Politique Internationale - La Revue n°106 - HIVER - 2005

sommaire du n° 106
Libéralisme à l'Italienne
Entretien avec Luca Cordero di Montezemolo
Président de la Confindustria depuis mai 2004. Président de Fiat depuis mai 2004
conduit par
Richard Heuzé
Correspondant du Figaro à Rome
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Richard Heuzé - Les négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne s'ouvriront le 3 octobre prochain. En France et en Allemagne, les opinions publiques y sont en majorité hostiles, pour le moment du moins. Estimez-vous que la Turquie n'est pas un pays européen, son territoire se trouvant à 90 % en Asie mineure ? Ou, au contraire, partagez-vous l'opinion de ceux, comme Jacques Chirac, qui craignent de rejeter la Turquie dans les limbes du fondamentalisme islamique en lui fermant la porte de l'Europe ?
Luca Cordero di Montezemolo - Je suis de l'avis de Jacques Chirac. Si nous envisageons cette adhésion en termes strictement culturels et géographiques, il est difficile de soutenir que la Turquie fait partie de l'Europe. En revanche, si nous parlons d'une Europe élargie - ce qui est déjà le cas dans les faits - et si nous pensons qu'il vaut mieux intégrer un pays que le tenir à l'écart, l'ouverture de négociations me paraît une bonne chose, d'autant qu'elles dureront au moins dix ans. L'Europe aura tout le temps d'évaluer les progrès d'Ankara vers la démocratie ! Cette adhésion, par surcroît, ne sera pas " passive " : elle obligera la Turquie à une série de réformes qui lui permettront de se rapprocher de l'Europe sur les plans politique, économique, social et culturel. Selon moi, opter pour l'isolement aurait été une erreur.
R. H. - Mais ne craignez-vous pas, comme certains, que l'adhésion d'un pays comprenant 80 et bientôt 100 millions de musulmans n'entraîne pour l'Europe une perte d'identité culturelle ?
L. D. M. - Cela aurait pu être le cas si l'Europe était restée centrée sur le noyau dur de ses pays fondateurs. Dès lors qu'elle compte vingt-cinq pays membres, et bientôt vingt-sept, l'objection ne tient plus. Prenez la Grèce. Elle représente le sud de l'Europe ; mais, d'un point de vue strictement géographique, en fait-elle vraiment partie ? L'Union élargie que nous connaissons aujourd'hui est déjà culturellement très éloignée de l'idée que l'on pouvait se faire de l'Europe " traditionnelle ". L'entrée de la Turquie n'y changera rien.
R. H. - Une Europe aussi démesurée ne risque-t-elle pas de devenir une simple zone de libre échange, au grand dam des pays qui veulent s'intégrer plus rapidement ?
L. D. M. - Tout processus de transformation passe par des phases difficiles. Je partage pleinement la mise en garde qu'a lancée Nicolas Sarkozy lorsqu'il était ministre de l'Économie. Il dénonçait les risques de délocalisation à l'intérieur de l'Europe, ce qu'il appelait le " dumping " interne de la part des pays qui viennent d'adhérer à l'Union. En octroyant aux entreprises qui s'implantent chez eux des conditions extraordinairement plus favorables que dans nos économies occidentales assujetties à des réglementations économiques et fiscales et à des contraintes sociales autrement plus sévères, ces pays exercent une concurrence sauvage. En outre, ils reçoivent plus du budget communautaire qu'ils n'y contribuent, ce qui représente un coût supplémentaire. Ces déséquilibres posent un réel problème. Mais ce n'est pas une surprise : on le savait au moment de l'élargissement.
R. H. - L'élargissement à la Turquie n'est-il pas, aussi, une chance à saisir ?
L. D. M. - À terme, et à condition de se doter de règles équitables pour tous les pays membres, c'est en effet une chance. L'Europe de l'Atlantique à la mer Noire et de la Baltique à la Méditerranée pourra faire contrepoids à la puissance américaine. Elle pourra discuter avec elle dans une position économique et commerciale plus forte, à armes égales. En outre, je vois dans l'ouverture à Ankara une grande opportunité de développement en direction de la Méditerranée. Dans ce cadre-là, l'Italie a un rôle important à jouer. Du Maroc à la Turquie, les pays de la rive sud sont très prometteurs en termes de marchés.
R. H. - C'est sans doute la raison pour laquelle, le 9 décembre dernier, vous avez plaidé, devant l'Union des industriels européens (UNICE) réunie à Bruxelles, pour une relance énergique du processus de Lisbonne. Ce processus, on le sait, se fixe pour objectif d'améliorer sensiblement la compétitivité européenne d'ici à 2010. Mais est-il encore temps ?
L. D. M. - L'industriel que je suis ne peut s'empêcher de trouver l'Europe un peu vieillotte. Pas seulement du point de vue démographique, mais aussi dans ses comportements. Elle est paresseuse, prisonnière d'une bureaucratie étouffante. Elle a un mal fou à réaliser les réformes structurelles dont elle a pourtant un besoin urgent. Souvent, les gouvernements qui s'aventurent sur ce terrain sont désavoués par les électeurs ou se retrouvent en fâcheuse posture. C'est le cas de Gerhard Schröder en Allemagne. Réformer veut dire faire des choix, autrement dit mécontenter certaines franges de son électorat, avec les inévitables conséquences politiques qu'une telle attitude implique. Pour l'instant, Lisbonne reste un vœu pieux. Et pourtant, dans la confrontation avec ses grands concurrents que sont le continent américain et l'Asie du Nord-Est, l'Europe accuse un énorme retard de compétitivité. Taux d'innovation, recherche, infrastructures, coût du travail : toutes ces questions méritent d'être repensées. Pour concrétiser les engagements de Lisbonne, il faudrait une coordination centrale à Bruxelles. Ce qui ne pourra se faire sans une volonté collective. C'est pourquoi j'ai effectivement proposé que, d'ici le mois de mars, chaque pays formule cinq priorités fortes - pas dix, cinq - en matière de réformes structurelles. Il appartiendra ensuite à l'Europe de faire comprendre aux opinions publiques combien il est important de les réaliser. Car la compétitivité de l'Europe est la somme des efforts accomplis par chacun des États qui la composent.
R. H. - Que suggérez-vous pour l'Italie ?
L. D. M. - L'Italie a besoin de ce que j'appelle un " projet-pays ". Un programme global, coordonné, à long terme, qui ne dépende pas de contingences temporaires ou de lois de finances, mais qui fasse appel à l'effort collectif et à la conscience civique. Oublions, pour une fois, les clivages politiques et concentrons-nous sur de grandes priorités. J'en vois cinq : 1°) Accroître la concurrence, c'est-à-dire libéraliser davantage l'économie, briser les carcans corporatistes qui protègent les services, débureaucratiser les structures trop étatiques, alléger et simplifier les fonctions de l'État, le rendre plus souple, plus flexible. Prenez le coût de l'énergie électrique : elle est, en Italie, la plus chère d'Europe. Cela représente un très lourd fardeau pour les entreprises. Il faudrait réduire notre dépendance par rapport au pétrole et introduire plus de concurrence dans la distribution de l'électricité. Autre exemple : les professions libérales et les travailleurs indépendants. Qu'il s'agisse des notaires, des magistrats, des professionnels de la santé, des chauffeurs de taxi, des profs d'université ou des commerçants, ils exercent leur activité à l'abri de barrières rigides. Il faudrait en finir avec toutes ces rentes de situation dans les collectivités locales, avec cette multitude de démarches administratives inutiles et ces secteurs protégés qui ne font qu'alourdir les coûts et accroître l'inefficacité. Trouvez-vous normal qu'en Italie il faille un acte notarié pour acheter une voiture ?
R. H. - Vous parliez de cinq priorités...
L. D. M. - J'y viens. 2°) Nous devons réformer la justice afin d'accélérer les procédures, d'alléger les pesanteurs de la bureaucratie judiciaire et de moderniser le Code civil. Un chef d'entreprise qui fait faillite ne peut reprendre aucune autre activité avant sept ans. C'est trop long. 3°) Engager une action énergique pour promouvoir la productivité, les investissements publics et privés, la croissance industrielle, encourager l'innovation. 4°) Augmenter les investissements consacrés à la recherche et accroître la productivité de l'université. Ce n'est pas seulement un problème d'argent, mais aussi de déroulement de carrière : l'ancienneté ne devrait pas être le seul critère d'avancement. 5°) Attirer davantage d'investissements étrangers en faisant du Mezzogiorno un véritable pôle de développement, y compris dans le secteur tertiaire. Le Mezzogiorno doit devenir la fenêtre de l'Europe sur le Bassin méditerranéen.
R. H. - À la lumière de ces priorités, quels sont, selon vous, les pays européens les plus avancés dans l'application des objectifs de Lisbonne ?
L. D. M. - En premier lieu, l'Espagne, qui a libéralisé son économie et enregistré une forte croissance au cours des dix dernières années. La France, aussi, qui depuis quelque temps a déployé de grands efforts. Je citerai également la Suède et la Finlande, qui ont développé des entreprises technologiques et attiré des investissements ; la Grande-Bretagne, qui ne fait pas partie de la zone euro, pour l'excellence de ses universités et pour ses grandes réformes en matière de libéralisation ; et l'Autriche. À mon avis, on parle trop du Pacte de stabilité et pas assez de l'agenda de Lisbonne. Et pourtant, il est urgent de donner à cet agenda un suivi opérationnel, coordonné et concret. Pourquoi ne pas le doter de critères comme ceux de Maastricht ? Parlons clair : le Pacte est fondamental et il n'est pas question de modifier les principes sur lesquels il repose. Mais il faut l'assouplir afin de dégager des ressources qui devront être intégralement affectées aux objectifs de Lisbonne : compétitivité, innovation et recherche. Encore une fois, l'Europe en a un besoin urgent. Et je me félicite que José Manuel Barroso, le président de la Commission, souhaite " mettre la compétitivité au centre de la politique européenne ". Car compétitivité veut dire bien-être, emploi, développement, meilleure situation sociale, position de force face à nos concurrents. Franchement, on en est loin. Ces derniers mois, j'ai entendu parler de Lisbonne plus comme d'un espoir, d'un slogan, d'une visée théorique, que comme d'un ensemble d'orientations précises. D'où les cinq priorités que je viens d'énoncer.
R. H. - Êtes-vous partisan, comme le demandent entre autres Jean-Pierre Raffarin ou Silvio Berlusconi, de soustraire les investissements d'infrastructures au Pacte de stabilité (1) ?
L. D. M. - Permettez-moi de répondre en chef d'entreprise. Le seul intérêt des patrons, c'est de faire du Pacte un instrument capable d'imprimer une croissance vigoureuse tout en garantissant la stabilité de nos économies. Seule une forte croissance peut donner aux entreprises l'esprit de compétition qui leur permette de s'affirmer sur les marchés mondiaux. Elles ne peuvent, en effet, se mesurer à la concurrence internationale et être en même temps en butte à des contraintes bureaucratiques mesquines et coûteuses. À l'administration d'améliorer son niveau général d'efficacité. Bruxelles doit donner l'exemple. Autre constat : une bonne partie de la distance qui nous sépare des États-Unis en matière de productivité est imputable à notre modeste performance dans le secteur des services. On trouve toujours de bonnes excuses pour justifier les retards pris par les gouvernements dès lors qu'il convient d'ouvrir les marchés à la concurrence. Mais, au bout du compte, qui sont les perdants ? Les consommateurs et les entreprises. Résoudre ces deux problèmes, comme je le disais à Bruxelles lors de la Journée européenne de la compétitivité le 9 décembre, est la meilleure manière d'armer l'Europe pour affronter le défi de la mondialisation. Pour répondre à votre question, je dirai que les industriels européens veulent surtout une société dans laquelle les budgets de recherche et d'innovation ne soient bridés par aucun Pacte de stabilité, par aucun mécanisme comptable rigide. Au contraire, cet effort devrait être encouragé et soutenu par l'ensemble des gouvernements et des dirigeants politiques européens.
R. H. - Quelles sont les conséquences de la baisse du dollar pour l'Europe ?
L. D. M. - C'est un problème dramatique pour nos entreprises. Si le dollar devait se maintenir longtemps à ce niveau, la situation deviendrait vite intenable. Les États-Unis constituent le principal débouché commercial de l'Europe après son propre marché intérieur. En outre, le dollar dope les produits américains sur nos principaux marchés extérieurs. La compétitivité de l'Europe en est fortement affectée. Pour un pays comme l'Italie, la force de l'euro lui a évité de finir comme l'Argentine. Ce qui n'empêche pas nos entreprises de trinquer, la baisse du dollar se conjuguant avec le renchérissement du coût des matières premières et avec un prix de l'énergie prohibitif.
R. H. - Êtes-vous d'accord avec le président de la Banque centrale européenne (BCE) Jean-Claude Trichet lorsqu'il dit que les grands déséquilibres de l'économie mondiale résultent, d'une part, de l'absence de réformes structurelles en Europe et au Japon et, d'autre part, d'une capacité d'épargne des États-Unis largement insuffisante pour financer leurs déficits ?
L. D. M. - Tout à fait. J'en ai d'ailleurs longuement discuté avec Jean-Claude Trichet lui-même. S'agissant de l'Europe, il dit une chose très juste : les réformes structurelles sont fondamentales. Mais où sont-elles, ces réformes ? Tant qu'elles n'auront pas été mises en œuvre, la compétitivité de nos entreprises restera déprimée. J'espère que la chute du dollar servira de signal d'alarme et nous incitera à réagir.
R. H. - Quel est l'homme politique italien contemporain qui vous inspire le plus de considération ?
L. D. M. - Sans aucun doute le président Carlo Azeglio Ciampi. En tant que président du Conseil en 1993, il a été le premier à engager la privatisation des banques. Comme ministre du Trésor dans les gouvernements Prodi et D'Alema (d'avril 1996 à mai 1999), il a permis à l'Italie d'entrer dans l'euro. Et depuis son élection au Quirinal en mai 1999, cet Européen convaincu ne manque jamais une occasion de nous rappeler nos devoirs et de pointer nos retards. Il a du rôle du président de la République dans les institutions italiennes une vision parfaitement juste. Ses messages sont d'une haute tenue. Il reste toujours au-dessus de la mêlée, n'intervient jamais dans les querelles partisanes et défend avec vigueur les couleurs de son pays à travers le monde.
R. H. - De quels leaders européens - hors d'Italie - vous sentez-vous le plus proche ?
L. D. M. - Personnellement, j'avais une grande estime pour Margaret Thatcher. J'éprouve le même sentiment à l'égard de Tony Blair. L'un et l'autre ont représenté un élément de nouveauté en Europe. Ils ont réalisé d'importantes réformes et se sont toujours montrés très loyaux à l'égard des États-Unis, ce qui a valu à leur pays de nombreux avantages. J'ai aussi apprécié Helmut Kohl pour sa contribution positive à l'Europe.
R. H. - Et comment jugez-vous Jacques Chirac ?
L. D. M. - Ses prises de position sur l'Irak ont placé la France en posture délicate. Je ne partage pas son analyse. Au contraire, je fais partie de ceux qui pensent qu'il était important de manifester sa solidarité envers les États-Unis après le 11 septembre. Il est possible que nous, Italiens, ressentions un devoir de gratitude plus fort que d'autres envers la nation américaine. J'observe néanmoins que Jacques Chirac est une véritable référence dans son pays et qu'il s'est imposé dans le panorama européen des dernières années. Si l'on devait évaluer un homme politique à l'aune de son charisme et de sa dimension internationale, Jacques Chirac serait certainement le plus grand leader européen du moment.
R. H. - Comment voyez-vous le second mandat de George W. Bush ?
L. D. M. - Le président américain devra nécessairement être plus attentif aux questions intérieures, en particulier au dérapage des comptes publics. Il me semble qu'il a déjà commencé à infléchir sa politique monétaire. C'est du moins l'impression qu'il a donnée le 15 décembre dernier, lors de la visite de Silvio Berlusconi à la Maison-Blanche, quand il s'est dit " conscient " du problème que la baisse du dollar posait à l'économie mondiale. Sur le plan international, il se montrera certainement plus modéré.
R. H. - Voulez-vous dire qu'il ne referait pas la guerre en Irak ?
L. D. M. - Je n'irais pas jusque-là. Mais je pense que le plus dur est derrière lui. À présent, il se consacre à la démocratisation et à la reconstruction de l'Irak et il sait qu'il joue gros. L'autre grand chantier auquel il voudra s'atteler est celui des rapports entre les États-Unis et une Chine en passe de devenir une super-puissance.
R. H. - Comment George Bush peut-il infléchir la politique monétaire américaine ?
L. D. M. - En réalité, sa marge de manœuvre est étroite. La politique monétaire américaine ne dépend, en effet, ni du président ni du Trésor, mais de la Federal Reserve (FED), autrement dit de M. Greenspan. Jusqu'à présent, la FED a opté pour une politique accommodante de manière à soutenir la croissance, y compris face aux tensions provoquées par la hausse des prix du pétrole et la persistance des déficits extérieur et budgétaire. Mais la faiblesse de l'épargne a atteint un niveau très préoccupant. Il faut donc redresser la barre. La chute du dollar contribue à remettre l'économie américaine d'aplomb sans trop pénaliser la croissance et, par conséquent, le développement de l'économie mondiale. J'ajoute qu'il ne faut pas s'attendre, à court ou moyen terme, à des variations significatives des taux de change. Dans ces conditions, la partie se joue surtout sur le terrain de l'économie européenne qui, je n'hésite pas à me répéter sur ce point, doit retrouver le chemin d'une croissance et d'une compétitivité soutenues malgré la faiblesse du dollar. Elle doit le faire non seulement pour elle-même, mais pour tirer vers le haut l'économie mondiale le jour où l'économie américaine commencera à donner des signes d'essoufflement. L'Europe doit devenir la locomotive de la croissance mondiale.
R. H. - Quelles seront les conséquences de l'entrée de la Chine au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ?
L. D. M. - Qu'il s'agisse de compétitivité ou de commerce international, il est primordial de se doter de règles stables. De ce point de vue, l'entrée de la Chine dans l'OMC en 2001 est une bonne chose, car elle sera désormais contrainte de s'intégrer dans un système commercial plus régulé. Les chambres de compensation, la lutte contre le dumping et les contrefaçons : tout passe par l'OMC. Vous verrez : quand la Chine commencera à produire des ordinateurs en grand nombre, elle sera la première à traquer les contrefaçons !
R. H. - Revenons à l'Italie. La Confindustria brosse un tableau très noir de l'économie italienne. Ses prévisions en matière de croissance et d'investissements sont catastrophiques. Elle tire notamment à boulets rouges sur la loi de finances qui, selon elle, n'aidera pas le pays à se développer. Ce diagnostic n'est-il pas un peu exagéré ?
L. D. M. - Je ne voudrais pas être pessimiste mais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, je ne me souviens pas d'indicateurs économiques aussi négatifs, de quelque côté qu'on se tourne. Comment qualifier un pays dont la croissance est en déclin depuis dix ans, sinon quinze ? Dont la productivité est l'une des plus faibles d'Europe. Dont les investissements publics et privés se sont réduits comme peau de chagrin. Dont les parts de marché à l'étranger ne cessent de diminuer. Dont la production stagne. Dont le coût du travail est supérieur à celui de ses principaux concurrents européens. Dont la plupart des entreprises sont trop petites pour affronter la concurrence sur les marchés internationaux, en particulier dans les pays émergents. Nous ne figurons parmi les quatre premiers investisseurs ni en Chine ni en Inde, qui sont les deux grandes économies d'avenir. Nous avons un problème de concurrence interne. Mais l'Italie souffre surtout de la mauvaise qualité de ses services et d'une administration totalement inefficace. Inutile de se gargariser avec les baisses d'impôts. Ce saupoudrage ne suffira pas à améliorer le revenu des familles. Quant aux entreprises, elles ont été pratiquement oubliées dans cette distribution. Les 500 millions d'euros qui leur seront octroyés en 2005 sous forme d'allégements de l'impôt à la production (IRAP) sont nettement insuffisants pour relancer la croissance et améliorer leur compétitivité. Il est d'ailleurs symptomatique que le mot " investissements " ait disparu de la loi de finances. Soyons clairs : cette situation n'est pas uniquement conjoncturelle. Elle a des racines beaucoup plus profondes et beaucoup plus lointaines. Ces problèmes structurels sont d'autant plus dangereux que l'Italie semble être déjà entrée dans une période de compétition électorale, à quinze mois des législatives. C'est pourquoi il est indispensable de définir des priorités pour sortir le pays de l'ornière.
R. H. - Vous parlez du Mezzogiorno comme de la nouvelle frontière de l'Europe, sa fenêtre vers les pays de la rive sud de la Méditerranée. Pourtant, les régions qui le composent - de la Campanie à la Calabre et du Molise à la Sicile et à la Sardaigne - ont accumulé un retard considérable. Au moment où l'Europe se développe vers l'Est, n'est-il pas trop tard pour redresser la situation ?
L. D. M. - Je veux croire que non. Mais le Mezzogiorno n'est qu'un aspect d'un problème plus général. L'Italie, plus que le reste de l'Europe mais au même titre que le reste de l'Europe, a besoin de réformes structurelles et elle peine à les réaliser. Longtemps, on a imputé ces difficultés au fait que les gouvernements se succédaient à un rythme trop rapide. Aujourd'hui ce n'est plus le cas (2). Reste que, trop souvent, les réformes sont bâclées, exécutées à la va-vite. Je reconnais que l'actuel gouvernement n'en est pas seul responsable : il s'agit d'une mauvaise habitude qui a la vie dure. Mais il n'en est pas moins urgent d'insuffler dans notre pays un état d'esprit plus " citoyen ", moins cynique, qui prenne à cœur l'avenir de nos jeunes. Cet objectif transcende les appartenances partisanes. À peine avais-je déclaré que les indicateurs de l'économie italienne étaient très mauvais que j'ai été aussitôt pris à partie par la majorité au pouvoir et encensé par l'opposition. Mon intention n'était pourtant pas de faire une déclaration politique. Les chiffres ne sont ni de droite ni de gauche. Ils sont tout simplement une photographie de la réalité.
R. H. - Quelle méthode préconisez-vous ?
L. D. M. - Pour résoudre les problèmes, il vaut mieux partir de données précises. Et ne pas se livrer au sport national italien qui consiste à chercher un coupable plutôt que des solutions. Abandonnons les réflexes corporatistes, les calculs politiciens, les choix tactiques qui manquent de souffle. Le temps est venu de mettre de côté nos intérêts particuliers pour nous livrer à une autocritique saine et productive et chercher ensemble les moyens de redresser la situation. Sachons, tous ensemble, responsables politiques, mais aussi chefs d'entreprise, banquiers, syndicalistes, hommes de culture et représentants de la société civile, nous livrer à ce grand effort collectif tout en étant conscients qu'il peut impliquer des choix impopulaires. Au bout du chemin, ces choix se traduiront en actes politiques, et ils bénéficieront sinon du consensus, du moins de l'appui de la société. Les gouvernements doivent comprendre qu'il est de leur devoir de faire ces réformes. Surtout ceux qui ont été élus à une forte majorité.
R. H. - Quand vous parlez de Silvio Berlusconi, vous dites qu'il a fait des réformes importantes, mais encore largement insuffisantes. Que reste-t-il à faire ?
L. D. M. - Le principal reproche que j'adresserais à Silvio Berlusconi, c'est de ne pas avoir réellement placé l'entreprise au centre du dispositif économique. Or notre pays est fondamentalement manufacturier. Depuis la dernière guerre mondiale, sa compétitivité repose sur l'industrie, qu'elle soit grande ou petite. En un demi-siècle, l'Italie est devenue la sixième puissance industrialisée du monde. Il ne faut jamais oublier qu'à la Libération c'était un pays essentiellement agricole. Aujourd'hui, le gouvernement met en place toute une série de réformes qui non seulement ne visent pas à améliorer la compétitivité de ce tissu industriel mais qui, le plus souvent, auront pour effet d'aller à l'encontre des aspirations des Italiens : un coût de la vie maîtrisé, une école et une université de qualité, moins de bureaucratie et plus d'infrastructures, moins de charges pour les chefs d'entreprise. Certes, des réformes bénéfiques ont été réalisées : la réforme du marché du travail, celle de l'école, une certaine défiscalisation des budgets de recherche - cette taxe était d'ailleurs absurde. On aurait pu faire beaucoup plus. Or ce ne fut pas le cas au cours des trois dernières années. Je crains qu'il ne soit très difficile de rattraper le temps perdu d'ici à 2006, compte tenu du climat de campagne électorale dans lequel l'Italie est déjà plongée. En tout cas, il serait illusoire de croire qu'on peut régler les maux de notre pays à coups de lois de finances.
R. H. - Silvio Berlusconi et Romano Prodi sont tous deux issus du monde de l'industrie. Dans la perspective des élections de 2006, lequel se montrera le plus sensible aux problèmes que vous venez d'exposer ?
L. D. M. - La Confindustria a l'habitude de juger les gouvernements sur leur programme et sur la manière dont ils les appliquent. Romano Prodi connaît l'industrie italienne en profondeur. Il a étudié et enseigné l'économie. Quant à Silvio Berlusconi, il est lui-même chef d'entreprise. Les élections de 2006 mettront aux prises deux candidats qui se sont déjà affrontés il y a dix ans, en 1996. C'est une anomalie du système italien. Cela ne retire rien à la valeur de chacun d'entre eux. Mais, dans d'autres pays, il est d'usage que le perdant se retire définitivement de la course.
R. H. - À propos de Fiat, vous avez un jour regretté que votre groupe ne se soit pas rapproché dans les années 1980 de Ford Europe. Fiat prend aujourd'hui ses distances avec General Motors. D'autres alliances sont-elles à prévoir ?
L. D. M. - Fiat travaille dur pour assainir la situation du secteur automobile. Il convient de noter qu'aucun autre groupe au monde ne fabrique à la fois des autobus et des camions, des engins de BTP, des tracteurs et des automobiles. CNH, notre filiale qui produit des tracteurs agricoles et des pelles mécaniques, est numéro deux mondial dans sa spécialité. C'est également le cas d'Iveco pour les camions et les autobus. Une fois que nous aurons résolu notre problème avec General Motors, nous réfléchirons à des solutions d'avenir. Nous ne nous orienterons probablement pas vers une nouvelle alliance globale, mais plutôt vers des accords de collaboration sur le modèle de ceux que nous avons noués par le passé, avec Peugeot par exemple pour la production de véhicules utilitaires.
R. H. - Monsieur le président, vous venez de nous livrer vos réflexions. Comme patron des patrons et comme président de Fiat. Mais votre vision à long terme des problèmes du moment, votre aptitude à proposer des solutions nouvelles, le projet que vous nourrissez pour votre pays donnent à penser que vous ressentez peut-être le besoin de vous engager davantage. Envisagez-vous de vous lancer un jour dans la politique ?
L. D. M. - Jamais.

Notes :

(1) Adopté en juin 1997 par le Conseil européen d'Amsterdam, le Pacte de stabilité et de croissance (PSC) se propose de faciliter les convergences entre les économies européennes, en l'absence de règles communes de politique budgétaire. Ce Pacte s'est avéré indispensable pour l'entrée en vigueur de l'euro. Il prévoit cinq critères de convergence. Les deux principaux portent sur le déficit public (qui ne doit pas excéder 3 % du PIB) et l'endettement public (qui doit tendre à ne pas dépasser 60 % du PIB). Les trois autres concernent l'inflation, la convergence des politiques budgétaires et les dépenses publiques. Ce Pacte prévoit aussi deux niveaux d'intervention de Bruxelles : l'un, à titre préventif, en cas de risque de dépassement des objectifs, consiste en une mise en garde qualifiée. L'autre, plus contraignant, prévoit un rappel à l'ordre pouvant être assorti de sanctions pécuniaires (de 0,2 à 0,5 % du PIB) en cas de dérapage du déficit public. À ce jour, le Portugal, la France et l'Allemagne ont été rappelés à l'ordre, sans se voir imposer d'amende. Plusieurs gouvernements, dont ceux de la France et de l'Italie, reprochent à la Commission de Bruxelles et à la Banque centrale européenne (BCE) de veiller davantage à la stabilité et d'ignorer le volet du Pacte consacré à la croissance. À ce sujet, Silvio Berlusconi propose de décompter les investissements en infrastructures du calcul du déficit public, un peu comme une entreprise amortit sur plusieurs années l'achat d'une machine nécessaire à l'amélioration de sa compétitivité.
(2) Silvio Berlusconi est au pouvoir depuis juin 2001 et le restera sans doute jusqu'au terme naturel de la législature, au printemps 2006.