Politique Internationale - La Revue n°108 - ÉTÉ - 2005

sommaire du n° 108
Au chevet des économies en crise
Entretien avec Jeffrey Sachs
Économiste américain réputé
conduit par
Babette Stern
Journaliste au Monde
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Babette Stern - Quel jugement portez-vous sur la façon dont l'Administration Bush gère l'économie ?

Jeffrey Sachs - La politique fiscale américaine tient en deux mots : irresponsable et inéquitable. Dès le début du premier mandat de George Bush, la gestion des finances publiques a été catastrophique. En arrivant à la Maison-Blanche, le président avait hérité un important excédent budgétaire ; or il l'a transformé en un énorme déficit. Et alors que tout laisse à penser que le pays va avoir besoin d'accroître ses dépenses publiques (pour les retraites, la sécurité sociale, etc.), il a décidé coup sur coup trois baisses d'impôts massives. La vérité, c'est que le déficit public a atteint un niveau intolérable et que les réductions d'impôts bénéficient essentiellement aux riches. Nous ne sommes pas très loin de ce qu'avait fait Reagan au cours de son premier mandat ; mais lui, au moins, avait ensuite changé son fusil d'épaule : il avait augmenté les impôts, taillé dans les dépenses et ramené le déficit à un niveau raisonnable. Voilà où nous en sommes aujourd'hui, avec une Administration qui a porté le déficit à 5 % du produit intérieur brut (1), qui a mené les États-Unis à la guerre et qui a fait passer les dépenses militaires de 300 à 500 milliards de dollars par an ! Et, pendant ce temps, le président Bush continue à nier la nécessité de financer ces augmentations par de nouvelles taxes ! La seule solution qu'il nous propose, pour contenir le déficit, est de réduire les budgets qui profitent aux plus défavorisés, notamment les dépenses de santé et Medicare (2). Il est peu probable que le Congrès le suive sur ce terrain ; mais, vu la manière dont les choses fonctionnent dans ce pays, il validera sans doute les baisses d'impôts, ce qui ne fera qu'amplifier le déficit dans les années à venir.

B. S. - Y a-t-il un risque d'instabilité ?

J. S. - Le jour où les marchés prendront la mesure de la situation, certainement. Il ne faut pas s'attendre à une grave crise à court terme, mais la crédibilité économique de l'Amérique s'érode chaque jour davantage.

B. S. - Et si la Chine cessait de financer le déficit américain ?

J. S. - Ce ne serait pas une catastrophe. Nous ne sommes pas comme la plupart des autres pays : nous empruntons dans notre propre monnaie et nous le faisons à des taux très bas. De Gaulle a dit un jour, dans un contexte différent, qu'il s'agissait là du " privilège exorbitant des États-Unis ", et c'est exact. Pendant des décennies, l'Amérique a pu se financer à peu de frais. Aujourd'hui, le dollar se déprécie, ce qui a pour résultat de dégrader la confiance dans les États-Unis et de rogner la marge de manœuvre fiscale de l'administration Bush. Au moins peut-on espérer que cette Administration y réfléchira à deux fois avant de se lancer dans une nouvelle guerre.

B. S. - Que pensez-vous de la politique monétaire ?

J. S. - Elle est globalement raisonnable. Nous avons un objectif d'inflation sur lequel veillent Alan Greenspan et le reste du conseil de la Federal Reserve. Franchement, je ne crois pas qu'ils aient fait une erreur en menant une politique monétaire expansionniste. Il reste qu'un dollar faible conjugué à une hausse brutale des matières premières fait peser un risque d'inflation. Nous avons déjà connu une telle situation dans les années 1970. Certes, nous sommes encore loin d'une flambée inflationniste, mais le risque existe. Les experts de la Fed, d'ailleurs, n'en font pas mystère.

B. S. - Alan Greenspan a-t-il commis des erreurs ?

J. S. - Sa plus grosse erreur a été de reprendre à son compte la politique fiscale de George Bush. C'est extrêmement mal venu de la part du président de la Federal Reserve. En s'aventurant sur un terrain qui n'est pas le sien, il a perdu une large part de sa crédibilité dans le pays. Il s'en défend, mais quand il dit que les baisses d'impôts sont une bonne chose, c'est de la politique ! Et lorsqu'il affirme que la réforme des retraites doit se poursuivre, c'est encore de la politique ! Il devrait coller strictement à sa mission, qui consiste à conduire la politique monétaire, et comprendre que, lorsqu'il approuve une forme de redistribution dirigée vers les riches au détriment des pauvres, il ne s'agit plus d'un jugement technique mais d'une prise de position politique.

B. S. - Que se passerait-il s'il y avait une autre guerre ?

J. S. - Jusqu'à présent, l'Administration n'a pas demandé d'effort particulier aux Américains. Aujourd'hui, elle commence à leur demander des sacrifices, et ils ne sont pas d'accord. " Vous nous avez dit que vous faisiez des baisses d'impôts, mais pas que vous supprimiez nos avantages ", observent-ils. Ils veulent à la fois que les impôts diminuent et que les dépenses publiques augmentent. Ce qu'ils ne comprennent pas, c'est que la baisse des impôts sera suivie inévitablement par des coupes dans les dépenses.

B. S. - Et le chômage, le comprennent-ils ?

J. S. - Il n'y a pas de chômage de masse. Le problème, c'est que les États-Unis empruntent énormément - ce qui alimente le déficit (4). Quant au revenu réel des ménages, il n'augmente pas, sauf peut-être pour les gros salaires. Je suis inquiet pour l'avenir ; d'autant que, comme dans tous les pays industrialisés, la pression va s'accentuer sur les finances publiques : la population vieillit, les frais médicaux croissent et les retraites pèsent de plus en plus lourd sur le budget. En face de cela, nous avons un très faible taux de collecte d'impôts en pourcentage du PNB. Et l'Administration voudrait rendre les baisses d'impôts permanentes !

B. S. - Justement, comment voyez-vous la situation des retraites ?

J. S. - Il ne s'agit pas d'une véritable crise, mais d'une mise en scène orchestrée par les services de relations publiques de la Maison-Blanche. Dès après l'élection, on a commencé à nous répéter : " Le système des retraites est en crise, le système des retraites est en crise. " Et tout le monde est resté sur ce message : " Le système a besoin d'être réformé, le système a besoin d'être réformé. " Ils ont procédé de la même manière pour la guerre en Irak. Le président a dit " nous sommes en danger ", et les gens l'ont cru. Mais, cette fois, ils ne sont pas prêts à gober ses salades.

B. S. - Quel conseil donneriez-vous au président Bush si vous faisiez partie de son équipe économique ?

J. S. - Je lui dirais : " Arrêtez tout ça. Regardez ce que vous avez fait. Vous avez tout faux. Si nous n'avions pas eu vos baisses d'impôts et votre guerre en Irak, nous serions une économie prospère. " Ce qui va arriver aux États-Unis est prévisible : les baisses d'impôts vont disparaître comme un château de sable sur la plage pour la bonne raison qu'elles sont irréalistes. La question est : combien de temps cela prendra-t-il et quels dégâts cette politique aura-t-elle causés ? Y aura-t-il une ou plusieurs récessions entre-temps ? Nous avons connu un phénomène comparable au milieu des années 1980, et il a fallu dix ans pour réduire le déficit. Dois-je rappeler que ce ne fut pas facile ? Bush senior a perdu sa réélection sur ce dossier parce qu'il avait augmenté les impôts, ce qui était pourtant la seule chose à faire. Nous aurions pu nous passer de revivre cette expérience. Les conséquences n'en seront pas forcément durables, mais nous aurons fait un grand détour inutile.

B. S. - Depuis vingt ans, vous êtes appelé aux quatre coins du monde pour conseiller les gouvernements. Êtes-vous fier de ce que vous avez fait ?

J. S. - Oui, j'en suis très fier.

B. S. - Même de la thérapie de choc imposée à la Pologne ?

J. S. - Écoutez, l'économie polonaise était en train de s'effondrer sous le poids d'une inflation énorme. À cette époque, un influent conseiller de Solidarité m'a dit : " Si ça continue, nous courons à la guerre civile. " Aujourd'hui, la Pologne fait partie de l'Union européenne. Elle a connu le plus fort taux de croissance de toute l'Europe de l'Est, en particulier au moment où je m'en occupais. C'est la presse qui a inventé l'expression " thérapie de choc ". La réalité économique est plus compliquée que ces deux mots, et les journalistes devraient le savoir. Les gens aiment caricaturer. En fait, j'ai dit : " Nous allons contenir l'hyperinflation, stabiliser la monnaie et ouvrir le pays au commerce international. Et il faut aller vite. " Le gouvernement m'a suivi, la Pologne a adopté une monnaie convertible, a ouvert son marché, et ce fut une réussite.

B. S. - Vous avez fait vos premières armes en Bolivie, n'est-ce pas ?

J. S. - Oui, la Bolivie souffrait d'hyperinflation. J'ai aidé le gouvernement à inverser le mouvement, à annuler la dette et à créer un fonds d'urgence sociale.

B. S. - Est-elle en meilleure forme aujourd'hui ?

J. S. - C'était et c'est toujours un pays très pauvre. Il est très difficile de se développer à 13 000 pieds au-dessus du niveau de la mer et sur un territoire enclavé.

B. S. - La Bolivie remet en cause les privatisations qui ont été réalisées dans les années 1990. Ce revirement est-il justifié ?

J. S. - Ce genre d'évolution est assez fréquent. Après la privatisation du gaz et du pétrole dans les années 1990, les Boliviens ont découvert que leurs réserves de gaz étaient dix fois supérieures à ce que les géologues avaient prévu. J'étais convaincu que les contrats signés avec les entreprises étrangères pour exploiter le gaz devaient être renégociés.

B. S. - Que leur avez-vous conseillé à l'époque ?

J. S. - Mon boulot, au milieu des années 1980, était de mater l'hyperinflation. Mais j'ai soutenu les privatisations comme je soutiens aujourd'hui la renégociation.

B. S. - D'un point de vue général, quel conseil donneriez-vous, entre autres, aux dirigeants boliviens ?

J. S. - Ils doivent trouver les moyens de rétablir la confiance dans leur pays. Surtout, Washington devrait arrêter de faire pression pour que la Bolivie cesse la production de coca au motif que c'est un précurseur de la cocaïne, sans proposer d'alternative. Les États-Unis ont été complètement à côté de la plaque avec la Bolivie comme ils l'ont été avec la zone andine. Ils n'ont pas compris les problèmes de développement qui se posaient à cette région et ont contribué à sa militarisation.

B. S. - Avez-vous travaillé avec l'Argentine ?

J. S. - Non, j'ai connu Domingo Cavallo lorsque j'étais étudiant. Je lui ai dit que son système monétaire n'allait pas tenir. Ce qui s'est produit. Mais je n'étais pas son conseiller.

B. S. - Diriez-vous qu'il a fait du bon travail ?

J. S. - Oui, lorsqu'il était ministre des Finances de Carlos Menem, entre 1991 et 1996. L'Argentine ployait alors sous l'hyperinflation. Il a fait de bons choix techniques. En revanche, quand il est revenu aux affaires, en 2001, ce fut une catastrophe. Dans le cas de l'Argentine, je n'aurais pas opté pour la solution du currency board (5) parce qu'il était évident qu'il deviendrait très vite surévalué. Je ne l'ai d'ailleurs pas caché à Cavallo. Personnellement, j'avais une préférence pour la dollarisation, et cela pour une raison précise : dix ans auparavant, les autorités avaient promis - ce que je me serais bien gardé de faire - de ne plus jamais dévaluer. En mettant en place un currency board, c'est comme si les autorités argentines avaient annoncé qu'elles ne changeraient jamais. J'ai pensé : " Pour une fois l'Argentine devrait tenir sa parole et dollariser. " J'étais sûr que le système allait s'effondrer, et ça n'a pas manqué. L'autre possibilité était la dévaluation avec ses conséquences effroyables sur la dette extérieure (payée en dollars) et sur la population car, depuis dix ans, les gens avaient basé leur comportement sur une promesse qui n'avait pas été tenue. Domingo Cavallo n'était pas d'accord avec moi. Pour ma part, j'aurais fait comme en Pologne : parité fixe de la monnaie, puis flexibilité progressive des taux de change.

B. S. - Le Chili est-il une " success story " ?

J. S. - Le Chili est une réussite relative, mais en réalité il n'y a pas de véritable success story en Amérique latine.

B. S. - Comment analysez-vous la " vague rose " qui, ces dernières années, a porté au pouvoir des présidents de gauche en Uruguay, au Brésil, en Argentine et au Venezuela ?

J. S. - En Amérique latine, le débat droite/gauche n'a pas grand sens. La gauche dont nous parlons n'est pas celle d'il y a trente ans. Il s'agit aujourd'hui d'une gauche pragmatique même si Hugo Chavez, au Venezuela, l'est un peu moins que les autres. Il est vrai qu'il peut se le permettre car il a du pétrole. L'important est de savoir comment ce continent peut se développer sur le plan technologique. À cet égard, il ne faut jamais perdre de vue le poids des clivages ethniques et sociaux. Une large part de la population n'a pas reçu d'éducation convenable ni même les soins sanitaires les plus élémentaires ; elle a été exclue de la marche vers le progrès. C'est en train de changer au Brésil, mais c'est encore le cas en Bolivie, au Pérou ou en Colombie qui, outre leurs handicaps géographiques, souffrent de profondes divisons entre indigènes et descendants d'Européens.

B. S. - Vous vous êtes récemment rendu en Malaisie - le seul pays qui, lors de la crise financière de 1997-1998, a refusé de suivre les recommandations du FMI. Avec le recul, estimez-vous que le Dr Mahathir, qui était alors premier ministre, a eu raison de faire cavalier seul ?

J. S. - J'ai été, à l'époque, l'un des plus farouches opposants aux prescriptions du FMI. Son diagnostic était faux et il n'a fait qu'aggraver la crise. Il ne s'agissait pas d'un défaut de paiement, mais d'une crise financière provoquée par la panique des investisseurs. Lorsque vous arrivez au milieu d'une telle débâcle, vous n'amplifiez pas le chaos en exigeant des hausses des taux d'intérêt et la rigueur fiscale. C'est pourtant ce que le FMI a fait. L'organisation a multiplié les erreurs dans tous les pays dont elle s'est occupée et, plus particulièrement, en Indonésie.

B. S. - Pourquoi en Indonésie ?

J. S. - En novembre 1997, le FMI a ordonné la fermeture des banques, ce qui a créé dans l'opinion un véritable électrochoc. Les gens se sont rués vers les guichets encore ouverts pour retirer leurs avoirs. Les conséquences furent dramatiques. L'Indonésie a vu ses revenus s'effondrer.

B. S. - L'Asie se porte-t-elle mieux aujourd'hui ?

J. S. - D'une manière générale, oui. La Malaisie et la Corée remontent la pente. Quant à l'Inde et à la Chine, elles connaissent une croissance extrêmement rapide.

B. S. - Y a-t-il un modèle de développement asiatique ?

J. S. - Tout à fait. Les stratèges économiques asiatiques ne raisonnent pas du tout de la même façon qu'à Washington. Ils ne parlent pas le même langage. Ils misent plus sur la technologie, les investissements étrangers, la recherche sur les cellules souches et la nanotechnologie. Leur manière de penser est plus industrielle que celle, par exemple, d'un Domingo Cavallo en Argentine, ou d'un Pedro Aspe au Mexique. Les pays d'Asie ont compris, dès le milieu des années 1980, comme le Japon avant eux, qu'il fallait parier sur les technologies, l'électronique, créer des joint-ventures dans les secteurs de pointe avec de grandes entreprises américaines et européennes. L'Amérique latine, elle, a été régie par le " consensus de Washington " (6), c'est-à-dire la libéralisation et les réformes structurelles.

B. S. - Comment expliquez-vous que l'Amérique latine ait suivi ces préceptes ?

J. S. - C'est une question d'idéologie. Les Américains ne jurent que par l'orthodoxie fiscale, que, par ailleurs, ils ne respectent pas chez eux. En Irak, par exemple, les États-Unis, via les institutions internationales, ont tenté de transformer une économie centralisée en une économie de marché modèle. Ils voulaient même privatiser le gaz et le pétrole en soixante jours. N'importe quoi !

B. S. - Y ont-ils renoncé ?

J. S. - Je pense.

B. S. - Revenons en Europe. On a beaucoup critiqué les politiques menées en Russie après la chute du mur de Berlin et la captation des entreprises publiques par les oligarques. Vous avez conseillé la Russie à cette époque, n'est-ce pas ?

J. S. - Mettons les choses au point. Quand les oligarques ont-ils vu le jour ? En 1995. Or j'ai été le conseiller d'Egor Gaïdar, ministre des Finances, en 1992. J'ai cessé de travailler avec son successeur, Boris Fedorov, fin 1993. Les réformateurs ont quitté le pouvoir en décembre, et j'ai donné ma démission officielle en janvier 1994. Je ne suis pas parti parce que les gens que j'aimais s'en allaient, mais parce que j'estimais que le premier ministre, Viktor Tchernomyrdyne, était un escroc. De plus, je pensais que la Russie filait un mauvais coton en raison des luttes politiques internes mais également de son faible crédit international. Bref, je suis resté sur place deux ans, et aucun de mes conseils n'a été suivi.

B. S. - Qu'aviez-vous préconisé ?

J. S. - La même chose qu'en Pologne : la création d'un fonds de stabilisation du rouble ; la suspension du paiement du service de la dette, suivie d'une négociation pour aboutir à son annulation ; un programme d'aide aux secteurs les plus fragilisés par la transformation de l'économie et par la mise en place d'un filet de protection sociale. Le tout d'une manière ordonnée, civilisée et rationnelle. Je n'avais pas réalisé que le secrétaire américain à la Défense de l'époque, Dick Cheney, et son adjoint, Paul Wolfowitz, rédigeaient au même moment les grandes lignes de la programmation militaire (Defense Planning Guidance) visant à assurer aux États-Unis une suprématie militaire à long terme sur leurs rivaux, y compris la Russie. L'ennui, c'est que ce que je recommandais, moi, allait à l'encontre de la politique étrangère américaine. J'étais d'autant plus troublé que Washington avait accepté et soutenu le plan proposé pour la Pologne : fonds de stabilisation de 5 milliards de dollars, suspension du service de la dette, annulation, filet social de la Banque mondiale...

B. S. - Qu'est-il arrivé ?

J. S. - Les États-Unis et l'Europe ont d'abord essayé de faire croire que j'étais un type dangereux, puis ils ont menacé la Russie de suspendre l'aide alimentaire si elle interrompait le paiement de sa dette. Tout vient du fait que la Pologne avait pour vocation d'intégrer l'Union européenne et l'Otan alors que la Russie était considérée comme un adversaire. En 1995, le gouvernement russe a lancé un programme de privatisation via une procédure d'actions contre prêts (en clair, des proches du Kremlin mettaient la main sur des entreprises d'État et s'engageaient, en échange, à consentir des prêts au gouvernement). J'ai averti le FMI, la Banque mondiale et le Trésor américain que ces pratiques reposaient sur la corruption. Ils n'en ont pas tenu compte.

B. S. - Pourquoi, à votre avis ?

J. S. - La Banque mondiale et le Fonds monétaire international sont dominés par les États-Unis. C'était pour eux, je pense, une manière cynique de soutenir Boris Eltsine. Les oligarques devenaient milliardaires en un temps record mais aidaient, en effet, à stabiliser Eltsine. Il s'agissait là d'un très mauvais calcul.

B. S. - On ne vous a pas beaucoup entendu sur le dossier irakien...

J. S. - Lorsque, à ma grande surprise, des membres de l'Administration américaine m'ont appelé pour me demander si je voulais les conseiller pour réformer l'Irak, j'ai refusé. Et je leur ai expliqué pourquoi : " Vous n'avez aucune légitimité en Irak, leur ai-je déclaré. Vous pouvez toujours tenter de privatiser, mais ça ne réussira pas parce que l'Irak est sous occupation américaine. "

B. S. - Vous venez de publier un livre intitulé The End of Poverty, Economic Possibilities for Our Time. Pensez-vous que les politiques de développement soient réellement capables de mettre fin à la pauvreté ?

J. S. - Le développement fonctionne ! Ce que je veux dire, très simplement, c'est que, dans de nombreuses régions du monde, le niveau de vie s'améliore et l'accès aux technologies est mieux partagé. L'Asie rattrape l'Europe et les États-Unis, même s'il existe encore un gap important ; l'Amérique latine a stagné pendant vingt ans, mais le Brésil et le Mexique sont sur la bonne voie ; l'Europe de l'Est a également pris le train du développement, ne serait-ce qu'en intégrant l'Union européenne. Reste l'Afrique, qui n'y arrive pas. Mais aussi les pays andins, l'Asie centrale, l'Afghanistan et les dépouilles de l'Union soviétique : Kirghizstan, Kazakhstan, Tadjikistan, Turkménistan... À force de regarder tous les jours cette carte de la pauvreté et les indicateurs de développement, j'ai compris que ces régions ne parvenaient pas à rejoindre le mouvement non pas parce qu'elles sont dirigées par des équipes immorales ou corrompues - comme le prétendent les partisans du consensus de Washington -, mais pour des raisons structurelles. Ces poches de pauvreté se situent dans des régions montagneuses, enclavées, dans des endroits dévastés par la malaria ou le sida, où la production agricole dépend de précipitations aléatoires en l'absence de tout système d'irrigation. Bien sûr, les politiques jouent un rôle, mais ce rôle n'est pas déterminant. Le FMI et la Banque mondiale continuent à croire, même si leurs prescriptions sont moins catastrophiques qu'avant, que tout peut se résoudre par de bonnes politiques. Ce diagnostic est faux. La politique n'est pas la panacée ; tout dépend de l'endroit où vous vous trouvez et des problèmes auxquels vous êtes confronté. Dans le cadre du projet du Millénaire (7), nous avons identifié trois handicaps structurels fondamentaux qui empêchent l'Afrique d'aller de l'avant : l'incapacité à produire de quoi nourrir la population ; la difficulté à lutter contre les maladies ; et le manque de moyens de transports. Plus que la mauvaise gouvernance, ce sont surtout les données écologiques et géographiques qui sont essentielles en la matière.

B. S. - Ne sous-estimez-vous pas le rôle de la mauvaise gouvernance ?

J. S. - Si les pays pauvres ont tant de mal à s'en sortir, c'est que la bonne gouvernance coûte cher : elle nécessite des systèmes d'information sophistiqués, des cadres compétents, des gens bien formés - autant d'atouts dont ils ne disposent pas. La réalité, c'est que pauvreté et mauvaise gouvernance vont de pair. En tenant de tels propos, je ne cherche pas à absoudre les vrais responsables. Je suis le premier à reconnaître qu'il existe des endroits vraiment pourris. Au Zimbabwe, par exemple, M. Mugabe n'est qu'un vieil homme qui devrait démissionner. Ailleurs aussi, des dirigeants s'accrochent au pouvoir et tentent de voler tout ce qu'ils peuvent. Mais je le répète : la corruption n'est pas le problème numéro un de l'Afrique. Le plus grave, c'est que là où les populations s'appauvrissent, elles ne peuvent pas faire fonctionner l'État et, quand la pluie manque, elles meurent de faim et se battent entre elles. En Pologne, la solution passait par l'économie de marché. Parce que ce pays avait des routes, des lampadaires dans les rues, l'électricité, l'eau chaude et l'eau froide, des infrastructures, des ports, des aéroports. L'Afrique, elle, n'a souvent rien de tout cela. Et quand j'entends les experts de la Banque mondiale et du FMI appliquer à l'Ouganda la rhétorique que j'ai moi-même utilisée en Pologne, je me dis qu'ils sont complètement fous ! On me rétorque : " Vous avez changé. " Non, je n'ai pas changé ; simplement, n'attendez pas de moi que je fasse les mêmes discours qu'à Varsovie. La Pologne était un pays européen, qui a subi la présence soviétique pendant près d'un demi-siècle et qui avait besoin d'intégrer l'Union européenne. L'Ouganda est un pays pauvre dépourvu de routes pour accéder aux villages et sans eau courante. Sa situation n'a rien à voir.

B. S. - Et pourtant, l'Ouganda passe, à Washington, pour le bon élève de l'Afrique...

J. S. - Jugez vous-même. Loin de régresser, l'extrême pauvreté a gagné du terrain depuis quelques années. La raison en est que la principale ressource de l'Ouganda est le café et que les cours mondiaux ont chuté. De plus, c'est un pays enclavé. Or la Banque mondiale n'a rien trouvé de mieux à faire pour l'aider que de financer la construction d'une route à double voie qui relie Mombassa à Kampala. Résultat : ce pays de plus de 20 millions d'habitants dépend d'une seule fichue route alors qu'il aurait besoin d'une autoroute facilitant les échanges avec le Kenya, le Rwanda et le Burundi. Mais faites-leur comprendre cela ! Les Ougandais doivent se contenter d'une route inondée la plupart du temps, ne peuvent pas stocker leur café et, quand les prix s'effondrent parce que le Vietnam a rejoint le marché mondial, ils n'ont que les yeux pour pleurer. Vous parlez d'une success story ! Le produit intérieur brut réel peut bien augmenter ; il ne s'agit que d'un indice qui permet de mesurer la production. Mais le jour où les cours plongent, votre situation se détériore. C'est ce qui est arrivé. Ne croyez pas la propagande de Washington. Ce n'est peut-être même pas de la propagande. Ils n'ont tout simplement aucune idée des réalités du terrain.

B. S. - Que doit-on faire pour aider l'Afrique ?

J. S. - La Commission Blair (8) affirme que l'Afrique peut absorber 25 milliards de dollars par an dès maintenant, et elle a raison. C'est ce dont l'Afrique a besoin : de l'argent sonnant et trébuchant pour de vrais investissements dans l'agriculture, la santé et les infrastructures. Nous devons aider l'Afrique à attraper le premier barreau de l'échelle du développement. Pour l'instant, elle n'est même pas sur l'échelle ; elle est au-dessous. Elle ne peut pas l'atteindre toute seule parce que l'on n'attire pas les investissements quand on n'a pas de ports qui fonctionnent ni d'électricité, et quand les ouvriers sont malades de la malaria ou du sida.

B. S. - D'où viendrait cet argent ? Les États-Unis sont-ils prêts à mettre la main au portefeuille ?

J. S. - La première chose que l'Europe devrait faire serait de dire à M. Bush qu'il doit participer comme le reste du monde au développement de l'Afrique. Et ne pas se contenter d'un statu quo confortable : " Nous avons le FMI, vous avez la Banque mondiale, tout va bien. " Non, l'Europe doit publiquement demander à M. Wolfowitz s'il pense que les États-Unis assument leur part d'aide au développement. S'ils vont tenir leur promesse d'y consacrer 0,7 % de leur PIB et s'ils adhèrent aux objectifs du Millénaire. L'Europe, je le répète, doit tenir à M. Bush lui-même un langage clair : " George, vous dépensez 500 milliards de dollars pour la défense et vous donnez quelques miettes à l'Afrique : ça ne marche pas ! Vous ne pouvez pas être aussi inéquitable et espérer, dans le même temps, que le monde respectera la politique étrangère des États-Unis. Vous ne pouvez pas toujours privilégier le militaire et la promotion de la liberté. Vous nous avez parlé des milliers de fois, de façon abstraite, de la liberté ; parlons plutôt de la pauvreté, et avec de l'argent à la clé. " Voilà ce que l'Europe devrait dire.

B. S. - Pourquoi ?

J. S. - Parce que les Européens vont au-devant de graves problèmes si l'Afrique ne s'en sort pas et qu'ils ont besoin des États-Unis pour réussir !

B. S. - Quelles seront, selon vous, les conséquences du " non " sur les politiques économiques européennes et sur l'engagement de l'Europe en faveur du développement ?

J. S. - Le " non " a des causes multiples, dont l'une des moindres n'est pas la complexité du texte lui-même. Avec ce vote, l'Europe sera sans doute moins portée à s'intéresser au reste du monde. Ne serait-ce que par le temps qu'elle devra consacrer au débat interne sur son avenir. Pourtant, avec ou sans Constitution, les raisons pour lesquelles les ministres du développement de l'Union européenne se sont engagés à porter à 0,7 % du PIB l'aide publique restent valables. Ces raisons sont les suivantes : 1°) l'Union européenne et le monde seront plus sûrs si les plus pauvres des pauvres ont les moyens de se développer ; 2°) les montants sont modestes au regard de la richesse nationale ; 3°) ces montants ont depuis longtemps été promis par les pays riches ; 4°) le fait de ne pas respecter cet engagement aura un coût encore plus élevé en termes d'agitation, de conflits, de réfugiés, de migrations de masse et de maladies. En clair, l'Europe doit comprendre que cet objectif de 0,7 % est dans son propre intérêt. Le respect de cette promesse lui permettra de poursuivre sa construction en dépit de la confusion et des divisions politiques que va provoquer - et provoque déjà - le " non ".
Notes :

(1) L'explosion du déficit budgétaire est liée en grande partie aux baisses d'impôts répétées, qui ont atteint un total de 1 900 milliards de dollars. En janvier 2001, lorsque George Bush est arrivé à la Maison-Blanche, le Trésor prévoyait de dégager un surplus budgétaire de 5 600 milliards de dollars sur dix ans. Quatre ans plus tard, les experts s'attendent à accumuler 3 000 milliards de dollars de dettes supplémentaires d'ici à 2011. Au cours de l'année fiscale, qui s'est achevée le 30 septembre 2004, le gouvernement fédéral a enregistré un déficit de 413 milliards de dollars. Cette somme représente 3,6 % du produit intérieur brut (PIB).
(2) Créé en 1965, Medicare est le programme fédéral de couverture santé pour les plus de 65 ans et pour les handicapés. Aux États-Unis, des dizaines de plans d'assurance privées couvrent les dépenses de maladie. La souscription de ces plans s'effectue généralement par le biais des employeurs. Quand arrive l'âge de la retraite, vient alors le choix de Medicare, dont 41 millions d'Américains sont bénéficiaires, ou du recours aux plans privés, dont l'une des caractéristiques est d'être assez contraignants pour les patients qui sont orientés vers une liste restrictive de médecins et d'hôpitaux à fréquenter. Medicare assure la couverture des frais d'hospitalisation après dépassement d'une franchise annuelle de 875 dollars. Pour 66 dollars par mois, le programme couvre également 80 % des dépenses médicales (consultations, examens) autres que les médicaments. Le remboursement de ceux-ci, en revanche, est fonction de chacun des plans d'assurance. Il n'est pas rare qu'un médicament ne soit éligible au remboursement que sur certains plans, et non sur d'autres, ou que son taux de remboursement varie selon les plans.
(3) De Gaulle a dit, en 1965, que les Américains exportaient le déficit et que l'hégémonie du dollar était un privilège exorbitant. Le Général et son gourou monétaire, Jacques Rueff, soutenaient que les États-Unis utilisaient le statut du dollar comme devise de réserve majeure du régime de taux de change fixe de Bretton Woods afin de gérer les déficits et de financer leur aventurisme militaire à l'étranger (à cette époque, au Vietnam).
(4) Le gouvernement américain doit emprunter aujourd'hui 1,1 milliard de dollars par jour et dépense plus pour assurer les services de la dette (159 milliards de dollars) que ce qu'il consacre aux budgets cumulés de l'éducation, de la sécurité intérieure, de la justice, de la police, des anciens combattants, de l'exploration spatiale et de l'aide internationale.
(5) Hérité des " caisses d'émission " de l'époque coloniale (elles avaient été créées par les Britanniques en 1849 pour les besoins de l'île Maurice) et remis au goût du jour par Steve Hanke, un ancien conseiller économique de Ronald Reagan, le système dit de currency board repose sur une parité établie entre une devise étrangère de référence, en l'occurrence le dollar, et une monnaie nationale, dans le cas présent le peso.
Cette parité conduit la " caisse d'émission " à ne frapper monnaie que dans la limite stricte de ses réserves de change. Elle offre aux autorités l'avantage de la sécurité (la convertibilité de la monnaie nationale, gagée à 100 % sur la devise forte, est automatique) en échange d'un abandon de souveraineté monétaire. Au regard de la lutte contre l'hyperinflation et de la nécessité de reconquérir la faveur des investisseurs étrangers, le currency board mis en place en Argentine en 1991 a plus ou moins tenu ses promesses pendant les premières années de la décennie 1990.
De 1991 à 1994, la croissance du PIB a atteint 8 % par an en moyenne et les finances publiques ont tiré profit des privatisations massives d'entreprises publiques. Mais, privé de l'instrument du taux de change comme variable d'ajustement, le pays n'a pu résister convenablement aux chocs extérieurs (crises brésilienne puis russe) qui l'ont frappé par ricochet après la crise financière est-asiatique de l'été 1997.
La digue monétaire a cédé en décembre 2001 et le currency board a éclaté, ouvrant la voie à l'une des plus graves crises qu'ait connues un pays du continent sud-américain.
(6) Doctrine économique libérale, rebaptisée " consensus de Washington " par l'économiste John Williamson en 1990. Ce consensus prônait la libéralisation financière, l'ouverture totale des économies aux mouvements de capitaux et l'élimination de tous les obstacles à la concurrence.
(7) En septembre 2000, les pays membres des Nations unies se sont engagés à réduire la pauvreté de moitié d'ici à 2015 grâce à huit objectifs : réduire l'extrême pauvreté et la faim ; assurer l'éducation primaire pour tous ; promouvoir l'égalité des sexes ; réduire la mortalité infantile ; améliorer la santé maternelle ; combattre le VIH/sida et le paludisme ; assurer un environnement durable ; mettre en place un partenariat mondial pour le développement.
(8) La Grande-Bretagne a fait de l'Afrique et de la défense de l'environnement les deux priorités de sa présidence du G8, en 2005. Dans cette perspective, le premier ministre britannique, Tony Blair, a mis en place en 2003 une commission chargée de trouver des pistes pour réduire la pauvreté sur ce continent. Son rapport, remis début mars, préconise un doublement de l'aide au développement.