Politique Internationale - La Revue n°106 - HIVER - 2005

sommaire du n° 106
L'oeil d'Israël
Entretien avec Aharon Ze'Evi
Général de division
conduit par
Uri Dan
Journaliste et écrivain israélien
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Uri Dan - En votre qualité d'officier du renseignement depuis de longues années, que pouvez-vous dire d'Al-Qaïda ? Est-ce réellement une puissante organisation aux ramifications internationales ou est-ce, au moins partiellement, le fruit de l'imagination de journalistes et d'hommes politiques en mal de sensationnel ?
Aharon Ze'evi - Al-Qaïda a subi plusieurs métamorphoses. Dans les années 1980, l'organisation établit son lien le plus solide avec un groupe afghan, très aguerri dans la lutte contre les Soviétiques, et qui devient son bras opérationnel. La seconde phase critique dans le développement d'Al-Qaïda intervient en janvier 2001 lorsqu'il s'unit au Jihad égyptien et prend le nom de Qaïdat al-Jihad. Le numéro un de l'organisation égyptienne, Ha'iman al-Zouhari, devient alors le numéro deux d'Al-Qaïda.
U. D. - L'est-il encore ?
A. Z. - Oui. L'autre développement significatif survient en septembre 2004, lorsque Abou Moussab al-Zarkaoui, un sunnite palestinien originaire de Zarka en Jordanie, prend en Irak la tête de la lutte contre les Américains. Depuis la chute de l'Afghanistan, Al-Qaïda s'est fragmenté en plusieurs réseaux de cellules qui partagent la même vision du monde. Il y a le réseau bien connu de la Jamiya Islamiya en Asie du Sud-Ouest ; le réseau de Zarkaoui en Irak ; le réseau nord-africain dont le centre est établi au Soudan ; le réseau de Nabakhan dans la corne de l'Afrique, qui a organisé l'attentat de Mombasa contre un avion d'El Al fin 2002 (2) ; un réseau algérien et un réseau tchétchène. Bien entendu, des résidus du Qaïdat al-Jihad sont disséminés sur un territoire de 50 à 100 kilomètres de long à la frontière pakistano-afghane. C'est là que se cachent, probablement dans des grottes, Ben Laden, Al-Zouhari et d'autres. Ces gens sont toujours actifs et s'expriment sur leurs sites Internet. Ces sites proposent des forums de discussion où l'on peut interroger des docteurs de la foi sur divers sujets. Par exemple, à la question de savoir si l'utilisation d'une arme non conventionnelle pour tuer dix millions d'êtres humains est autorisée, sachant qu'il y aurait des musulmans parmi eux, la réponse est " oui ".
U. D. - À quelle date est tombée cette réponse ?
A. Z. - Il y a environ six mois.
U. D. - D'où provenait la question ?
A. Z. - Des internautes musulmans consultent les sites d'Al-Qaïda et des experts en religion leur répondent.
U. D. - Qui sont ces experts et peut-on les localiser ?
A. Z. - Nous connaissons leurs noms, mais personne ne sait exactement où ils se trouvent. Les sites sont dispersés à travers le monde entier et opèrent selon des méthodes qui rendent très difficile leur localisation.
U. D. - Malgré la sophistication des moyens électroniques de détection ?
A. Z. - Les Américains déploient sûrement un maximum de moyens, mais le fait est qu'ils ne parviennent pas à déterminer l'endroit où ils se terrent.
U. D. - Et ces experts en religion autorisent le massacre de millions de personnes ?
A. Z. - Absolument. L'objectif consiste, conformément au Coran, à éliminer les non-musulmans de la surface de cette terre. La division du monde en dar al-harb (région de guerre) et dar al-islam (région de l'islam) est un commandement religieux. On a même trouvé dans une cachette d'Al-Qaïda, à la frontière pakistano-afghane, une mappemonde entièrement verte, le vert étant comme vous le savez la couleur de l'islam - le but suprême d'Al-Qaïda. Leur première cible est le monde chrétien, États-Unis en tête, suivis de près par l'Europe. Les autres entités, comme Israël, font partie du " petit Satan " et viennent en deuxième position. Mais le visage d'Al-Qaïda a changé. Ses combattants, qui étaient autrefois concentrés dans des camps d'entraînement en Afghanistan, sont aujourd'hui pourchassés et capturés, y compris bon nombre de cadres. Le dispositif d'Al-Qaïda s'est donc redéployé à travers le monde. Quant à son réseau de recrutement, il fonctionne au moyen de la Da'wa.
U. D. - Qu'est-ce que la Da'wa ?
A. Z. - Un système de collecte de fonds qui sert à financer des besoins humanitaires : écoles, assistance sociale, dispensaires, etc.
U. D. - Comme celui du Hamas et du Jihad dans la bande de Gaza ?
A. Z. - Le Hamas avait des antennes à l'étranger, jusqu'à ce qu'il soit déclaré organisation terroriste. Même chose pour le Hezbollah aux États-Unis. Jusque-là, ces organisations s'occupaient de construire des mosquées, de faire la classe des enfants deux heures par jour ou de leur servir un repas chaud. À cette fin, elles collectaient de l'argent, beaucoup d'argent, dont une grande partie servait à financer le terrorisme.
U. D. - L'Arabie saoudite a été récemment le théâtre d'une série d'attentats. Lorsqu'on sait que la plupart des pirates de l'air du 11 septembre 2001 étaient de nationalité saoudienne, ne faut-il pas s'inquiéter pour l'avenir du royaume pétrolier ?
A. Z. - Il est clair que la monarchie wahhabite est menacée. Comme je vous l'ai dit tout à l'heure, le noyau dur d'Al-Qaïda s'est constitué en Égypte par le biais du Jihad islamique, également actif en Arabie saoudite. Après la première guerre du Golfe, Ben Laden a dû s'enfuir au Soudan avant de passer en Afghanistan. Al-Qaïda a maintenant une nouvelle stratégie. N'ayant pas réussi à provoquer un " effet dominos " par des attentats spectaculaires aux États-Unis, à Bali, à Madrid, et ailleurs, l'organisation se tourne désormais vers un jihad " spirituel " en Arabie saoudite. En fait, ce jihad vise à remplacer le régime actuel par des forces ultra-radicales. Consciente du danger, la maison royale combat ces éléments, mais pas jusqu'au bout et avec une certaine ambiguïté. Il est d'ailleurs peut-être trop tard pour y parvenir. La stabilité du régime semble bel et bien compromise.
U. D. - D'après certains médias, la maison royale coopérerait avec les Américains pour lutter contre le terrorisme...
A. Z. - Encore une fois, je crains qu'il ne soit trop tard. D'autant qu'il est relativement facile de recruter des terroristes dans les rangs mêmes des forces de sécurité. L'éducation religieuse d'inspiration wahhabite que reçoivent les Saoudiens depuis leur plus tendre enfance les prédispose à soutenir les fondamentalistes. Il ne faut jamais sous-estimer la motivation religieuse.
U. D. - N'est-ce pas plutôt le manque d'emplois qualifiés en Arabie saoudite qui pousse les jeunes au terrorisme ?
A. Z. - Je n'en suis pas sûr. Les auteurs des attentats du 11 septembre n'étaient pas des miséreux. Les candidats au suicide d'Al-Qaïda ne sont pas non plus de pauvres hères. Nous assistons au même phénomène chez les kamikazes palestiniens : tous ne sont pas des ultra-religieux issus des classes défavorisées.
U. D. - Quel danger représente Al-Qaïda pour l'Europe occidentale, qui compte près de vingt millions de musulmans sur son territoire ?
A. Z. - Il m'est difficile d'analyser la façon dont les Européens appréhendent la situation. Aux États-Unis, malgré un premier attentat plus ou moins réussi d'Al-Qaïda contre les tours jumelles en 1993, personne ne s'attendait aux attaques du 11 septembre. Les attentats ont déjà commencé en Turquie et en Espagne, et je ne parle même pas de la Russie. La situation est un peu comparable à celle de l'Espagne de 1936 à 1939. On a beaucoup dit que la guerre civile avait servi de banc d'essai pour les armements dont les belligérants allaient faire un usage immodéré durant la Seconde Guerre mondiale. De la même manière, nous servons depuis des années de banc d'essai au terrorisme musulman extrémiste. Je souligne le terme d'" extrémiste " parce que tous les musulmans ne sont pas des terroristes, mais il semble que presque tous les terroristes soient musulmans. L'islam radical compte aujourd'hui deux foyers : celui du Hezbollah libanais et du Fatah palestinien contre Israël ; et celui du terrorisme mondial contre les États-Unis et l'Occident. J'ai peur que l'Europe ne soit pas épargnée. Le terrorisme, qui est aujourd'hui aux portes sud-est et sud-ouest de l'Europe et s'infiltre à travers la Turquie et l'Espagne, pourrait la frapper comme il a déjà frappé en Russie et ailleurs.
U. D. - Pourquoi, malgré tous les moyens dont ils disposent, les services de renseignement ne parviennent-ils pas à débusquer Ben Laden et ses lieutenants ?
A. Z. - On se trouve en présence de pays qui protègent le terrorisme et de cellules clandestines engagées dans des projets à long terme. Elles cherchent systématiquement le maillon faible, et il y en a toujours un. Le détournement d'avions étant devenu difficile, les terroristes passent aux charges explosives ; on trouve la parade, et c'est la prise d'otages qui devient à la mode ; puis viennent les attentats suicides et, si l'on trouve le moyen de les contrer, les terroristes auront recours à d'autres techniques. Mais, à la base, c'est toujours l'idéologie ou la religion qui leur servent de moteur. Nous ne travaillons plus sur une zone définie, facilement pénétrable : nous avons désormais affaire à une nébuleuse tentaculaire de réseaux et de cellules implantés un peu partout dans le monde. Pour trouver l'auteur d'un attentat en Turquie, pour peu qu'il soit originaire du Yémen ou d'Extrême-Orient, il faut faire appel à la coopération internationale. Si son arrivée n'a pas été signalée, impossible de l'arrêter à temps. Les terroristes tirent parti de la législation des pays démocratiques et exploitent le droit international, tout en se situant dans un no man's land. Une structure supra-étatique devient nécessaire, qui mettrait en commun les ressources des divers services de renseignement.
U. D. - Cette coopération internationale n'existe-t-elle pas déjà ?
A. Z. - Dans certains cas oui, dans d'autres pas encore. C'est un sujet délicat que je ne souhaite pas aborder pour l'instant. Disons que la coopération est meilleure avec certains pays qu'avec d'autres.
U. D. - Qu'avec l'Europe, par exemple ?
A. Z. - Les pays européens qui sont conscients de la menace terroriste transnationale collaborent davantage. Il y a aussi des pays qui refusent de coopérer avec l'Occident dans la lutte contre le terrorisme et pensent ainsi s'en préserver. C'est ce qui s'est passé pour l'Égypte, qui a soudain déchanté en octobre dernier, lors de l'attentat du Jihad à Taba, dans le Sinaï. Le président Moubarak a cru se protéger du terrorisme en fermant les yeux sur certains agissements. Il croyait avoir trouvé un vaccin ; mais, en fin de compte, l'immunité n'existe pas dans ce domaine.
U. D. - Vous avez mentionné la " mappemonde verte " trouvée dans un repaire d'Al-Qaïda...
A. Z. - C'est une véritable déclaration de guerre d'Al-Qaïda au monde libre tout entier. Je conseille vivement de la prendre au sérieux.
U. D. - Revenons au processus de démocratisation au Moyen-Orient. Certains ont cru voir la main de la Syrie dans les attaques anti-américaines en Irak. Confirmez-vous cette information ?
A. Z. - Les Américains ont dernièrement eu la preuve - après leur opération à Falloujah - que la Syrie était beaucoup plus impliquée qu'ils ne le pensaient dans l'insurrection des régions sunnites en Irak.
U. D. - Le régime syrien ?
A. Z. - Des éléments en provenance de Syrie. J'ignore dans quelle mesure le gouvernement de Damas est concerné, mais je puis affirmer par expérience que lorsque les Syriens veulent fermer une frontière, ils savent très bien le faire. La preuve : l'absence d'attentats sur le Golan, parce qu'ils redoutent les ripostes israéliennes. De même, notre frontière avec le Liban est plus ou moins calme au gré de leur humeur. Si le pouvoir de Damas avait voulu clore hermétiquement sa frontière avec l'Irak, il l'aurait fait.
U. D. - Les preuves trouvées par les Américains sont-elles fiables ?
A. Z. - Je n'en connais pas la teneur mais, d'après les déclarations de certains dirigeants américains, je suppose qu'ils détiennent des informations crédibles.
U. D. - À la veille de l'offensive américaine contre Saddam Hussein, vous aviez dit que des convois de véhicules irakiens s'étaient rendus de Bagdad à Damas avec la bénédiction de la présidence syrienne. Que sait-on de plus à ce sujet ?
A. Z. - Les investigations sont en cours. Nous savons juste qu'il y a eu des contacts au plus haut niveau entre la présidence irakienne et la présidence syrienne.
U. D. - Entre Saddam Hussein et Bachar el-Assad ?
A. Z. - Entre responsables des cabinets présidentiels. En septembre-octobre 2002, près de six mois avant l'offensive américaine, ils se sont mis d'accord sur le transfert de l'Irak vers la Syrie de certains matériels - il pourrait s'agir de matériel non conventionnel ou d'autre chose. Nous finirons par le savoir, même si cette enquête doit prendre un, deux, trois ou quatre ans. Mais il ne fait aucun doute que, dans le cadre de cet accord, des personnages haut placés et des camions ont fait mouvement de Bagdad vers Damas.
U. D. - En secret ?
A. Z. - Dans le secret le plus total.
U. D. - Peut-être s'agissait-il d'un transfert de fonds...
A. Z. - C'est possible, mais rien n'est encore sûr.
U. D. - Pensez-vous qu'il y avait réellement des armes de destruction massive en Irak ?
A. Z. - Contrairement à d'autres services de renseignement, nous estimons qu'il reste en Irak quelques dizaines de missiles sol-sol à longue portée et à peu près autant d'ogives chimiques et biologiques. Saddam Hussein a réussi à camoufler son matériel offensif. Par exemple, une unité de reconnaissance américaine a découvert par hasard une vingtaine d'avions de chasse Mig-25 enfouis dans le sable, au sud de l'aéroport de Habaniyeh. Bombes et missiles sont encore plus faciles à enterrer et à dissimuler dans ce vaste territoire. Je rappelle que le degré d'avancement du programme nucléaire irakien n'a été découvert qu'en 1995, soit quatre ans après la première guerre du Golfe. Et cela uniquement grâce à la défection de Hussein Kamal - le malheureux gendre de Saddam Hussein qui, parce qu'il avait cru aux promesses de clémence de son beau-père, avait accepté de quitter son exil jordanien pour revenir à Bagdad... où il fut aussitôt liquidé ! Autrement dit, entre 1991 et 1995, personne n'était au courant de ce programme nucléaire dont il subsiste probablement une capacité résiduelle. Il ne m'appartenait pas d'en fournir la preuve irréfutable au premier ministre puisque je n'avais pas recommandé d'attaquer l'Irak. Ce matériel n'a malheureusement pas été retrouvé ; peut-être a-t-il été partiellement transféré en Syrie ou enfoui quelque part sur le territoire irakien.
U. D. - Craigniez-vous que Saddam Hussein utilise cette capacité résiduelle contre Israël ?
A. Z. - Saddam a montré qu'il tenait ses promesses. Il avait lancé une quarantaine de missiles contre Israël durant la première guerre du Golfe, parlait de rayer Israël de la carte et subventionnait le terrorisme palestinien à hauteur de 12,5 millions de dollars par an - chaque famille d'un auteur d'attentat suicide recevait 20 000 dollars. Il fallait donc envisager la possibilité d'un acte irresponsable de la part d'un Saddam Hussein acculé. D'autant qu'il avait déjà utilisé des armes chimiques contre les Kurdes.
U. D. - La menace nucléaire émane aujourd'hui de Téhéran. Malgré leurs dénégations, les Iraniens poursuivent-ils leur programme ?
A. Z. - Les services de renseignement européens, américains et israéliens sont unanimes : l'Iran cherche obstinément à obtenir une capacité non conventionnelle, une capacité nucléaire militaire. Il n'y a aucun doute là-dessus et la communauté internationale ne sait pas trop comment réagir. Téhéran exploite judicieusement cet embarras. Les efforts conjugués des UE-3 (le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne) n'ont réussi qu'à reporter d'un an le programme nucléaire iranien. En fait, Téhéran a accepté d'interrompre le processus d'enrichissement d'uranium, mais n'y a pas renoncé. Les Iraniens ont l'intention d'exploiter les désaccords entre la Russie, les UE-3 et les États-Unis pour parvenir à leurs fins et acquérir, d'ici au printemps 2005, une capacité autonome de recherche et développement. Dès l'instant où ils l'obtiendront, il importera peu de savoir si la première bombe sera prête en 2007, 2009 ou 2010. Le point de non-retour sera atteint et il sera impossible d'arrêter l'Iran.
U. D. - Que voulez-vous dire par " acquérir une capacité autonome " ?
A. Z. - Cela signifie, par exemple, activer 164 centrifugeuses avec de l'uranium enrichi, une matière fissile capable de produire une bombe atomique. Nous estimons qu'ils auront cette capacité dès le printemps ou l'été 2005 et qu'ils pourront la coupler à leur capacité balistique de missiles sol-sol d'une portée de 3 000 à 5 000 kilomètres - une portée qui permet d'atteindre le Portugal, l'Espagne et la France. Cela signifie que, vers la fin de cette décennie, l'Europe se trouvera à la merci d'une arme nucléaire pouvant être lancée au moyen d'un missile sol-sol. Le Moyen-Orient - Israël en particulier - est déjà menacé par les 1 300 kilomètres de portée du missile iranien Shehab-3. Cette nouvelle menace nucléaire ne ressemble pas à celle que représentait l'Union soviétique du temps de la guerre froide. À l'époque, l'" arsenal de la terreur " était une arme de dissuasion. Aujourd'hui, la bombe se trouve entre les mains d'un régime islamique radical qui exporte le terrorisme et la révolution khomeyniste. Il a tenté sa chance en Algérie. Fort heureusement pour nous tous, il a échoué. En Afghanistan et en Bosnie aussi. Il n'a réussi qu'au Liban, avec le Hezbollah. Ce sont les conservateurs et non les réformistes qui règnent aujourd'hui à Téhéran. Dans les faits, c'est Khamenei qui dirige l'Iran ; Khatami n'a qu'une fonction représentative.
U. D. - Comment cela se traduit-il concrètement ?
A. Z. - Le ministère iranien de la Défense conduit un programme nucléaire secret parallèlement au programme dirigé par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Ne soyez pas étonné : c'est tout à fait possible.
U. D. - En quoi l'islam de l'Iran diffère-t-il de celui d'Al-Qaïda ?
A. Z. - Le premier est chiite, le second, sunnite.
U. D. - Quel est le lien qui les unit ?
A. Z. - C'est Khomeyni qui, le premier, a poussé les Arabes à commettre des attentats suicides, au Liban et ailleurs. Les chiites ont été des pionniers en la matière. Al-Qaïda les a imités. Du fait des derniers développements dans la région, il faut s'attendre à voir naître, au début 2005, le premier État arabe chiite de l'histoire : l'Irak. Ce n'est pas un événement anodin.
U. D. - L'Iran tente-t-il d'obtenir l'allégeance du futur pouvoir chiite irakien ?
A. Z. - Bien entendu. Mais l'école chiite de Qom en Iran est plus radicale que celles de Nadjaf et de Karbala en Irak. Les Iraniens essaient, pour l'instant, de s'introduire en Irak, comme ils l'ont fait au Liban, par de bons procédés : construction d'écoles coraniques, distribution d'argent et d'aide humanitaire. Ils espèrent transformer progressivement le chiisme traditionnel de Nadjaf et Karbala en un chiisme agressif comparable au leur.
U. D. - Encouragent-ils les attaques contre les Américains ?
A. Z. - Leur implication n'est pas avérée. Pour le moment, ils agissent en sous-main, car ils sont conscients des dangers qui les guettent. Certains chiites irakiens ne sont pas prêts à emprunter la voie radicale du chiisme perse ; d'autres prétendent qu'en Irak la solidarité arabe entre chiites et sunnites est plus forte que la solidarité entre chiisme perse et chiisme irako-arabe.
U. D. - Il faut donc s'attendre à ce que le chaos continue de régner en Irak ?
A. Z. - Absolument. La pacification de l'Irak n'est pas pour demain.
U. D. - Entre l'Iran, qui développe un programme nucléaire offensif, et Al-Qaïda, qui a juré leur perte, les États démocratiques semblent pris en tenaille...
A. Z. - Je ne crois pas que ce mouvement soit concerté. En tout cas, il n'est pas inéluctable. Il existe une très forte tension entre chiites et sunnites, une lutte d'influence à l'échelle planétaire. Al-Qaïda déclare vouloir détruire l'Occident et imposer l'islam au monde entier. Le terrorisme d'Al-Qaïda ne peut pas être uniquement traité par des moyens militaires. Il faut le combattre sur son propre terrain : celui de l'action sociale et de l'éducation. Au Moyen-Orient, la plupart des enfants n'accèdent pas à l'enseignement secondaire. Le nombre d'ordinateurs reliés à Internet y est de 30-40 pour mille personnes. Cette moyenne est plus élevée en Égypte et en Iran, mais tombe à 20-30 en Syrie, alors qu'elle est de 385 en Israël ! Pour relever ces défis, il faudrait mettre en place une sorte de plan Marshall à l'échelle régionale. Et s'occuper de ces véritables foyers du fanatisme religieux que sont les mosquées.
U. D. - Revenons à notre secteur. Malgré le plan de désengagement de Gaza mis au point par le gouvernement israélien, la guerre continue. La contrebande d'armes, à travers un vaste réseau de galeries souterraines (3), va bon train. D'où vient l'argent qui permet d'acheter ces armes ?
A. Z. - Pour des organisations comme le Hamas et le Jihad islamique, qui sont soutenues par l'Iran, le plan de désengagement représente un danger. Surtout si Abou Mazen finit par l'accepter. L'Iran cherche donc à remplir le vide laissé par la mort d'Arafat et apporte une aide de plus en plus massive aux apprentis terroristes. Téhéran verse aujourd'hui 80 millions de dollars par an au Hezbollah libanais, soit 80 % du budget annuel de cette organisation, et 8-10 millions de dollars par an au Jihad islamique palestinien, implanté dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. L'Iran a dernièrement décidé de subventionner les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa et les dissidents du Fatah. Le but de ces organisations est d'empêcher la mise en œuvre du plan Sharon ou, au pire, de le faire passer pour un aveu de défaite, comme ce fut le cas au moment du retrait israélien du Sud-Liban en 2000.
U. D. - Qu'avez-vous dit au juste au gouvernement à propos de la maladie d'Arafat ? La presse s'est moquée, de manière parfois désobligeante, de votre excessive prudence...
A. Z. - On m'a demandé de quoi souffrait Arafat. J'ai répondu que je l'ignorais parce que les médecins ne le savaient pas ; et j'ai ajouté que, dès que les médecins le sauraient, je le saurais aussi. J'ai indiqué qu'en plus du problème de leucocytes Arafat souffrait de thrombocythémie. À la question de savoir s'il pouvait y survivre ou en mourir, j'ai répondu que cette dernière hypothèse était la plus plausible. C'est tout. Il n'y a pas de quoi en faire une affaire d'État.
U. D. - Que sait-on maintenant ?
A. Z. - Rien de plus. Ses médecins n'ont pas réussi à déterminer la cause de sa mort.
U. D. - Mais son état de santé s'est très rapidement détérioré...
A. Z. - Arafat n'était pas en bonne santé. Il avait été gravement malade il y a un an, en octobre 2003, et on parlait déjà du " jour d'après ". Il s'en était remis, mais pas cette fois. Nous n'avons jamais dit que ce serait le chaos dans les territoires après sa mort. Nous avons estimé que la transition serait relativement calme malgré la lutte de succession. Et, de fait, la situation est calme.
U. D. - À combien évaluez-vous l'" héritage " d'Arafat ? Je fais allusion aux fonds qui devraient revenir à l'Autorité palestinienne...
A. Z. - Ce trésor de guerre se monte à un milliard de dollars et personne ne sait exactement où il se trouve. Je suppose qu'on finira par découvrir une partie de ce fameux héritage qui attise tant de convoitises.
U. D. - Vous m'avez parlé de votre mère, sauvée in extremis des griffes de Mengele, le " médecin de la mort " qui sévissait à Auschwitz...
A. Z. - Au cours de la sélection, Mengele avait envoyé ma mère à droite, le côté de la mort, et sa sœur aînée à gauche. Cette dernière avait promis à leur père de veiller sur sa jeune sœur. Elle l'a tirée de son côté et l'a sauvée. Ma mère aura bientôt 80 ans. Et je porte le nom de mon grand-père, Aharon.
U. D. - La Shoah a-t-elle influencé votre vie ?
A. Z. - Bien sûr, pas uniquement en tant que Juif mais en tant qu'homme, tout simplement. La Shoah doit rester présente dans l'esprit de l'humanité tout entière. Parce que, si cette mémoire disparaissait, tout pourrait recommencer. Lorsque je dois prendre une décision, je n'oublie jamais que j'appartiens à la première génération après la Shoah. Oser rapprocher la Shoah d'autres événements est inique par rapport à soi-même et par rapport à la Shoah elle-même. Il est impossible de comparer cette machine d'anéantissement d'êtres humains à quoi que ce soit d'autre.

Interview traduite de l'hébreu par Liliane Servier.

Notes :

(1) D'Uri Dan, Joseph Kessel a écrit : " Quel journaliste ! Il a toutes les vertus de la profession : besoin de savoir, courage indomptable, promptitude étonnante du coup d'œil, don exceptionnel de voir et d'écrire, ardeur à vivre, passion du métier... " (Les Fils de l'impossible, Plon, 1970).
(2) Nabakhan, d'origine somalienne, se trouve toujours en Somalie.
(3) D'après les services de renseignement israéliens, les Palestiniens ont creusé une véritable cité souterraine. Ce réseau de tunnels relie la bande de Gaza à la ville égyptienne de Rafah. Il y aurait, en tout, plus de cent galeries, profondes de 10 à 15 mètres et longues de 500 mètres à 1 kilomètre. À leur sujet, le premier ministre Ariel Sharon a parlé de " pipeline d'oxygène " qui sert à acheminer le flot continu d'armes, de munitions et d'explosifs à destination des terroristes palestiniens. Selon le général Ze'evi, la contrebande est financée par l'Iran. Les convois, qui proviennent du Soudan, traversent le Sinaï par la route ou empruntent la voie maritime. Dans ce cas, ils arrivent au port égyptien d'El-Arish, non loin de la bande de Gaza.