen est visiblement conscient du fait que la moitié de la population lui est acquise, mais la moitié seulement. Son discours, qui s'adresse à l'ensemble des Taiwanais et à Pékin, cherche à ramener la paix dans la région. Il est clair que l'indépendance de Taiwan est une question trop sensible pour continuer d'être soulevée alors que, pour l'heure, l'essentiel est de pacifier les esprits après une campagne électorale particulièrement agitée. Pékin sait parfaitement que, pour le moment en tout cas, il ne pourra pas réunifier les deux Chine de façon pacifique. Le principe qui s'applique à Hong Kong - " un pays, deux systèmes " - ne sera pas accepté par les Taiwanais, qui jouissent déjà d'un bon niveau de vie, d'une situation économique enviable, de la liberté d'expression, etc.
M. H. - Un des aspects de la campagne qui avait particulièrement irrité la Chine populaire, inquiété les États-Unis et même provoqué une réflexion désobligeante de Jacques Chirac à l'encontre de Chen Shui-bian lors de la visite du président chinois Hu Jintao à Paris concerne le référendum organisé le même jour que l'élection présidentielle. Ce référendum portait sur le danger que représentaient les missiles chinois pointés sur Taiwan. Pensez-vous que Chen Shui-bian ait aujourd'hui l'intention de passer à la phase suivante et qu'il tente de convoquer un référendum sur l'indépendance de l'île ?
H. P. - Non, je ne le pense pas, du moins pas dans un avenir proche. Mais il est probable que de nouveaux référendums seront organisés sur des questions diverses, laissant ainsi ouverte la possibilité à la population de s'autodéterminer par rapport à son statut. Il est clair que le Parti communiste chinois craint par-dessus tout ce genre de procédé. Pour une raison simple : jusqu'à présent, le seul argument valable qu'il puisse avancer pour maintenir la pression sur Taiwan et exiger la réunification, en n'excluant pas le recours à la force militaire, est le suivant : " Les indépendantistes ne représentent qu'une petite minorité de la population de Taiwan. L'écrasante majorité du peuple chinois, sur le continent et à Taiwan, favorise l'unité nationale. " Or si jamais un référendum prouvait que la population taiwanaise ne partage pas cet avis, Pékin se trouverait dans une situation très embarrassante. L'équilibre vieux de trente ans né de l'accord sino-américain de Shanghai (il n'y a qu'une Chine et Taiwan en fait partie) serait remis en cause. Si les Taiwanais affirmaient leur existence en tant que pays, non seulement la Chine, mais aussi les États-Unis et tous ceux qui ont reconnu la Chine populaire seraient confrontés à un véritable casse-tête. Les chancelleries partent du principe que les deux gouvernements sont d'accord pour ne reconnaître qu'une seule Chine, peu importe laquelle. Si elles ne pouvaient plus s'appuyer sur cette certitude pour maintenir l'équilibre actuel, elles seraient bien obligées de redéfinir leur politique à l'égard de Pékin. À vrai dire, tout le monde est conscient du danger que ce changement d'optique représenterait, y compris dans l'île de Taiwan. C'est la raison pour laquelle la question de l'indépendance soulève des débats aussi passionnés. À l'instant où je vous parle, la République populaire de Chine n'a pas les moyens militaires suffisants pour récupérer " l'île rebelle " par la force, mais il est évident qu'elle s'y prépare. D'où le désir des Taiwanais de proclamer leur indépendance dès à présent. Car ils sont convaincus que, tôt ou tard, Pékin passera à l'offensive. S'ils attendent trop longtemps pour se déclarer, la Chine aura amélioré son arsenal et ils n'auront plus la possibilité militaire et diplomatique de se défendre ou d'appeler à l'aide. C'est un fait que, chaque année, le budget que Pékin consacre à l'armement augmente. De plus, le gouvernement chinois a progressivement conclu des traités avec tous ses voisins, et réglé les problèmes frontaliers qui empoisonnaient ses relations avec l'ex-URSS. Il a même négocié des accords qui n'étaient pas totalement à son avantage, mais qui lui donnent l'assurance que la paix est à peu près garantie tout autour de son territoire. Pourquoi la Chine se donnerait-elle autant de mal dans sa course aux armements si ce n'était pour attaquer Taiwan ?
M. H. - La Chine est une grande puissance qui commence tout juste à déployer ses ailes. Elle pourrait avoir dans l'avenir d'autres ambitions, annexer la Mongolie extérieure, par exemple...
H. P. - Peut-être. Mais pour en rester à la question de Taiwan, je pense que la Chine aurait tout avantage à mener une attaque militaire contre l'île assez rapidement. Je m'explique : tant que la théorie d'une seule Chine aura cours, Pékin peut toujours justifier son désir de " convaincre " Taipei par la force à l'aide d'arguments liés à sa politique intérieure. Les réactions des Occidentaux resteront modérées. Une fois sa souveraineté sur Taiwan acquise, la position de la Chine en Asie du Sud-Est sera tellement forte que les autres pays alentour chercheront tous à se conformer à sa volonté. Elle n'aura même plus besoin de montrer les dents pour que tout le monde file doux. Autrement dit, la meilleure façon d'asseoir son statut de super-puissance dans la région, c'est d'agresser Taiwan. Jusqu'à présent, l'équilibre a été préservé grâce à la présence de la marine américaine. Si Pékin s'impose à Taipei sans que Washington ne réagisse outre mesure, la démonstration éclatante de la puissance chinoise en Asie aura été faite.
M. H. - Si votre vision correspond à la perception qu'en ont les dirigeants des pays voisins de la Chine, comment expliquez-vous la très grande discrétion du gouvernement japonais à ce sujet au cours des derniers mois ?
H. P. - Je suis sûr que le Japon est très vigilant et qu'il surveille de près la situation dans le détroit de Taiwan. Mais tant qu'il ne se passera rien, il n'exprimera pas ses positions. Il a plutôt intérêt à adopter un profil bas, d'autant que tous ses voisins ne gardent pas un souvenir particulièrement heureux de son rôle durant la Seconde Guerre mondiale... D'un autre côté, comme il ne peut pas se passer de la voie maritime qui passe par le détroit de Taiwan pour son approvisionnement en pétrole en provenance du Moyen-Orient, il est certain qu'il ne resterait pas passif en cas de conflit majeur. Vous le voyez : cette région est sûrement l'une des plus potentiellement explosives de la planète. Les intérêts en jeu sont énormes, mais aucun des deux protagonistes n'est en mesure d'entrer en négociation. Pourquoi ? Parce qu'ils ne savent pas sous quelle forme pourrait s'engager la discussion. S'agirait-il de pourparlers entre deux États souverains ? Non, évidemment. Si le continent acceptait d'engager la discussion sur un pied d'égalité avec Taiwan, cela reviendrait à dire qu'il a perdu la bataille sur le plan de la réunification. Et si Taiwan acceptait de venir à la table des négociations comme une partie intégrante de la Chine, cela signifierait que Taiwan a perdu la guerre avant même de l'engager. Voilà pourquoi le dialogue est impossible !
M. H. - Comment sortir de cette impasse ?
H. P. - En proclamant l'indépendance ! À mon avis, le Parti démocratique de Taiwan estime que le moment est venu. Et il a encore une chance d'y parvenir de manière pacifique. L'analyse de ses dirigeants est claire : ils savent que les États-Unis sont leurs alliés et leurs protecteurs dans la région. Ils savent aussi que les Américains ne leur ont pas signé un chèque en blanc, que leur engagement est soumis à condition. Il est entendu que Taiwan doit maintenir le statu quo et ne pas déclarer son indépendance ; sinon Washington n'interviendra pas. Mais certains hommes politiques à Taiwan sont convaincus que s'ils prennent l'initiative d'avancer le premier pion et que la Chine se rebiffe en attaquant, les Américains viendront tout de même à leur rescousse. L'Amérique n'est-elle pas le champion de la liberté à travers le monde ? Peut-elle rester sourde et aveugle lorsqu'un pays libre et indépendant se fait annexer brutalement par une dictature ? En tant que super-puissance, elle ne pourra pas non plus accepter qu'un pays non démocratique vienne la narguer en attaquant l'un de ses protégés. Les Américains sont parfaitement conscients de ce qui se trame dans la tête de Chen Shui-bian, et c'est pourquoi on les sent nerveux. " Ne versez pas d'huile sur le feu ! ", répètent-ils sans arrêt. Ils savent parfaitement que Chen risque de faire le premier pas et qu'ils doivent se tenir prêts à toute éventualité. Chen est également convaincu que le Parti communiste suit le même raisonnement et que, par conséquent, la Chine ne s'aventurera pas à entrer en guerre contre les Américains. Pour toutes ces raisons, Chen brûle d'envie de déclarer l'indépendance assez rapidement. De leur côté, les Américains s'efforcent de retenir Chen Shui-bian en lui disant : " Ne croyez pas que la Chine n'interviendra pas. Regardez ce qui s'est passé au moment du mouvement démocratique de 1989 : Deng Xiaoping a envoyé l'armée contre les étudiants. Hu Jintao fera la même chose contre vous. "
M. H. - En tant que militant pour la démocratie en Chine, vous soutenez forcément l'existence d'une République de Chine démocratique à Taiwan. Selon vous, quelle attitude les Occidentaux devraient-ils adopter pour protéger Taiwan ?
H. P. - L'idéal serait qu'un grand nombre de pays reconnaissent Taiwan dans son état actuel, et que des instances internationales comme l'ONU ou l'Organisation mondiale de la santé, par exemple, acceptent l'île en leur sein. Si Taiwan était admis sans avoir à changer sa Constitution, son drapeau ou son appellation, tout pourrait se dérouler sans heurt. Taiwan n'aurait même pas à proclamer son indépendance.
M. H. - Mais cela reviendrait au même !
H. P. - Effectivement. Taiwan accéderait ainsi à un nouveau statut légal qui vaudrait reconnaissance d'indépendance, comme ce fut le cas pour les deux Allemagnes, et comme c'est toujours le cas pour les deux Corées. Tant que les deux Constitutions chinoises affirment le principe de l'unité nationale, cette attitude laisse la porte ouverte à une éventuelle réunification. Il est évident que l'idéal serait que les deux Chine parviennent à ce genre d'accord entre elles. Pour le moment, c'est impensable. C'est donc aux autres pays démocratiques de faire comme si cet accord existait, ce qui permettrait d'avancer dans le sens d'une cohabitation pacifique. Hélas, je n'ai pas l'impression que les chefs d'État actuels soient prêts à franchir ce pas.
M. H. - Autre solution : la Chine devient un pays démocratique ! Dans cette hypothèse, la réunification pourrait-elle se faire immédiatement ?
H. P. - N'allons pas trop vite en besogne ! Il faudrait voir comment et à quel rythme la Chine accepte de se démocratiser. Mais il va de soi qu'une Chine démocratique faciliterait grandement la réunification. Il s'agit tout de même de deux pays très proches l'un de l'autre, qui partagent une même culture. Le processus pourrait s'enclencher assez naturellement.
M. H. - Comment expliquez-vous le peu de soutien apporté par Taiwan aux dissidents chinois qui, à travers le monde et en Chine, essaient de lutter pour la démocratisation de leur pays ?
H. P. - Les Taiwanais doivent considérer comme improbable une démocratisation rapide de la Chine. Du coup, ils n'ont pas envie de provoquer inutilement la colère des dirigeants de Pékin. Même le Parti démocratique progressiste n'y a pas intérêt. S'il faut se battre, ce sera pour obtenir l'indépendance, non pour forcer la Chine à devenir une démocratie. C'est une vision à courte vue, mais c'est la leur...
M. H. - Votre position, modérée et pacifique, apparaît comme particulièrement minoritaire, y compris dans les milieux dissidents. Il me semble que les Chinois, en dehors de Taiwan bien sûr, sont plutôt hostiles à la politique actuelle de Chen Shui-bian. Ils lui reprochent, en particulier, ses manigances en vue d'obtenir l'indépendance. À quoi attribuez-vous ces réticences ?
H. P. - À mon avis, ils n'ont pas suffisamment réfléchi au problème. Ils n'ont pas saisi les conséquences à long terme de l'unification de Taiwan à la Chine. Ils pensent que l'unification est un but en soi, une noble cause - à tel point que certains dissidents, qui s'opposaient autrefois violemment au PCC, se retrouvent aujourd'hui aux côtés des dirigeants chinois pour appuyer cette revendication. Il fut un temps où ils auraient peut-être soutenu une réunification initiée par Taiwan. Mais à mesure que la Chine se renforce et que Taiwan s'affaiblit, ils changent de camp. Ce qui compte, pour eux, c'est la réunification, et non la façon dont les deux pays seront réunifiés. C'est ridicule... Il ne faudrait pas qu'ils perdent de vue des principes supérieurs tels que la liberté ou la démocratie, et qu'ils fassent passer leur désir de voir une grande Chine réunifiée après ce genre d'idéal !
M. H. - Si vous deviez rencontrer Jacques Chirac, que lui diriez-vous ?
H. P. - Je lui dirais que la situation dans le détroit de Taiwan devient explosive, que les considérations qui primaient hier doivent être réévaluées. Je lui demanderais de réfléchir très sérieusement aux conséquences dramatiques que pourrait avoir un conflit militaire entre la Chine et Taiwan. Il y a vingt ou trente ans, on pouvait se contenter d'affirmer le principe d'une seule Chine. On n'en est plus là aujourd'hui. Voici le message que je voudrais lui transmettre : " Il est temps de remettre complètement à plat votre stratégie concernant les relations entre la Chine populaire et Taiwan. "

Notes :