Politique Internationale - La Revue n°108 - ÉTÉ - 2005

sommaire du n° 108
Liban : fausse sortie pour la Syrie ?
Article de Mouna Naïm
Journaliste au Monde
en français
in english
en español
en français

Le Liban après le retrait syrien
Au Liban, tout est à revoir sur de nouvelles bases. Comme le dit le cinéaste syrien Omar Amirallaï, dans la préface à un ouvrage récent de l'universitaire franco-libanais Samir Kassir (La Démocratie de la Syrie et l'indépendance du Liban), ces deux peuples sont, du fait de la politique libanaise du pouvoir syrien, comme le " vicomte " du roman d'Italo Calvino Le Vicomte pourfendu, coupés en deux moitiés : l'une faisant le mal, l'autre le bien, mais qui finissent par se rejoindre pour l'amour d'une femme. Syriens et Libanais sont unis par la géographie, l'Histoire, les liens du sang, les affinités sociales et les intérêts. Le 2 juin, Samir Kassir a été assassiné à Beyrouth dans un attentat dont l'ensemble des Libanais attribuent spontanément la responsabilité aux " services " de leur grand voisin, en attendant les résultats d'une enquête à laquelle participent la France et les États-Unis.
Lorsque, après les accords de Taëf (1989) qui ont mis fin à la guerre intestine au Liban, Damas et Beyrouth ont scellé leurs relations par un accord, le ton était pratiquement donné par l'intitulé du texte : " Traité d'amitié, de coopération et de coordination. " On imagine aisément lequel des deux pays en était l'inspirateur, tant cette appellation à consonance soviétique rappelle les années 1970, du temps où, dans le jeu des alliances régionales, Moscou s'était trouvé des " amis " en Égypte et en Syrie. Il s'agissait alors d'accords essentiellement militaires, en vertu desquels l'URSS assurait l'armement de ses alliés et leur apportait un contrepoids, y compris politique, au soutien multiforme que les États-Unis fournissaient à Israël, ainsi qu'à l'" amitié " qui liait Washington à certains pays arabes, tels l'Arabie saoudite et la Jordanie.
En dépit de son intitulé, le traité syro-libanais, signé en 1991, couvre un champ extrêmement vaste, touchant à tous les secteurs de la vie ou presque. Outre qu'il consacrait la présence militaire syrienne au Liban - déjà vieille de quinze ans -, dont les effectifs s'élevaient à l'époque à quelque 40 000 hommes, le texte mettait en place entre les deux pays une étroite coordination sécuritaire et ouvrait la voie à des relations " privilégiées " tous azimuts. Au cours de la décennie suivante, pas moins de vingt-cinq accords bilatéraux ont été signés, dans les domaines de la politique, de l'économie, des affaires sociales, de la culture, etc.
Le retrait forcé, au printemps 2005, sous la pression de la communauté internationale et du soulèvement des Libanais, des quelque 14 000 soldats et 5 000 agents des services de renseignement syriens encore présents sur le terrain devrait mettre fin à l'ingérence de Damas dans les affaires intérieures libanaises. Celle-ci était dévolue au chef des services de renseignement de l'armée syrienne pour le Liban, en coopération avec ses homologues libanais, principalement le chef de la Sûreté générale. L'ingérence pourrait, certes, continuer à distance ou par l'intermédiaire d'agents libanais et syriens maintenus discrètement sur place, mais sa capacité de nuisance au quotidien ne sera plus la même.
Le traité toujours en vigueur
Pour autant, le traité n'a pas été abrogé. La perspective d'une évacuation syrienne y est du reste précisée au détour d'une phrase qui, il est vrai, autorise la chose et son contraire. Les gouvernements des deux pays s'y engagent à " conclure un accord déterminant les effectifs et la durée de la présence syrienne " au Liban, une fois que ce dernier aura adopté les réformes constitutionnelles envisagées par les accords de Taëf. Ceux-ci prévoient, notamment, le renforcement du rôle du premier ministre et du président de la Chambre des députés aux côtés du président de la République (de manière que le pays soit gouverné par une troïka représentant les trois principales communautés), la création d'un Sénat, la décentralisation administrative, la réforme de la justice et la suppression graduelle de la répartition confessionnelle des pouvoirs. Il suffisait dès lors, pour reporter aux calendes grecques le retrait syrien, de faire en sorte que les réformes en question soient indéfiniment différées. À de rares exceptions près, la classe politique libanaise, soucieuse de conserver ses privilèges, se prêtait sans peine aux manœuvres et manipulations.
Aucun des deux gouvernements n'envisage aujourd'hui une rupture. Une structure pyramidale veille sur cette coordination. Coiffée par un Conseil suprême que co-dirigent les présidents des deux Républiques, cette structure comprend un organe exécutif (présidé par les deux premiers ministres), un Conseil supérieur de défense (conduit par les ministres de la Défense), ainsi qu'une Commission des affaires étrangères et une Commission des affaires économiques et sociales, le tout doté d'un secrétariat général chargé d'assurer l'intendance. Les Libanais clament en chœur leur volonté de maintenir avec la Syrie des relations " privilégiées " et amicales. De telles relations seraient au demeurant dans la nature des choses, pour peu qu'une disposition essentielle du traité - " le respect de la souveraineté et de l'indépendance mutuelles " - soit respectée. Est-ce à dire que le montage actuel sera pérennisé ?
Certains juristes remettent en question la validité du traité et des accords subséquents, conclus sous la contrainte, fût-elle morale, entre un pays considéré comme occupé et l'autre, comme occupant. L'ensemble du dispositif pourrait donc, selon eux, être purement et simplement dénoncé. Il est plus vraisemblable que les accords seront soumis à révision, de manière à n'en conserver que les dispositions qui " respectent les intérêts des deux pays ". Dire qu'ils ont besoin l'un de l'autre ne relève pas de la pure rhétorique. Au-delà des relations humaines et de l'Histoire, la Syrie est le passage obligé, par voie terrestre, de toutes les transactions commerciales libanaises vers l'hinterland arabe ; or l'économie libanaise ne peut vivre en vase clos. Le Liban, de son côté, a toujours été et demeure un poumon pour l'économie syrienne.
Aux portes de l'été, les Libanais, encore à leur griserie de la fin aussi précipitée qu'inespérée de la présence syrienne, tentaient de mettre de l'ordre à domicile. Leur souci prioritaire était d'organiser en un temps record - pour respecter les délais constitutionnels - des élections législatives le plus démocratiques possible et, pour la première fois depuis quinze ans, affranchies de toute tutelle. Le scrutin était censé ouvrir une nouvelle page dans l'histoire du pays et poser, peut-être, les fondations d'une troisième république. Le défi n'était pas des moindres. Il n'a pu être relevé : faute de temps - nul n'était préparé à une telle accélération des événements - mais aussi, selon l'opposition, à cause des manœuvres du pouvoir et des amis de la Syrie. Les vieux démons confessionnels ont resurgi et les Libanais, jusques et y compris au sein de l'opposition, se sont divisés. La loi électorale que les Syriens avaient façonnée sur mesure en l'an 2000 pour assurer la victoire de " leurs " candidats aux législatives n'a pu être abrogée. Les chrétiens se considèrent lésés par le découpage en grandes circonscriptions prévu par cette législation. Seuls quelques rafistolages de dernière minute ont permis de sauver les meubles, dans l'espoir que le futur Parlement se penche dès son entrée en fonction sur l'élaboration d'une nouvelle loi qui place tous les Libanais à égalité.
La rancœur et l'amertume aidant, l'assainissement des relations avec la Syrie semble renvoyé à plus tard, d'autant qu'au fil des semaines des soupçons, voire des accusations d'ingérence en sous-main se sont précisés. Il était difficile d'imaginer, du reste, que Damas ou du moins une partie des " services " syriens renonceraient, sans demander leur reste, à se mêler des affaires du petit pays voisin...
L'empreinte syrienne
L'empreinte - ou plutôt l'hégémonie - syrienne prenait de multiples formes, dont les Libanais n'ont souvent retenu que la moins importante. Ils reprochaient à une partie de la nomenklatura syrienne de phagocyter l'économie libérale libanaise et de se nourrir sur la bête. Si juteux et utile que fût ce volet de la tutelle syrienne, il n'en constituait pas l'essentiel.
Certains Libanais ont toujours accusé Damas de vouloir annexer le Liban, de caresser le rêve d'une Grande Syrie - quelque peu tronquée faute de pouvoir y inclure la Jordanie voisine. L'absence de relations diplomatiques entre les deux pays leur tient lieu d'argument. Or cet état de fait ne date pas d'hier. Il remonte à l'ère des indépendances : 1943 pour le Liban ; 1946 pour Damas. Comme le font remarquer des opposants syriens, pourtant peu suspects d'une quelconque sympathie à l'endroit de leur propre régime, ce sont les sunnites (musulmans orthodoxes) libanais qui, lors de la création des deux États, ont été les plus réticents à la séparation d'avec la Syrie. En outre, observent les mêmes, lorsque des velléités d'union avec d'autres pays se sont fait jour à Damas, c'est vers l'Égypte ou l'Irak que les regards se sont tournés ; jamais vers le Liban.
Pour autant, de nombreux Libanais, mais aussi la communauté internationale, estiment aujourd'hui que l'établissement de relations diplomatiques entre les deux États serait le meilleur garant d'une reconnaissance formelle et définitive de l'indépendance du pays du Cèdre. La démarcation des frontières, estiment-ils, achèverait de les dissocier géographiquement. Car ici comme dans certains pays de la région - dont certains n'ont que très récemment réglé ce problème -, les frontières sont restées en pointillé après la fin des mandats et protectorats occidentaux.
La présence militaire syrienne au Liban obéissait à des objectifs géostratégiques. Lorsque l'armée de Damas est arrivée en juin 1976, les Libanais se faisaient la guerre depuis plus d'un an. Les États-Unis, l'Union soviétique et Israël avaient approuvé cette intrusion, qui visait à rétablir un équilibre entre les forces paramilitaires ennemies à un moment où les milices chrétiennes étaient au bord de la défaite. Il s'agissait aussi de " confier " à un pouvoir fort la maîtrise d'un pays trublion où la déliquescence des institutions étatiques mettait en danger Israël à sa frontière nord. L'ancien président Hafez Al-Assad faisait ainsi d'une pierre deux coups. Tout en se portant au secours d'une communauté chrétienne amie de l'Occident, le chef de l'État syrien s'assurait le contrôle d'un pays considéré comme le flanc fragile de la Syrie face à Israël et où les principaux partis chrétiens caressaient l'idée d'une division du pays sur une base communautaire, quitte à s'allier à l'État juif pour atteindre ce but.
Dans le même temps, Hafez Al-Assad achevait de régler ses comptes avec son prédécesseur Salah Jédid, qu'il avait chassé du pouvoir six ans plus tôt. Proche des Palestiniens, ce dernier avait voulu voler à leur secours lors des affrontements sanglants qui les opposèrent à l'armée jordanienne en 1970. Mais il s'était heurté au refus de Hafez Al-Assad, alors ministre de la Défense. Depuis, le pays du Cèdre était devenu la principale plate-forme des organisations palestiniennes expulsées de Jordanie. Maîtriser le Liban, c'était donc, aussi, pour le maître de Damas, " s'approprier " la carte palestinienne et tenter de l'instrumentaliser face à Israël. Enfin, le Liban n'allait pas tarder à acquérir une nouvelle valeur ajoutée pour la Syrie, après que l'ancien président égyptien l'eut en quelque sorte sacrifiée, en 1977, sur l'autel de la paix avec Israël (1). Hafez Al-Assad se donnait ainsi les moyens de faire de son pays un acteur clef - " incontournable " dans le vocabulaire officiel syrien - dans la région.
Pour contrôler le Liban, où les alliés d'hier ne tardèrent pas à se transformer en ennemis - en 1978, la rupture entre les partis chrétiens et la Syrie est consommée -, Damas n'a jamais hésité à attiser les divisions communautaires, à user de la puissance de feu de son armée et à pratiquer l'assassinat politique. Son objectif était de se maintenir en position d'arbitre et de recours. L'invasion israélienne du Liban en 1982, pas plus que le traité de paix (mort-né) libano-israélien de l'année suivante n'ont mis fin à sa mainmise. Une mainmise que les accords de Taëf, conclus entre les Libanais six ans plus tard, achevèrent de consacrer noir sur blanc. Nul, alors, au sein de la communauté internationale, n'y avait trouvé à redire, d'autant que Damas avait su, lors de la guerre de libération du Koweït, en 1991, se placer du bon côté du manche et s'aligner sur la position onusienne. En retour, le régime avait profité de la manne des riches pays pétroliers du Golfe.
La Syrie après le retrait
Quelles peuvent être les conséquences, pour la Syrie, de son départ précipité du Liban ? Pour l'heure, l'onde de choc provoquée par ce retrait, qui s'apparente à une retraite, ne s'est pas encore totalement dissipée. Placé en ligne de mire de la communauté internationale, pays arabes inclus, le régime syrien se retrouve désormais face à lui-même, fragilisé à l'intérieur de ses frontières, orphelin d'un rôle régional qui fut le principal pilier de sa pérennité depuis trente ans. Il a beau tenter de sauver la face, affirmer que le calendrier de repli de son armée était établi de longue date, il ne convainc pas grand monde. Certains responsables admettent, mezza voce, que le comportement de leurs " services " au Liban a été indigne et que le retrait n'avait que trop tardé.
Quels que soient les commanditaires de l'assassinat de l'ancien premier ministre libanais Rafic Hariri, qu'une commission d'enquête internationale est chargée d'identifier, il est certain que cette affaire a été le point d'appui d'une pression internationale sans précédent contre Damas. La Syrie ne justifiait-elle pas sa présence militaire par la nécessité d'assurer l'ordre et la sécurité chez son voisin ? D'ores et déjà, certains ont la certitude que l'assassinat a été décidé et préparé en coordination entre les " services " syriens et libanais.
En évacuant le Liban, Damas perd un vaste champ de prévarication, de corruption et d'abus en tout genre, le tout se déroulant avec le consentement au moins tacite d'une clientèle mouvante de dirigeants libanais qui, en dépit de la terreur que leur inspirait parfois leur puissant tuteur, n'oubliaient jamais le profit personnel qu'ils pouvaient en tirer. De simples citoyens ont, eux aussi, bénéficié des trafics d'influence à grande échelle, devenus monnaie courante. Au cours de cette période, le Liban bruissait de nombreuses rumeurs, sans qu'il fût possible de discerner le vrai du faux.
Si l'on en croit la Chambre de commerce et d'industrie libanaise, cette économie de l'ombre a rapporté à ses acteurs plusieurs milliards de dollars depuis quinze ans. D'après le magazine américain Forbes, l'ancien chef des services de renseignement au Liban, le général Ghazi Kanaan, détiendrait aujourd'hui une immense fortune, sur l'origine de laquelle on peut légitimement s'interroger. Quant à son successeur, le général Roustom Ghazalé, qui fut le dernier haut commissaire avant le retrait syrien, il se murmure qu'il est parti en emportant la somme de 60 millions de dollars en espèces. Vraisemblable, mais invérifiable...
Une économie parallèle s'était mise en place, fondée sur le racket organisé par les mafias syro-libanaises et par certains partis que " protégeait " la Syrie. Ces quelques exemples, puisés dans une étude publiée dans le numéro d'avril (avant le retrait syrien) du mensuel libanais Le Commerce du Levant, sont assez éclairants : des commissions illicites de 18 millions de dollars ont été versées à des décisionnaires libanais et syriens pour deux contrats portant sur la réhabilitation des centrales et du réseau électriques ainsi que sur l'extension du système. Pour un contrat d'études sismologiques de l'ordre de 5 millions de dollars, une commission de 1 million - finalement ramenée à 700 000 dollars - a été demandée par le même responsable proche de la Syrie. Autre affaire retentissante : celle du casino du Liban, un organisme propriété de l'État libanais, mais dont la comptabilité n'était soumise à aucun audit. Les hommes des services secrets s'y " servaient " à volonté, vidant les machines à sous et prélevant leur dîme sur l'encaisse. L'estimation la plus crédible tourne autour de 50 millions de dollars par an. La programmation des machines à sous pouvait même être modifiée pour garantir à telle ou telle personnalité de toucher le jackpot. À la faveur de l'ouverture des frontières, la contrebande était reine, dans les deux sens, au profit de responsables des " services " syriens et de leurs amis ou protégés libanais.
La place bancaire libanaise a certes profité des dépôts, effectués en toute légalité par des commerçants et hommes d'affaires syriens. Mais elle a aussi été une sorte de fenêtre financière pour Damas et a servi de voie de passage pour les fortunes accumulées tant au Liban qu'en Syrie par la nomenklatura syrienne. Le retour en Syrie des dizaines de milliers d'ouvriers dont, à la différence des autres résidents étrangers, l'entrée au Liban échappait à tout contrôle, pèsera significativement sur un marché de l'emploi bloqué, où le taux de chômage s'élève, d'après la Banque mondiale, à 22 % de la population active - 11 % selon les chiffres officiels. D'après des estimations impossibles à confirmer, dans la mesure précisément où cette main-d'œuvre n'avait de comptes à rendre à personne, le pic de ses effectifs globaux - ouvriers qualifiés et non qualifiés - aurait atteint un million d'individus, dont les revenus au Liban auraient représenté approximativement trois milliards de dollars par an.
Damas se dit disposé à revoir les accords bilatéraux et à les purger des " abus éventuels commis à l'égard de l'une ou l'autre partie, dans leur intérêt réciproque et dans un souci de transparence ". Les autorités syriennes s'y sont engagées début mai à l'occasion de la visite du premier ministre libanais, Néjib Miqati. Encore faut-il que les paroles se traduisent en actes et que, de son côté, le Liban ait défini une stratégie économique claire vis-à-vis de son grand voisin. La priorité semble être donnée à la réglementation du flux de travailleurs syriens et de cadres libanais entre les deux pays.
Une opposition mal organisée
Des opposants syriens affirment que, quels que soient les gains illicites accumulés au Liban, c'est en Syrie même que le bât blesse : les proches du président de la République auraient fait main basse sur tous les contrats et secteurs d'investissement juteux, à la faveur d'une timide libéralisation économique au début des années 1990. Bien que très critiques à l'égard des ingérences étrangères, certains d'entre eux estiment que la pression doit être maintenue, voire accentuée sur le pouvoir pour que les choses changent. Ils déplorent la position de la France qui affirme ne pas vouloir se mêler des affaires intérieures syriennes, une fois pleinement garanties l'indépendance et la souveraineté du Liban. Et, s'ils se félicitent de la suspension par l'Union européenne de la signature de l'accord d'association avec la Syrie, paraphé dès octobre 2004 pour l'obliger à évacuer le Liban, ils jugent que les Européens doivent aller plus loin, ne rien céder sans obtenir de la Syrie des concessions sur le plan intérieur.
Autrement dit, ils approuvent, à contrecœur tant est grande leur aversion pour les États-Unis, la menace de sanctions économiques internationales brandie par Washington contre leur pays. Outre l'affaire libanaise, qui lui a permis d'influer sur le pouvoir syrien, l'administration américaine exige de ce même pouvoir qu'il cesse ses ingérences en Irak, qu'il renonce à soutenir certaines organisations palestiniennes et le Hezbollah libanais, qualifiés de " terroristes ", et qu'il engage des réformes politiques et économiques. Les États-Unis souhaitent, en réalité, la chute du régime et la fin du parti Baas, dont la branche sœur (et adversaire) irakienne a été dissoute sur leur ordre après le renversement de Saddam Hussein. L'administration Bush a pris langue avec des Syriens installés en Amérique, notamment Farid Al-Ghadri, comme elle l'avait fait pour l'Irak en choisissant arbitrairement de miser sur Ahmed Chalabi. Mais, de l'avis général, les interlocuteurs syriens sélectionnés par le département d'État ne représentent que leur petite personne...
Les opposants de l'intérieur, ceux qui n'ont jamais quitté leur pays, qui prennent le risque de parler et d'agir et qui sont au contact quotidien des réalités, sont hostiles à l'idée d'une intervention militaire. Ils préconisent plutôt un gel des avoirs à l'étranger des hauts responsables syriens - avoirs qui se chiffreraient en milliards de dollars. Ils y voient un moyen de contraindre le régime à " changer de peau ". D'après eux, les images de la révolte pacifique des Libanais ont profondément frappé les esprits en Syrie et montré, en filigrane, que des changements sont possibles sans bain de sang. Mais la peur domine encore, renforcée par la crainte d'une répression qui pourrait être d'autant plus terrible que le régime s'est senti blessé par son départ peu honorable du Liban. Il suffirait toutefois de peu de chose pour que les Syriens se soulèvent pacifiquement eux aussi. Or, après trente ans de régime autoritaire, ce " peu de chose " - à savoir une opposition organisée capable d'encadrer le mouvement - fait cruellement défaut.
Le poids du régime
Au lendemain de l'accession au pouvoir, à l'été 2000, de Bachar Al-Assad, un début de " printemps syrien " s'était fait sentir. En raison de sa jeunesse, on avait crédité le nouveau président d'une volonté de réformes et d'ouverture au monde. L'opposition, en dépit du malaise provoqué par cette succession dynastique dans un pays supposé être une république, avait décidé de lui tendre la main. Elle avait proposé une réconciliation nationale et la participation de tous les citoyens à la revitalisation du pays. Une lucarne de liberté s'était même ouverte avec la création de " salons politiques " où l'on débattait des problèmes de l'heure.
Les Syriens n'allaient pas tarder à déchanter, l'expérience ayant tourné court après l'interdiction formelle prononcée par les autorités. La parole s'était néanmoins relativement libérée. Des intellectuels et des hommes politiques avaient réclamé, dans des pétitions, le respect des libertés, la levée de la loi sur l'état d'urgence - qui, depuis 1963, fait régner l'arbitraire au nom de l'intérêt national -, des réformes économiques, la fin de la corruption et des situations de monopole ; bref, l'instauration d'un état de droit. Même la confrérie des Frères musulmans, pourtant terriblement réprimée en 1982, était sortie du silence dans un texte publié à Londres pour rejeter la violence et appeler de ses vœux un État moderne et démocratique.
La Syrie en est encore loin en dépit, il est vrai, de timides avancées : amnistie de détenus politiques ; fermeture de certaines prisons ; octroi de licences de journaux, qui n'ont toutefois profité qu'aux fils de la nomenklatura. Mais, en parallèle, les interpellations et les arrestations d'activistes politiques et de défenseurs des droits de l'homme ont continué, la corruption à grande échelle est toujours la règle et l'ensemble du système demeure d'une opacité telle qu'il donne lieu à toutes sortes de rumeurs, parfois lancées à l'initiative de " services " à titre de ballons d'essai. Le présumé " printemps syrien " n'aura duré qu'un peu plus d'un an. Ce qui n'a pas empêché nombre d'hommes de plume syriens de continuer à exprimer régulièrement leurs opinions dans la presse libanaise. Damas n'en étant pas à une contradiction près, jusqu'à maintenant ils n'ont pas été inquiétés.
D'aucuns affirment que Bachar Al-Assad ne tiendrait pas toutes les rênes du pouvoir et que, malgré son sincère désir de réforme, il serait prisonnier du legs de son père : le régime est toujours sous l'influence de ceux que l'on nomme communément " la vieille garde " - non point en âge mais en structure de pensée -, tant au sein du parti Baas que parmi les membres de sa famille. Il rencontrerait dans l'appareil administratif de lourdes résistances de la part de ceux qui, profitant à des degrés divers des privilèges du système, tiennent à le maintenir sous tutelle. " Je ne suis pas seul à décider ", aurait déclaré Bachar Al-Assad lui-même au prince hériter saoudien Abdallah Ben Abdel Aziz, qui le tançait à propos du Liban. L'aspiration présidentielle au changement buterait également sur une guerre des " services " dont certains échapperaient à son contrôle. Des officiels syriens confirment ces résistances, sans que l'on sache toutefois s'ils cherchent ainsi à justifier le statu quo ou s'ils dressent un portrait fidèle de la réalité.
Les partisans du régime affirment : " Nous ou le chaos ! ", le " chaos " étant évidemment l'éventuelle accession au pouvoir des islamistes, en particulier des Frères musulmans. Il est certain qu'en Syrie comme dans d'autres pays arabes et musulmans, l'échec des idéologies en tout genre a entraîné un retour à la religion. La répression des régimes autoritaires a accentué cette tendance. La politique des États-Unis en Irak et envers les Palestiniens a fait le reste. Mais, au cours de la dernière décennie, les responsables de la branche syrienne des " Frères " se sont régulièrement engagés à reconnaître le droit à la différence, à refuser la violence et à s'intégrer dans le jeu démocratique.
Des experts de la Syrie pensent que le pouvoir baassiste finira par céder à la pression américaine sur des questions de politique extérieure, singulièrement régionale, afin d'éviter de devoir procéder à des changements structurels intérieurs dont il risque, ainsi que le régime tout entier, de payer le prix. D'autres se demandent si le pouvoir syrien ne cherche pas à gagner du temps, en attendant de voir comment évoluera la situation en Palestine et quelles seront ses répercussions au Liban. D'autres encore s'attendent, au contraire, à un début d'ouverture.
Ceux-là trouveront peut-être des raisons d'espérer dans les recommandations exprimées par le dixième congrès du parti Baas qui s'est tenu du 6 au 9 juin à Damas. Ces recommandations n'ont pas valeur exécutoire, mais elles tracent les orientations idéologiques et politiques supposées inspirer les pouvoirs législatif et exécutif - dont le premier personnage, à savoir le président de la République, est également secrétaire général du parti. En ne reconduisant pas dans leurs fonctions les plus anciens membres de la direction, tels le vice-président Abdel Halim Khaddam et l'ancien ministre de la Défense Moustapha Tlass, compagnons de route de feu Hafez Al-Assad, les congressistes ont élu une nouvelle direction, en nombre plus limité que la sortante : quatorze membres, dont cinq anciens seulement, au lieu de vingt et un. Ils ont recommandé le multipartisme, à condition que les nouvelles formations ne soient " ni communautaires ni ethniques ". Les Frères musulmans et les Kurdes sont donc d'ores et déjà exclus. Le congrès s'est également prononcé pour une presse privée et une mise à jour de l'information officielle. Il a souhaité la limitation du champ d'exercice de la loi sur l'état d'urgence, dont l'opposition réclame l'abrogation pure et simple.
Il reste à savoir comment et quand ces recommandations, qui ne sont en fait qu'une simple esquisse de changement, seront traduites dans la pratique. Nombreux sont les opposants qui y voient un simple effet d'annonce, destiné à alléger quelque peu la pression interne et externe à laquelle le pouvoir est soumis. Ils rappellent, à cet égard, que les formations politiques autorisées depuis quelques années déjà ne doivent leur existence qu'à leur soumission au Baas dont elles sont devenues les satellites au sein d'un " front national ", dont l'influence sur la prise de décision est égale à zéro. Dans ces conditions, disent-ils, et aussi longtemps que le parti Baas demeurera constitutionnellement le leader " de l'État et de la société ", que peut bien signifier le concept de multipartisme ? Les mêmes rappellent qu'à la veille du congrès du parti des militants et des activistes des droits de l'homme ont encore été interpellés et/ou arrêtés pour avoir tout simplement exprimé une opinion jugée non conforme.
Ils redoutent que le souhait d'" encourager " le secteur privé dans le domaine économique ne profite, une fois de plus, comme ce fut le cas il y a quelques années à la faveur d'une timide ouverture, qu'aux seuls partisans et proches du pouvoir. En un mot comme en mille, ils demeurent extrêmement sceptiques.

Notes :

(1) Le 20 novembre 1977, Anouar el-Sadate se rend à Jérusalem où il prononce à la Knesset un discours en faveur de la paix entre Israël et les pays arabes. Cette initiative sans précédent vaut à l'Égypte d'être placée au ban de la Ligue arabe et de perdre en conséquence son rôle de pôle acquis sous le prédécesseur de Sadate, Gamal Abdel Nasser.